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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Politique et philosophie de Lénine à Harper (suite et fin)
{Internationalisme}, n° 33, 15 avril 1948
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 13 septembre 2015

par ArchivesAutonomies
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LES CONCLUSIONS DE HARPER SUR LA REVOLUTION RUSSE ET L’ASPECT DE LA DIALECTIQUE MARXISTE QU’IL A CRU BON DE LAISSER DANS L’OMBRE...

Il y a trois façons de considérer la révolution russe :

a) La première est celle des "socialistes" de tout poil, droite, centre et gauche, révolutionnaires et Cie (en Russie), indépendants et tutti quanti, ailleurs.

Avant la révolution, leur perspective était : la révolution russe sera une révolution bourgeoise démocratique, au sein de laquelle, -démocratie bourgeoise,- la classe ouvrière pourra lutter "démocratiquement" pour "ses droits et libertés".

Tous ces messieurs étaient, en plus de "révolutionnaires démocrates sincères", de fervents défenseurs du "droit des peuples à disposer d’eux-mêmes", et arrivaient à la défense de la nation par le détour d’un internationalisme à sens unique partant du pacifisme et aboutissant à la lutte contre les agresseurs et les oppresseurs. Ces gens-là étaient des « moralistes" dans le plus pur sens du terme, défendant le "droit" et la "liberté", avec un grand D et un grand L des pauvres et des opprimés.

Bien entendu, quand la première révolution, celle de février éclata, ce fut un torrent de larmes de joie et d’allégresse, la confirmation de la sainte perspective, enfin, la sainte révolution tant attendue.

Ils avaient seulement oublié que le coup de pouce donné par l’insurrection générale de février ne faisait qu’ouvrir les portes à la vraie lutte de classe des classes en présence.

Le tzar tombé, la révolution bourgeoise en voie d’accomplissement au sein même de la vieille autocratie, signifiait le pourrissement de cet appareil, et la nécessité de son remplacement : février ouvre la porte à la lutte pour le pouvoir.

Au sein de la Russie même, quatre forces se révèlent en présence :

1) l’autocratie, bureaucratie féodale gouvernant un pays où le grand capital est en train de s’installer,

2) la bourgeoisie et petite bourgeoisie, grand capital, directeurs d’industrie et élite intellectuelle, moyenne propriété foncière, etc...

3) la grande masse de la paysannerie pauvre à peine sortie du servage.

4) les intellectuels et la petite bourgeoisie prolétarisés par la crise du régime et du pays, et le grand prolétariat industriel.

Les éléments "réactionnaires" (les soutiens du régime tsariste), s’étaient convaincus de l’inéluctabilité et de la nécessité de l’introduction du grand capitalisme industriel en Russie, et ils n’aspiraient pas à autre chose qu’à être les gérants et les gendarmes du grand capital financier étranger, au prix d’un conservatisme social à eux favorable, le maintien du système bureaucratique impérial, la "libération" du servage, nécessaire à fournir une main-d’œuvre à l’industrie, tout en maintenant le haut contrôle de la bureaucratie et de la noblesse sur la moyenne paysannerie, considérée comme une classe de métayers.

Ceci était, évidemment, déjà, la "révolution bourgeoise". Mais les forces sociales qui entraient sur l’arène de l’histoire ne tenaient pas compte des desideratas de la bureaucratie. Le capital introduit en Russie, cela signifiait, d’un côté le prolétariat, de l’autre la classe capitaliste, qui ne se compose pas que des possesseurs de capitaux, mais de toute la classe sociale qui dirige effectivement l’industrie et administre la circulation des capitaux.

L’importation du capital eut pour conséquence de révéler aux classes dirigeantes russes, dans le sens le plus large du terme, toutes les possibilités énormes de développement que pouvait fournir le capitalisme à la Russie.

Se créaient donc, au sein de ces classes, deux tendances ambivalentes : la première, nécessité de se servir du capital financier étranger pour le déve-loppement capitaliste en Russie ; la deuxième, une tendance à l’indépendance nationale, et donc, à se libérer de l’emprise de ce capital.

