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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le marxisme et la guerre impérialiste
{Internationalisme} n°34, Mai 1948
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 22 septembre 2015

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Chapitre premier (suite et fin) [1]

PROPRIÉTÉ PRIVÉE-CAPITAL-TRAVAIL

Nous pourrions, si nous voulions poursuivre un travail d’exégèse systématique des écrits économiques de Marx et d’Engels, citer plus de cent endroits où il ressort clairement et explicitement que l’existence de la propriété privée capitaliste a ses fondements, ses racines dans ce qui caractérise fondamentalement le fonctionnement de sa production, qui oppose une classe qui possède et administre, dans son but de classe, les moyens de production sociaux à la classe des producteurs dépossédés. Le mode privé [2] d’appropriation des valeurs créées par la classe ouvrière repose donc sur cette opposition, mais l’inverse n’est pas vrai.

C’est sur cette contradiction principale que toutes les autres contradictions secondaires du système fondent leur existence. L’existence de cette contradiction principale est un produit du processus de l’histoire antérieure. Ce processus a été analysé d’une manière magistrale par Marx, mais cette analyse schématique n’en est pas pour cela complète, bien au contraire, et il serait nécessaire d’y revenir.

Cette contradiction fondamentale est tellement le caractère dominant du mode capitaliste de production qu’elle n’existe dans aucun système antérieur. Ce n’est pas en effet cette contradiction, cette opposition entre les possesseurs des moyens de production et les producteurs qui régit les rapports sociaux dans les sociétés antérieurs. Dans la société tribale, il semble (au niveau de nos connaissances actuelles) que les contradictions principales de cette période de l’histoire humaine reposent principalement sur un mode familial de hiérarchie dans le partage et l’appropriation de valeurs créés en commun, quelle que soit d’ailleurs l’organisation de cette hiérarchie familiale ; cette question est loin d’être tirée au clair et la discussion à ce sujet ne fait que s’amplifier au fur et à mesure que les connaissances scientifiques s’élargissent.

Dans la société esclavagiste, il se crée tout un système étatique sur l’une des formes de l’évolution de la société tribale, la forme patriarcale, où les esclaves servent de moyens de production mais (et quoique représentant déjà une contradiction entre eux et l’ensemble de la société), vivent en dehors de cette société et des contradictions fondamentales de son régime de propriété, de son organisation familiale, politique, etc… En un mot, les esclaves (aussi monstrueux que cela puisse paraître) - mais de par l’organisation de la société esclavagiste elle-même - sont en dehors de cette société et de ses contradictions politiques. Il n’en reste pas moins que leur existence représente une contradiction de plus entre la société et eux. Il y aurait d’ailleurs à revoir complètement toutes les opinions classiques, marxistes et autres, sur toute cette période de l’histoire qui va du néolithique à la chute de Rome, qui représentent quatre millénaires d’une richesse historique éblouissante et dont les caractéristiques principales, pour être étudiées à fond, doivent l’être à la lueur de la synthèse de plusieurs sciences qui, en un siècle, ont fait des progrès considérables.

Dans la société féodale, si l’on prend la dernière période à partir des environs du XIème et XIIème siècles, il est clair que, quoique la noblesse ecclésiastique et laïque qui dominait ait vécu sur l’appropriation de valeurs crées par le travail des serfs, la contradiction essentielle qui surgira au sein de cette société entre la noblesse et la bourgeoisie n’a pas son fondement sur l’opposition propriété des moyens de production–producteurs. Cette opposition ne constitue pas le rapport entre la domination de la noblesse et les serfs exploités, elle ne constitue pas non plus le rapport entre la noblesse et la bourgeoisie.

Dans la société féodale de la dernière période, c’est l’opposition historique fondamentale entre la bourgeoisie et la noblesse ; la noblesse ayant intérêt au maintien d’un mode archaïque de production dont la conséquence est la décentralisation, la propriété des moyens de production par les producteurs etc., conditions qui sont une entrave au développement capitaliste (et faut le dire, à tout développement quel qu’il soit) ; la bourgeoisie, fondant son pouvoir de classe sur l’expropriation progressive des producteurs individuels. La bourgeoisie se transformait progressivement en classe capitaliste possédant et administrant le capital social : les moyens de production, et le pouvoir de les opposer aux producteurs dépossédés et livrés à ses lois. L’opposition était celle entre un mode archaïque et un mode supérieur de production et d’exploitation.

