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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Rapport sur le mouvement ouvrier actuel
{Internationalisme}, n° 31, février 1948
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 22 septembre 2015

par ArchivesAutonomies
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I- Notre travail semble être sans réponse immédiate, par son côté destructif et négatif. Mais il importe avant tout de bien saisir que la tâche de la classe ouvrière réside dans une connaissance parfaite des démagogies bourgeoises et des erreurs tactiques de lutte de classe, connaissance entraînant le refus envers toute nouvelle comédie historique sur un thème déjà connu.

Marx, analysant le capitalisme dans son processus, entendait par là indiquer et montrer la seule voie à la négation du capitalisme : le socialisme ne pouvant être posé et résolu qu’une fois connus le capitalisme et ses éléments propres de négation.

De même, nous entendons emprunter cette méthode, seule valable, pour écarter du chemin de la classe tous les obstacles tendant à retarder et même à renvoyer en arrière le mouvement ouvrier de libération sociale.

Ayant déjà traité les aspects proprement économiques du capitalisme, nous ne parlerons dans notre analyse que de ses aspects sociaux, en entendant bien par-là ne pas leur donner la prédominance.

II- Après 100 ans de luttes ouvrières - dans un système capitaliste qui, lui, subit, du fait des conditions objectives évoluant, des transformations -, le problème spécifique de la lutte de classe ainsi que l’évolution du mouvement ouvrier n’ont subi aucune analyse ; et, par-là, la tactique dans la lutte et le problème de la révolution ont été conditionnés par l’empirisme le plus grossier. Cet état de chose n’a pu que fausser, dans l’esprit de la classe ouvrière et dans celui des militants, la nature des divers mouvements sociaux de la période actuelle.

Ainsi, en rapport avec des modifications survenues dans la structure économique du capitalisme, le XXème siècle devait entraîner des modifications dans la nature idéologique et la portée révolutionnaire des manifestations de la lutte de la classe ouvrière.

III- Mais, le mouvement ouvrier ne devait pas seulement être sensible à ces modifications dans la structure économique du système. Il devait en plus subir le contrecoup de la nouvelle idéologie de la bourgeoisie qui, non seulement puisait des arguments et des forces dans la pensée révolutionnaire, mais s’attachait aussi à faire disparaître les contradictions apparentes de la classe : capitalistes-ouvriers. La bourgeoisie a réussi ainsi à s’approprier la plupart des slogans et des symboles révolutionnaires, et à les incorporer dans sa nouvelle formulation idéologique. Ne voyons-nous pas la IVème République fêter la Commune de Paris ? Le problème de la "gestion ouvrière" de l’industrie ainsi que le contrôle de la production ont été intégrés dans un système législatif dont la bourgeoisie n’a pas à se plaindre. La Commission des prix et salaires, la Commission de l’Économie nationale, les Comités tripartites d’usines, la nouvelle politique syndicale, demandant et obtenant son admission dans les discussions et l’exécution du plan Monnet, sont autant d’aspects de cette nouvelle idéologie bourgeoise qui va jusqu’à accepter la syndicalisation de sa police.

Mais l’acte le plus important réside dans les nationalisations opérées par l’État bourgeois. Ce qui paraît le plus grave, c’est que certaines tendances parmi les militants ouvriers ont applaudi à ces mesures qu’elles ont déclarées “progressives”. En présence des nationalisations et des réactions des restants de bourgeoisie libérale, ces mêmes tendances ont enterré la bourgeoisie en tant que classe. Qui pouvait alors empêcher l’État de proclamer, à son tour, que la lutte de classe n’avait plus de raison d’être ?

IV- La Révolution russe, par sa puissance et son influence énorme, loin de modifier les aspects sociaux et politiques de la lutte ouvrière, loin de clarifier ce qui, dans la lutte, était sujet à inversion (arme à double tranchant), la Révolution russe, disons-nous, n’a fait que se fier empiriquement aux anciennes manifestations des luttes ouvrières d’avant 1914.

