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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le Danube est devenu désormais un fleuve russe
{Internationalisme}, n° 32, mars 1948
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 22 septembre 2015

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Le Danube est désormais un fleuve russe ; et cela indique, dès l’abord, une certaine évolution dans le rapport de forces existant à ce jour en Europe. Ce rapport, en ces derniers mois, avait joué en faveur quasi exclusive des États-Unis et de leurs alliés, bourgeoisies anciennes d’Ouest-Europe. Ainsi, l’éviction des staliniens des gouvernements occidentaux, qui a précédé, prépara l’annonce publicitaire du plan Marshall, de ses prolongements financiers et autres, dans chacun des pays intéressés ; l’écrasement des grèves stalinisées, la remise en selle indonésienne de l’impérialisme néerlandais, la fusion des zones anglo-américaines d’Allemagne, autant d’avantages que la Maison-Blanche marquait sur le Kremlin, ce dernier se bornant à introniser de nouveaux gouvernements (Roumanie, Hongrie, Markos) et à "stabiliser" sa monnaie.

Washington se trouve cependant devant certaines difficultés intérieures. La plus sensible, une baisse importante des produits fermiers, aura pour conséquence immédiate d’accentuer l’opposition à Truman-Marshall. Les farmers progressistes, pro-Wallace, leur reprocheront la perte de millions de dollars en bénéfices, provoquée, pensent-ils, par une mauvaise politique des achats gouvernementaux de céréales effectués au titre de l’aide intérimaire. Quant aux républicains, ils trouvent, dans le maintien des mesures de contrôle économique, ample provende d’arguments tout autant anti-dirigistes qu’anti-Truman. Les uns et les autres forment une opposition, sans cesse élargie, aux projets Marshall lesquels ne feront, selon eux, qu’attiser le feu inflationniste. Et Taft, vieux singe auquel on n’apprend plus la grimace Européenne, ressort les vieux slogans isolationnistes ; en substance, chacun chez soi et tout le monde content. Le tout dans un climat de foire pré-électorale où l’affaire tchèque, "atteinte à la démocratie fondée sur liberté", vient combler les vœux de Truman. D’autre part, le rôle de cavalier seul, dirigeant, que les bourgeoisies anciennes d’Ouest-Europe se sont vues obligées d’assumer afin de renverser l’emprise croissante des staliniens sur leur appareil de gouvernement, permet à ces derniers, passés à l’opposition, de dénoncer, dans leur langage, toutes les décisions de leurs adversaires comme d’inspiration américaine et belliciste. Les staliniens emploient, pour bisser cette opposition du verbe à la pratique, l’arme des grèves massives mais limitées (Ruhr, Belgique, Italie). Cette tactique contrarie les tentatives bourgeoises de stabilisation sociale nécessaire à l’application de la panacée plan Marshall et autorise à rendre les "partis américains responsables de l’inefficacité des efforts" consentis en faveur du relèvement de la production. En Russie même, Zverev, ministre des finances, a pu publier un bulletin de santé très satisfaisant : la dévaluation opérée en vase clos agit sur les prix dans un sens provisoirement heureux. Et la récolte des céréales est de 58% supérieure à celle de l’an passé, ce qui importe fort en un pays dont l’essentiel des forces est tourné vers la fabrication des moyens de production.

C’est l’ensemble de cette conjoncture qu’il faut rappeler avant de regarder, de plus près, les manœuvres russes aux ailes de son dispositif de défense.

LE VIRAGE À "GAUCHE" SUR L’AILE GAUCHE

La passation des pouvoirs, du Front National au Front National élargi, aura pour conséquence première, l’intégration solide de la Tchécoslovaquie au bloc oriental. Ce faisant, la Russie dispose ouvertement de l’ensemble stratégique et économique tchèque ; Et cela lui permet de peser sur la charnière du système américain en Europe : l’Autriche. Il ne faudrait pas en conclure néanmoins à l’aspect en quelque sorte opportuniste de l’opération. La passation des pouvoirs a pour cause efficiente les processus particuliers d’étatisation de l’économie tchèque. Le soi-disant coup d’État du 24 février n’est que l’entérinement, sur le plan politique, de l’ensemble de ces processus.

