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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Retour d’Italie
{Internationalisme}, n°29, 10 décembre 1947
Article mis en ligne le 26 août 2015

par ArchivesAutonomies
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Deux camarades de notre groupe se sont rendus, cet été, en Italie. En les déléguant, notre groupe a obéi au désir d’avoir des informations directes sur la vie ouvrière et l’activité des militants révolutionnaires dans les autres pays, et à la préoccupation constante d’établir des liens, aussi étroits et directs que possible, avec les militants et les divers groupes existants, des contacts.
L’Italie présente encore pour nous un intérêt plus particulier du fait que ce pays est le premier qui a connu des convulsions sociales en plein déroulement de la 2ème guerre impérialiste (1943) et dont les événements marquaient un début de rupture de classe avec la guerre impérialiste. De plus, l’expérience de nos camarades de la Fraction Italienne de la Gauche Communiste, avec qui nous avons milité étroitement avant et pendant la guerre et leur expérience dans la constitution d’un parti révolutionnaire en Italie, offraient un enseignement de première importance pour tout groupe révolutionnaire.
Au cours de ce voyage, nous avons pu recueillir des indications précieuses sur les événements de juillet 1943. La crise de 1943 n’était pas un simple épisode au cours de cette guerre, un simple changement d’orientation de la bourgeoisie italienne, passant du bloc allemand au bloc anglo-saxon. Ce n’était pas davantage l’effet de "la crise de l’économie de guerre de l’économie italienne", et la chute de Mussolini n’était pas simplement "le fruit pourri qui tombe" comme le présentait la Fraction belge de la Gauche Communiste. L’Italie était le pays où la guerre était le moins populaire. Contrairement à l’Allemagne, la Russie et les pays dits démocratiques où l’État est parvenu à obtenir une adhésion des masses travailleuses à la guerre ; en Italie, la grande majorité des ouvriers est restée hostile à la guerre dès les premiers jours. La faiblesse de l’Italie ne consistait pas dans un matériel de guerre inférieur ou dans une pénurie de matières premières nécessaires pour son économie de guerre, mais essentiellement dans l’hostilité des masses ouvrières. Ce qui explique l’impossibilité de l’État de Mussolini de décréter la mobilisation générale comme dans les autres pays belligérants : le manque de discipline et l’absence de combativité dans l’armée italienne et cela malgré la pression et le contrôle exercés par l’état-major allemand. À l’arrière, cet état se manifeste par des remous dans les usines et par l’esprit défaitiste qui souffle de plus en plus fort dans les masses travailleuses. Le souci du gouvernement de Mussolini de faire face à ce mécontentement par des augmentations de salaires porte à faux, car ce mécontentement n’a pas pour origine la situation économique mais la guerre elle-même. Les nouvelles désastreuses du front ne font que verser de l’huile sur le feu. La situation est grosse d’événements. Pour prévenir le pire, un changement radical de la direction et de l’orientation politique s’impose d’urgence.
Le capitalisme, bien inspiré, sacrifie Mussolini pour faire appel au gendarme démocratique et, en premier lieu, aux forces idéologiques de la démocratie seules susceptibles, par leur démagogie, de reprendre en mains les masses mécontentes et de dominer la situation. Ce fut une opération extrêmement délicate et c’est avec beaucoup de prudence qu’elle fut exécutée.
La séparation de l’Italie en deux, l’abandon quasiment volontaire du centre industriel à concentration ouvrière massive de l’Italie du nord à l’occupation hitlérienne et l’occupation du sud par les forces armées anglo-saxonnes relèvent davantage d’une stratégie de classe que d’une stratégie militaire. Non seulement l’État italien impuissant est relevé par une double occupation militaire étrangère, non seulement la force du prolétariat italien se trouve affaiblie par sa division en deux tronçons, mais surtout cette division et double occupation ont pour avantage de créer artificiellement une situation embrouillée favorisant grandement le détournement du prolétariat de ses objectifs propres et l’engagent à chercher un appui sur une des deux forces antagonistes en présence. Depuis la Commune de Paris où Bismarck a fait l’unité de front avec Versailles contre l’insurrection ouvrière, la bourgeoisie a beaucoup évolué. La guerre espagnole fut la première grande expérience historique du capitalisme se divisant en deux camps impérialistes antagonistes pour mieux dominer les ouvriers en les fixant derrière un des deux camps. Il s’agit non seulement de battre physiquement le prolétariat mais de le battre en détruisant sa conscience de classe, en évitant les conditions de renforcement idéologique ultérieur du prolétariat, et cela n’est possible qu’en lui faisant quitter son propre terrain de classe.