Dès l’ouverture du cours révolutionnaire, les pays qui avaient investi des capitaux en Russie, tels la France et l’Angleterre et bien d’autres encore, comprirent surtout le danger du point de vue des intérêts de "leurs" capitaux. Or, on sait que la mentalité du possédant, en général, est la pleutrerie, la peur, et, par réaction le déchaînement et l’explosion de la force dont il peut disposer.

Ces pays savaient très bien qu’un gouvernement démocratique sauvegarderait leurs intérêts, mais comme tout capitaliste, ils voyaient dans l’installation d’un quelconque putsch réactionnaire, la possibilité de dicter leur politique et celle d’avoir effectivement la mainmise sur un territoire extrêmement riche. Les pays étrangers misaient donc sur tous les tableaux, soutenaient tout le monde, Kerensky et Dénikine, les bandes réactionnaires et le gouvernement provisoire, etc. Les uns recevaient de l’argent, des armes et des conseillers techniques militaires, les autres recevaient les "conseils désintéressés" de la part d’ambassadeurs ou autres consuls. De plus, à travers cette grande bagarre pour le pouvoir, se faisaient jour avec d’autant plus d’acuité les luttes pour la prépondérance d’influence, les rivalités d’impérialismes, unis pour un jour, se tirant dans le dos et complotant par derrière contre l’allié, etc.

Le terme le plus adéquat pour caractériser la géographie politique de la période qui va de la première révolution (février) à la seconde, (octobre), c’est le marasme, le chaos, où l’histoire contemporaine n’a pu mettre son nez que très peu de temps grâce aux publications, par le gouvernement bolchevik, de tous les accords secrets officiels.

b) La guerre impérialiste elle-même était dans une impasse, les cadavres pourrissaient dans les "no man’s land" séparant les tranchées d’un front couvrant tout l’est de l’Allemagne et de l’Empire Austro-Hongrois, et le sud de ces mêmes pays, sans que la guerre, ne sembla être en passe de trouver une issue.

Dans ce chaos général, un petit groupe politique qui avait représenté l’internationalisme révolutionnaire aux conférences de Zimmerwald et de Kienthal, et qui avait posé comme principe premier de la renaissance d’un mouvement ouvrier révolutionnaire sur le cadavre de la IIème Internationale :

Le prolétariat devra AVANT TOUT proclamer son internationalisme en entrant en lutte, QUOI QU’IL ARRIVE contre sa propre bourgeoisie, ayant bien en vue que ce mouvement n’est qu’un mouvement international du prolétariat qui doit, pour permettre de réaliser le socialisme, s’étendre aux principales puissances bourgeoises.

La seule divergence qui existait entre sociaux-démocrates et le noyau de la future Internationale Communiste était ce point fondamental : les sociaux-démocrates pensaient réaliser le socialisme par des "progrès dans l’élargissement de la démocratie intérieure" du pays, et de plus ils pensaient que la guerre était un "accident" dans le mouvement de l’histoire, et que pendant la guerre, plus de luttes de classe, qui devaient être mises à la naphtaline, en attendant la victoire sur le méchant ennemi qui venait empêcher cette "lutte" de s’opérer "pacifiquement".

(Il faudrait avoir plus de place et montrer les manifestes des différents partis, S.D, S.R etc.. de l’époque de la guerre de 1914 à 1917- et des extraits d’articles de journaux de ces partis destinés aux troupes russes en France, et où le "socialisme" y était défendu avec une ardeur… vraiment héroïque).

