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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Unité et scission syndicale
{Internationalisme}, n°30, 15 Janvier 1948
Article mis en ligne le 26 août 2015

par ArchivesAutonomies
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Malgré les grandes difficultés de la vie ouvrière, le problème de la scission syndicale en deux fractions CGT n’échappe pas à la vie de la classe ouvrière.
La raison peut nous en être donnée par le fait que cette scission suit de peu de temps un vaste mouvement gréviste. Bien que nous soyons d’accord pour reconnaître que ces grèves ne sont pas la manifestation directe de la classe ouvrière, qui rentre en lice contre l’État-patron, chien de garde du capitalisme. Bien que ces grèves servent uniquement le capitalisme russe, par le truchement du PCF luttant contre les intérêts du bloc occidental (plan Marshall), la classe ouvrière devait néanmoins suivre les évènements dans le seul but d’obtenir sa ration de famine. C’est sur le besoin du salaire journalier, sur ces manifestations du ventre que devait s’appuyer les fractions antagonistes, dans la CGT, pour ou contre le travail.
Prenant conscience du besoin de la classe ouvrière, les dirigeants minoritaires devaient s’affirmer et pouvoir parler en défenseurs des intérêts immédiats des travailleurs.
Ainsi les manœuvriers de la "troisième force" profitèrent de l’occasion pour se dégager au moment favorable, essayant de porter au maximum leurs coups contre les majoritaires.
Nous laisserons aux éternels rêveurs le soin de crier à la trahison des minoritaires et à l’incapacité des bureaucrates staliniens, parce qu’en fait, pour ceux qui raisonnent en marxistes, les phénomènes subjectifs n’expliquent rien. Il n’y a pas de trahison en soi. Il n’y a de trahison que pour autant qu’il y a insuffisance de programme, ou plutôt de théorie contenue dans ce programme, dans ce sens lorsqu’il y a insuffisance de délimitation dans les barrières de classe.
Nous nous attacherons à faire remarquer au lecteur que minoritaire, et majoritaire s’inspirent, dans leur fondement théorique, du même programme et qu’il se traduit, dans la pratique, par une super-démagogie de la défense du salariat dans le cadre bien fourni du régime capitaliste ; en fait, cette illusoire et nominale augmentation de salaire, se traduisant toujours par une hausse constante des prix, diminue chaque jour le pouvoir d’achat des masses en renforçant le régime capitaliste.
En suivant l’évolution du mouvement syndical dans le mouvement ouvrier lui-même, l’on s’aperçoit très facilement de la tendance à l’opportunisme que le syndicat et les luttes économiques engendrent dans le sein du mouvement ouvrier : les partis socialistes d’Europe, s’appuyant sur les luttes syndicales dans le but d’aiguiser "la lutte des classes", au lieu de dépasser le stade du syndicalisme et d’apporter la politisation des masses dans la lutte contre la guerre (phase permanente du capitalisme), les partis socialistes se trouvent, au contraire, après plusieurs déclarations subjectives contre la guerre, entraînés objectivement dans la guerre 1914-1918.
Il a fallu toute l’autorité d’un Lénine pour combattre la tendance économique qui rongeait la social-démocratie et pour orienter toute sa tactique politique contre la guerre - résultat inéluctable des marchandages capitalistes (voir : Que faire ? de Lénine).
Après le recul de l’histoire tenant compte de la période ascendante du capitalisme, on est en droit de déclarer aujourd’hui que la lutte de classe ne se manifeste qu’au travers des luttes politiques et non syndicales comme le prétendaient les anarchistes.
Nous avons également contesté qu’en Allemagne, au moment de la montée révolutionnaire, les syndicats sont entrés en lutte directement contre un prolétariat s’affirmant en tant que classe indépendante (Cf. La maladie infantile... de Lénine).
Comme la lutte syndicale ne contient pas, en tant que lutte économique, un devenir historique - c’est-à-dire la possibilité de déterminer la volonté consciente du prolétariat de renverser le régime -, il est très concevable que, dès sa formation en 1924 en France, la CGT devenait un outil dans les mains du PC qui considérait cette centrale syndicale comme un réservoir d’énergie au service de l’URSS.
Son évolution suivra donc celle du PC qui, lui-même, alignera sa politique sur l’URSS. Ce sont, en fait, toutes les erreurs et insuffisances des 4 premiers congrès de l’IC qui nous ont conduits à l’histoire de nos jours.
Pendant ce temps, la vieille CGT, avec un Jouhaux à sa tête, continuera à prêcher le chauvinisme, comme pendant toute la durée de la guerre 1914-18.
Aussi, l’unité syndicale, défendue par les derniers congrès de l’IC, devenait un fait accompli en 1934. La CGTU fusionnait avec la vielle CGT et nous donnera plus tard la grande Centrale syndicale que nous connaissons après les grèves de 1936.
