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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Où va le syndicalisme révolutionnaire ?
{Internationalisme} n°34, Mai 1948
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 18 septembre 2015

par ArchivesAutonomies
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La revue La Révolution Prolétarienne est l’organe des syndicalistes révolutionnaires en France, un groupe qui a eu le rare mérite d’être resté internationaliste durant la première et la deuxième guerres impérialistes mondiales. Ils ne sont pas nombreux les groupes et même les individualités révolutionnaires qui peuvent se revendiquer d’un tel palmarès. Bien sûr, il y a eu des défections ; tous les militants de la RP n’ont pas résisté, mais le noyau fondamental de l’équipe est resté fidèle et constant. Dans cette période la plus tourmentée du mouvement ouvrier, qui va de 1910 à 1945, où nous avons assisté à l’effondrement de tant d’espoirs, à l’effondrement de la deuxième puis de la troisième Internationales, se vautrant dans la boue de la collaboration de classe et du chauvinisme enragé, la petite équipe de Monatte et de ses amis ont maintenu leur idéal du socialisme prolétarien et leur haine contre la guerre. C’est là leur honneur, et on ne saurait le répéter. Aussi, étions-nous parmi les premiers à exprimer publiquement notre satisfaction et à saluer sincèrement la réapparition de la RP au lendemain de la guerre.

Mais quel chemin parcouru depuis 1914. Quelle différence entre son dynamisme révolutionnaire au lendemain de la première guerre et son piétinement lamentable au lendemain de la deuxième guerre. Pour ceux qui ont connu son activité d’autrefois, la RP d’aujourd’hui leur parait être une triste caricature, un fantôme sans chair ni os.

Au lendemain de la première guerre, l’équipe de Monatte fait un pas en avant en adhérant à la troisième Internationale. Avec la crise dans l’IC, elle perd pied, trébuche sur la notion de parti et fait rapidement deux pas en arrière. Depuis, elle n’a cessé de reculer, se mouvant dans une confusion grandissante et se raccrochant désespérément à deux notions, comme à une bouée de sauvetage : l’unité syndicale et l’indépendance syndicale.

Il est courant que les groupes et les tendances finissent par avoir des dadas. Le dada de la RP, c’est la Charte d’Amiens. Mais quand la RP, pour répondre aux problèmes surgis dans une période aussi bouleversée et fondamentalement changée qui est la nôtre, où la société capitaliste est entrée dans sa phase de déclin, où la guerre est devenue l’état permanent et où le capitalisme a pris la forme nouvelle du capitalisme d’État, quand pour répondre aux problèmes d’une telle période, la RP ne sait se référer qu’à la pauvre Charte d’Amiens de... 1906, c’est plus qu’un dada. Cela indique que le syndicalisme révolutionnaire est définitivement frappé de sénilité.

La répétition à satiété : "le syndicalisme se suffit à lui-même et à tout" ne pouvait être qu’une bien piètre réponse à des événements qui modifiaient profondément l’histoire et les rapports entre les classes, tels que l’opposition et l’échec de la révolution prolétarienne, les transformations du capitalisme, l’apparition du stalinisme, du fascisme et de l’étatisme, la permanence de la guerre, le dirigisme économique, le rationnement et la sous-alimentation croissante, l’incorporation plus ou moins forcée des ouvriers dans les syndicats devenus des organismes étatiques de l’État capitaliste.

S’en être tenu à cette charte d’Amiens, à cette notion périmée du syndicalisme, d’une période révolue, a interdit à la RP la compréhension de la nouvelle situation. La plus sévère punition, la RP vient de se l’infliger elle-même en étant amenée à nier ce qui représentait l’axe principal de ses conceptions : l’unité syndicale.

Pendant quinze ans, la RP a fait de l’unité syndical son cheval de bataille. Elle n’hésitait pas, pour cette campagne, à s’associer à ses plus vieux et plus acharnés adversaires, comme G. Dumoulin [1], pour former, en 1930-31, le fameux comité des 22 pour l’unité syndicale [2]. C’était la moitié de sa raison d’être. Aujourd’hui, la RP, avec Monatte en tête, se félicite de la scission de la CGT, se félicite et emboîte le pas à Jouhaux et consort, et emploie toute son énergie et influence pour cette opération.