La gauche qui commença à se regrouper après les deux conférences de Suisse, avait ses assises politiques les plus solides autour de la personnalité de Lénine, à l’époque presque totalement isolée, de ses propres ex-partisans du parti bolchevik et même dans la gauche de la social-démocratie, considéré comme un illuminé, Lénine proclamait en substance :

"... Prêcher la collaboration des classes, renier la révolution sociale et les méthodes révolutionnaires, s’adapter au nationalisme bourgeois, oublier le caractère changeant des frontières nationales et des patries, ériger en fétiche la légalité bourgeoise, renier l’idée de classe et la lutte de classe par crainte d’éloigner la "masse de la population" (lisez : la petite bourgeoisie) voilà, sans nul doute la base théorique de l’opportunisme .."

"...La bourgeoisie abuse les peuples en jetant sur le brigandage impérialiste le voile de l’ancienne idéologie de la "guerre nationale". Le prolétariat démasque le mensonge en proclamant la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. C’est le mot d’ordre indiqué par les résolutions de Stuttgart et de Bale, qui prévoyaient, non la guerre en général, mais bien cette guerre-ci, et qui parlaient non pas de la "défense de la patrie", mais "d’accélérer la faillite du capitalisme" et d’exploiter à cet effet la crise produite par la guerre, en donnant l’exemple de la Commune. La Commune a été la transformation de la guerre nationale en guerre civile.

Cette transformation n’est pas facile à faire et ne s’opère pas au gré de tel ou tel parti. Et c’est précisément ce qui correspond à l’état objectif du capitalisme en général, et de sa phase terminale en particulier. C’est dans cette direction et dans cette direction seulement, que doivent travailler les socialistes. Ne pas voter les crédits de guerre, ne pas approuver le "chauvinisme" de SON pays et des pays alliés, mais au contraire, combattre avant tout autre le chauvinisme de SA bourgeoisie, et ne pas se cantonner dans les moyens légaux lorsque la crise est ouverte et que la bourgeoisie elle-même a annulé la légalité créée par elle, voilà la LIGNE DE CONDUITE qui MENE à la guerre civile et qui amènera fatalement à un moment ou à un autre de l’incendie qui embrase l’Europe. .. "

"...La guerre n’est pas un accident, un "péché" comme pensent les curés (qui prêchent le patriotisme, l’humanité et la paix, au moins aussi bien que les opportunistes), mais une phase inévitable du capitalisme, une forme de la vie capitaliste aussi légitime que la paix. La guerre actuelle est une guerre des peuples. De cette vérité il ne résulte pas qu’il faille suivre le courant "populaire" du chauvinisme, mais que pendant la guerre, à la guerre, et sous des aspects guerriers, continuent à exister et continueront à se manifester les antagonismes sociaux qui déchirent les peuples... "

"... A bas les niaiseries sentimentales et les soupirs imbéciles après "la paix à tout prix" ! L’impérialisme a mis en jeu le sort de la civilisation européenne. Si cette guerre n’est pas suivie d’une série de révolutions victorieuses, elle sera suivie à bref délai d’autres guerres. La fable de la "dernière guerre" est un conte creux et nuisible, un "mythe" petit bourgeois (selon l’expression très juste du Golos [1]).

Aujourd’hui ou demain, pendant cette guerre ou après elle, actuellement ou bien lors de la prochaine guerre, l’étendard prolétarien de la guerre civile ralliera non seulement des centaines de milliers d’ouvriers conscients, mais des millions de semi-prolétaires et des petits bourgeois abêtis actuellement de chauvinisme et que les horreurs de la guerre pourront effrayer et déprimer, mais surtout instruiront, éclaireront, éveilleront, organiseront, tremperont et prépareront à la guerre contre la bourgeoisie, celle de "leur" pays et celle des pays "étrangers"...."

"… La IIème Internationale est morte, vaincue par l’opportunisme. A bas l’opportunisme et vive l’Internationale épurée non pas seulement des "transfuges" (comme le désire le Golos) mais aussi de l’opportunisme, la IIIème Internationale !

La IIème Internationale a accompli sa part de travail utile. (…)

A la IIIème Internationale appartient l’organisation des forces prolétariennes pour l’offensive révolutionnaire contre les gouvernements capitalistes, pour la guerre civile contre la bourgeoisie de tous les pays, pour la conquête du pouvoir, pour la victoire du socialisme..."