Que cette analyse des événements de juillet 1943 en Italie n’est pas une vue de notre esprit et de nos désirs, nous en trouvons la confirmation non seulement dans l’attitude surprenante des capitalistes en présence (qui ne peut s’expliquer ni du point de vue des intérêts antagonistes inter-impérialistes, ni par la stratégie militaire) mais aussi dans la forte combustion politique confuse et extrêmement significative à l’époque dans les milieux ouvriers.
Au cours de ce voyage, nous avons recueilli maints témoignages de militants sur l’état d’esprit des ouvriers en juillet 1943 contre la guerre et contre le capitalisme. Mais le meilleur témoignage nous est donné par cette presse, ces journaux qui avaient vu le jour spontanément et un peu dans chaque ville de l’Italie du sud. Les journaux comme Bandiera Rossa, Communisme, Le ProlétaireLa Gauche Communiste, etc. indiquent, à un haut degré, la combativité et l’orientation révolutionnaire des ouvriers. Alors que le parti stalinien et le parti socialiste n’avaient pas eu encore le temps ni la force de s’organiser, de forts groupes se forment un peu partout, s’intitulant -Fraction de Gauche, -Groupe socialiste, -Communiste révolutionnaire etc.
Ces groupes et les journaux qu’ils publient se prononcent carrément contre la guerre, aussi bien du côté allemand que du côté anglo-saxon, proclament la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, appellent à la lutte révolutionnaire du prolétariat. À bien des égards, ces journaux rappellent les publications de la Gauche socialiste allemande vers la fin de la première guerre impérialiste mondiale. Aucun doute ne peut subsister, pour celui qui a pris connaissance de ces journaux, sur l’état d’esprit des ouvriers italiens et sur les possibilités d’un développement révolutionnaire contenu dans les événements de 1943.
Mais cette situation est de courte durée. La division de l’Italie et l’occupation du nord par l’Allemagne suivie d’une répression féroce contre les ouvriers réussissent à stopper cette évolution de la situation. Les groupes révolutionnaires du sud attendaient du nord la propulsion d’une organisation cohérente et l’orientation programmatique. La liaison avec le nord rompue, ces groupes comme la masse ouvrière subirent l’attrait de la démagogie à la "libération" et à "l’antifascisme". Dans le nord même, où hâtivement les militants de la Fraction de la Gauche Communiste se sont regroupés et ont proclamé la fondation du Parti Communiste Internationaliste, la situation est en recul. La répression, la dispersion des ouvriers fuyant les grandes villes pour la campagne afin d’échapper à la déportation en Allemagne, facilitent grandement l’embrigadement physique et idéologique du prolétariat dans les maquis de la démocratie.
L’activité révolutionnaire du nouveau parti internationaliste se trouve fortement handicapée par cette répression autant que par la psychologie du maquis et l’illusion de la "Libération" qui gagnent les ouvriers. Par dessus tout, se fait sentir le manque d’un corps programmatique cohérent découlant de l’assimilation des enseignements de l’expérience des 20 dernières années du mouvement ouvrier et de l’évolution récente du capitalisme. L’absence de cette maturation idéologique est le fait le plus saillant dans le nord et encore plus dans le sud. Vingt ans de régime d’étouffement fasciste donne ce résultat double et contradictoire : d’un côté les cerveaux des ouvriers n’ont pas été altérés par la corruption démocratique, comme c’est le fait courant dans les autres pays, et ceci dément la théorie trotskiste qui fait de la démocratie bourgeoise une condition indispensable pour le développement du mouvement ouvrier ; d’un autre côté la camisole de force du fascisme, en rendant impossible toute vie politique, a empêché la formation des cadres de militants pendant 20 ans.
Ce double résultat s’exprime en 1943 par une vive agitation sociale et une haute combativité des masses, et par la terrible faiblesse des cadres de militants capables d’intervenir dans cette agitation et de l’orienter. La Fraction Italienne de la Gauche Communiste, qui s’est formée à l’étranger, s’est trouvée, au moment des événements, en pleine crise organisationnelle et idéologique. Elle n’a pas pu réagir et intervenir en tant que groupe organisé cohérent, elle a manqué à sa tâche au moment où son action était le plus nécessaire. Ce manquement pèsera lourdement dans l’évolution ultérieure et dans la formation du Parti internationaliste.

