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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Politique et Philosophie de Lénine à Harper (suite et fin)
{Internationalisme}, n° 32, mars 1948
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 22 septembre 2015

par ArchivesAutonomies
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"... LA REVOLUTION RESERVE UNE CHAIRE D’HISTOIRE ANCIENNE A KAUTSKY..." et de philosophie à HARPER !

Après les quelques critiques que nous avons pu adresser à la philosophie de Harper, nous voulons maintenant montrer comment le point de vue politique qu’il en dégage s’éloigne dans les faits des positions des révolutionnaires, (Nous n’avons pas voulu, d’ailleurs, approfondir, mais simplement bien montrer que toutes les critiques de Harper faites d’un matérialisme soi-disant mécaniste, partaient d’une exposition assez juste, quoique par trop schématique, du problème de la connaissance humaine et de la praxis marxiste et révolutionnaire, et aboutissaient dans leur application politique pratique, à un point de vue mécaniste et vulgaire.)

Pour Harper :

1) La Révolution russe, dans ses manifestations philosophiques, (critique de l’idéalisme), était uniquement une manifestation de pensée matérialiste bourgeoise...typiquement empreinte du milieu et des nécessités russes.

2) La Russie du point de vue économique, colonisée par le capital étranger, éprouve le besoin de s’allier avec la révolution du prolétariat, "et même", dit-il :

"...Lénine a été obligé de s’appuyer sur la classe ouvrière et comme la lutte qu’il menait devait être poussée à l’extrême, sans ménagement, IL A AUSSI adopté la doctrine la plus radicalisée du prolétariat occidental [1] en lutte contre le capital mondial, le marxisme".

Mais, ajoute-t-il :

"Comme la révolution russe présentait un mélange des deux caractères du développement occidental : la révolution bourgeoise quant à sa tâche et la prolétarienne quant à sa force active, aussi la théorie bolchevique qui l’accompagnait était un mélange du matérialisme bourgeois quant à ses conceptions fondamentales et du matérialisme prolétarien quant à la doctrine de la lutte de classe..."

Et là Harper de nommer les conceptions de Lénine et de ses amis de marxisme typiquement russe seul, dit-il, Plekhanov est peut-être le marxiste le plus occidental, quoique encore pas dégagé complètement du matérialisme bourgeois.

S’il est effectivement possible qu’un mouvement bourgeois puisse s’appuyer sur "un mouvement révolutionnaire du prolétariat en lutte contre le capitalisme mondial" (Harper), et que le résultat de cette lutte soit l’établissement d’une bureaucratie comme classe dominante qui a volé les fruits de la révolution prolétarienne internationale, alors la porte est ouverte à la conclusion de James Burnham, conclusion selon laquelle la technobureaucratie établit son pouvoir dans une lutte contre l’ancienne forme capitaliste de la société, en s’appuyant sur un mouvement ouvrier, et selon laquelle le socialisme est une utopie

Ce n’est pas par hasard que le point de vue de Harper rejoint celui de Burnham. La seule différence est que Harper "croit" au socialisme et que Burnham "croit" que le socialisme est une utopie [2]. Mais où ils se rejoignent c’est dans la méthode critique qui est tout à fait étrangère d’avec une méthode révolutionnaire et à la fois objective.

Harper qui a adhéré à la 3ème Internationale, qui a formé le parti communiste hollandais, qui a participé à l’I.C. pendant les années cruciales de la révolution, qui a participé à entraîner le prolétariat de l’Europe à la participation de cet "État russe contre-révolutionnaire", Harper s’explique là-dessus en disant : "...si on l’avait connu à ce moment-là...", (Matérialisme et Empiriocriticisme de Lénine),"...on aurait pu prédire..."(le sort de la dégénérescence de la révolution russe et du bolchévisme en un capitalisme d’État appuyé sur les ouvriers).

On peut répondre à Harper que des marxistes "éclairés" avaient prédit, et étaient arrivés aux mêmes conclusions que Harper sur la révolution russe, et cela bien avant lui, nous voulons citer Karl Kautsky.