Ce n’est pas nous qui déplorerons la scission. Il y a belle lurette que nous sommes convaincus que les syndicats sont devenus des casernes pour la classe ouvrière. Depuis longtemps déjà que les unités ou scissions syndicales ne se font pas en fonction des intérêts des ouvriers et sous leurs pressions mais uniquement en fonction du capitalisme et des intérêts et intrigues de ses partis politiques. Mais, pour une tendance comme la RP, pour qui le syndicalisme fut l’unique et plus sûr moyen de l’émancipation du prolétariat, passer d’une position de l’unité à celle de la scission signifie la plus catégorique négation de soi-même.

Monatte et la RP n’enfourchent pas la scission pour des raisons intéressées. Loin de nous toute suspicion de ce genre. Mais là n’est pas le débat. Après tout, les raisons d’intérêts personnels, si elles existent, ne jouent cependant jamais, même chez des Jouhaux et des Frachon, le rôle prépondérant. Les scissions ou unifications syndicales obéissent à des raisons politiques supérieures, au-dessus des intérêts personnels.

En préconisant aujourd’hui la scission, la RP reconnaît implicitement la faillite de sa doctrine, du syndicat pouvant exister par lui-même et se suffisant à lui-même.

Chambeland, pour calmer les inquiétudes de ses amis qui ne peuvent concilier la politique de la scission avec la bible d’Amiens, explique dans la RP que la scission est un mal nécessaire mais salutaire. Elle s’impose aujourd’hui pour soustraire le mouvement syndical à la mainmise des staliniens. On peut être un fervent catholique, croire en Dieu le père devant l’apparition du diable, on a recours à la sorcellerie. Sait-on jamais… La crainte du stalinisme, une crainte de nature forcément politique, est plus forte que la foi catholique d’un syndicalisme unifié.

En somme, la RP sacrifie l’unité du mouvement syndical pour sauver, croit-elle, l’indépendance d’une partie du mouvement. Un chien vivant vaut mieux qu’un mort, raisonne-t-elle rationnellement.

En somme, la RP sacrifie l’unité du mouvement syndical pour sauver, croit-elle, l’indépendance d’une partie du mouvement. Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort, raisonne-t-elle rationnellement.

C’est là une consolation mensongère ; et nous hésitons à croire la RP aussi naïve pour prendre pour de l’argent comptant, l’indépendance d’une organisation où Jouhaux et consorts sont les maîtres. Le récent congrès constitutif de la CGT-FO a mis fin à de tels espoirs, même pour les plus naïfs. L’échec consommé, dans ce congrès, par la tendance autonomiste, les statuts renforçant l’autorité de la direction bureaucratique, la définition de l’orientation précisant la politique de la présence, c’est-à-dire la participation et la collaboration dans tous les organismes étatiques sur les plans national et international, est-ce là l’indépendance du syndicalisme pour laquelle la RP a sacrifié la moitié de sa plateforme : l’unité syndicale ?

Si la RP estimait vraiment indispensable de sacrifier l’unité pour l’indépendance, pourquoi alors n’a-t-elle pas rejoint plutôt la CNT ? La vérité, c’est qu’à son corps défendant la RP s’est vue forcer d’abandonner aussi bien l’unité que l’indépendance et, ombre d’elle-même, elle se traîne aujourd’hui dans l’ombre de Jouhaux et du réformisme.

Le syndicalisme révolutionnaire vient ainsi de prononcer son propre arrêt de mort. Il meurt sans grandeur. C’est là un prix, cher certes, mais qui était indispensable pour faire comprendre aux ouvriers que le syndicalisme aujourd’hui ne peut être ni révolutionnaire ni indépendant ; quant aux militants révolutionnaires, ils ne peuvent le rester qu’en abandonnant résolument et consciemment le syndicalisme.

Il est nécessaire de signaler encore un autre aspect qui indique la direction dans laquelle évolue la RP. Si, lors de la première guerre mondiale, l’attitude de Monatte et de ses amis a été celle d’un internationalisme prolétarien intransigeant, il n’en a pas été tout à fait de même dans la deuxième guerre. Le silence gardé pendant les années de la deuxième guerre n’était pas dû simplement aux conditions nouvelles de l’occupation et de la répression. Ce silence avait des motifs plus profonds, des motifs de désarçonnement politique interne.

