Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
La grève est passée par là
{Internationalisme}, n°30, 15 Janvier 1948
Article mis en ligne le 26 août 2015

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Après 21 jours de grève généralisée [1], après tant d’assauts démagogiques de la part des staliniens, promettant un bon Noël aux travailleurs en grève, après des manifestations rodomantesques du gouvernement Schumann mobilisant des classes, après avoir prudemment crié "les caisses sont vides" aux revendications ouvrières, après tant de burlesque dans les antichambres syndicales et ministérielles, après de tragiques heurts entre ouvriers égarés chacun sur une voie impérialiste, la CGT lance le mot d’ordre de reprise de travail.
Il était à espérer que les syndicats auraient, pour une fois, reconnu la défaite de la grève. Et bien non, les 1500 Frs de vie chère - que les Frachon et consorts considéraient comme un os à ronger que l’on jette aux travailleurs - devient un symbole de victoire âprement arraché à un gouvernement "réactionnaire et affameur".
Aujourd’hui on se rend compte, dans la classe ouvrière, que d’une part la grève ne paie plus, mais d’autre part on espère encore confusément en des arrangements pacifiques entre "représentants ouvriers" et gouvernement.
Ce chaos contradictoire dans la classe ouvrière, alimenté encore par la scission syndicale [2] qui, si sur le plan de l’usine n’a apporté aucun changement, sur le plan de la lecture des journaux les ouvriers se demandent où se font ces prétendues adhésions spontanées et massives à l’une ou à l’autre Centrale syndicale.
Nous assistons réellement, en France, à une brisure assez nette entre les dirigeants PCF ou SFIO et la grande majorité des ouvriers. Cette brisure n’est pas le fait d’une prise de conscience, elle est le résultat d’une lassitude de trois années de promesses et d’action à objectif illusoire comme "arrêter la course salaire -prix."
Quand, pendant cette grève, nous avons assisté et avons vu la rudesse d’attitude des diverses tendances directoriales de la CGT, quand, après la grève, nous voyons des journaux tel Combat, des ministres tel D. Mayer, conclure qu’il n’y a ni vainqueur ni vaincu, pourquoi alors faut-il voir des Fédérations entières (instituteurs ou métaux) quémander, telle une charité, une indemnisation des jours de grève.
Le gouvernement a beau jeu d’allouer 750 Frs à tout gréviste, les dirigeants syndicaux aussi, en présentant ces misérables deniers comme le résultat de leur action personnelle puisque la grève n’avait pu rien donner.
La classe ouvrière a perdu la grève, pas tellement en fonction de la politisation que les staliniens ont voulu lui donner mais parce que cette arme s’inscrit dans la panoplie de la bourgeoisie.
Les ouvriers ne le sentent pas encore mais du moins il ne faut plus leur parler de grève actuellement ; et le PCF, dans son bulletin militaire ultime édité par le Comité central de grève, peut toujours parler de grève en vue de nouvelles luttes à venir. Si des luttes à venir doivent arriver dans les conditions actuelles de la classe ouvrière, ces luttes seraient meurtrières surtout par la confusion qui règnerait dans la classe ouvrière. Mais là encore, le problème n’est plus du ressort de la participation ou non des travailleurs.
Les sabotages "spontanés" remplaceront les troupes défaillantes. Pour sauver "la liberté", des mesures gouvernementales répressives seront prises qui réduiront cette liberté "démocratique".
Cette situation d’attentat et de répression est celle adoptée par la Résistance et les nazis pour augmenter et durcir leur troupe, de part et d’autre ; et, comme la situation internationale influera encore plus sur chaque situation nationale, alors le chaos s’étendra et se développera dans la classe ouvrière, permettant à la bourgeoisie et aux États de mobiliser leurs partisans, car la nouvelle idéologie de la 3ème guerre mondiale aura éliminé toute velléité d’indépendance de la classe ouvrière.
***
La grève est passée par là, semant le désarroi et la lassitude dans les rangs ouvriers ; mais, les infatigables trotskistes - gréviculteurs et paranoïaques de la révolution laquelle, pour eux, est toujours là où des antagonismes impérialistes se jouent et s’expriment -, nos infatigables trotskystes, en des réunions de masses groupant le tiers de leur effectif nominal, au travers de leur organe La Vérité qui doit surement être atteinte de strabisme, encore une fois nos infatigables trotskistes présentent cette grève comme un 1905, une sorte de répétition générale de vastes mouvements ouvriers. Ils ont découvert, dans les collectes que les syndicats effectuaient dans les campagnes, l’ossature du futur Ministère du Ravitaillement, du non moins futur Gouvernement ouvrier et paysan.
Ils pensent cependant avoir une récompense. Les mots d’ordre que depuis trois ans ils jettent à profusion sur le marché ouvrier, sont repris par leurs frères ennemis, les staliniens. Mais ceux qui semblent en retirer les bénéfices, c’est le PCF et non le PCI.