La position de Kautsky au sujet de la Révolution russe a été suffisamment rendue publique par le large débat qui eut lieu entre lui Lénine et Rosa Luxembourg, pour qu’il soit besoin d’insister là-dessus, (Lénine, Contre le courant, Le Socialisme et la guerre, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, L’État et la Révolution ; Kautsky, La dictature du prolétariat ; Rosa Luxemburg, La révolution russe, Kautsky, Rosa Luxemburg et le Bolchévisme).

Dans la suite d’articles de Kautsky, Rosa Luxembourg et le Bolchévisme (Kampf de Vienne), publiés en brochure, en français, en Belgique, en 1922, on peut, très largement montrer comment, en plus d’un point, les conclusions de Harper peuvent lui être comparées.

"...Et cela (La Révolution russe de Rosa Luxembourg) nous (Kautsky) met dans cette posture paradoxale, d’avoir ici ou là, à défendre les bolcheviks contre plus d’une accusation de Rosa Luxembourg..." (Kautsky Rosa Luxembourg et le Bolchévisme)

Cela de la part de Kautsky, pour défendre les "erreurs" des bolcheviks (que Rosa critique dans sa brochure), comme des conséquences logiques de la révolution bourgeoise en Russie, et de bien montrer que les bolcheviks ne pouvaient pas faire autre chose que ce à quoi le milieu russe était destiné, à savoir, la révolution bourgeoise.

Pour citer quelques exemples, disons que Rosa critique l’attitude des bolcheviks dans le mot d’ordre et dans la pratique de la prise individuelle de possession dans le partage des terres par les petits paysans, ce qui amènerait, pensait-elle, des difficultés inouïes ensuite à cause du morcellement de la propriété foncière ; elle préconisait au contraire la collectivisation immédiate des terres. Lénine avait déjà répondu à ces arguments que Kautsky avait, d’un autre point de vue (chapitre "Servilité à l’égard de la bourgeoisie sous prétexte d’analyse économique", La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky), déjà avancé.
Kautsky :

"...Pas de doute que cela (la propriété parcellaire) ait suscité un obstacle puissant pour le progrès du socialisme en Russie. Mais c’est une marche des choses qu’il était impossible d’empêcher : elle aurait pu seulement être mise en train plus rationnellement que cela ne fut fait par les bolcheviks. Preuve justement que la Russie se trouve essentiellement au stade de la révolution bourgeoise. C’est pourquoi la réforme agraire bourgeoise du bolchévisme lui survivra, tandis que ses mesures socialistes ont été déjà reconnues par lui-même incapables de durer et préjudiciables..."

On sait que la "puissante" vue de Kautsky a été totalement infirmée par cet autre "socialiste" Staline qui a collectivisé les terres et "socialisé" l’industrie alors que la révolution était déjà totalement étouffée.

Et voici un long échantillon de Kautsky sur le développement du marxisme en Russie qui se rapproche étrangement de la dialectique de Harper (voir Lénin als philosophe - La Révolution russe) :

"Comme il était arrivé chez les français, les révolutionnaires parmi les russes reçurent des réactionnaires cette croyance à l’importance exemplaire de leur nation sur les autres nations…
…Lorsque le marxisme vint de l’Occident pourri en Russie, il dut combattre très énergiquement cette illusion et démontrer que la révolution sociale ne pouvait sortir que d’un capitalisme supérieurement développé. La révolution à laquelle marchait la Russie serait forcément d’abord une révolution bourgeoise sur le modèle de celle qui s’était produite en Occident. Mais à la longue, cette conception parut vraiment aux plus impatients des éléments marxistes trop restrictive et trop paralysante, surtout à partir de 1905, de la première révolution où le prolétariat russe avait combattu si victorieusement, remplissant d’enthousiasme le prolétariat de toute l’Europe.