Le PCI depuis la fin de la guerre

La guerre s’est terminée en brisant les possibilités de reprise de lutte révolutionnaire du prolétariat qu’elle contenait et qui se sont manifestées dans sa dernière phase. Le mouvement ouvrier a subi une profonde défaite. L’Italie ne pouvait se soustraire à cette évolution générale ouvrant un cours réactionnaire dans le monde. Mais les camarades du PCI n’avaient pas compris cette situation nouvelle qui s’est créée. Au lieu d’aligner leur activité sur les possibilités limitées des conditions nouvelles, ils croyaient pouvoir forcer les conditions. En quelque sorte, ils voulaient rattraper une situation passée. Toute l’activité sera imprégnée de cette orientation à contre sens. Au lieu de se replier sur des tâches de formation des cadres et d’un renforcement idéologique par l’étude et l’examen critique des expériences, on se lance dans l’aventure et l’illusion de formation d’un grand parti. On bat le tambour pour le recrutement massif. Pour ne pas gêner cette politique de large recrutement, on met la sourdine sur les divergences existantes, on se contente de définitions vagues sur les problèmes politiques les plus brulants, on évite de "heurter" les sentiments des adhérents afin de ne pas "troubler" leur activité pratique, on participe activement dans la lutte des syndicats à l’intérieur desquels on tente de former des minorités syndicales révolutionnaires, on reprend sans critique les vieilles positions de l’IC, on pratique le "parlementarisme révolutionnaire" en participant à toutes les élections bourgeoises.
Sur le plan de l’organisation, qui passe au premier plan, on reprend la méthode de la discipline de fer, de l’obéissance à la toute puissance du Comité central, de l’interdiction de fait du droit de fraction et de la libre discussion.
Toute la mystique du parti et du chef génial reprennent de droit leur place dans ce parti qui ressemble comme deux gouttes d’eau à ces partis-casernes du bon vieux temps de l’IC sous la direction de Zinoviev. Sur le plan international, la répercussion est inévitable ; on donne des investitures, on reconnaît, on excommunie, on fait du bluff avec un bureau international.
Mais jouer au grand parti, ce n’est encore l’être dans la réalité. Aussi, devons-nous constater qu’une bonne moitié des membres s’est volatilisée. Le PCI perd régulièrement plus qu’il ne recrute. Les méthodes bureaucratiques ont pour conséquence le détachement de groupes entiers qui, comme dans le sud, ont formé un petit groupe se proclamant Parti Ouvrier Internationaliste affilié à la 4ème Internationale. Malgré les manifestations donquichottesques du Comité central de Milan sur l’unité de la ligne générale, cette unité n’existe pas et les groupes locaux gardent au fond un esprit d’indépendance politique nettement prononcé. Cette indépendance s’exprime dans les attitudes différentes, souvent carrément opposées des groupes locaux envers un même problème. Ainsi voit-on des sections participer à fond dans les campagnes électorales, d’autres se refusant ou entravant cette participation ; des sections qui ont voté pour la république lors du référendum de 1946, d’autres qui sont contre l’action dans les syndicats et se désintéressent de ce travail.
Tandis que la direction craint la discussion pour ne pas troubler les militants, prétextant le niveau politique relativement bas (ce qui est malheureusement exact), nous avons pu constater avec joie une soif étonnante, de la part des militants, pour l’étude des problèmes et pour la discussion politique. Une grande partie des groupes locaux et des militants de base avec qui nous avons pu prendre contact s’avèrent être des éléments précieux, des militants ouvriers sérieux, susceptibles de servir d’armature et de cadre à la formation ultérieure d’un véritable parti et à la lutte révolutionnaire de la classe. Mais, dans quelle mesure la vie et les méthodes en usage dans le PCI actuel ne vont-elles pas dilapider, gaspiller en pure perte cette réserve de militants ? Telle est la question que l’on ne peut manquer de se poser après avoir eu la possibilité d’examiner de plus près la vie et l’activité du PCI d’Italie.