La contradiction essentielle de la société féodale ne fut jamais celle entre serfs et nobles mais celle entre la noblesse et la bourgeoisie qui débute aux environs du XIIème siècle autour de la lutte pour les droits communaux ; contradiction essentielle sur laquelle la contradiction secondaire entre serfs et nobles viendra se greffer. Tant que les serfs luttent avec la bourgeoisie, leur lutte a un caractère et un sens historique : elle profite à la bourgeoisie, et par ricochet donne quelques droits et libertés aux serfs (au sens historique bourgeois étroit de ces termes). Quand les serfs luttent seuls dans des jacqueries sans autre fondement qu’une exaspération de leur misère épouvantable, ils sont voués à l’échec, ils doivent être massacrés ou rentrer chez eux et leurs chefs être torturés sur la place publique.

Le socialisme n’a donc de sens historique que par le fait que la société capitaliste oppose la classe qui possède et administre le capital social, c’est-à-dire les moyens de production, à la classe productrice, le prolétariat. Toute lutte existant au sein de la société capitaliste, pour juste qu’elle soit, pour louable qu’elle soit, qu’elle repose sur l’exaspération d’une misère ou d’une oppression quelconque, n’a aucun sens historique et est vouée au massacre, si elle n’est pas reliée à la lutte du prolétariat pour détruire (non pas physiquement, mais historiquement) l’existence d’une classe possédant les moyens de production.

Les moyens de production sociaux pouvant devenir la non-propriété de tous, par l’expulsion de l’arène politique, par la violence, des classes dirigeant la politique des États et dont les contradictions internes, politiques, économiques et autres n’ont de fondement, ne peuvent subsister que justement sur le maintien de la contradiction historique-économique essentielle entre classe capitaliste et prolétariat.

Le cadre de l’État, de la Nation, étant, comme nous le verrons au chapitre suivant, l’organisation juridique et politique interne de la classe capitaliste, toute modification économique au sein de cet État ne peut qu’intéresser la classe dont le maintien d’un État national (ou d’un système fédéral étatique d’organisation de plusieurs minorités nationales - produit d’évolution antérieure -) constitue le fondement de son maintien dans l’histoire en tant que classe dominante possédant les moyens de production sociaux et les faisant tourner dans le but de satisfaire ses besoins historiques (ou autres) propres de classe.

L’évolution des États capitalistes, au cours de leur histoire, est le produit, pas seulement des contradictions entre le prolétariat et la classe capitaliste, mais également de contradictions inhérentes au mode capitaliste de production. Cette évolution est le produit de l’évolution de la société toute entière, mais également de contradictions ayant surgi localement et dans des conditions historiques et économiques particulières, chaque État revêt fatalement un aspect particulier dans un moment donné de l’histoire. Il n’en reste pas moins que ces évolutions particulières sont dominées et déterminées par des conditions pouvant être généralisées :

1) qui sont les produits de l’histoire antérieure ;

2) historiques propres au capitalisme ;

3) économiques au sein du capitalisme ;

4) enfin, qui sont les produits de la contradiction entre la classe capitaliste et le prolétariat en vue de l’évolution vers le socialisme, dont la dernière est essentielle et qui les domine toutes.

On peut donc tirer de grandes caractéristiques générales d’évolution dans chaque cadre propre, ou ce que l’on appelle loi du point de vue scientifique et dont l’étude de chaque loi propre d’une part et de l’action réciproque de ces lois sur l’histoire de la société nous amèneront à considérer les développements particuliers de chaque État et Nation, et l’évolution de cette société. Nous devons revenir à l’abstraction, en partant du particulier au général pour revenir au particulier. Il ne faut cependant jamais se gargariser de formules et ne pas perdre de vue qu’une abstraction doit toujours être la meilleure formulation, la meilleure représentation de rapports concrets.