Chez les plus radicaux des marxistes russes se forma dès lors une nuance particulière de marxisme. La partie de la doctrine qui fait dépendre le socialisme des conditions économiques du haut développement du capitalisme industriel, alla désormais pâlissant de plus en plus à leurs yeux. En revanche, la théorie de la lutte de classe revêtit des couleurs de plus en plus fortes. Elle fut toujours davantage considérée comme la seule lutte pour le pouvoir politique par tous les moyens, détaché de sa base matérielle. Dans cette manière de concevoir les choses, on arrivera finalement à voir dans le prolétariat russe un être extraordinaire, le modèle de tout le prolétariat du monde. Et les prolétaires des autres pays commencèrent à le croire et à saluer dans le prolétariat russe le guide de l’ensemble du prolétariat international vers le socialisme. Il n’est pas difficile de se l’expliquer. L’Occident avait ses révolutions bourgeoises derrière lui et devant lui les révolutions prolétariennes. Mais celles-ci exigeaient une force qu’il n’avait encore atteinte nulle part. C’est ainsi qu’en Occident, nous nous trouvions dans un stade intermédiaire entre deux époques révolutionnaires, ce qui mettait dans ces pays la patience des éléments avancés à une dure épreuve.

La Russie, elle, au contraire, était si en retard qu’elle avait encore devant elle la révolution bourgeoise, la chute de l’absolutisme.

Cette besogne n’exigeait pas un prolétariat aussi fort que la conquête de la domination exclusive par la classe ouvrière en Occident. La Révolution russe se produisit donc plus tôt que celle de l’Occident. Elle était essentiellement une révolution bourgeoise, mais cela put un certain temps ne pas éclater aux yeux par le fait que les classes bourgeoises sont aujourd’hui en Russie bien plus faibles encore qu’elles n’étaient en France à la fin du 18ème siècle. Si l’on négligeait le fond économique, à ne considérer que la lutte de classe et la force relative du prolétariat, il pouvait, durant un temps réellement sembler que le prolétariat russe fut supérieur au prolétariat de l’Europe occidentale et destiné à lui servir de guide." (Rosa Luxemburg et le Bolchévisme, Kautsky).

Harper reprend un à un, philosophiquement, les arguments de Kautsky :
Kautsky oppose deux conceptions du socialisme :

1) La première selon laquelle le socialisme n’est réalisable qu’à partir de bases capitalistes avancées... (La sienne et celle des menchéviks, valable pour la critique de la révolution russe pour des sociaux-démocrates allemands parmi lesquels s’est trouvé un Noske...conception qui conduisait réellement à faire la politique capitaliste d’État en s’appuyant sur "une partie de la masse populaire" contre le prolétariat révolutionnaire).

2) Une autre conception, selon laquelle la lutte pour le pouvoir politique "...par tous les moyens, détachée de sa base matérielle..." permettait "même en Russie" de construire le socialisme... (ce qui aurait été, déformée à souhait la position des bolcheviks).

En réalité, Lénine et Trotski disaient : la révolution bourgeoise en Russie ne peut être faite QUE par l’insurrection du prolétariat - l’insurrection du prolétariat ayant une tendance objective à se développer sur une échelle internationale, il nous est permis d’espérer, de par le degré de développement des forces productrices MONDIALES, que cette insurrection russe provoque un mouvement général.

La révolution russe poussant à la révolution bourgeoise du point de vue du développement des forces productives en Russie, la réalisation du socialisme est très possible à condition d’un déclenchement mondial de la révolution. Lénine et Trotski, de même que Rosa Luxembourg, pensaient que le niveau de développement des forces productives dans le monde entier, non seulement rendait le socialisme possible, mais encore le rendait nécessaire, ce niveau ayant atteint un stade qu’ils qualifiaient en commun accord "l’Ère des guerres (mondiales) et des révolutions", en désaccord seulement sur les facteurs économiques de cette situation. Il fallait pour que le socialisme fût possible que la révolution russe ne restât pas isolée.

Kautsky répond, avec les menchéviks, que Lénine et Trotski ne voyaient dans la révolution qu’un seul facteur "volontariste" de prise de pouvoir par un "putsch" bolchevik allant même jusqu’à comparer le bolchévisme au blanquisme.

