Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Deux faces de la médaille
Prometeo, n°11, 15 Octobre 1944
Article mis en ligne le 12 septembre 2015
dernière modification le 9 septembre 2015

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Celui qui suit attentivement le lent et laborieux processus de gestation du nouveau régime démocratique bourgeois ne peut pas ne pas conclure que la situation de 1919-1922 est en train de se répéter à l’envers. A l’époque, ce fut la démocratie qui ouvrit la route au fascisme ; impuissante à maintenir dans le cadre de l’Etat démocratique le heurt de gigantesques forces sociales, la bourgeoisie cherchait son point d’équilibre en un régime fort qui aurait emprisonné le prolétariat dans les mailles d’une dictature de classe masquée sous une équivoque apparence populaire et sociale et aurait donné en même temps à l’économie bourgeoise cette structure centralisée et homogène que les nouvelles expériences du grand capitalisme impérialistes imposaient (la "conciliation entre les classes" au lieu de la lutte entre les classes et la "prééminence de l’Etat sur les intérêts des individus" au lieu de l’économie libérale, n’étaient que la traduction en formules concises de ces deux exigences). Et puisque le passage d’un régime à un autre ne pouvait pas advenir subitement et qu’il fallait d’une part épuiser la poussée prolétarienne et de l’autre éliminer la résistance de certains cercles de la bourgeoisie elle-même, il s’agissait d’une partie double. Les sept têtes couronnées de la démocratie bourgeoise - de Nitti à Bonomi et à Giolitti (pour ne pas parler des seconds rôles réapparus sur la scène politique après avoir, plus ou moins ouvertement, collaboré avec le fascisme ) - manœuvrent avec une infinie astuce, secondés par la monarchie, par l’Eglise et par l’opportunisme social-démocrate. Elles poursuivent face au prolétariat la stratégie de la corruption et des flatteries démocratiques en tolérant ou en favorisant la "sainte" œuvre des chemises noires. Ainsi, en ménageant la chèvre et le chou, en récitant sur la scène la comédie de la légalité et de la répression de la violence alors qu’elle la soutient dans les coulisses, la bourgeoisie réalise, sans secousses excessives, et en feignant la proverbiale sincérité des petits-bourgeois, le passage à l’Etat totalitaire. La Marche sur Rome ne fut que la représentation théâtrale et chorégraphique d’une "révolution" qui avait déjà abouti pacifiquement et les vieux hommes politiques de la démocratie, qui souvent n’avaient pas hésité à adhérer au fascisme, disparurent en partie de la scène et furent mis en réserve (comme on le voit bien aujourd’hui) en prévision d’événements futurs.
L’expérience réussit et, à son apogée, l’Etat totalitaire fasciste, alors qu’il satisfaisait les vanités et les regrets patriotiques des classes moyennes, fut l’Eden des industriels et des propriétaires fonciers, favorisés par le protectionnisme et les subventions d’Etat, par l’expansionnisme impérialiste et par l’autarcie, et protégés par cette législation corporative qui sous les apparences pompeuses d’un "dépassement de l’économie capitaliste" portait en fait à son expression maximale l’exploitation systématique des ouvriers.
Mais la vitalité de l’expérience fasciste résidait entièrement dans sa capacité à continuer à remplir sa mission : elle cessait à partir du moment où "l’ordre" instauré dans l’économie se convertissait en aventure et où la pacification sociale à coups de matraque et de décrets-lois débouchait sur la menace d’entraîner la société dans l’abysse de nouveaux et plus sanglants conflits sociaux. Et puisque la guerre était la preuve par le feu de l’expérience, ce fut justement à travers la guerre et sa faillite que mûrit la nécessité de la récitation à l’envers de la même comédie. On vit alors les mêmes industriels et propriétaires fonciers devenir des antifascistes par soudain et noble esprit démocratique, on vit l’état-major fasciste glisser vers le constitutionnalisme, la monarchie séparer ses propres responsabilités de celles du régime, l’Eglise faire de l’œil aux grandes démocraties, réapparaître des Limbes de vingt années les maîtres du parlementarisme démocratique, et enfin le réformisme ouvrier, qui déjà dans l’autre après-guerre avait servi de pions des manœuvres de Giolitti, se mettre à la remorque des mêmes partis et des mêmes personnes physiques pour remettre sur pieds, la main dans la main avec le centrisme, les autels détruits de la démocratie progressive.
Ce processus de relève de la garde vise à refermer l’abysse qui s’est creusé en vingt années de fascisme et quatre années de guerre entre le prolétariat et la bourgeoisie. Et alors que le nouveau régime démocratique protégé par les armées anglo-saxonnes jette laborieusement ses bases en entraînant derrière lui les forces prolétariennes trompées, la "république sociale" tient sous le joug de la terreur, dans la zone protégée par les armées allemandes, le prolétariat secoué par une agitation toujours plus violente. Le nouveau régime démocratique, né de cette lente mais sûre gestation, apparaît aux ouvriers comme une nouvelle et habile expérience bourgeoise qui, derrière l’échafaudage constitutionnel, aura pleinement absorbé les méthodes déjà expérimentées par le fascisme, non seulement parce qu’il reprendra sur une vaste échelle les expériences "d’économie contrôlée" et de socialisation, mais parce qu’après avoir laissé se défouler en liberté la vague de haine du prolétariat et des basses classes, il n’hésitera pas à lancer contre le prolétariat de l’industrie et des campagnes en révolte les bandes (squadre ndt) de la terreur qu’elles soient noires ou blanches. Le fascisme aura, comme fonction, fait son temps, mais la société bourgeoise sera sauve.
Quant au fascisme comme classe dirigeante, l’ouvrier sait malheureusement qu’il continue à remplir sa "sainte" mission bourgeoise même si la bourgeoise le considère comme un cadavre (qu’il est d’ailleurs) s’accrochant aux chimères du "nouveau socialisme" alors qu’il rend aux gouvernants de demain le service de lui préparer un prolétariat écrasé et physiquement détruit. Les deux "ennemis" se trouvent historiquement alliés contre vous, ouvriers. Et vous, seuls, vous devez les combattre à mort.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53