Avant la première guerre impérialiste, Bohème et Moravie dépendaient administrativement de l’Autriche, la Slovaquie de la Hongrie. Dès 1918, à la proclamation de la république Tchécoslovaque, l’élimination des capitaux allemands dirigeant alors en totalité l’économie, s’opère au profit du grand capital extérieur, du capital tchèque et du capital d’État qui obtient les tabacs, les chemins de fer et d’autres entreprises d’importance (verreries). Des entreprises d’État profitèrent de la crise de 1929 pour étendre leur champ d’activité. La concentration très poussée du capital tchèque, sans cesser de la rendre vulnérable aux dépressions prolongées de la conjoncture internationale, favorisait son renflouement par l’État. Tout de même l’État encouragea, sur son territoire, l’installation de filiales du grand capital extérieur. On jugera de l’importance de ces investissements, sachant que la seule firme britannique Lever, monopoleuse mondiale des matières grasses, réclamait en 1947 une indemnité de 44 millions de dollars en compensation de la nationalisation d’un consortium de margarine. A l’avenant, les investissements du capital extérieur en Tchécoslovaquie s’élevaient à plusieurs centaines de millions en dollars. Lors de la deuxième guerre impérialiste, à la faveur de leurs positions extraordinaires, l’État et le capital allemands reprirent l’ensemble de leurs avantages d’avant 1918. De sorte qu’en 1944, industries et banques tchèques étaient, au sens fort, propriétés allemandes.

L’expulsion faite de ses gérants allemands, celle aussi de la minorité sudète, expulsion qui rapporta près de quatorze milliards de dollars (chiffre d’experts allemands) à l’État Tchécoslovaque, l’économie se trouvait placée devant la suivante alternative : ou revenir à la forme antérieure à l’occupation où capital d’État et capitaux privés tchèques et anglo-saxons jouaient concurremment, ou bien pousser au maximum les processus d’étatisation du capital industriel et financier. Quoi qu’il en soit, concomitantes à des nationalisations étendues et à la participation au gouvernement des bourgeois anciens, une certaine tendance s’affirmait qui tentait de diminuer l’emprise étatique des bourgeois nouveaux sur l’économie. Les capitalistes tchèques obtinrent (crurent obtenir) des garanties quant à la limitation du processus des nationalisations, à l’administration de leurs biens, aux modalités de rachat de leurs entreprises, etc… Notons, toutefois, qu’un grand nombre de ces capitalistes, classés collaborateurs, avaient disparu de la circulation. Une campagne fut orchestrée afin d’assurer "l’indépendance du pays par l’élimination de l’hypothèque étrangère sur la Nation". Cette campagne réjouissait l’oreille aux industriels et banquiers encore en place, menacés d’un retour de puissance anglo-saxon. Cependant, la tendance à l’étatisation, c’est-à-dire au maximum de concentration et de rationalisation du capital, que, en l’absence du capital extérieur, l’État seul pouvait opérer, cette tendance devait nécessairement l’emporter. Les nationalisations, promulguées à intervalles rapprochés en 1945-46, englobent 30% de l’ensemble de l’économie, soit plus de 10.000 firmes industrielles, bancaires, installations clefs, mines, énergie (gaz, électricité), en un mot TOUS les postes essentiels. Ajoutons que 60% du capital industriel furent nationalisés, le pourcentage étant plus fort encore dans l’industrie lourde. Les dirigeants staliniens profitèrent de la conjoncture politique favorable ("la Résistance au pouvoir !") afin de saisir la plupart des postes clefs dans les entreprises nationalisées (nominations par le sommet ou "délégués des comités d’usines").