En comparant cela à Marx, on voit combien, contrairement à ce qu’Harper veut bien nous faire croire, Lénine a compris le marxisme et a su l’appliquer au moment adéquat :

".,. Il va absolument de soi que, pour pouvoir lutter d’une façon générale, la classe ouvrière doit s’organiser chez elle EN TANT QUE CLASSE et que l’intérieur du pays est le théâtre immédiat de sa lutte. C’est en cela que sa lutte de classe est nationale, non pas quant à son contenu, mais comme le dit le Manifeste Communiste, "quant à sa forme". Mais le "cadre de l’État national actuel", c’est à dire de l’Empire allemand, entre lui-même à son tour, économiquement, "dans le cadre" du système des États. Le premier marchand venu sait que le commerce extérieur et la grandeur de Mr Bismarck réside précisément dans une sorte de politique internationale.

Et à quoi le Parti Ouvrier allemand réduit-il son internationalisme ? A la conscience que le résultat de son effort "sera la fraternité internationale des peuples" phrase empruntée à la bourgeoise Ligue de la liberté et de la paix, et qu’on fait passer comme un équivalent de la fraternité internationale des classes ouvrières dans la lutte commune contre les classes dominantes et leurs gouvernements. " (Critique du Programme de Gotha) (1-5)

Ce qui distinguait donc cette gauche de la S.D de l’ensemble du mouvement ouvrier, c’était ses positions politiques :

1- SUR LA NOTION DE LA PRISE DU POUVOIR (la querelle démocratie bourgeoise et démocratie ouvrière intégrale par la dictature du prolétariat).

2- Sur la nature de la guerre et la position des révolutionnaires dans cette guerre.

Sur tout le reste, notamment sur l’organisation "économique" du socialisme, on en était encore aux mots d’ordre des nationalisations de la terre et de l’industrie, comme beaucoup gardaient en politique le mot d’ordre de la "grève générale insurrectionnelle". Quoi qu’il en soit, il est bon de rappeler que très peu nombreux étaient les militants socialistes, même dans la gauche, qui avaient compris les positions de Lénine au cours de la guerre, et qui se rallieront APRES COUP à la Révolution Russe, quand la théorie se sera trouvée réalisée dans les faits.

Ceci est tellement vrai, que dans la querelle de Kautsky-Lénine, il n’est pas soufflé mot de la part de Kautsky, de ce côté du problème et pourtant, Lénine le fait remarquer, Kautsky avait pris position antérieurement, au Congrès de Bale, pour des positions analogues et très avancées sur le pouvoir ouvrier et sur l’internationalisme. Cependant il ne suffit pas de signer des résolutions, faut-il encore savoir les appliquer pratiquement. C’est là, est quand on trouve transposé du plan théorique au plan pratique qu’on voit le vrai marxiste. Toute la valeur d’un Plékhanov et d’un Kautsky, des hommes considérables dans le mouvement ouvrier socialiste de la fin du 19ème siècle, s’effondre comme statue de sel à côté de ce petit groupe de bolcheviks qui a dû transposer sur le plan pratique leurs théories, d’abord pour la prise du pouvoir, ensuite devant la guerre, face aux S.R de gauche et à la fraction bolchevique qui était pour la "guerre révolutionnaire" à Brest-Litovsk, et devant l’offensive allemande, et devant la guerre civile intérieure qui se poursuivait.

En attendant que la révolution gagne internationalement, on ne pouvait faire en Russie qu’une organisation bourgeoise de l’économie, mais sur le modèle du capitalisme le plus avancé : le capitalisme d’État.

Seul le règlement ultérieur de la révolution internationale, (QUI AVAIT EU SON POINT DE DEPART INTERNATIONALEMENT, sur les positions et devant L’EXEMPLE DES BOLCHEVIKS), permettrait la possibilité d’une évolution et d’une transformation de la société vers le socialisme. En dehors de cela, on pourrait citer cent exemples de fausses positions, avant et après la révolution, de ce même Lénine.

