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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Sur la tactique des groupements devant la guerre
{Internationalisme} n°34, Mai 1948
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 18 septembre 2015

par ArchivesAutonomies
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Nous sommes arrivés à un stade du développement des forces productrices où la guerre est devenue un état permanent de l’ordre social établi. En dehors de la presse au service de la finance, et qui ne trompe pas le prolétariat, la guerre est devenue le cheval de bataille des groupements dits "de l’avant-garde révolutionnaire", chacun se donnant pour tâche d’en dénoncer les horreurs sans pour autant s’attaquer à sa cause. Il est tout à fait courant, dans ces milieux, d’opposer constamment la révolution à la guerre. Tout se passe, en vérité, comme s’il en était d’une affaire de bon sens. Cette appréciation de la situation se retrouve également dans "la troisième force" et son satellite, le RDR. Cependant, à regarder de plus près, nous pouvons dire que, si effectivement la guerre est à l’ordre du jour, elle l’est avec la participation des travailleurs qui réalisent leur jonction avec les partis de la guerre ; et c’est cela qui nous éloigne des "canonniers" de l’agitation. Si nous voulons illustrer ce fait, il suffit de citer l’exemple des dockers de New York, lesquels se sont refusés de charger les marchandises à destination de la Russie. Il y a de l’autre côté de la barrière autant d’exemples à citer. Les grèves de novembre 1947 en France et en Italie sont des manifestations du même ordre dans le camp stalinien.

Comme on ne justifie pas la nature de classe d’un conflit en fonction de la violence de celui-ci, mais uniquement lorsqu’il oppose vraiment le prolétariat en tant que classe à la bourgeoisie, nous sommes obligés de reconnaître que le jeu de ces tendances opposés, en France par exemple, ne donne nullement lieu à une évolution reflétant les oppositions de classes antagonistes mais représente les contradictions qui se produisent au sein d’une même classe, laquelle a réalisé l’incorporation en son sein de l’ensemble de la société, les ouvriers y compris. Cette incorporation n’est possible qu’en fonction de la réalisation de l’objectif qu’elle comporte, c’est à dire la guerre. Que cette incorporation s’effectue sous l’étiquette de la démocratie ou sous celle du fascisme, cela ne peut avoir pour résultat pour la bourgeoisie que d’utiliser au mieux ces instruments à son service. Aussi, la lutte existant, en France, entre le gouvernement Schumann, le RPF et le PCF exprime les contrastes du capitalisme dans le sillon qui l’oriente vers la guerre. Mais l’équilibre de la position capitaliste se traduit par un renforcement de la classe bourgeoise contre l’idéologie prolétarienne et c’est cela qui nous pousse à le souligner.

Si nous disons, par exemple, que Lénine a continué Marx, nous entendons par là qu’il a révisé la position contingente que Marx avait appliquée en 1848 vis-à-vis de la démocratie, devenue une force réactionnaire dans la nouvelle phase du capitalisme. Ceux qui continuent la pensée révolutionnaire sont ceux qui, après une analyse réelle de la fonction des forces en présence, arriveront à une conclusion autre que celle préconisée dans les contingences antécédentes ; la lutte de prolétariat est toute dans l’avenir ; ses phases successives s’enchaînent non comme des anneaux similaires d’une chaîne mais comme des phases différentes de son ascension ; et cela vaut pour tous les mots d’ordre d’agitation lancés en pâture aux ouvriers. Celui-ci ne peut résoudre les problèmes politiques qui se posent à lui que pour autant qu’il les pose et qu’il cherche à les comprendre.

Le problème historique qui se pose à l’humanité, à l’époque de la guerre permanente, n’est pas dans l’affectivité de la lutte contre la guerre, comme aux plus beaux jours de la IIème Internationale. Il consiste à remettre en question les principes infirmés par le devenir historique et ayant conduit le prolétariat dans la situation de recul que nous traversons. La révolution de 1923 vaincue en Allemagne devait justifier les prémisses de la tactique préconisée par la gauche ; elle devait dès lors remettre sur la sellette les problèmes et la tactique de la révolution mondiale. En laissant au trotskisme le soin de rejeter toute la responsabilité de l’histoire sur les facteurs subjectifs - bureaucratie stalinienne -, le capitalisme devait trouver, dans le mouvement révolutionnaire d’hier, la possibilité de sa continuité et c’est ce qui précisément étouffa l’indépendance de la conscience révolutionnaire mondiale. Au lieu de considérer les expériences d’octobre 1917 comme une manifestation politique de la conscience révolutionnaire, qui pourtant n’était pas parvenue à son point culminant, on enchaîna cette conscience à l’adoration des normes économiques de "l’État ouvrier". Ainsi, de ce fait, tous les mots d’ordre employés par les Bolcheviks et qui correspondent à une période donnée devaient devenir des vérités définitives et éternelles du prolétariat mondial et se perpétuer dans les groupements actuels. La conception de la lutte contre la guerre des groupements de "l’avant-garde" reste une image stérile avec de pareils mots d’ordre. Aujourd’hui encore, on utilise le langage classique de la grève générale du congrès socialiste de 1892, époque du capitalisme libéral.

À ce congrès, Briand s’exclamait :

"La révolution ne dépend pas de quelques bonnes volontés, sans cela il y a longtemps que vous l’auriez faite. La volonté humaine peut hâter les circonstances. Le prolétariat a pu être souvent enclin à la révolte sans aller à la révolution, faute de moyens. En lui offrant ce moyen, la grève générale a pour but précisément de dégager ces bonnes dispositions latentes."

Quelle différence avec la programme transitoire des trotskistes et la grève générale révolutionnaire des anarcho-syndicalistes ? Le malheur est que nous sommes en 1948, époque du capitalisme étatique.