Les différentes formes de la lutte, correspondant à un capitalisme en ascension, ont été reprises telles quelles à une époque où la Révolution russe, par son déclenchement et sa victoire, indiquait la décadence du régime capitaliste. Les vielles formules du parlementarisme et du syndicalisme, le vieux schéma révolutionnaire - qui consiste à poser la révolution en conclusion du démasquage des "trahisons" de la bourgeoisie et des partis réformistes -, tout cet attirail d’un programme correspondant à une période transition dans la lutte pour la révolution a été réintroduit dans la pensée et l’action révolutionnaires quand les réalités historiques qui se présentaient n’étaient pas celles d’une transition mais posaient la nécessité de l’affirmation de la Révolution et de la conquête du pouvoir.

V- le reflux de la vague révolutionnaire de 1917-21 et la dégénérescence de la Révolution russe qui a suivi devaient enliser encore plus le mouvement ouvrier dans des normes de lutte qui, non seulement étaient dépassées mais s’avéraient pouvant et devant servir d’arme anti-ouvrière. Par ailleurs, on a assisté, dans les pays capitalistes, à une volonté de maintenir artificiellement les institutions organisationnelles issues de la période révolutionnaire et de les copier, alors que cette période refluait ; en Russie, où la substance révolutionnaire disparaissait, restaient en place, malgré l’orientation capitaliste de ce pays, les organismes de la révolution vidés de leurs objectifs, de leurs contenus, de leur idéal.

Ce double processus, l’un de reflux révolutionnaire, l’autre de stabilisation et de propagation de formules organisationnelles, a permis à des États, comme l’Allemagne, de s’appeler socialiste et à la Russie de continuer à figurer comme pôle attractif des masses travailleuses.

Le prolétariat, soumis au nazisme, a cru dans le socialisme de ce régime parce qu’on lui avait appris que parti unique + électrification + planification = SOCIALISME dans un seul pays.

Et cette comédie continue pour le prolétariat en général quand il regarde la Russie ainsi que les divers pays du monde qui prennent le chemin des réformes structurelles qui ont eu lieu en Russie.

Drapeau rouge, Soviet, collectivisations étatiques ne devaient être pris, par la classe ouvrière, que comme des formules valables seulement en fonction du contexte idéologique révolutionnaire et non par leur seule existence. Ces formules ont prouvé qu’elles pouvaient servir hier la Révolution prolétarienne, aujourd’hui la guerre impérialiste.

VI- Dans tous les facteurs précités, qui ont contribué à la dégénérescence de la lutte de classe, à sa prostitution, il ne faut pas oublier que ces facteurs ont donné leur plein rendement grâce au développement technique des moyens de propagande, empruntés souvent à la publicité commerciale.

VII- Si l’on part de la période ascendante du capitalisme, au moment où ce dernier se débarrassant de la structure judiciaire, sociale et politique de la féodalité, détermine de nouveaux rapports de société et part à la conquête du monde (ce moment, en tenant compte de l’évolution du système, part du début du XIXème siècle jusqu’à la fin du XIXème), nous pouvons dire que l’expression individuelle de la bourgeoisie oppose ouvriers et patrons directement. Mais, même à ses débuts, la classe ouvrière ne se reconnaît pas comme classe indépendante tant sa condition économique n’est pas suffisante pour lui donner sa conscience de classe. Au contraire, elle se sent liée à toute la société capitaliste.

Ses premières manifestations sont confuses et aveugles : haine contre la machine considérée comme responsable du chômage et de la misère.

Petit à petit, sous l’action d’une avant-garde plus ou moins évoluée, elle prend conscience de l’existence des antagonismes de classes et de son rôle de classe politiquement indépendante. Mais, même à ce moment et dans les conditions de clarification et de vulgarisation de la pensée révolutionnaire, se crée une confusion. Au lieu de considérer sa place économique dans la société capitaliste comme antagonique à son rôle historique, la classe ouvrière tend malheureusement à conditionner sa fonction politique à sa lutte économique. Le processus s’opère en raison de l’apparente division de l’ouvrier à l’usine face au patron.