Tous ces marxistes et socialistes "éclairés" étaient justement ceux que Harper semble citer en exemple, ceux qui avaient "...multiplié les avertissements...", qui étaient contre "...la direction du mouvement ouvrier international par les Russes...", comme Kautsky :

"Mais que Lénine n’avait pas compris le marxisme en tant que théorie de la révolution prolétarienne, qu’il n’avait pas compris la nature profonde du capitalisme, de la bourgeoisie, du prolétariat dans l’ultime phase de leur développement, on en a la preuve immédiatement après 1917, quand le prolétariat international devait être conduit à la révolution prolétarienne par la III° Internationale sur les ordres de la Russie et quand les avertissements des marxistes occidentaux restèrent sans écho..."

Comparé à toute la distinction savante de Kautsky entre Russie retardataire et Occident, entre "marxistes russes" et occidentaux, on retrouve ici toutes les critiques des marxistes "centristes" apparentés à Kautsky.

Ils reprochaient tous, Kautsky en tête, de ne pas avoir considéré le fait de l’état arriéré de l’économie russe, alors que Trotski avait depuis longtemps, et le premier dès 1905, répondu d’une façon magistrale à tous ces "honnêtes pères de famille" (Lénine), comment l’état avancé de la concentration industrielle en Russie, d’une part, et d’autre part, sa situation retardataire du point de vue social (retard de la révolution bourgeoise) en faisant un pays prédisposé à un état révolutionnaire constant et ou la révolution NE POUVAIT - QU’ETRE PROLETARIENNE OU NE PAS ETRE.

Pour Harper bâtissant sa théorie et sa critique philosophique sur la théorie et la critique historico-économique de Kautsky, il dit que, du fait de la situation arriérée de l’économie russe, et du fait de l’inéluctabilité de la révolution bourgeoise en Russie, du point de vue économique, la philosophie de la révolution russe était obligée de prendre le marxisme première manière, c’est à dire révolutionnaire-démocrate-bourgeoise-feuerbachien, "...la religion est l’opium du peuple..." (critique de la religion), et que c’est normal que Lénine et ses amis n’aient pas pris le marxisme deuxième manière, dialectique-révolutionnaire-prolétarien : "...L’existence sociale conditionne la conscience..." ; (il oublie seulement de dire qu’il est impossible que Harper ne sache pas cela- que la lutte essentielle des bolcheviks était axée contre tous les courants à leur droite dans la social-démocratie, gouvernementaux et centristes -avant I918- et cela très largement, à travers toute la presse européenne et des brochures en toutes les langues, alors que Matérialisme et Empiriocriticisme n’a été connu que très tard par un large public russe, traduit encore plus tard en allemand et encore plus tard en français et presque pas lu en dehors de la Russie, on est en droit de se demander si l’esprit de Matérialisme et Empiriocriticisme était contenu dans ces articles et brochures, choses que Harper n’a même pas tenté de démontrer, et pour cause !) ; -et il conclut de là, comme Kautsky, que "malgré" la conception volontariste de la lutte de classe de Lénine et Trotski, qui voulaient "...faire du prolétariat russe le chef d’orchestre de la révolution mondiale...", la révolution était fatalement vouée à être bourgeoise, philosophiquement, du fait que Lénine et ses amis avaient émis un mode de pensée philosophique-matérialiste-bourgeois-feuerbachien- (Marx première manière).

Ce fait, fait rejoindre dans leur critique de la révolution russe, Kautsky et Harper quant au fond du problème, mais aussi quant à la forme qu’ils donnent à leur pensée et à leur critique des bolcheviks où ceux-ci sont accusés d’avoir voulu diriger la révolution mondiale du Kremlin,