Pourtant, les trotskistes qui présentaient d’une part la direction PCF comme contre-révolutionnaire et leurs mots d’ordre comme les étapes les plus progressives vers la Révolution, ces trotskistes seraient bien embarrassés d’expliquer la contradiction qui résulte d’une alliance d’un organe traitre et de mot d’ordre de classe. Nous savons déjà, depuis 3 ans, que "les masses staliniennes obligent les dirigeants staliniens à cette politique", prétendent les trotskystes, alors pourquoi hésiter ; que ces derniers entrent dans les rangs PCF pour grossir le flot des mécontents. Si la base du PCF peut obliger les dirigeants, à plus forte raison pourra-t-elle les renverser avec les trotskystes en son sein. Mais là encore l’opposition base-dirigeants, dans le PCF, est le fait d’une ivresse qui n’a même pas sa source dans une victoire quelconque du trotskisme.
***
Et maintenant, après cet aperçu qui semble découler d’un pessimisme, il y a lieu de nous expliquer.
Il n’y a pas, dans toute l’histoire du mouvement ouvrier, une période aussi dépourvue de perspectives révolutionnaires que celle que nous traversons. Ceci n’est pas l’effet d’un pessimisme mais uniquement de l’analyse réelle et consciente de la situation qui a préludé en 1933 et qui dure.
Quand, au cours de la guerre 1939-45, une éclaircie s’est faite jour, nous avons été les premiers à essayer, non seulement d’alerter les ouvriers en France mais aussi de prendre nos responsabilités dans la lutte. Nous n’avons rencontré aucun écho parce que l’éclaircie fut rapide et brève, elle a surpris les ouvriers dans le monde ; et, quand ceux-ci ont essayé de prendre conscience, la situation était déjà ressaisie par les impérialismes en guerre.
Nous avons reconnu, à ce moment-là, que, si la conscience de classe ne précédait pas ou si elle ne s’exprimait pas si une situation semblable se renouvelait, le cours de la guerre, avec ou sans trêve, continuerait.
Après l’éclaircie italienne, la défaite allemande survint ; mais il n’y eut absolument rien du coté ouvrier.
À quoi attribuer ce silence, cette absence ? Nous avons cherché les causes plutôt que de proclamer, comme certains, la Révolution en Grèce, aux Indes, en Indochine et à Madagascar ; et faire de Abd-El-Krim un martyr révolutionnaire. Nous nous sommes refusés à voir dans le chauvinisme des masses, au lendemain de la guerre, une possibilité révolutionnaire. Nous avons dénoncé l’hystérie collective, de même nature que les atrocités nazies. Nous avons surtout lutté pour enlever aux masses, et devant nos faibles forces, à des militants, les illusions de la lutte syndicale et de ses possibilités révolutionnaires.
Nous avons participé à toutes les luttes où des ouvriers étaient engagés, non comme de vulgaires adjudants mais en dénonçant le caractère impérialiste de ces luttes. Nous avons été des empêcheurs de tourner en rond, des trouble-fêtes, car, forts de l’expérience révolutionnaire, nous savions que celle-ci n’est pas le fruit du saint-esprit mais le résultat d’un travail lent et ingrat de propagande plus que d’activisme. Et aujourd’hui encore, nous continuons dans cette voie car nous n’avons pas besoin de crier que la révolution est pour demain pour continuer notre travail, dont l’efficience est condition de la révolution.
D’aucuns ont préféré les solutions faciles du PCF ou l’activisme en vase-clos du PCI, d’autres se sont retirés dans la marxologie ou l’antimarxisme psycho-pathologique.
Face à ces hommes, à ces militants déroutés, désaxés, reflétant en eux la même déroute de la classe ouvrière, nous proclamons que les pessimistes sont ceux qui ne peuvent supporter une période de reflux du mouvement ouvrier et tombent obligatoirement dans l’opportunisme.
Nous leur disons encore qu’une situation, quelle qu’elle soit, ne s’oriente pas par un afflux de solutions organisationnelles où se retrouvent toujours les mêmes loups, mais par une propagande et un travail idéologique. La révolution se sent et se comprend, elle n’est pas un jeu plus agrandi du colin-maillard.
Si la situation est noire, il faut le dire au prolétariat car, alors, il comprendra les tâches qui se présentent à lui. Il ne faut pas, de peur de l’effrayer, lui présenter une situation rose et, de peur de le voir aller ailleurs, lui présenter des actions qui l’y conduisent.
On ne triche pas avec la classe ouvrière et avec la révolution, car ceci se solde toujours par une victoire de la bourgeoisie.
***
Et maintenant que la grève a passé par là, que faut-il faire ? Dans une situation désastreuse pour la classe ouvrière, entrainant celle-ci vers l’acceptation idéologique et la collaboration dans la 3ème guerre impérialiste, l’avant-garde ne peut que lutter contre le courant dans la classe ouvrière, même si cette lutte réduit à la plus simple expression l’influence qu’elle peut avoir momentanément sur la classe ouvrière ; car, si les révolutionnaires essayaient de la suivre, cela équivaudrait à l’abandon de toute pensée révolutionnaire et à l’impossibilité du socialisme.
Il faut parler à la classe ouvrière pour lui faire comprendre la situation et lui montrer ce à quoi les impérialismes l’on réduit. Nous ne pouvons plus espérer qu’au travers d’un mouvement quelconque, "spontanément" organisé, nous puissions arriver à propager la pensée révolutionnaire, car les ouvriers ont de plus en plus tendance à s’obnubiler sur le but immédiat de la lutte et, devant son échec, crier à la trahison contre toute tentative de critique des buts et de la nature de la lutte, par ceux là même qui y ont participé avec leur tête et leur corps.
La classe ouvrière a besoin essentiellement d’un réapprentissage de la pensée révolutionnaire. A l’avant-garde de le faire avec le prolétariat.