En 1905, Trotsky lui donne une sévère leçon dans Nos différends et c’est sur la synthèse de la position de Trotsky dans Nos différends et de Lénine dans Que faire ? que s’est opérée la prise de position dans la guerre. Après la prise du pouvoir, une somme formidable d’erreurs ont été commises de part et d’autres à l’intérieur du parti, chez Lénine, Trotsky etc.. Il ne s’agit pas ici de se voiler les yeux sur toutes ces erreurs, nous y reviendrons par la suite en d’autres endroits, où il s’agira surtout des "léninistes purs". Mais les enseignements qu’on peut tirer après 30 ans de recul, alors que les conditions économiques ont changé, que les caractères se sont accentués, cette méthode est différente de celle qui consiste à faire face aux événements qui se présentent d’une façon anarchique et imprévue. Aujourd’hui on peut dire quelles furent les erreurs des bolcheviks, on peut étudier la révolution russe comme un événement historique, on peut voir quels étaient les groupes politiques en présence, analyser et étudier leurs documents, leur action etc.

Mais, pour hier, avec toutes leurs positions retardataires, les bolcheviks, Lénine et Trotsky en tête, étaient-ils engagés dans un mouvement qui avait pour fin immédiate d’être un mouvement vers le socialisme ? Les chemins pris par les bolcheviks y conduisaient-ils ? Ou bien ceux pris par Kautsky, ou ceux pris par X, Y, ou Z ?

Nous répondons, il n’y avait qu’une seule base de départ pour que le mouvement s’engage dans la voie de la révolution socialiste, et cette base, seuls les bolcheviks, -en Russie-, (et encore pas tous, loin de là), l’avaient mis en avant et l’avaient appliquée. C’est cette base qui faisait que leur action était engagée dans une lutte de classe où le but était le renversement du capitalisme à l’échelle internationale et où les positions politiques générales conduisaient réellement à ce renversement.

Sorti de là, de ces bases qui ont présidé dans les grandes lignes à l’éclosion du mouvement bolchevik octobriste, il y aurait bien des choses à dire, et la discussion, loin d’être close là-dessus, ne fait au contraire que commencer, mais elle ne peut avoir lieu et ne peut avoir pour bases qu’au minimum, le programme révolutionnaire d’Octobre et bien entendu, au travers de ce programme, valable pour une époque et toute l’expérience du mouvement ouvrier de ces 30 dernières années.

Le mouvement révolutionnaire qui s’est engagé en 1917 en Russie A PROUVE qu’il était international, de par les répercussions qu’il a eues en Allemagne l’année d’après.

Au début du mois de novembre 1918, les marins allemands se révoltent, les soviets se propagent dans toute l’Allemagne.

Mais quelques jours après, l’armistice était signé, quelques mois après, Noske avait fait son travail de répression, enfin en 1919, quand le 1er Congrès de l’I.C s’est tenu, - et quoique le grand mouvement provoqué par la révolution russo-allemande ait secoué le prolétariat encore pendant de longues années,- le point culminant de la révolution était déjà dépassé, la bourgeoisie s’était ressaisie, la paix retrouvée émoussait la lutte de classe peu à peu, le prolétariat refluait idéologiquement au fur et à mesure que la révolution allemande était brisée par morceaux. L’échec de la révolution allemande avait laissé la Russie isolée, devant poursuivre son organisation économique et attendre une nouvelle vague révolutionnaire.

Mais l’histoire est ainsi faite qu’un mouvement ouvrier ne peut être victorieux par étapes. La Révolution russe n’étant qu’une victoire partielle, le résultat final du mouvement qu’elle a déchaîné ayant été une défaite à l’échelle internationale, la "soi-disant" construction du "socialisme" en Russie devait surtout être l’image de cette défaite du mouvement ouvrier international.