Comme dans les autres pays du Centre-Est, la "révolution agraire" réalisée aux dépens des propriétaires, collaborateurs ou minoritaires (en l’occurrence, nobles magyars ou allemands, juifs spoliés par la Wehrmacht), cette redistribution des terres a pour effet de mettre en disponibilité tout un salariat rural ne trouvant plus à s’employer sur des parcelles de terre atteignant au maximum, et c’est rare, 50 ha de superficie. Simultanément, la redistribution instaure, au profit du paysan aisé, le droit bourgeois à la propriété du sol ; seul ce paysan pouvant affronter les risques et dépens d’une exploitation onéreuse. Ces mesures - qui, en principe, devraient attacher le nouveau propriétaire à la forme d’État par quoi il tient qualité - le conduisent, nous l’allons voir, au conservatisme social, alors que Bohème et Moravie ont évolué dans le sens d’une haute industrialisation, cela sous la poussée du capital extérieur en quête, fin XIXème siècle, d’un champ d’accumulation. La Slovaquie, pauvre en possibilités d’exploitation, restait au stade rural. Le paysan slovaque s’est toujours signalé par le fanatisme religieux et réactionnaire que lui imposait la forme féodale de la propriété foncière et l’état de misère en résultant. Aujourd’hui, les paysans slovaques, menés par un puissant clergé habitué depuis longtemps à tenir un rôle politique, entendent défendre leurs neuves possessions contre les messieurs de Prague, dont le rôle, en tant que capitalistes, est de réduire la marge bénéficiaire agricole (tel est du moins le schéma traditionnel dans la conscience paysanne). Enfin et surtout, les paysans entendent lutter contre les perspectives de travail en Kolkhoz, perspectives que l’installation du paradis des travailleurs en Ruthénie rend particulièrement sensible. Pour ce faire, les paysans se sont groupés dans leur parti démocrate, homologue du parti hongrois des petits propriétaires. Comme ce parti, le parti démocrate slovaque a subi une série d’amputations. Le coup du 24 février [1] ne lui abandonne plus qu’une existence nominale ; de même, sans doute, qu’au conseil des ministres, organisme chargé, dans le cadre fédéral, des problèmes slovaques. Ce sort vient également en partage aux partis bourgeois anciens de Bohème et Moravie : social-démocrates identiques à eux-mêmes ; socialistes nationaux de Beneš [2] et de l’industrie légère ; catholiques enfin qui sont à Dieu et à ses intermédiaires. Ces dernières considérations nous amènent à examiner sommairement ce que le grotesque Malaparte appelait "la technique du coup d’État".

COMMENT S’ELARGIT UN FRONT NATIONAL

Le fondement politique d’un régime de capital d’État est le parti unique. Cela signifie que ce régime, directeur en totalité de l’infrastructure, doit régir en totalité l’appareil politico-social. Le parti unique permet d’embrigader les salariés comme masse de manœuvre, opposés, le cas échéant, aux prétentions des bourgeois anciens. Il permet aussi de briser ou d’intégrer aisément les "têtes pensantes" parmi les adversaires vaincus. Mais, sa fonction est avant tout de contrôler, quasi sur fiches, toutes les activités humaines d’un bloc d’immeubles, d’un quartier rural, d’un pays entier. Le parti unique du capital d’État, c’est la transformation du militant en policier. Son procès d’édification va d’un mixte de bourgeois libéraux, contraints par le cours d’étatisation, et de bourgeois nouveaux, installés aux postes de commande de l’État par une révolution bourgeoise (Vietnam), ou remplaçant les bourgeois anciens les moins adaptés (rôle de la Résistance en Europe Orientale) à la formation du pouvoir d’État aux mains d’une bureaucratie dirigeante.

L’évolution de la situation politique en Tchécoslovaquie comporta la fabrication d’un Front National, établi sur la base des accords de Kosice (1945), et auquel des élections ultérieures virent donner l’investiture démocratique. Ce front, les staliniens l’ont patiemment usé, modelé à leur image. Les démocrates slovaques furent accusés, charge très vraisemblable, de comploter contre la république et ses ministres : "alignement" pur et simple. Chez les social-démocrates, les staliniens utilisèrent une manière pour utiliser, Flinglinger, leader d’une minorité regroupant 40% des effectifs ; ce dernier a forcé la main, point trop récalcitrante, de la majorité, en combinant appels à l’unité et menaces voilées. La pression des syndicats, aux mains des staliniens, a fait le reste. Pour les autres partis : cristallisation d’une minorité stalinisante et, au 24 février, les majoritaires seront comminatoirement invités à se soumettre ou à se démettre. Bien entendu, les "partis" subsistent nominalement, les élections étant prochaines et le parlementarisme tabou.

Pour ce qui est de l’affaire elle-même, Gottwald [3] a magistralement démontré le programme transitoire des trotskistes : comités d’usines et comités d’action, appuyés sur les partisans de 1945, établissent une dualité de pouvoirs ; manifestations de masse et grèves attestent de la présence, sur la brèche, des syndicats ; l’interdiction est faite de cession de terrains, l’Église est spectaculairement expropriée (en Bohème). Et le front national élargi n’est autre que le fameux gouvernement PS-PC-C.G.T. Le tout, fonction du syllogisme PS-PC-CGT, représente l’ensemble des travailleurs. Ils sont au pouvoir, leur gouvernement est donc celui du peuple par le peuple. Et Gottwald n’a pas manqué de souligner ces points.