La politique du Front populaire en France, soutenue par la CGT, était le reflet d’une situation internationale par rapport à laquelle, très provisoirement, l’homogénéité de la CGT pouvait s’affirmer. À ce moment, les intérêts convergents des deux puissances impérialistes mondiales, la Russie et l’Amérique, se dressaient contre la puissance unifiée de l’Axe, entraînant avec eux les puissances économiques secondaires, en même temps que les idéologies ouvrières.
Se préparant physiquement en Espagne, ce cours devait amener à la guerre de 1939. Ce n’est que la diplomatie du Kremlin, dictée par une faiblesse relative face à l’Amérique, qui obligea l’URSS à signer le pacte Hitler-Staline.
Depuis cette date, la trêve du Front populaire se trouve rompue et les militants du PC mis dans l’illégalité ; de ce fait, les socialistes deviennent les maitres de la CGT, mais en même temps les minoritaires du lendemain.
La guerre Allemagne-URSS changeait la face des choses et devait faire des militants staliniens les plus acharnés "bouffeurs de boches", en même temps qu’elle préparait les cadres qui feront la résurrection de la CGT après la super-grève nationale de la "Libération bourgeoise".
Nous ne parlerons pas ici de la tendance Belin [1] et consort qui suivit la politique de Vichy alors que la CGT devait disparaître pour renaître sous une forme corporatiste. Dans les faits, ici comme ailleurs, le syndicalisme se place à la queue des forces politiques en présence pour introduire les ouvriers dans l’arène politique des fractions de la bourgeoisie.
La récente conférence de Belgrade et les événements internationaux et coloniaux devaient également avoir leurs répercussions sur le plan des syndicats, État dans l’État de la bourgeoisie, ainsi avons-nous connu les récentes grèves Molotov (échec au plan Marshall).
Par contre, la fraction minoritaire de la CGT soutenait l’orientation américaine et devait inévitablement rompre avec la direction majoritaire qui était prisonnière du bloc russe ; il est important de souligner qu’une fois de plus et avec une précision mathématique, le syndicat minoritaire s’est aligné sur la politique américaine malgré les déclarations, toutes verbales, d’une troisième force indépendante.
Nous avons, quant à nous, affirmé et nous le répétons : il n’y a qu’une force au monde capable de sortir l’humanité du tombeau où le capitalisme l’entraîne ; cette seule force, c’est l’action consciente de la classe ouvrière, c’est le chemin tracé par les Lénine, les Luxemburg, les Zinoviev, les Kamenev.
Dans la situation présente, les trotskistes, les anarchistes et tout autre groupe syndical ont couramment pris l’habitude de pleurnicher sur le devenir historique du prolétariat ; et répètent à satiété que le prolétariat est toujours trahi, toujours battu et qu’il se trouve devant une difficulté historique. Aussi, n’en continuent-ils pas moins à dépenser leur activisme outrancier, sans comprendre la situation nouvelle qui s’est créée depuis l’époque où ils ont tirés les bases programmatiques de leur action.
Ni les anarchistes ni les trotskistes ne poseront la question, à savoir si nous sommes toujours dans la phase d’un capitalisme ascendant, ou bien si, au contraire, nous sommes dans la phase décadente du régime capitaliste ; ni les uns ni les autres ne se posent la question, à savoir si les syndicats sont des organismes de la classe ouvrière ou des organismes de la bourgeoisie. Le problème est d’autant plus important que nous sommes au tournant de l’histoire où la perspective de la guerre apparaît claire comme le jour et où le prolétariat se trouve engagé par son simple bulletin d’adhésion au syndicalisme.
La CGT minoritaire lutte avec l’Amérique contre le bloc russe ; la CGT majoritaire lutte contre l’Amérique ; les responsables de la guerre, ce sont tous ceux qui admettent un bloc contre un autre, y compris le programme transitoire des trotskistes et l’échelle mobile des anarchistes.
Le prolétariat n’a pas de choix à faire pour s’incorporer dans des organismes syndicaux, seul soutien actif de la bourgeoisie décadente, ce que cette dernière lui jette dans les jambes afin de mieux fourvoyer la conscience de classe ouvrière prenant naissance des contradictions d’un régime ignoble.
Il n’y a plus d’organisme unitaire de la classe dans le domaine économique ; ceux qui posent problème au prolétariat, les minoritaires CGT ou les majoritaires CGT, lui posent un faux problème. Les luttes économiques sont sans issue dans la période décadente du capitalisme.
Tous ceux qui prétendent garantir le pouvoir d’achat des travailleurs par une prétendue échelle des salaires, quand la monnaie en tant que telle n’a plus de valeur réelle, s’inscrivent dans le camp des ennemis du prolétariat, parce qu’ils entravent le processus de prise de conscience historique de la classe ouvrière ; le capitalisme ne peut plus rien donner, il faut le détruire.
En refusant de se laisser embrigader dans des organismes syndicaux et, de ce fait, contre-révolutionnaire, les ouvriers œuvreront, par cette action, en une position révolutionnaire.