La théorie corruptrice de l’antifascisme avait profondément mordu sur le corps doctrinal de la RP. Comme tant d’autres groupements ouvriers, la RP s’était vue, sinon substituer complètement, tout au moins établir une connexion entre la lutte de classe et la lutte antifasciste. L’opposition entre démocratie et fascisme, formes de la domination capitaliste, prenait une place et une importance égale à l’antagonisme historique de classe prolétariat-capitalisme. La lutte contre le capitalisme, disait-on, passait, dans les conditions présentes, par la lutte contre le fascisme, puis isolément en soi. On échafaudait toute une nouvelle théorie selon laquelle la lutte contre le fascisme, par l’alliance immédiate qu’elle nécessite avec des forces "démocratiques" de la bourgeoisie, disloque l’unité du bloc capitaliste, l’affaiblit en conséquence et, par-là, favorise la marche en avant du socialisme. De la lutte contre le fascisme aux alliances avec toutes les forces antifascistes, de l’alliance au soutien de la démocratie bourgeoise, le chemin était tout tracé à la participation dans la guerre aux cotés du bloc "démocratique" anglo-américain contre le bloc allemand. La répétition générale fut la guerre espagnole dans laquelle la RP, avec quelques réserves et critiques, prenait place dans un camp (républicain) de la bourgeoisie contre l’autre. Rien d’étonnant que la RP se trouvait complètement désorientée face à la guerre de 1939-45. D’une part son attachement aux souvenirs d’un passé internationaliste et antimilitariste qui lui interdisait de se faire le champion d’une guerre impérialiste, d’autre part la confusion, dans laquelle elle patauge depuis des années concernant la lutte antifasciste, qui l’incitait à voir dans l’Allemagne hitlérienne l’ennemi nº 1, l’ennemi commun, et dans la guerre 1939-45 quelque chose de plus qu’une guerre impérialiste : une guerre entre démocratie et fascisme. De là l’attitude peu nette et ambivalente de la RP ; son âme déchirée, et son refuge dans le silence. Si, les militants de la RP, individuellement, chacun pour son compte et selon sa conscience, ont été laissé libres de flirter avec la résistance, la RP dans son exemple, en tant que tendance, a préféré se saborder pour éviter la pénible obligation de définir une position et de résoudre un conflit de conscience au-dessus de ses forces. Toutefois, il faut lui rendre cet hommage qu’elle a retrouvé ultérieurement, au lendemain de la libération, avoir eu assez de force et de courage pour dénoncer le chauvinisme outrancier des staliniens.

Mais voilà que plane à nouveau la menace de la guerre. L’antifascisme, au lieu de disloquer et d’affaiblir le monde capitaliste, n’a fait que détruire la conscience de classe du prolétariat et a conditionné la perspective de la guerre qui est le mode de vie du capitalisme décadent. À nouveau, l’humanité anxieuse se trouve devant la perspective imminente de la guerre généralisée, mais cette fois, non pas entre les classiques antagonistes, germaniques et anglo-saxon, mais entre les États-Unis et la Russie. L’antifascisme, qui a servi de plateforme de dévoiement du prolétariat et à son entrainement dans la deuxième guerre impérialiste, est quelque peu usé. Il demande à être rajeuni, rénové, mis au goût du jour pour pouvoir servir de moyen de mobilisation des masses ouvrières dans la prochaine boucherie. Du côté bloc russe, il est à peine modifié ; là, on ajoute à "l’antifascisme" la lutte contre la ploutocratie financière de l’impérialisme des États-Unis, termes directement puisés dans l’arsenal de propagande des Goebbels et consorts. Du côté bloc américain, on remplace l’antifascisme par l’antitotalitarisme, l’anti-stalinisme.

De même que pour la deuxième guerre, c’est toujours aux mêmes charlatans, qui se disent "représentants" du prolétariat, qu’est confiée la tâche d’assurer la propagande pour obtenir l’adhésion des ouvriers à la prochaine guerre. Derrière les politiciens corrompus, chefs des partis socialistes et des gouvernements démocratiques, toute une kyrielle d’hommes de cœur, écrivains, philosophes, militants syndicalistes et politiques, qui se disent de gauche, les uns ayant perdu leur tête et ne comprenant plus rien, mais désorientés, angoissés, troublés, tremblants et ne sachant à quel dieu ou diable se vouer, les autres ambitieux, cherchant à accrocher leurs illustres noms à un clou disponible ; tout un monde d’aventuriers, de canailles de la pire espèce aux pacifistes larmoyants et militants désespérés, de respecter et de dénoncer, sur tous les tons, le danger du totalitarisme stalinien. La psychose de pierre se nourrit, dans le pays du bloc américain, de ces dénonciations unilatérales du danger stalinien. Les "très" à gauche parlent bien, de temps en temps, du capitalisme américain, d’une terrible lutte contre la guerre, mais tout cela reste phrase creuse, en l’air.