En effet, dans la conscience ouvrière se fait jour le raisonnement suivant : dans l’usine, le patron est un parasite, sa suppression n’empêcherait pas la continuation de la production. L’erreur consiste à croire que la suppression du patron donne au système de production une autre signification que celle de capitaliste.

Nous voyons aujourd’hui ce qu’une telle erreur a pu coûter de guerre impérialiste au prolétariat. L’avant-garde n’est pas tombée dans cette erreur, mais il semble qu’elle n’a pas mis l’accent sur ce point d’une façon suffisamment nette et claire. Elle a vu, dans cette opposition ouvrier-patron, la possibilité, à travers la lutte économique quotidienne placée au premier plan, le chemin permettant de propager et de vulgariser la pensée révolutionnaire.

Seulement, même à cette époque, cette méthode offrait un grand inconvénient qui s’est transformé imperceptiblement en un danger de première importance. Et, en effet, dans l’avant-garde naissaient des tendances qui s’éloignaient et devaient s’opposer de plus en plus.

La classe ouvrière était amenée à prendre de plus en plus en considération les avantages d’ordre économique que lui donnait son action quotidienne. Si, au début, la violence du choc patronat-ouvrier pouvait vulgariser la différenciation de classe et permettre la propagande révolutionnaire, petit à petit cette violence s’atténuait pour faire place à une meilleure compréhension de la situation par la bourgeoisie.

Le potentiel révolutionnaire de la lutte quotidienne revendicative et syndicale ne résidait pas dans les résultats économiques immédiatement acquis mais dans l’unification de la classe, dans la cimentation de sa solidarité révolutionnaire et dans la peur que ces luttes produisaient au sein de la bourgeoisie ; peur s’exprimant par la violence et cette violence était exploitée par les révolutionnaires à des fins politiques : a) pour renforcer la notion de solidarité entre salariés, b) pour introduire des méthodes d’organisation dans les manifestations de la lutte de classe.

Cette vérité est si réelle que, bien avant 1914, nous assistons à la rupture des deux tendances dans la Social-démocratie. L’une, la réformiste, augmentant en importance et influence parce que, de ces luttes quotidiennes, elle ne faisait plus que ressortir les avantages économiques immédiats. L’autre, la tendance révolutionnaire, qui se voyait rejetée hors des luttes quotidiennes, si elle voulait continuer à exprimer l’aspect politique de la lutte de classe.

Ce n’est pas aujourd’hui que les luttes quotidiennes présentent un danger pour la lutte de classe ; dès avant 1914, le danger était réel bien que camouflé par la situation générale.

VIII- De plus, tandis que la violence pouvait présenter une possibilité de propagande révolutionnaire avant 1914, cette violence venant à disparaître, du même coup l’utilisation des contradictions ouvriers-patrons sur le terrain économique perdait de sa virulence et de son potentiel révolutionnaire.

Dans le capitalisme de l’époque libérale, le patron refuse d’augmenter les salaires car il ne peut jouer aussi facilement sur la monnaie que l’État ne le fait actuellement. Chaque revendication devient alors une faiblesse pour le patron dans sa lutte concurrentielle et dans son profit. Aussi en appelle-t-il à l’État pour arbitrer. Et l’État, par le processus même de cet arbitrage ainsi que par le cercle vicieux salaires-prix, a tendance à proposer non seulement des solutions d’apaisement ou de répression mais aussi des solutions de contrôle et de gestion.

L’État n’a pas une conscience de sa finalité historique ; mais, au travers d’une nécessité quotidienne, par une nécessité historique des lois même du système, l’État, disons-nous, remplace de plus en plus le patron de l’usine et, quand il prend conscience de sa nouvelle tâche, il agit auprès du patron comme celui-ci a agi auprès de l’artisan et du paysan : il l’exproprie.