Les staliniens ont judicieusement choisi leur jour. Les capitalistes tchèques, en effet, appuyés par les américains très proches, montraient les dents. Des restitutions à leurs "propriétaires légitimes" s’effectuaient juridiquement ; les pourparlers d’indemnisations des anglo-saxons prenaient un tour somme toute acceptable pour ces derniers ; les socialistes nationaux cherchaient à nouer des relations avec l’Occident (traités commerciaux avec la Grande-Bretagne, la Hollande, etc…). Les staliniens y ont mis le holà et de belle manière, avec la police à eux acquise et l’armée. On dirait une chorégraphie, un chef d’œuvre de minutage : la sortie des ministres "modérés" accompagne l’entrée des ambassadeurs, le président de la majorité social-démocrate s’effondre à point nommé, les manifestations d’étudiants réactionnaires précèdent la mise en place de la police casquée et l’organisation de contre-manifestations. Tout se passe comme si Prague était le décor gigantesque d’un opéra où ne manquent ni les éloquents silences, ni les chants patriotiques, ni les traîtres, ni les sauveurs, ni, dans la voix de Gottwald, un écho des triomphales trompettes d’Aïda.

EN RÉSUMÉ, la crise tchèque se résout en officialisation d’une situation de fait : tout le pouvoir au PC et à ses comités d’action. Celui-ci va préparer SES élections et ensuite faire voter SA constitution. Ainsi, sera bouclée la boucle, assurée l’intangibilité du capital d’État en Tchécoslovaquie. Une attitude "ferme" vis-à-vis des Occidentaux laissera cependant porte ouverte à un modus vivendi ultérieur, réglant la question de leurs avoirs. Une épuration systématique liquidera, en outre, les derniers éléments d’opposition politique et idéologique.
Tout laisse prévoir une évolution, identique quant aux grandes lignes, de la conjoncture politique en Finlande et en Hongrie. Après quoi, arrières assurés en Europe, la Russie pourrait bien s’intéresser de près à une certaine question autrichienne et allemande…
Enfin, il faut signaler qu’en tant que tel le prolétariat n’a joué AUCUN ROLE dans les journées de Prague. Cela signifie que le prolétariat comme classe, élément moteur du devenir socialiste, EST ABSENT en Tchécoslovaquie.

COUP D’ŒIL A L’AILE DROITE

Le 16 février 1948, a été proclamée la République Populaire Démocratique de Corée. Le territoire de cette République aura pour limites celles de la zone russe (Corée du Nord).

Comme la Tchécoslovaquie fut propriété du capital allemand, la Corée fut celle de l’impérialisme nippon. L’élimination de ce dernier a été suivie d’un partage du pays entre russes et américains. Aux russes est allé le Nord, montagneux et pauvre mais boulevard stratégique de la république d’Extrême-Orient et de la province de l’Amour, ainsi que de le base russe de Daïren, proche de Port-Arthur et terminus du chemin de fer trans-mandchou. Dans leur zone, les russes ont réalisé une réforme agraire, constitué un Front démocratique, semblable à la formule élargie tchécoslovaque. Ils entendent faire de leur zone un pôle d’attraction politique sur le sud.

Les américains, héritiers de la zone sud - riche de cultures vivrières et industrielles (soja), d’arsenaux -, pratiquent une politique incertaine laissée à l’arbitraire des gouverneurs militaires. Ces derniers, après avoir favorisé les "démocrates", soutiennent les conservateurs, jugés plus aptes à maintenir la "pax americana". La décision russe les obligera à précipiter la date des élections (la Constitution !) qui, du fait des pressions et sollicitations officielles, renforceront probablement la droite. Le Nord a armé ses organisations démocratiques et le Sud fera venir des instructeurs américains pour former son armée. Et la Corée, presqu’île comme la Grèce, a comme celle-ci des voisins intéressés… [4]

En Chine du Nord, l’armée "rouge" de Mao-Tsé-Tung concentre ses efforts sur la possession de la Mandchourie, progressant surtout au long du trans-mandchou. La Mandchourie fut, elle aussi, propriété des nippons. Ces derniers en ont fait une formidable usine dont le développement en dix années égale, toutes proportions gardées, celui de la Russie ou du Canada en vingt cinq ans. Les armées russes ont consciencieusement déménagé, ce qui se pouvait et bien d’autres choses encore. Mais la Mandchourie n’en demeure pas moins pièce-maîtresse sur l’échiquier chinois. Mao-Tsé-Tung y a ordonné le partage des terres et les comités d’usines, réalisant un cocktail de révolution bourgeoise et de politique "social- réaliste".