"Le gangstérisme politique"

Nous devons nous expliquer au sujet d’un petit article paru dans Battaglia Comunista, organe du PCI, sous ce titre suggestif.
Nous avons annoncé au Comité central notre intention de venir prendre contact avec le Parti en Italie ; et en guise de réponse le Comité central a jugé nécessaire de nous présenter publiquement au Parti, au moment de notre arrivée, par cet article et sous cette dénomination. C’était en quelque sorte la lettre de recommandation qui nous a été délivrée. Ce n’était pas très gentil mais nous n’étions pas autrement surpris. Nous étions bien plus frappés par la liste d’exclusion des membres du parti qui paraît régulièrement dans chaque numéro du même journal. Les motifs donnés publiquement au sujet de ces exclusions massives sont invariablement : indignité politique, divergences, incompatibilité avec le parti etc. À croire que le parti se compose d’un bon nombre d’individus peu recommandables. Les termes de "gangstérisme politique" ne détonnent pas dans une telle atmosphère. Nous nous en sommes vite convaincu par l’accueil fraternel que nous avons reçu de tous les groupes et militants que nous avons pu toucher et par la discussion cordiale et intéressée que nous avons eue avec eux.
Mais pourquoi sommes-nous, aux yeux de Comité central, des "gangsters politiques" ? L’article l’explique [1]. Prenant ombrage de la série d’articles critiques que nous avons publiés concernant les divergences de conceptions que nous avons avec le PCI, les responsables du parti nous accusent de faire de la confusion et de la déformation systématique de leurs positions. Qu’en est-il exactement ?
Pour ce qui est de la déformation, on nous a longtemps reproché notre critique sévère de la politique "antifasciste" pratiquée par la tendance Vercesi au moment de la "libération". La Fraction belge avait même écrit un article en 1946 taxant nos critiques de "sottises et fantaisies outrancières" et promettait, "un jour", de les démolir. Nous attendons toujours cette démolition. Mais voilà que nous lisons, dans le numéro de janvier 1947 de l’organe de la Fraction belge, un petit compte-rendu de la conférence de la GCI, où il est dit : "Une résolution prise (à la conférence) condamne la politique suivie par une partie de la Gauche italienne et appuyée par la Fraction belge à la fin de la guerre ; nous la publierons ultérieurement."
On remarquera le ton très vague de cette condamnation d’une politique, dont on ne précise pas le contenu. Seuls les initiés savent qu’il s’agit de la participation à un Comité antifasciste à Bruxelles. D’autre part, on n’a jamais donné suite à la publication de cette résolution ni en Italie ni ailleurs, ni la réfutation qu’on promettait. Comme toujours, c’est resté à l’état de promesse : "un jour". Mais peu importe, après tout ce ne sont que les intentions qui comptent. Ce qu’il importe de retenir, c’est que la conférence de la GCI a condamné une politique, reprenant ainsi à son compte les critiques qu’on taxait auparavant de "sottises et fantaisies outrancières" quand c’était nous qui les énoncions. Cette condamnation présente d’ailleurs peu de valeur politique à notre avis. Ce qui importait ce n’était pas une condamnation verbale, en 10 minutes, d’une politique qu’on a couvert pendant 2 ans contre "les déformations et les gens de mauvaise foi" que nous sommes. Une condamnation ne signifie rien si elle ne résulte pas d’une ample discussion préalable permettant d’abord à chaque militant de se convaincre réellement de la fausseté de la position politique en question. La condamnation de la GCI n’a convaincu personne pour la seule raison qu’il n’y a pas de discussion, que les auteurs de cette politique ne sont même pas venus à la conférence défendre leur point de vue, que les militants continuent d’ignorer absolument tout de la question et de la politique pratiquée. C’est là une façon de faire purement bureaucratique et en accord parfait avec la conception de l’organisation caserne, du plus grand mépris pour les militants et pour toute vie idéologique de l’ensemble de l’organisation. Le chef génial s’est prononcé... Le Comité central approuve ou condamne, les militants s’exécutent, un point c’est tout.
Au début de 1945, nous nous sommes opposés à l’exclusion de cette façon de Vercesi et de ses amis de la Gauche italienne, pour la raison même que nous étions les plus acharnés dans la lutte contre leur position de collaboration dans la guerre et en raison directe de la nécessité qu’il y a, pour chaque militant, de prendre position en parfaite connaissance de cause.
Les exclusions et les condamnations n’ont de signification politique qu’après débat et en conclusion de la discussion (encore que nous fassions les plus grandes réserves sur les mesures d’exclusion). Ce sont absolument des mesures antirévolutionnaires quand elles précèdent ou se substituent à la discussion, parce qu’elles empêchent la prise de conscience, condition fondamentale pour l’action révolutionnaire.