GOUPIL

Notes :

[1NdE - Belin René (1898-1977) secrétaire du syndicat C.G.T. des postiers de la région lyonnaise en 1926 puis secrétaire de la Fédération nationale des P.T.T… Il est révoqué pour fait de grève (1930). Il accède en 1933 au bureau national de la C.G.T., aux côtés de Léon Jouhaux, comme secrétaire permanent après la réunification syndicale de 1935. Belin regroupe des militants « ex-confédérés » autour de la revue Syndicats à laquelle il donne pour but « la résistance à la colonisation communiste ». En septembre 1938, il se rallie à la politique de Daladier lors de la crise de Munich. Son pacifisme l’entraîne à soutenir la politique de révision des traités de Versailles. Au Congrès confédéral de Nantes de novembre 1938, il regroupe un tiers des mandats sur un texte pacifiste et violemment anticommuniste. Après la signature du pacte germano-soviétique, Belin obtient l’exclusion des communistes de la C.G.T. Pour lui, la défaite de juin 1940 sonne le glas du vieux syndicalisme. Il a démissionné du bureau national peu avant et accepte en juillet 1940 les postes de ministre à la Production industrielle et de secrétaire d’État au Travail dans le premier ministère du maréchal Pétain. À ce titre, il signe le décret de dissolution (novembre 1940) des centrales syndicales ouvrières et patronales. En février 1941, en tant que secrétariat d’État au Travail, il élabore la Charte du travail, sorte de compromis entre la sauvegarder d’une certaine autonomie du syndicat et la « corporatisation » de toute la vie économique. Belin parvient à maintenir l’organisation syndicale, mais le syndicat est devenu unique et obligatoire, le droit de grève est interdit et la collaboration de classe lui est imposée à tous les niveaux. Évincé du gouvernement en avril 1942, Belin est exclu de la C.G.T. en 1944 comme « principal artisan de la destruction syndicale ». Il abandonne toute activité politique et syndicale.




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