Ces quelques notes afin de rappeler que c’est en Chine que russes et américains s’affrontent sans masque aucun, poussant devant eux des millions d’hommes faméliques, régulièrement décimés par les épidémies, la misère, les inondations, les combats. Il est systématique que là précisément fût la pierre d’achoppement de la IIIème Internationale. Où le réalisme "matérialiste" de Staline et Boukharine échoua dans le sang, celui "idéaliste" de Trotsky aurait, sans doute, connu le même sort. Et les problèmes chinois sont toujours délaissés par l’avant-garde révolutionnaire en Europe. La Chine cependant représente ce qu’il y a encore de plus potentiel en devenir socialiste.

PERSPECTIVES ET ENSEIGNEMENTS.

Ainsi, en Tchécoslovaquie comme ailleurs, comme dans le monde entier, impérialistes russes et américains occuperont-ils bientôt des positions de tranchées. Des positions d’où le premier pas en avant signifiera l’ouverture de la troisième guerre. Momentanément, les États-Unis abandonnent l’initiative à la Russie. Mais, de ce fait, ils consolident leurs positions :

a) l’élargissement du front des russes les éloignera d’autant, en cas de conflit, de leurs bases de départ, tout en permettant l’entretien, MALGRE TOUT, d’une "résistance muette" ;

b) l’expansionnisme des russes permet aux américains de se poser en champions des "libertés démocratiques menacées", permet le parallèle Staline = Hitler et l’on sait la valeur éprouvée de ce thème de propagande ;

c) le "péril russe" autorise à maintenir une "économie de guerre", acheminant les États-Unis vers un régime de capital d’État combiné à celui des monopoles.

Enfin les techniciens du département d’État à la guerre (américain) n’oublient pas que l’armée russe est la plus forte SUR TERRE quant au vieux continent.

D’aucuns s’empressent à envisager un compromis qui, nouveau Munich, arrangerait tout. Mais Marx disait déjà que, si les évènements historiques pouvaient se répéter (Hegel), ils se produiraient "la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce" (Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte).

Et, si la farce se joue sur les tripartites tréteaux de Londres, partout ailleurs les décors de la tragédie se montent inexorablement. Sans doute, caractériser la présente conjoncture comme s’intégrant dans un cours vers la guerre ne prétend nullement à rejeter toute possibilité d’un apaisement passager. Cependant, et quand bien même une pause se réaliserait, sa portée ne dépasserait pas, en signification réelle, celle d’un accident d’aviation sur l’ensemble du trafic aérien. La guerre est devenue l’état naturel du capitalisme ; la paix, pour lui, n’est qu’une pré-guerre.