Mais il y a mieux, Harper démontre dans son exposé philosophique qu’Engels n’était pas un matérialiste dialecticien, mais encore profondément attaché, quant à ses .conceptions dans le domaine de la connaissance aux sciences de la nature et au matérialisme bourgeois. Cette théorie pour être vérifiée demanderait une exégèse que Harper n’a pas fournie au passif d’Engels, alors que Mondolfo, dans un ouvrage important sur le matérialisme dialectique, semble vouloir démontrer le contraire ; ce qui prouve que cette querelle n’existe pas d’aujourd’hui ; quoi qu’il en soit, je crois que des jeunes générations pourront voir dans les générations qui les ont précédées ce que nous pouvons constater chez Lénine ou chez Engels qui faisaient une critique des philosophies de leur temps en partant d’un même niveau de connaissance scientifique et parfois par trop schématisé, alors qu’on doit surtout étudier leur attitude générale non en tant que philosophes, mais d’abord vérifier s’ils se situent sur le terrain de la praxis, des thèses de Marx sur Feuerbach dans leur comportement général.

Dans ce sens, on admettra comme se rapprochant beaucoup plus de la réalité, ce que Sydney Hook dit de l’œuvre de Lénine dans Pour comprendre Marx :

"….Ce qui est bien étrange, c’est que Lénine néglige l’incompatibilité entre son activisme politique et sa philosophie dynamique d’action réciproque exprimée dans QUE FAIRE d’un côté, et la théorie de la connaissance selon une correspondance absolument mécanique, défendue si violemment par lui dans son Matérialisme et Empiriocriticisme de l’autre. Ici il suit mot pour mot Engels dans son affirmation que les "sensations sont les copies, les photographies, les images, les reflets de miroir des choses", et que l’esprit n’est pas actif dans la connaissance. Il semble croire que si l’on soutient la participation de l’esprit comme un facteur actif à la connaissance, conditionné par le système nerveux et toute l’histoire du passé, il s’en suit que l’esprit crée tout ce qui existe, y compris son propre cerveau. Cela serait de l’idéalisme le plus caractérisé, et idéalisme signifie religion et croyance en Dieu.

Mais le passage de la première à la seconde proposition est le NON SEQUITUR (elle ne suit pas) le plus manifeste que l’on puisse imaginer. En réalité dans l’intérêt de sa conception du marxisme comme théorie et pratique de la révolution sociale, Lénine dut admettre que la connaissance est une affaire active, un processus dans lequel matière, culture et esprit réagissent réciproquement les uns sur les autres, et que les sensations ne constituent pas la connaissance mais une partie des matériaux travaillés par la, connaissance.

C’est la position prise par Marx dans ses Thèses sur Feuerbach et dans l’Idéologie allemande. Quiconque considère les sensations comme les copies exactes du monde extérieur amenant elles-mêmes à la connaissance, ne peut éviter le fatalisme et le mécanisme. Dans les écrits politiques et non techniques de Lénine, on ne trouve aucune trace de cette épistémologie dualiste lockéenne ; son QUE FAIRE, ainsi que nous l’avons déjà vu, contient une acceptation franche du rôle actif de la connaissance de classe dans le processus social. C’est dans ses écrits pratiques s’occupant des problèmes concrets d’agitation, révolution et reconstruction que l’on trouve la vraie philosophie de Lénine.. " (Pour comprendre Marx- Sydney Hook- p.57-58) [3])

Le témoignage vivant et l’expression la plus vraie de ce que dit Sydney Hook et qui rejette Harper du côté des Plekhanov-Kautsky est cette illustration de Trotski (Ma Vie) :

Parlant de Plekhanov, il dit : " Ce qui le démolissait c’était précisément ce qui donnait des forces à Lénine : l’approche de la révolution. Plekhanov fut le propagandiste et le polémiste du marxisme, mais non pas le politique révolutionnaire du prolétariat. Élus la révolution devenait imminente, plus il sentait le sol lui glisser sous les pieds. .. "

On voit donc que n’est pas tant la thèse philosophique de Harper qui est originale (elle est au contraire une mise au point après tant d’autres), mais surtout la conclusion qu’il en tire.