Bettelheim - dans un article "de fond" où il considère qu’il fait de l’analyse scientifique là où il ne fait que la destruction systématique de la pensée marxiste réelle - attaque jésuitiquement Burnham (comme nous l’avons souligné dans Internationalisme nº 31 – pages 28-29-30-31) en visant, à travers lui, les révolutionnaires marxistes. L’article de Bettelheim, Une mystification, la révolution directoriale (Revue Internationale nº 16), pourfend, écrase, transforme en poussière Burnham et sa "révolution directoriale". Quand Bettelheim a terminé, que la poussière burnhamienne s’envole sous l’ouragan de sa dialectique "marxiste", "scientifique", "matérialiste" et autres…, il reste, bien en place, toujours la même chose avec une autre étiquette et un autre costume, socialiste ce coup-là : la Russie "soviétique", le grand "mystère" du siècle, le monstre du Loch Ness des économistes, la terreur des journalistes qui font de "l’analyse scientifique" comme Alexandre Dumas faisait de l’histoire. Le feuilleton et le roman se disputent le "Grand Mystère Russe". Dans le genre "économiste", Bettelheim a fait ce qu’il y a de mieux comme assaisonnement du marxisme à la sauce tartare. Il faudrait écrire des volumes pour réfuter la quantité fantastique d’énormités contenues dans ses articles de la Revue Internationale, nous nous bornerons ici à un exemple.

Le sérieux de ces "docteurs" et "professeurs" en "économie", "histoire", "philosophie", "psychologie" et autres choses ressort de la concrétisation politique des fumées de leurs pensées "analytiques" et autres…, la transformation de leur pensée fumeuse en action politique fumeuse, ce que l’on pourrait appeler une praxis fumeuse : du néant au néant à travers le néant.

Voilà, dans la conclusion de Bettelheim (article cité), comment celui-ci pose le problème de Burnham et, par-là, le sien propre :

"…Burnham, quant à lui, ne s’est pas embarrassé d’une analyse historique (...) analyse sociale précise. Il s’est contenté d’opposer la société soviétique actuelle à l’image "idéale" qu’il s’était fait de la société socialiste pour déclarer que la société soviétique tourne le dos à cette image et que, par conséquent, le socialisme est impossible et que la seule possibilité de développement prévisible est celle de la société "directoriale..." (Revue Internationale nº 16, page 397)

La première proposition, de "il s’est contenté d’opposer…" à "tourner le dos à cette image…", est valable pour tous ceux qui pensent qu’il y a opposition entre la société "soviétique" actuelle et "l’image" que l’on peut se faire d’une société socialiste, est donc valable également pour nous. La deuxième proposition à partir de "...et que, par conséquent…" laisse à entendre soit :

I) que tous ceux qui pensent cela (ceux qui opposent la Russie actuelle au socialisme "idéal") sont mis dans le même sac que Burnham ;

2) que ce que Burnham dit est également la conséquence de la première partie de la proposition.

C’est très astucieux. Cette simple phrase cependant contient cette idée "réaliste" et "matérialiste" essentielle : le socialisme existe "concrètement" en URSS. Tous ceux qui voudraient opposer à ce "socialisme concret" un autre socialisme lui opposerait fatalement un socialisme abstrait et, "donc", "par conséquent... idéal" et "donc" "...par conséquent..." ce sont des idéalistes.

Engels - qui critique déjà ce genre de "socialistes réalistes concrets" dans le passage de L’Anti-Dühring cité dans le nº précédent (nº 33, page 28 - NdE – référence non valable par rapport à ce document) - était certes un idéaliste d’opposer un socialisme "idéal" aux capitalistes d’État qui fleurissaient à son époque. Aujourd’hui, les "socialistes réalistes concrets" ont fait des progrès énormes dans les "réalisations concrètes du socialisme" : Mussolini, Hitler, Staline, Attlee, etc., ce qui n’est, en réalité, que du capitalisme d’État.

Quel est le "critère scientifique" de ce socialisme ? La suppression de la propriété privée (!!!), dans certains États, d’une façon lente et progressive et, dans d’autres, rapide et "violente". Apparemment, la querelle entre "socialistes concrets réalistes" (car ils sont loin d’être tous d’accord) semble planer dans les sphères philosophiques de "la violence" ou de "la non-violence", de "la fin" et "des moyens", semble être un problème : doit-on "réaliser le socialisme d’un seul coup…" ? ou bien "progressivement…" ?