Précisément, cela signifie que NOUS SOMMES ENTRÉS dans la troisième guerre impérialiste mondiale les jours même où les vainqueurs firent déposer les armes à l’Allemagne et au Japon. Plus tôt même, sans doute. Ce que le remaniement ministériel en Tchécoslovaquie rend patent, c’est la précipitation du rythme du cours vers la guerre. Un seul fait illustrera cette proposition : en Pologne et en Roumanie, les capitalistes extérieurs détenaient, avant 1939, 40% du capital de sociétés par actions. La mise au pas orientale de ces deux pays ne suscita, de la part des détenteurs de capital, de leurs représentants politiques, d’autres protestations que verbales. Au plus, lui fut-il accordé un caractère anecdotique (les tribulations de Mikolajczyk ou les fiançailles du roi Michel). Mieux, le pacte économique russo-hongrois (en octobre 1946) fit de la Hongrie une propriété russe ; en dépit du lèse-intérêt subi, les occidentaux ne soufflèrent mot. Conséquences de Yalta arguèrent certains. Mais, dites, que restait-il, économiquement parlant, en 1922, du "diktat" versaillais ? Prémisses de la dépression intérieure aux États-Unis, dépression les contraignant à l’inaction ? Ces prémisses n’auraient eu que de faibles incidences puisque nous avons pu énumérer plus haut quelques-uns des avantages dont elle ne gêna pas l’obtention. En tout état de cause, par ailleurs, capital d’État et monopoles peuvent "réduire", colmater, une conjoncture dépressive (accentuation du dirigisme : direction totalitaire de l’infrastructure). Et cela aussi précipiterait le cours vers la guerre, fruit obligé d’une dépression économique d’envergure. Car la concentration du capital dans les mains de l’État le poussera à investir (diriger les investissements) dans la recherche et l’exploitation des sources d’énergies (houille, pétrole, électricité-la Tennessee Valley Authority et main mise sur le réseau électrique italien etc.-, force atomique enfin, dernière et non moindre) ; ces investissements afin de réduire l’hostilité croissante du secteur privé aux ambitions étatiques. Ainsi, tenu au ventre, le secteur privé sera contrôlé dans ses besoins comme il l’était dans ses profits (réduction des marges bénéficiaires par instauration du contrôle économique, mesure nécessaire à la direction des investissements précités). L’exploitation de l’énergie suppose le contrôle de ses sources d’extraction ; et, par exemple, il y a en Iran et Irak, du pétrole pour qui préfère garder ses propres ressources à portée de main ainsi qu’alimenter, au moindre coût, de très fidèles alliés.

Mais le pétrole n’est pas seul en Iran et Irak, il y a aussi des russes…

Le déclenchement ou non de la dépression, sa réduction le cas échéant n’aura donc qu’une importance chronologique. Et l’économique cède le pas au politique ; la guerre, selon le mot toujours et plus que jamais valable de Clausewitz, est la continuation de la politique mais par d’autres moyens.

L’affaire Finlandaise rend sensible, axée qu’elle est sur le plan politique, ces dernières : l’essentiel du commerce extérieur finlandais est dirigé, à titre gratuit (réparations) sur la Russie. Le reliquat exportable qui, en conséquence, représentera pour la Finlande la PART VITALE, la respiration de son économie, va vers les États-Unis. Renoncer à ces exportations, cela veut dire, en finlandais, consentir à l’asphyxie, soit, à bref délai, à la dépendance économique vis-à-vis de la Russie. Or, les exigences russes tendront, dans les faits, à obtenir cette renonciation. Conclure un pacte de coopération et d’assistance mutuelle, analogue à ceux conclus avec la Roumanie et la Hongrie, signifie, en termes clairs : renoncez à commercer avec les ennemis de la démocratie, les bellicistes États-Unis. Ceux-ci renonceront bien d’eux-mêmes d’ailleurs. Et Paasikivi [5], ses collèges et leurs partis devront bien sacrifier leurs prépuces politiques, social-démocrates et autres, en témoignage d’heureuse conversion au rite mahométo-stalinien ; en bref, s’aligner. Mais cela ne se passera pas comme ça, proclament les tenants américains dans leur porte-voix, Spaak ou Bidault. Ce qui était acceptable pour la Pologne, la Hongrie et la Roumanie ne l’est plus pour la Finlande et la Tchécoslovaquie (précipitation du rythme) ; car les russes touchent maintenant aux avancées du système américain en Europe. La presse est alertée, la radio, toutes les formes de la propagande entre en lice. Au resserrement du bloc oriental correspondra le resserrement du bloc occidental : aux pactes militaires et standardisation des armements suivront unions douanières et réajustement des économies (...) déjà préparé par les "seize" ; dans les formes classiques, tel pourrait être ce resserrement. Et les ministres scandinaves, rétifs jusqu’alors aux galantes invites de Bevin, pourraient commencer à "comprendre". D’autant que les dirigeants staliniens viennent, à Oslo, de tenir une conférence "secrète" type Kominform. Et les ministres scandinaves tiennent vivement à sauvegarder l’intégrité de leurs prépuces sociaux-démocrates.