Cette conclusion et une conclusion fataliste du genre de celle de Kautsky. Kautsky, dans sa brochure Rosa Luxemburg et le Bolchévisme, cite une phrase qu’Engels lui aurait écrite dans une lettre personnelle :

"…les fins véritables et non les fins illusoires d’une révolution sont toujours réalisées par suite de cette révolution…"

C’est ce que Kautsky veut démontrer dans sa brochure, c’est ce que Harper arrive à démontrer (pour ceux qui veulent le suivre dans sa conclusion) dans Lénin als philosophe, et après avoir combattu le matérialisme bourgeois chez Lénine et chez Engels, il en arrive à une conclusion mécaniste des plus vulgaires de la révolution russe, "….produit fatal" "…fin véritable et non illusoire..." "...la révolution russe a produit ce qu’elle devait produire, c’était écrit dans Empiriocriticisme et dans les conditions de développement économiques russes..." "…le prolétariat mondial devait simplement lui servir de couverture idéologique marxiste..." ; "...la nouvelle classe au pouvoir s’emparant tout naturellement de cette forme de penser du Léninisme, matérialiste bourgeoise, pour s ’emparer du pouvoir et lutter contre les couches de la bourgeoisie capitaliste établie, qui sont philosophiquement retombées vers le crétinise religieux, le mysticisme et l’idéalisme, en même temps qu’ils sont devenus conservateurs et réactionnaires ; ce vent frais, cette nouvelle philosophie, cette nouvelle classe capitaliste d’État, d’intellectuels et de techniciens, trouve sa raison d’être dans Empiriocriticisme et dans le Stalinisme et elle "monte" dans tous les pays, etc.."
Donc en quelque sorte :

Marx première manière = Lénine Empiriocriticisme =Staline !!!

C’est ce que Burnham a très bien compris, sans connaître Harper, c’est ce que de nombreux anarchistes se plaisent à répéter sans en rien comprendre. Il est bien évident que Harper ne dit pas cela avec autant de brutalité, mais le fait qu’il ouvre la porte à toutes les conclusions des apologistes bourgeois et anarchistes de Burnham, suffisent à démontrer la tare constitutive de son Lénin als philosophe.

Ensuite quand il est amené à tirer les enseignements "prolétariens purs" de la révolution russe (je fais remarquer qu’on dit toujours dans le langage Harper-Kautsky "la révolution russe" et rarement "la révolution d’octobre" distinction qui doit leur écorcher la plume) quand il tire cet enseignement "prolétarien pur", en séparant l’action de la classe ouvrière russe, et "l’influence bourgeoise des bolcheviks", il en arrive à dire que c’est surtout dans ses grèves généralisées, et dans les soviets (ou conseils) "en soi", qu’a produits la révolution russe, qu’elle est un enseignement positif pour le prolétariat :

1) Le prolétariat doit se détacher idéologiquement "homme par homme" de l’influence bourgeoise.

2) Il doit apprendre progressivement à gérer seul les usines et à organiser la production.

3) Les grèves généralisées et les Conseils sont les armes exclusives du prolétariat.

Et il s’avère que cette conclusion est un type achevé de réformisme, et que de plus c’est totalement anti-"dialectique".

Le détachement "homme par homme" de l’idéologie bourgeoise, en plus que si elle était réalisable remettrait le devenir du socialisme à la fin des siècles, et ferait apparaître la doctrine de Marx comme une belle légende qu’on raconte aux enfants des prolétaires pour leur donner du courage à envisager la vie, de plus nous sommes dans une société bourgeoise dont le caractère social primordial est que chaque homme, pris homme par homme, dans le prolétariat lui-même , ne se détache pas homme par homme, mais pas du tout de l’idéologie dominante ce qui fait de cette idée une "idée" qui garde éternellement sa qualité d’idée. Au contraire la classe ouvrière, dans son ensemble, parvient à s’en détacher dans certaines conditions historiques où elle entre plus violemment en heurt avec le vieux système que dans d’autres. Il n’y a pas de socialisme réalisable "homme par homme" à la manière des vieux réformistes qui croyaient qu’il fallait "réformer d’abord l’homme avant de réformer la société", alors que les deux ne sont pas séparables. La société change quand l’humanité entre en mouvement pour la faire changer, et le prolétariat entre en mouvement, non "homme par homme", mais "comme un seul homme" quand il se trouve placé dans des conditions historiques spéciales.