L’I.C tenant ses congrès à Moscou montrait déjà que la révolution était stoppée, le reflet de cette défaite se traduit, dans l’étude des congrès, qui marquent à chaque nouveau congrès, un nouveau recul du mouvement ouvrier international, sur le plan théorique à Moscou, physiquement à Berlin.

De nouveau, les révolutionnaires se trouvaient mis en minorité puis exclus. L’Internationale Communiste, après la IIème et la Ière, les partis communistes après tant d’autres partis "socialistes", "ouvriers" et autres, voyaient leur idéologie embourgeoisée peu à peu.

Mais à côté de ce recul du mouvement ouvrier, deux phénomènes marquant se produisent, un parti ouvrier dégénéré gardait le pouvoir d’un État pour lui seul et le capitalisme dans une nouvelle ère, se trouvait entré en 1914 et, par la suite replongé, au fur et à mesure du recul du mouvement ouvrier, dans des crises internes à un degré bien plus élevé qu’auparavant.

C’est pensons nous, l’analyse de ces deux phénomènes que seule la Fraction Italienne de la G.C (en publiant Bilan, dont le nom seul est tout un programme, de 1933 à 1938), a su dégager d’une façon claire, et qui aurait dû permettre de donner naissance à un nouveau mouvement ouvrier révolutionnaire.

c) Devant cette dégénérescence du mouvement ouvrier, devant l’évolution du capitalisme moderne, devant l’État stalinien russe, devant les problèmes qui se sont posés aux insurrections de soviets, il y a une troisième position qui consise à ne pas se fatiguer dans une recherche trop approfondie des pourquoi et des comment HISTORIQUES ET POLITIQUES de ces 30 dernières années, et à tout mettre sur le dos d’une "tête de turc". Les uns choisissent comme "tête de turc" Staline, et font de l’antistalinisme qui les conduit à la participation à la guerre dans le camp américain "démocratique" ; d’autres choisissent un "dada" quelconque. Le "dada" varie selon les besoins de la mode politique. En 1938-42, la mode était de mettre sur le dos du fascisme la guerre et la dégénérescence de la société dues au maintien du système capitaliste dans son ensemble. Aujourd’hui c’est le stalinisme qui sert de "tête de turc". Alors les théories et les théoriciens fleurissent : Burnham, contre la bureaucratie, Bettelheim pour, etc.. Sartre et la "liberté" et toute la clique des écrivains salariés des partis politiques de la bourgeoisie et du journalisme moderne pourri d’arrivistes. Dans le tableau, l’accusation de Harper contre le "léninisme", dont le "stalinisme serait le produit fatal", n’est qu’une pièce à conviction de plus et une surenchère.

Dans une heure ou le "marxisme" subit sa plus grande crise (espérons seulement que c’est une crise de croissance), Harper ne fait que mettre un peu plus de confusion là où il y en a déjà de trop.
Quand Harper affirme :

"… Mais non, on ne trouve rien chez Lénine qui indiquerait que les idées sont déterminées par la classe. Les divergences théoriques chez lui planent dans l’air. Bien entendu, une opinion théorique ne peut être critiquée qu’à l’aide d’arguments théoriques. Mais quand les conséquences sociales sont mises au premier plan avec une telle violence, on ne devrait pas laisser dans l’ombre l’origine sociale des conceptions théoriques. Ce côté essentiel du marxisme, visiblement, n’existe pas chez Lénine.. . " (Lénine als philosophe –Harper- c) La science de la nature -Lénine-)

Il va ici plus loin que la simple confusion, plus loin que ne pourrait l’être, entraîné par la polémique, un excès de langage. Harper est un de ces nombreux marxistes qui ont vu dans le marxisme l’affirmation plus d’une méthode philosophique et scientifique en théorie, mais qui restent dans le ciel astronomique de la théorie sans jamais l’appliquer à la pratique historique du mouvement ouvrier. Pour ces "marxistes" la "praxis" est encore un objet de philosophie, pas encore un sujet agissant.