Nous en avons terminé de l’analyse tchécoslovaque, de ses vraisemblables incidences politiques ainsi que des tendances, par elle, accusés. Il nous reste à examiner un certain point que cette épreuve a révélé, à savoir notre antérieure constatation selon laquelle le prolétariat comme classe était absent en Tchécoslovaquie. Ce phénomène ayant une signification générale quant aux pays passés sous la coupe du capital d’État, les observations relatives à la situation du mouvement ouvrier tchèque seront valables pour ces pays. Pendant la période de montée du capitalisme, la présence d’un prolétariat combatif et organisé était nécessaire en même temps que fonction de l’existence même du capitalisme. Les revendications économiques, aboutissant à des hausses de salaires, obligeaient le capitaliste que poussait déjà la concurrence (produire plus vite et moins cher). Les grèves, en frappant durement l’activité des entreprises les moins bien armées pour la lutte, les moins prêtes à tenir le coup, jetaient d’autre part ces entreprises aux mains des monopoles, précipitant le procès de concentration du capital. Dans les périodes de crises, la bourgeoisie ancienne pouvait pleurer misère, expliquer qu’elle n’en pouvait plus mais que les sacrifices devaient être égaux pour tous… et lancer Pinkerton et ses flics contre le prolétariat d’Amérique, Noske et ses chiens contre le prolétariat d’Allemagne. Le rôle historique de la social-démocratie et des syndicats fut d’aménager une certaine part de la plus-value produite à l’origine, par l’introduction de nouvelles machines à l’usine, au chantier, à la banque. Ses nouvelles machines, cela signifiait, pour le capitaliste, un sensible accroissement de la production et une sérieuse économie de main d’œuvre, c’est-à-dire le chômage pour une partie toujours plus grande de la classe ouvrière. Ainsi, les revendications étaient-elles, pour le capital industriel qui les pouvait satisfaire, un stimulant ; pour le capital financier une source de profits, lui soumettant une foule de petites et moyennes entreprises. Ainsi, social-démocrates et syndicalistes s’intégraient-ils comme agents de répartition de la part supplémentaire de profits allant au capital variable (hauts salaires) et obtenue par la réduction de la main d’œuvre ; l’accroissement de la production compensant, très grosso-modo, l’élévation du capital fixe (achat de nouvelles machines). Mais, quand la bourgeoisie ancienne toucha au déclin, lorsqu’il lui devint difficile d’augmenter les salaires sans entamer le capital fixe (conjoncture de crise), alors la bourgeoisie ancienne dut recourir à la coercition policière, puis aux tractations avec les chefs syndicalistes et le cas échéant sociaux démocrates (dans des cas précis, elle utilisa le fascisme). Il va sans dire que ces schémas rapides ne prétendent pas épuiser la question de la montée et du déclin de la bourgeoisie ancienne mais en éclaircir, pour rappel, quelques aspects.

La bourgeoisie nouvelle, elle aussi, a besoin d’un prolétariat organisé. Mais ce prolétariat doit être un prolétariat soumis. Plus il participera directement à la "gestion de l’économie". La bourgeoisie nouvelle, la bourgeoisie d’État, opposée à la bourgeoisie de droit divin, se voit, dans sa lutte, obligée de s’appuyer sur une base de masse contrôlant, par sa seule présence, l’usine, la banque ou le service public. Ce combat achevé, gagné, les bourgeois nouveaux réduiront les avantages conquis par le prolétariat et le conduiront sur une voie de garage en sapant les bases mêmes de sa conscience de classe.