Le fait que Harper répète sous une forme apparemment nouvelle les vieilles sornettes réformistes, lui permet, sous un verbiage philosophico-dialectique, d’escamoter les problèmes, principaux axes de la révolution russe, et de les reléguer dans les oubliettes des "raisons d’État russes" qui ont tout de même un peu bon dos en ce moment. Il s’agit de la position de Lénine contre la guerre et de la théorie de Trotski de la révolution permanente.

Eh bien oui ! Messieurs Kautsky-Harper, on peut toucher des points justes dans une critique purement négative des théories philosophiques ou économiques de Lénine et de Trotski, mais cela ne veut pas dire que vous ayez acquis pour cela une position révolutionnaire, et dans leurs positions politiques, au cours de la révolution russe dans la phase cruciale de l’insurrection, c’étaient Lénine et Trotski qui étaient vraiment des révolutionnaires marxistes...

Il ne suffit pas, philosophiquement, vingt ans après la bataille, et après y avoir participé soi-même parmi les chefs de file, de s’apercevoir que tout cela n’a eu pour résultat que l’État stalinien et de dire que ceci est le produit de cela. Il faut aussi se demander COMMENT Lénine et Trotski pouvaient s’appuyer sur le mouvement ouvrier international, et POURQUOI, et nous dire franchement si c’est le stalinisme qui est le produit fatal de ce mouvement.

Cela, Harper est comme Kautsky, incapable de nous le dire, parce que dans leurs positions politiques, face à la bourgeoisie, dans la guerre impérialiste, ou dans une période révolutionnaire montante, ils n’ont pas de conceptions qui leur permettent seulement d’aborder ces problèmes, ils ne les connaissent pas. Ils connaissent ainsi Lénine "en tant que philosophe" ou en tant que "chef d’État", mais ils ne connaissent pas Lénine en tant que marxiste révolutionnaire, le vrai visage de Lénine, face à la guerre impérialiste, et celui de Trotski face à la conception mécaniste du développement capitaliste "fatal" de la Russie. Ils ne connaissent pas le vrai visage d’Octobre qui n’est pas celui des grèves de masses et pas non plus uniquement celui des soviets, soviets auxquels Lénine n’était pas attaché d’une manière absolue (comme Harper), parce qu’il jugeait lui que les formes du pouvoir du prolétariat sortaient spontanément de sa lutte en même temps qu’elle. Et en cela je crois que Lénine était aussi plus marxiste, parce qu’il n’était pas attaché aux soviets ni au syndicat, ni au parlementarisme (même s’il se trompait) d’une manière définitive, mais d’une manière appropriée à un moment de la lutte de classe créée par et pour elle.

Tandis que l’attachement quasi théologique de Harper à ses conseils le fait aujourd’hui, de ce côté également, prendre une forme de cogestion des ouvriers dans le régime capitaliste, comme un apprentissage du socialisme. Ce n’est pas le rôle des révolutionnaires de perpétrer un apprentissage de ce genre. Avec celui de l’apprentissage "homme par homme" de la théorie du socialisme, l’humanité est condamnée à être l’esclave éternelle et éternellement aliénée, avec ou sans conseils avec ou sans "raden communisten" et leurs méthodes d’apprentissage du socialisme en régime capitaliste, vulgaire réformisme, l’envers de la médaille kautskiste.