Sadi

Notes :

[1NdE- L’automne 1947 connaît des grèves violentes suscitées par l’inflation, qui rend la vie chère, et encouragées par le PCF. L’Humanité du 19 novembre appelle les "métallos" parisiens à participer à "la bataille des 25% [d’augmentation] contre la politique de famine du parti américain" [cité par Stéphane Courtois et Marc Lazar, Histoire du Parti communiste français, PUF, 1995]. On occupe les usines, les dépôts, les carreaux de mines, les gares. Le sang coule (3 morts à Valence le 7 décembre), un climat de guerre civile s’installe, en écho à la guerre froide naissante qui contribue à dramatiser la situation. Le gouvernement qui ne fait rien pour calmer le jeu, épure la police des communistes, nomme l’énergique Jules Moch (Ministre SFIO) à l’Intérieur et annonce des lois d’exception.

[2Le 9 décembre 1947, le Comité central de grève constitué par les fédérations CGT ordonne la reprise du travail. Dix jours plus tard, une scission divise la CGT, avec une majorité proche du PCF et conduite par Benoît Frachon tandis qu’une minorité réformiste, conduite par Léon Jouhaux, fonde la CGT-Force ouvrière avec l’appui financier des syndicats américains (notamment de l’AFL-CIO, via Irving Brown, proche de la CIA).




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53