C’est en concrétisant leur verbiage qu’apparaissent leurs oreilles d’âne. Avec un petit centimètre sentimental, à la mesure de leur grandeur d’âme, ils mesurent la gravité de la situation et la part de responsabilité de l’autre bloc. Et cette mesure infaillible leur indique aussi infailliblement la part prépondérante de la responsabilité russe dans la prochaine guerre.

Aujourd’hui, ils sont encore à mesurer et à se lamenter ; demain, ils retrouveront leur esprit pour dire et faire ce qu’ils ont dit et fait hier, et que A. Koestler a bien exprimé :

"Nous participons à la guerre, non pour mais en dépit du capitalisme anglais, contre le fascisme allemand."

Avec cette seule différence que les mots "anglais" et "allemands" seront modernisés et remplacés par États-Unis et Russie et qu’à la place de fascisme il faudrait lire stalinisme. La troisième guerre pourra se dérouler dans d’aussi bonnes conditions que la précédente.

L’anti-stalinisme tout court est à la troisième guerre ce qu’a été l’antifascisme à la deuxième. La RP est encore plus anti-staliniste qu’elle n’a été antifasciste. Pour l’anti-stalinisme, elle a vendu son âme, sa charte d’Amiens, son unité syndicale, son indépendance syndicale. L’internationalisme lui a dicté sa lutte contre la première guerre ; l’antifascisme l’a rendu silencieuse dans la deuxième guerre, l’anti-stalinisme la fera marcher dans la troisième guerre.

Il suffit de lire les articles de la RP où l’on s’efforce de faire ressortir les différences substantielles pour le prolétariat entre les régimes démocratiques et staliniens pour être fixé sur l’orientation qu’est la sienne. Nous citons, pour l’illustrer, ces quelques lignes extraites d’un petit article intitulé En marge de la grande histoire paru dans la RP de janvier 1948. Rappelant le peu de cas que Moscou a fait de la volonté des pays qu’elle occupe, l’auteur de l’article met en parallèle la solution d’un conflit qui a opposé les États-Unis au Panama. Il s’agit de bases navales que les États-Unis occupaient au Panama ; il écrit :

"Le gouvernement de Washington voulait en conserver treize. Mais l’assemblée nationale panaméenne avait répété cette demande, malgré de violentes réactions de l’opinion publique aux États-Unis, Washington a décidé de s’incliner devant la volonté d’un peuple de 600.000 habitants et d’évacuer les bases. Hypocrisie… dira-t-on. Peut-être mais, si l’hypocrisie est un "hommage à la vertu", cet hommage rendu au libéralisme souligne qu’il y a tout de même une différence entre Washington et Moscou…"

Ce n’est pas mal, n’est-ce pas… Mais ce n’est là qu’un premier pas.

Mais on dit qu’il n’y a que le premier pas qui coute.

MARCO

Notes :

[1NdE – Voici comment Daniel Guérin dessine le personnage de Georges Dumoulin (1877 - 1963) : "était un personnage pittoresque, haut en couleur, insaisissable, déconcertant, débordant de flux vital et, par certains côtés, génial. Quand je fus reçu chez lui à Denain, en 1931, il habitait avec sa femme une petite maison très modeste de coron minier, et sa vie était celle, non d’un politicien ou d’un excentrique, mais d’un militant ouvrier.- pourtant, au physique comme au moral - il faisait penser à Don Quichotte. Toujours théâtral avec son chapeau noir à larges bords, sa moustache batailleuse complétée par une mouche sombre, son geste large, son langage mordant et chaleureux, il tenait de l’histrion et du tribun. Doué pour les rôles de tout premier plan, il n’était pourtant à l’aise que dans son milieu d’origine, parmi les mineurs du Nord. (….) Pendant la Grande Guerre, il refusa comme Monatte le social-patriotisme, tonna contre les militants ouvriers qui trouvaient à la boucherie des vertus et lança le cri fameux : "Cette guerre n’est pas notre guerre".

[2NdE – Le comité des 22 pour l’unité syndicale est créé à l’initiative de Monatte et Dumoulin (appel du 9 novembre 1930) ; il réunissait des militants autonomes, confédérés (CGT) et unitaires (CGT-U).




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