Le capitalisme voit alors sa survie se prolonger par l’État au lieu d’être abrégé par ce dernier. La fonction capitaliste passe à l’État et, du même coup, le pouvoir politique et économique finit dans une même main, terminant ainsi le cycle de la révolution bourgeoise.

IX- Le passage de la propriété individuelle à la propriété d’État est la nationalisation. Qu’elle se fasse avec ou sans indemnité, cette indemnité n’entre dans la comptabilité que sous forme de profits et pertes et, à un stade plus accéléré, sous forme d’emprunt. Pour celui qui la reçoit, elle perd son caractère de capital pour soit entrer dans la consommation, soit subir un retour à sa fonction de capital, en passant entre les mains de l’État qui en dispose, réduisant le capitalisme au rôle de propriétaire foncier. L’ouvrier, qui voit s’opérer cette transformation, perd ses points de repère dans la différenciation de classe. Sa lutte économique perd son potentiel révolutionnaire. Dépouillé de sa substance, la lutte entre dans le cadre du procès du capital.
Double aspect contradictoire des nationalisations :

a) Elles prouvent que le capitalisme n’est pas fonction du capitaliste. Le patron n’était qu’une phase primaire du capitalisme. D’avoir joué sur l’opposition patron-ouvrier, ceci semble avoir faussé la conscience ouvrière du sens et de la direction de la lutte.

b) Le paravent patron, qui semblait être la pierre angulaire de l’édifice tandis que l’État n’était qu’un appendice, tombe pour découvrir l’État comme agent nº 1 du capitalisme, entraînant ainsi une accélération du processus révolutionnaire.

Ce double aspect contradictoire entre une position objective clarifiée et une conscience obscurcie du prolétariat repose le problème de la nature et des possibilités révolutionnaires de la vielle méthode d’actions revendicatives du prolétariat.

X- Les groupes d’avant-garde emploient couramment l’argumentation suivante quand ils parlent et traitent des revendications économiques :

"Nous savons que les revendications présentent un côté fortement réformiste. Ce côté, nous le contrebalançons par une politique appropriée. De plus, pour être en contact avec la classe ouvrière, nous devons prendre à cœur ses intérêts immédiats pour nous présenter comme son défenseur et celui qui lui indique le chemin. En d’autres termes, nous devenons les Antigone du prolétariat."

Pour la défense de cette thèse, on se réfère à Lénine et l’on se laisse prendre au piège des revendications économiques. Une grave erreur s’introduit qui, pensons-nous, va à l’encontre de la pensée de Lénine dans Que faire ? et qui ne se retrouve que dans la méthode de feue la IIIème Internationale, consistant à stimuler la volonté révolutionnaire du prolétariat par des apéritifs appropriés. Et moins les ouvriers trouvent les conditions de leur prise de conscience nécessaire à leur action révolutionnaire, plus on augmente la dose d’apéritifs par toutes sortes de revendications partielles économiques et contingentes.

Le résultat obtenu, loin d’être celui escompté, est que la pensée révolutionnaire des ouvriers se trouve être complètement noyée. Quant aux militants et groupes révolutionnaires, ils se transforment en vulgaires marchands de vin.

Les trotskistes en sont là. La FFGC les suit.

Une autre erreur consiste à ne pas voir que, si au XIXème siècle les revendications économiques pouvaient servir de base à la lutte de classe, c’était en fonction du développement inachevé du capitalisme, explication que nous avons déjà donnée plus haut. De plus, l’antagonisme patron-ouvrier, qui s’exprimait violemment comme une contradiction économique à répercussion sociale, perd avec l’État son caractère social, grâce à la facilité étatique de jouer plus aisément sur la consommation de la force de travail. En effet, comme le démontrait Marx à l’époque du capitalisme dit libéral, l’État n’était encore qu’un instrument de répression et de coercition. Les salaires versés aux ouvriers représentaient l’intégralité du capital variable et contenaient, en conséquence, en le manifestant, son opposition à la plus-value, en d’autres termes l’opposition fondamentale : travail-capital. De plus, le conditionnement social des ouvriers, l’éducation de leurs enfants, l’entretien de leur famille, leur santé physique, les degrés de leur instruction et leur développement culturel, en un mot leur existence sociale assurée directement par eux-mêmes, se trouvait être contenue et assurée uniquement dans les limites et fonction de leur salaire. La lutte pour les "dix heures" de travail par jour était, comme le reste, une possibilité pour l’ouvrier de s’affirmer comme un être humain entendant bénéficier de cette qualification.