Doit-on s’étonner qu’après une telle condamnation rien n’ait changé dans la GCI ? En effet, ceux (et ils sont peu nombreux), qui avaient une idée sur cette politique condamnée, restent sur leurs positions ; les camarades "condamnés" se promettent (et le disent) de recommencer la même politique dans une situation analogue ; quant à la grande majorité des militants, ils ne sont pas troublés, ils continuent à obéir aux ordres, à les exécuter et à tout ignorer comme auparavant.
En tous cas, le fait formel reste que la GCI a condamné cette politique, il est vrai avec deux ans de retard. Mais alors, comment peut-on continuer à nous reprocher des "déformations" comme le dit l’article.
Quelles positions politiques déformions-nous alors ? Notre tort est d’avoir eu raison trop tôt. Notre crime impardonnable c’est d’avoir pris position deux ans avant Sa Majesté le Comité central et de l’avoir dit tout haut sans attendre l’autorisation. Pour ce qui est de la confusion,
1) pendant la guerre, nous combattions la position intenable de la nature prolétarienne de l’État russe dont était affligée, jusqu’à cette conférence de décembre 1946, une bonne partie de la GCI. On nous reprochait de vouloir mettre comme critère de relation avec d’autres groupes, entre autres critères, celui de la reconnaissance du capitalisme d’État en Russie. Or, le 5ème point de la résolution votée à la conférence de la GCI en décembre 1946 dit : "En ce qui concerne le dit « soviétisme », la notion d’État prolétarien dégénéré n’est plus aujourd’hui valable." Avec quelques dix ans de retard, on est tout de même arrivé. Enfin, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Pour ce qui concerne notre "confusionnisme" dans cette question de la nature de l’État russe, notre tort consiste à avoir eu raison trop tôt ;
2) ne nous arrêtons pas sur la question de la participation aux campagnes électorales que nous rejetons et condamnons, alors que la GCI et plus particulièrement le Comité central de Milan sont encore aux thèses du 2ème congrès de l’IC, à la politique de Lénine dite de parlementarisme révolutionnaire. Le point 9 de la résolution citée dit : "Elle (la GCI) laissera ouverte toutefois la discussion du problème tactique de la participation du Parti aux campagnes électorale..." "Laisser ouvert" est une formule élégante pour dire ne point avoir une position, ou plus exactement ne pas avoir une position hostile à la participation que l’on considérera, pour plus de souplesse, comme un "problème tactique". Pour ce qui est de notre confusionnisme à ce sujet, il va de soi que notre tort consiste à avoir une position là où précisément la question est "laissée ouverte" par la GCI ;
3) d’une façon générale, la GCI considère comme confusionniste toute position politique qu’elle n’est pas encore parvenue à comprendre ou à assimiler. De cette catégorie font partie les problèmes de l’analyse de l’évolution du capitalisme moderne, l’impossibilité économique et politique de la reconstruction, le problème de l’économie de guerre - la nature de la guerre impérialiste et la position révolutionnaire prolétarienne à prendre à l’égard de la guerre -, les problèmes postrévolutionnaires et la nature de l’État après la révolution etc. Sur toutes ces questions, la GCI bafouille lamentablement. Avec notre meilleure volonté, nous ne saurons aligner notre pas sur la marche contradictoire, zigzagante de la GCI. Si c’est là un crime, alors tant pis qu’il nous soit compté.
4) notre position sur le problème des revendications économiques et notre rejet de la position syndicale léniniste orthodoxe, de travail dans les syndicats, sont particulièrement jugés sévèrement par la GCI. Ce fut même une des raisons principales de la rupture avec nous. Alors que le délégué du groupe français [2] à la conférence du PCI d’Italie récitait les litanies léninistes de La maladie infantile du communisme - où les arguments plats qui ne faisaient déjà pas trop honneur à Lénine même en 1920 et qui sont complètement sans aucune consistance en 1947 -, alors qu’on répétait les sottises que le syndicat est "un État dans l’État", un État ouvrier dans l’État et la société capitaliste, on nous reprochait une position syndicale menant à la scission [3]. L’absurdité de la définition de notre position syndicale est manifeste. Nous ne parlons pas plus de la scission que de l’unité syndicale. Notre position se définissait alors et aujourd’hui par l’anti-syndicalisme, considérant que toute organisation syndicale, par sa permanence, sa situation et sa nature corporatiste ne peut être autre chose, à notre époque, qu’un appendice de l’État capitaliste et une caserne où sont embrigadés les ouvriers. Nous ne faisons, contrairement à la GCI, aucune différence de nature entre les corporations fascistes et les syndicats des pays démocratiques, étant tous deux incorporés, intégrés définitivement à l’État.
Notre crime "confusionniste", qui consiste à nier une nature prolétarienne au mouvement syndical, est aujourd’hui peu à peu accepté avec beaucoup de douleur par la GCI. Nous sommes évidemment loin d’une prise de position précise, claire et nette de la part de la GCI qui, par nature, préfère et se trouve mieux dans les problèmes "laissés ouverts".