Quant à la lutte de classe "propre", "par les moyens appropriés" la grève etc.. On en a vu les résultats, elle rejoint la théorie de la gréviculture trotskiste, des trotskistes actuels et des anarchistes, qui perpétuent actuellement la vieille tradition des "trade-unionistes" et des "économistes " et que dès Que faire Lénine critiquait si violemment. Ce qui fait que la position antisyndicale des "Raden-Kommunisten", pour être juste pour nous du point de vue purement négatif, n’en est pas moins fausse "en elle-même" parce que les syndicats sont remplacés par des petits frères, les soviets, et jouent le même rôle. On croit qu’il faut remplacer le nom pour changer le contenu. On n’appelle plus le Parti, parti, les Syndicats, syndicat, mais on les remplace par les mêmes organisations qui ont les mêmes fonctions et qui portent un autre nom. Qu’on appelle un chat "Raminagrobis", il aura pour nous la même anatomie et le même rôle sur la terre, sauf pour certains pour qui il sera devenu un mythe, et c’est curieux que des philosophes, des matérialistes "dialecticiens" aient l’esprit aussi borné et les vues aussi étroites pour tenter de nous faire avaler comme un monde nouveau, le monde de leurs constructions mythologiques, de "Raminagro¬bis" par rapport au monde des chats.

C’est dans le fond assez normal, dans l’ancien monde un Kautsky était un vulgaire réformiste, dans le monde nouveau, trotskistes, anarchistes et raden-communistes sont des "Révolutionnaires authentiques" ; alors qu’ils sont beaucoup plus grossièrement réformistes que le fin théoricien du réformisme, Kautsky.

Le fait que Harper reprenne des arguments classiques du réformisme bourgeois, menchéviks et kautskistes, (et plus récemment la rencontre de ce point de vue et de celui de Burnham), contre la révolution russe ne peut pas tellement étonner. Au lieu de chercher dans cette époque révolutionnaire à tirer des enseignements en marxiste, (tels que Marx et Engels ont, par exemple, tiré des enseignements de la Commune de Paris), Harper veut condamner "en bloc" la révolution russe et le bolchévisme qui y est attaché (tout autant que blanquisme et proudhonisme étaient attachés à la Commune de Paris).

Harper se rapproche très près de la réalité, et si au lieu de chercher à condamner "les bolcheviks appropriés au milieu russe", il s’était demandé quel était le niveau de pensée de cette gauche de la social-démocratie, dont tous étaient issus, il aurait pu tirer de toutes autres conclusions de son livre parce qu’il aurait vu que ce niveau (même chez les plus développés du point de vue de la dialectique) ne permettait pas de résoudre certains problèmes auxquels se heurtait la révolution russe (dont le problème du Parti et de l’État), problèmes sur lesquels à la veille de la révolution russe aucun marxiste n’avait des idées précises (et pour cause).

Dans l’ensemble du niveau des connaissances, philosophiques, économiques et politiques, nous l’affirmons et nous allons tenter de le démontrer, ce sont les bolcheviks qui étaient, en 1917, parmi les plus avancés des révolutionnaires du monde entier, et cela en grande partie grâce à la présence de Lénine et de Trotski.

Si les événements sont venus apparemment les contredire, ce n’est pas à cause de leur développement intellectuel approprié au "milieu russe", mais cela est dû au niveau général du mouvement ouvrier international, ce qui également pose des problèmes philosophiques que Harper n’a même pas voulu aborder.

Philippe

Notes :

[1Voir plus loin les citations de Kautsky sur "la doctrine du prolétariat occidental".

[2Dans un prochain numéro, nous verrons comment un des disciples de Harper, Canne Mejer va aboutir quoiqu’avec regret et tristesse, au même constat que Burnham sur le "socialisme comme utopie". Fondamentalement, avec beaucoup de bavardage en plus, ce sera l’aboutissement du groupe Socialisme ou Barbarie et de son mentor Chaulieu.

[3Et ceci pour le "milieu spécifiquement russe" de Harper-Kautsky : ".la doctrine matérialiste" écrit Marx, "affirmant que les hommes sont les produits de leur milieu et de leur éducation, et que les hommes différents sont les produits de milieux et d’éducations différents, oublie que le milieu lui-même a été transformé par l’homme et que l’éducateur doit à son tour être éduqué. C’est pourquoi elle sépare la société en deux parties dont l’une est élevée au-dessus de l’ensemble. La simultanéité des changements parallèles dans le milieu et dans l’activité humaine ne peut être rationnellement comprise qu’en tant que pratique révolutionnaire..." (D’après Marx-Engels Thèses sur Feuerbach, S. Hook, Pour comprendre Marx, p.76).




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