De nos jours, avec le développement de toutes les institutions d’État, comme la Sécurité Sociale, les hôpitaux, les congés payés, l’école obligatoire, le capital variable n’est plus représenté intégralement par les salaires. Le salaire devient une part de plus en plus petite du capital variable ; l’État lui a enlevé ses possibilités d’expression sociale en prenant sous son contrôle, au travers des impôts directs et indirects, toute l’activité sociale de l’ouvrier. Le salaire n’est plus qu’une expression économique de reproduction de la force de travail, car même l’entretien de la famille n’est plus dans le salaire à proprement parler, mais dans les allocations familiales de l’État, partie des assurances sociales étatiques.

Donc, hier, l’antagonisme économique revêtait un aspect social qui se reflétait dans la lutte de classe. Aujourd’hui, cet antagonisme ne recèle plus qu’un caractère de catégorie économique.

La lutte revendicative ne devient plus qu’une lutte de catégorie économique ; et les révolutionnaires, au lieu de remonter franchement la pente du "réformisme" désormais sans réformes possibles pour la classe ouvrière, s’y engagent eux-mêmes et poussent de plus belle, dans cette direction, les masses ouvrières. On peut dire qu’entre les intentions des révolutionnaires et la traduction de leurs intentions dans leurs actions quotidiennes, se dresse toujours un obstacle : les conditions objectives et contingentes de la situation. Par les revendications économiques, l’ouvrier a déjà une tendance fortement marquée à faire passer les satisfactions immédiates de sa condition, en tant que catégorie économique, au premier plan. Cette tendance se trouve accentuée aujourd’hui avec le capitalisme décadent, où la famine s’est installée à demeure dans la société.

En recherchant la solution à la famine - qui hante les ouvriers sur le plan de la lutte pour les salaires - par un minimum vital, l’échelle mobile etc., on ne fait que transférer ce problème, fondamentalement social, du plan social sur le plan étroitement économique. Loin de servir de condition à une orientation révolutionnaire des luttes ouvrières, ce transfert ne fait qu’enfermer d’avantage les ouvriers dans leur condition de catégorie économique et renforcer puissamment leur tendance naturelle à la recherche des satisfactions partielles et immédiates, c’est-à-dire au réformisme. Mais, ce qui plus est, devant l’absence de toute possibilité, dans la période présente, d’obtenir des satisfactions mêmes minimes, ce transfert devient un facteur de désarroi dans la classe ouvrière, n’engendrant que lassitude et désespoir dans ses rangs. La famine devient alors une condition de démoralisation des ouvriers ; sa hantise pèse de tout son poids sur eux, leur fait accepter des conditions de vie encore plus misérables et un surcroit d’exploitation.

L’ouvrier reste fixé sur les satisfactions immédiates. La perspective révolutionnaire s’évanouit. L’ouvrier arrive à accepter tout, avec la lassitude de celui qui se dit qu’autant de jours gagné sur la famine sont autant de victoires qui donnent le sens de sa vie et de sa lutte.

Ils arrivent, par-là, à rechercher et à accepter les solutions capitalistes en vue de ne pas crever de faim.

Dans l’esprit de la classe ouvrière, la lutte revendicative a cessé d’avoir un caractère lointain et révolutionnaire pour devenir une solution de désespoir. Ce désespoir devient un fait admis au lieu d’être une antithèse forçant la lutte à dépasser le cadre de lutte des catégories économiques.