La Bohème d’avant 1914, pays hautement industrialisé, comptait, de ce fait, un prolétariat "combatif et organisé". Une social-démocratie "à l’allemande" le contrôlant de concert avec la CGT où elle garde aujourd’hui encore une large audience (ainsi Erban, le secrétaire général, est S-D). Le Parti Communiste, fondé en 1920 (septembre), par scission d’avec la SD, devint un parti relativement important (avec la France et l’Allemagne, l’un des plus puissants de la IIIème Internationale). Les conditions objectives - l’importance des investissements du capital extérieur et l’hostilité provoquée à leur égard par la bourgeoisie tchèque, l’imposition du "joug allemand" pendant trois siècles [de 1620 (bataille de la Montagne Blanche) à 1918], puis l’occupation ont entretenu et entretiennent un esprit extrêmement chauvin chez les ouvriers tchèques. Les staliniens ont su faire jouer ce ressort, comme ils en ont utilisé d’autres. Le retrait de la Wehrmacht fut suivi de l’occupation des usines et de leur gérance ainsi que de l’armement de milices ouvrières. Les capitalistes furent purement et simplement expropriés. Se prévalant de leur rôle dans la résistance, arguant de leur expérience et des titres reçus dans les luttes passées, les staliniens se virent investis de la confiance des travailleurs, et cela d’une façon parfaitement démocratique. Et les russes, prudents, évitèrent un passage trop prolongé dans le pays. Bientôt, le retour, par Londres, des bourgeois anciens s’effectua. La pression extérieure des anglo-saxons, celle des bourgeois anciens non compromis dans la collaboration, conduisit les staliniens à composer, c’est-à-dire à "nationaliser" et à verser des indemnités. Nous avons vu plus haut ce qu’il en fût par la suite. Dès 1948, les staliniens se sont vus à la tête d’un demi- million de militants. L’illégalité, puis la légalité leur donna disposition de cadres fidèles, fidèles par force dans la "lutte souterraine" (mouiller les gars pour les tenir ensuite : si tu ne marches pas, je te donne !), fidèles par intérêt dans la "lutte contre les trusts" (marches ou sinon ta place…). Ce sont ces cadres, renforcés par un tri opéré chez les nouveaux venus, que les ouvriers tchèques ont démocratiquement élu aux postes dirigeants des soviets : conseils d’usines, conseils de fonctionnaires (comités nationaux) comptant 57% de leurs présidents, inscrits staliniens, et les autres vont vite à sympathiser après un "amical" avis. Durant les jours de crise de 1948, les staliniens ont encouragé leurs militants à pousser à l’occupation des entreprises non encore nationalisées, mettant ainsi les bourgeois anciens hors d’état de nuire. Puis le reflux s’opéra afin "de planifier la production". Bettelheim, dans La Planification soviétique (pages 152 à 168) propose un bon tableau des mesures qui seront, dès lors, utilisées afin d’obtenir un maximum de rendement : mesures psychologiques, psycho-économiques, psycho-physiques (service du travail déjà institué), rôle des syndicats, etc. La bourgeoisie nouvelle a poussé au plus haut degré l’art d’utiliser des mots d’ordre qui furent ceux de l’action révolutionnaire, mais ces mots d’ordre prennent car ils ne sont pas vides. Tout aussi bien, leur influence ne prendrait-elle pas si leurs promesses restaient vaines. Et l’ouvrier stalinien tchèque a l’impression de diriger SON usine, puisque SON délégué participe à SA gestion.

Seule la dénonciation obstinée des faux-semblants socialistes que sont les nationalisations d’usines et leurs cortèges de conseils et de comités. Seule la dénonciation acharnée de toutes les mesures par lesquelles la bourgeoisie, l’ancienne ou la nouvelle ou les deux combinées, entend maintenir son pouvoir. Seule cette dénonciation a aujourd’hui une portée révolutionnaire.

Et seule la transformation révolutionnaire du monde peut s’accompagner de grèves et de conseils d’ouvriers, de paysans et de soldats. Cette transformation révolutionnaire ne peut avoir pour cadre que celui d’une guerre impérialiste où les contradictions capitalistes, anciennes et nouvelles, arrivent à leur maximum de tension. Le refus de tout ce qui tend à renforcer l’appareil étatique en est la condition première.

Cousin.

Notes :

[1NdE - Connu comme étant le "coup de force de Prague"

[2NdE - Depuis 1945, la Tchécoslovaquie est gouvernée par un gouvernement de coalition dont le président est Edouard Beneš (1884-1948).

[3NdE - Klement Gottwald (1896 –1953) chef des communistes et chef du gouvernement. Puis président de la république du 14 juin 1948 à sa mort, le 14 mars 1953.

[4Quatrième Internationale (mars-avril 1947) signalait l’existence de quatre organisations marxistes révolutionnaires en Corée. Les trotskistes d’Extrême–Orient sont de singuliers révolutionnaires il est vrai ; et le Monde s’étonnait récemment de la modération des trotskistes et autres bolcheviks-parlementaires de Ceylan ! – Lire également dans La Vérité du 20-6-1947 "la lutte héroïque des trotskistes chinois" dans les armées "communistes" dans la lutte contre l’envahisseur japonais…

[5NdE - Juho Kusti Paasikivi (né Johan Gustaf Hellstén - 1870 - 1956), fut Premier ministre en 1918 puis de 1944 à 1946. Il devint le septième président de la République finlandaise de 1946 à 1956.




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