Les perspectives pour le PCI d’Italie

Nous avons vu ce qui constitue la force et la faiblesse du PCI d’Italie. Pour terminer brièvement notre examen, nous indiquerons les perspectives qui, à notre avis, existent pour les militants d’Italie. Il va de soi qu’en tant que perspectives générales l’Italie ne peut que suivre l’évolution de la situation mondiale, qui s’achemine vers la 3ème guerre impérialiste. La tâche propre des militants, dans cette période, ne peut être qu’une tâche de formation de cadres et de contribution, par l’étude théorique, à l’élaboration du programme de classe de la révolution socialiste à venir. Pour cela, on doit renoncer résolument à la prétention et à l’aventurisme de vouloir jouer au parti agissant, dans les conditions actuelles, sur la marche des événements. Il faut consciemment se cantonner à un travail moins brillant et moins apparent et d’autant plus fécond. Ce travail ne peut être fait qu’en rompant définitivement avec les méthodes bureaucratiques de reconnaissance des chefs et exigences de la soumission de la part des militants, sous le grossier prétexte de la discipline nécessaire et librement consentie. De plus, un travail d’élaboration théorique ne peut être sérieusement fait qu’en relation directe avec les autres groupes existant dans les autres pays, dans la recherche des contacts et des confrontations des idées avec ces groupes. Cette suffisance affichée, jointe à une prétention arrogante et grotesque de donner des ordres sur le plan international, ne peut mener qu’à un auto-isolement complet de ce prétendu parti.
Si les militants d’Italie ne parviennent pas à dégager leur mouvement de l’ornière où il s’enlise chaque jour davantage et à l’engager dans une voie nouvelle, nous assisterons alors inévitablement à une reproduction italienne de ce que sont les partis trotskistes dans les autres pays. Gesticuler et s’agiter ne fait pas encore un parti. Ces mouvements, tout en caricaturant le comportement extérieur d’un parti, ne sont en réalité que des sectes dans le pire sens du mot et des entraves à l’action révolutionnaire du prolétariat.
Le prolétariat italien a été pendant 20 ans retranché de la vie du prolétariat mondial. Ce qui était l’œuvre du fascisme ne doit pas être complété par une fausse orientation des révolutionnaires. C’est en rompant avec les erreurs et le sectarisme que les éléments révolutionnaires du prolétariat italien reprendront leur place dans l’œuvre commune de reconstruction du mouvement ouvrier international.

Marco

Notes :

[1NdE – cf. : page 2 « Gansterismo politico » in Battablia Comunista, N° 15, 3ème année, du 19 juillet au 3 aout 1947.

[2Voir le compte-rendu de la conférence : l’intervention d’AL.

[3Voir la résolution de la FFGC de décembre 1945, parue dans son bulletin d’information n° 1 en mai 1946.




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