XI- La lutte revendicative économique trouvait, dans la grève, sa forme appropriée la plus efficace, tout comme la lutte pour les revendications de réformes politiques (droit d’association, droits de presse et droit civique) trouvait son expression dans la participation aux campagnes électorales et dans le parlementarisme dit ouvrier. Avec la disparition des possibilités des réformes dans la cadre du capitalisme, les formes d’organisation et les méthodes d’action anciennes perdent leur signification et cessent de pouvoir exprimer les objectifs aussi bien immédiats qu’historiques de la lutte du prolétariat.

Dans les meilleurs cas, les grèves, qui éclatent dans la période présente, manifestent l’état arriéré du mouvement ouvrier, reproduisant une situation historiquement dépassée. Elles sont alors des impasses où s’épuisent la combativité et les forces de la classe ouvrière. Mais, pour la même raison, la plupart des grèves, dans la période présente, peuvent être uniquement le moyen d’expression d’une lutte fractionnelle inter-capitaliste et inter-impérialiste et de dévoiement du prolétariat. Il est vrai que, déjà avant 1914, les grèves pouvaient et étaient exploitées par des groupes capitalistes contre d’autres capitalistes. Mais ce n’était alors qu’un phénomène dans l’influence de la lutte. Aujourd’hui, il peut le caractériser.

Les révolutionnaires doivent se libérer d’un attachement sentimental à cette arme de lutte des ouvriers que fut la grève et réexaminer ce problème à la lumière des expériences des dernières trente années. En effet, les grandes grèves d’Italie et d’Allemagne avant le fascisme, comme les grèves de 1936 en France, en Belgique, comme les récentes grèves aux États-Unis et en France, qu’elles aient été syndicales ou sauvages, avec ou sans occupation des usines, qu’elles aient été soutenues par les socialistes contre les ministres staliniens ou fomentées et dirigées par ces derniers, toutes ces grèves ont conditionné non un renforcement du prolétariat mais un renforcement de l’influence idéologique de l’appareil de l’État, une démoralisation de la classe ouvrière et son intégration dans le cours à la guerre impérialiste.

L’expérience de ces luttes prouve que les luttes revendicatives et les grèves ont cessé d’être le terrain de la mobilisation de la classe et que cette dernière est appelée, pour l’accomplissement de sa mission historique, à trouver de nouvelles expressions de méthodes et de luttes de classe.

XII- Le syndicalisme n’a, à notre avis, jamais représenté une idéologie ouvrière dans le sens progressif. À toutes les théories syndicalistes et anarcho-syndicalistes, les révolutionnaires ont toujours répondu qu’entre ces théories et le système capitaliste il n’y a pas incompatibilité mais plutôt entente à plus ou moins brève échéance. Discuter de la valeur marchande de la force de travail ne contredit en rien le fonctionnement du système capitaliste. Fonder une théorie sociale qui n’élimine pas la théorie de la valeur mais en fait plutôt l’axe du système syndicaliste ne fait que renforcer ce système ; et, à un désir utopique de coopérativisme anarchiste, se dessine et se développe un coopérativisme étatique tendant à fondre et à amalgamer syndicat et État. Ceci s’est opéré en U.R.S.S., en Allemagne et en Italie ; dans les autres pays, nous assistons à ce même phénomène mais, encore, au premier stade de l’intégration ou de l’absorption syndicat-État.

La querelle entre ces deux forces, pour prendre un exemple en France, tourne autour de la plus ou moins grande incorporation des syndicats dans les organismes étatiques.

Nous savons pourtant que telles ne sont pas les idées que défendent les partis dits ouvriers PS, PC, Trotskistes.

Pour les deux premiers, attachés à saisir les rênes du gouvernement, leur influence sur les syndicats leur donne une force de manœuvre dans leur entreprise vers l’État bourgeois ; ils y réussissent admirablement car ils trouvent là un terrain tout préparé aux idées réformistes ou opportunistes.