N’y a-t-il pas une philosophie à tirer de cette période révolutionnaire ?

Si certainement. Je dirai même que pour un marxiste, on ne peut tirer de philosophie que d’un mouvement de l’histoire, pour en tirer les leçons pour la suite du mouvement historique. Or, que fait Harper ? Il philosophe sur la philosophie de Lénine en l’enlevant de son contexte historique. S’il n’y avait que cela, il aurait été amené seulement à exprimer une demi-vérité. Mais voilà qu’il veut appliquer cette conclusion, cette demi-vérité, à un contexte historique qu’il ne s’est même pas donné la peine d’examiner. Là, il nous fournit la preuve qu’il n’a pas fait mieux, sinon pire que Lénine dans Matérialisme et Empiriocriticisme. Il a parlé du marxisme, et la montré dans sa position par rapport au problème de la connaissance. Il y aurait beaucoup à dire encore sur ce que Harper a dit ; il y a surtout à dire que l’aspect principal de la position du problème de la PRAXIS et de la connaissance, pour un marxisme, ne se fait pas en dehors de l’aspect politique immédiat que revêt la "praxis" véritable révolutionnaire, c’est-à-dire le développement du mouvement de la pensée et de l’action révolutionnaire !!! Or Harper répète comme une litanie : "Lénine n’était pas un marxiste !!! Il n’a rien compris à la lutte de classe !!!  », et il s’avère que, point par point Lénine suit les enseignements de Marx, dans le développement de sa pensée politique révolutionnaire pratique.

La preuve que Lénine a compris et appliqué à la révolution russe les enseignements du marxisme, est contenue dans la "préface" de Lénine aux Lettres de Marx à Kugelmann, où il a puisé l’enseignement que Marx a tiré de la commune de Paris ; on trouve encore une curieuse analogie entre les texte de Lénine que nous avons cité et ce passage de Marx, Critique du programme de Gotha "I-5".

Lénine et Trotski sont en plein dans la ligne du marxisme révolutionnaire. Ils ont suivi ses enseignements pas à pas. La théorie de "Révolution permanente" de Trotski n’est autre que la leçon du Manifeste Communiste et du marxisme en général, son aspect non dégénéré : la révolution russe en reproduit d’ailleurs fidèlement les schémas et obéit à ce marxisme. On a oublié une seule chose, chez Harper comme chez tant d’autres marxistes : la perspective valable pour les révolutions du 19° siècle, pendant la période ascendante du capitalisme, et sur laquelle encore se trouve à cheval la révolution russe, est-elle valable pour la période dégénérescente de cette société ?

Lénine avait bien dégagé la nouvelle perspective en parlant d’une nouvelle période dite "des guerres et des révolutions" ; Rosa avait bien dégagé l’idée que le capitalisme entré dans une époque de dégénérescence, cela n’a pas empêché l’I.C. et à sa suite tout le mouvement ouvrier trotskiste et autre opposition de gauche de rester sur l’ancienne perspective, ou d’y revenir, comme Lénine le fit après l’échec de la révolution allemande. Harper pense bien qu’il y a une nouvelle perspective, mais il prouve par son analyse de Lénine et à travers lui de la révolution russe, qu’il n’a pas su après tant d’autres la dégager et qu’il s’est perdu dans des tas de considérations vagues ou fausses comme tant d’autres avant lui.

Et ce n’est pas un hasard que ce soient les héritiers d’une partie du bagage idéologique de Bilan qui lui répondent, comme ils répondent d’ailleurs au "léninistes purs".

Les "pros" et les "antis" Lénine oublient seulement une chose c’est que si les problèmes d’aujourd’hui ne se comprennent qu’à la lueur de ceux d’hier, ils sont cependant différent.

Philippe

Notes :

[1NdE - journal internationaliste Golos (La Voie), publié à Paris pendant la Première Guerre mondiale fondé par Antonov-Ovseïenko et Manouilski.




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