Nous avons déjà vu plus haut comment cette conception de la lutte sert les intérêts des fractions capitalistes, parce qu’au travers de ces grèves nous assistons à une pénétration toujours plus profonde de l’idéologie bourgeoise dans les rangs ouvriers. C’est précisément ce que n’avait pas compris la FFGC qui, pour ne pas rester passive devant les grèves de novembre 1947, a appuyé un tel mouvement.

Aujourd’hui, l’opposition historique de classe dépasse le cadre de revendication de la grève générale, pour poser le problème de la destruction de la société capitaliste dans toutes les expressions et la nécessité du socialisme.

Il en est de même en ce qui concerne les "guerres nationales et progressives" où cette formule du "droit des peuples à disposer d’eux-mêmes" des laboratoires trotskistes. À l’époque de Marx, lorsque l’Europe était travaillée par les convulsions de la révolution bourgeoise, la guerre progressive pouvait permettre d’espérer la transformation de la révolution bourgeoise en une révolution prolétarienne. Marx la soutenait contre la Russie féodale, bastion de la réaction. Mais, actuellement, il est néfaste de s’engager sur une telle voie. Nous vivons à une époque où le capitalisme représente une force rétrograde sur l’échelle internationale. Il est totalement exclu qu’il puisse exister un État national et progressif, même dans les colonies. La nation est un concept propre au capitalisme dans la lutte pour la conquête de débouchés, à la mobilisation des exploités pour la guerre, et n’a rien à voir avec l’idéal international et révolutionnaire du prolétariat. Il est donc faux que les travailleurs puissent s’occuper de son sort puisque leur victoire signifie son anéantissement. Ce concept national revêt encore un plus grand danger dans la préparation à la guerre. Le trotskiste défend l’État progressif de la Russie et renforce ainsi un bloc contre l’autre dans la phase rétrograde du capitalisme. Il est l’altération de l’essence même du marxisme. Nous assistons au même dévoiement par la tactique de la défense des États démocratiques contre les États fascistes, ou encore dans l’alliance avec une fraction (démocratique) contre une autre à l’intérieur des pays. Cette théorie du moindre mal consiste, dans la pratique, à ce que le prolétariat s’impose un gouvernement exploiteur à la place d’un autre gouvernement exploiteur.

Cette tactique n’a d’autre résultat que de faire payer aux travailleurs les frais du patriotisme et des libérations nationales ; quand sa bourgeoisie est antifasciste, il s’agit de lutter avec celle-ci contre une autre, au nom de la liberté (la Résistance, le maquis). Tout cela exprime une collaboration de classe mal camouflée sous le masque de "l’armée du peuple" "pour les intérêts des masses travailleuses". En vérité, le problème n’est pas comme le voient les partisans du meilleur choix. Le prolétariat a sa solution propre aux problèmes de l’État. Que celui-ci soit démocratique ou fasciste, le prolétariat n’a aucune initiative à prendre en ce qui concerne les solutions que donnera le capitalisme à sa forme d’État. La solution du prolétariat, c’est la lutte pour la destruction de la structure du capitalisme mondiale, au travers de son indépendance totale vis-à-vis de toute fraction bourgeoise : fascisme ou antifascisme. C’est, du moins, ainsi que devraient poser le problème les groupements d’avant-garde.

Ainsi donc, la lutte contre la guerre, si elle est effectivement la préoccupation de "l’avant-garde révolutionnaire", les faits prouvent qu’elle n’est pas uniquement du ressort de la volonté révolutionnaire. L’histoire a ses conditions objectives et nous fournit en outre des exemples dont il faut dégager des enseignements. La transformation de la guerre impérialiste en guerre civile est une conception révolutionnaire valable aujourd’hui comme en 1914-18. Mais tandis que les uns, comme les trotskistes, croient apercevoir cette transformation dans des péripéties propres à la guerre impérialiste, indépendamment de l’existence et de la force d’une avant-garde révolutionnaire et du prolétariat organisé sur un programme de classe, la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile ne doit pas être une vue de l’esprit ou un processus spontané mais le résultat d’un long travail révolutionnaire, se délimitant à chaque instant des positions et des organisations de la bourgeoisie et tendant à donner au prolétariat son sens de classe par son indépendance idéologique conditionnant son indépendance organisationnelle. Alors que les trotskistes voyaient et misaient, lors de la deuxième guerre mondiale, sur des mouvements tels que la Résistance et les maquis, ils ne pouvaient pas apercevoir le travail moléculaire qui s’effectuait au sein du prolétariat européen contre la guerre. Cependant, certaines manifestations de classe ont eu lieu en Italie en 1943 ; mais, empêtrés dans la confusion de la guerre progressive antifasciste et la défense de l’URSS, les groupements dits d’avant-garde ne les ont pas compris et n’y ont pas apporté toute l’attention nécessaire. Les événements d’Italie de 1943, n’ayant pas trouvé d’écho dans le prolétariat international corrompu par la démagogie et la confusion politique, devaient être exploités et transformés au bénéfice du capitalisme.

* * * * *

Petit groupe compact, nous cheminons à travers une période noire pour le prolétariat ; et à l’encontre des groupements qui se parent des manteaux de gloire, lançant des mots d’ordre et des appels à l’action, nous nous refusons d’en faire de même. Nous pensons que la défense des intérêts du prolétariat et son avenir résident dans l’autocritique des positions d’hier, dans la discussion autour de certains critères fondamentaux de classe, confirmés par l’histoire. Pendant que les travailleurs défileront sous la bannière des partis de la guerre, en ce 1er Mai 1948 et au son de la musique militaire, la pensée révolutionnaire poursuivra son chemin.

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