Quant aux trotskistes, ils posent un problème qui semblerait différent car ils ont soin de l’énoncer avec tout un verbiage révolutionnaire. Œuvrer dans les syndicats, c’est œuvrer dans le seul lieu de rassemblement ouvrier, c’est trouver les organismes à participation ouvrière pouvant faire déborder la lutte du cadre économique au cadre politique.

Ces deux assertions, aujourd’hui, se sont révélées fausses, parce qu’elles ne tiennent pas plus compte de la composition physique des syndicats que de leur nature politique et de l’objet de leur existence. Les syndicats ont pu représenter un moment de l’organisation du prolétariat mais jamais l’organisation permanente de la lutte de classe. Toutes les révolutions du XXème siècle ont pu montrer le rôle contre-révolutionnaire, sinon rétrograde, des syndicats au moment de la lutte engagée, plutôt que le rôle d’organisation offensive des travailleurs. Jamais l’organisation du prolétariat, au sein du syndicat, n’a fait surgir une force offensive de classe ; mais, au contraire, nous avons assisté comment, grâce aux syndicats, la classe ouvrière a été amenée à soutenir les guerres diplomatiques, commerciales ou effectives de la bourgeoisie.

Aujourd’hui, les syndicats, non seulement en raison de leur amalgame avec l’Etat, mais surtout en raison de la nature de leur idéologie et de leur comportement social, deviennent un frein pour le mouvement de libération des travailleurs.

Et cette idée amène cet autre problème : y a-t-il place, dans la période actuelle, pour un organisme permanent regroupant la classe ouvrière quelle que soit la nature progressive de son idéologie ? Nous répondrons par la négative. La permanence d’un tel organisme n’est pas fonction d’une volonté mais d’une possibilité qu’offre la situation de se résoudre d’une façon révolutionnaire, sinon cette permanence devient cause de confusion et de désarmement du prolétariat. Aujourd’hui, un organisme regroupant la majorité des ouvriers doit exprimer une poussée offensive des travailleurs. Si cet organisme prétend être un instrument de défense des ouvriers, quel que soit le désir ou la volonté de ses dirigeants, cet organisme ne peut être qu’un appareil de conservation et se transforme en un organisme de collaboration de classe. Que reste-t-il à la classe ouvrière pour se regrouper et se défendre ?

Or, le point le plus important de ce problème réside dans l’objet des regroupements. La classe ouvrière ne s’organise pas pour s’organiser. L’organisation ne doit concrétiser, pour elle, que la possibilité de réaliser sa mission historique. En dehors de cette fin, l’organisation prend un sens d’encasernement. Dans la situation présente, une telle organisation ne peut exister car le prolétariat se laisse plutôt encaserner par ce qu’il espère dans l’unité organisationnelle et non dans la révolution. Dans les luttes à venir, pourront surgir des tendances organisationnelles nouvelles, mais elles ne seront que temporaires et ne tiendront nullement compte du problème syndical, c’est-à-dire que ces tendances actives ne se situeront pas par rapport au syndicat mais par rapport à l’État. Elles n’exprimeront une permanence que le jour où le problème de la dualité du pouvoir se posera dans la situation historique.

XIII- Pourtant, si le problème des luttes quotidiennes économiques, syndicales ou corporatistes est d’une grande importance dans l’orientation de l’idéologie de la classe ouvrière, il n’est qu’un aspect plus accessible de la lutte laquelle, tantôt sourde et affaiblie tantôt violente, est engagée, depuis la naissance du capitalisme, entre la société capitaliste et les contradictions économiques de son système.

Au travers de cette lutte, nous assistons à des alternatives historiques où la classe ouvrière, cessant d’être une classe pour la bourgeoisie, tend à devenir une classe et pour elle-même (Marx). Tant que le prolétariat demeure une classe pour la bourgeoisie, elle subit l’idéologie capitaliste avec toutes les contradictions et les virevoltes que comportent ou exigent les lois de la production capitaliste.

Dans la période ascendante du capitalisme, nous voyons la classe ouvrière des secteurs importants se laisser prendre à l’idéologie du colonialisme. Dans la période descendante du capitalisme, la classe ouvrière a et aura encore tendance à partager l’idéologie de la bourgeoisie. Voilà où réside la force organisatrice des syndicats, devenus instruments de l’équilibre social capitaliste.

C’est encore en raison de ce fait que l’idéologie ouvrière s’est laissée prendre à toutes les démagogies qui tendent à camoufler la guerre impérialiste, unique mode actuelle de vie de la société bourgeoise.

XIV- La guerre impérialiste, qui débute à la fin d’une époque ascensionnelle du capitalisme marquant, par-là, l’arrêt du développement de la société bourgeoise, pose, pour la bourgeoisie et pour le prolétariat, un problème de classe. Lénine semble l’avoir résumé d’une façon assez saisissante quand, en 1914, il déclare que la guerre impérialiste ouvre l’ère des guerres et des révolutions.

Pour la bourgeoisie, le problème pose l’alternative "guerre ou mort" et pour le prolétariat "révolution ou barbarie". Les données sont les mêmes ; les alternatives différent en ce que le capitalisme, ayant terminé son rôle historique, ne peut offrir à la société que des guerres ou l’étouffement économique, tandis que le prolétariat - qui se présente comme donnant une solution sociale à l’alternative capitaliste - oppose, à une barbarie sociale découlant de la bourgeoisie, la révolution socialiste.

L’opposition historique de classe dépasse le cadre du simple problème de la guerre pour poser le problème de la destruction de la société capitaliste, dans toutes ses expressions, et la nécessité du socialisme.

Ainsi, tant que la classe ouvrière continue à suivre l’idéologie bourgeoise, nous voyons les travailleurs faire les frais du patriotisme de la libération nationale (résistance et maquis), de la démocratie bourgeoise ou du socialisme national (Allemagne U.R.S.S.). Même s’il indique, après la deuxième guerre impérialiste, une attitude antimilitariste et anti-guerrière, ce n’est même pas un pacifisme petit-bourgeois qu’il exprime, mais encore et toujours un attachement à la bourgeoisie par une collaboration de classe. L’armée n’est, pour lui, qu’une clique militaire ; l’armée du peuple devient un instrument de conquête ouvrière à ses yeux. La guerre cesse d’être de rapine pour devenir juste ; les marionnettes ont changé mais la pièce qui se joue reste la même. En ceci, la classe ouvrière continue à être une classe pour la bourgeoisie et, si des militants ou des organisations pseudo-révolutionnaires ont cru voir dans la libération nationale, dans le maquis ou les milices du peuple, des possibilités révolutionnaires, la moindre objectivité devait leur faire comprendre qu’au contraire ces expressions du moment n’ont réussi qu’à enchaîner encore plus le prolétariat et qu’ils n’ont jamais exprimé "le pouvoir dans la rue", comme le prétende les trotskistes.

Toute idéologie qui découle d’une situation de guerre est une participation directe à la guerre, c’est-à-dire à la perpétuation du capitalisme.

L’idéologie révolutionnaire ne se pose pas face à la guerre mais face à l’État capitaliste, à la société bourgeoise génératrice des guerres.

XV- Il n’est pas besoin d’être grand marxiste pour chercher des solutions constructives pour le prolétariat, dans la société capitaliste. Jusqu’à présent, toutes ces solutions sont aussi vieilles que l’humanitarisme capitaliste ou son réalisme borné. Rien de nouveau ni de constructif n’a été trouvé par les marxologues ou les néo-marxistes modernes.

Et, en effet, il n’y a aucune solution constructive du prolétariat en société capitaliste. Ne se lamentent, de ce fait, que les opportunistes et les réformistes.

Pour nous, c’est, au contraire, la confirmation de l’idée révolutionnaire. Hors la révolution, hors la destruction violente et brutale de l’État, il n’y a pas de chemin de classe. Refuser tout compromis, toute collaboration avec le capitalisme doit devenir la préoccupation constante de la classe et sa seule planche de salut vers la révolution.

La GCF




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