En "réalité", le problème se pose "concrètement" de la façon suivante : doit-on "réaliser le socialisme" à la manière "démocratique", dans le sens anglo-américain qu’a ce terme, ou bien doit-on le "réaliser" à la manière "démocratique" au sens russe de ce terme ?

La manière "démocratique" russe est dite totalitaire, fasciste, par les "socialistes-démocrates" anglo-saxons (3° force et satellites) ; la manière "démocratique" anglo-américaine est accusée de maintenir "encore trop" le capitalisme et, donc, "sous son allure démocratique, de voiler un totalitarisme etc."

En somme, "la querelle autour de la réalisation pratique et concrète du socialisme" - que les docteurs et professeurs posent, se résume à ceci : il y a deux forces "démocratiques" en présence, celui qui l’emportera aura raison ; en attendant, il s’agit de miser sur le bon tableau. Plus "l’action" concrète entre les deux formes de la démocratie se rapproche et plus nos philosophes perdent la boussole. Ils misent sur la démocratie russe, puis sur la démocratie américaine… Mais ne nous étonnons de rien. Dans le conflit qui s’ouvre, ceux qui font leur la profession "des choses de l’esprit" n’ont pas fini de changer cent fois de veste politique, gardant entière leur incommensurable bêtise prétentieuse.

Quand on pose, comme Bettelheim, le problème du socialisme à partir de la "suppression de la propriété privée", il eut été bon de définir explicitement ce que signifiait cette suppression. Et, si une telle explication avait été fournie, il ne lui aurait pas été permis de bavarder comme il le fait, avec un ton docte, sur des "problèmes du marxisme", à savoir si telle ou telle proposition de Marx était… mais laissons-lui la parole :

"…Tout ceci ne doit en aucune façon nous conduire à conclure à la nécessité de "réviser" le marxisme, mais seulement à la nécessité de comprendre ce qu’il pouvait y avoir d’implicite dans certaines propositions de Marx et aussi à la nécessité de faire le départ entre ce qui, chez Marx, ressortit du domaine de l’analyse économique et sociale et ce qui ressortit du domaine de la prévision..." (Revue Internationale nº 16, p. 367)

Très juste, monsieur le professeur ! Mais, depuis Jésus-Christ, tous les chrétiens se querellent pour savoir ce qui, dans les "saintes paroles", était implicitement contenu pour justifier par là ce qu’ils disaient eux. Ce qui nous importe, ce n’est pas tant de savoir si," dans ses prévisions", Marx s’est ou non trompé mais si certaines des idées qu’il a émises sont encore ou ne sont plus valables. Ce n’est donc pas sur Marx que nous discutons (parce que tout Le Monde se réclame de lui) mais de certaines de ses idées, que nous faisons nôtres aujourd’hui parce qu’elles servent notre but de classe.
Or, il est indiscutable, pour tout prolétaire qui a une conscience de ce que doit être le socialisme, que monsieur Bettelheim bavarde comme un concierge, (...) celui du stalinisme, quand il dit :

(1) "Les mots d’ordre mis en avant par Lénine, comme par Marx et Engels, quant à la structure de l’appareil d’État étaient, on le sait, l’éligibilité et la révocabilité à tout moment de l’ensemble des fonctionnaires et la rétribution de ceux-ci à un taux non supérieur au salaire ouvrier. (1) "…les mots d’ordre..." n’étaient pas des mots d’ordre mais le fondement même de l’idéologie révolutionnaire du marxisme élaborant une négation révolutionnaire de l’État bourgeois capitaliste, mais reconnaissant, contre les anarchistes, la nécessité d’une période de transition.
Pendant cette période transitoire, quoique la pratique révolutionnaire de Marx et Engels se bornait à la Commune de Paris, ceux-ci préconisaient, justement à la lueur de cette expérience, certaines mesures non en vue de résoudre le problème de l’État après la révolution mais de poser ce problème dans toute son acuité.
(2) "Ces mots d’ordre sont parfaitement conciliables avec les exigences d’une période d’insurrection et ils sont même nécessaires pendant une telle période. Mais il ne semble pas qu’ils puissent constituer les bases d’un programme conforme aux exigences de la construction du socialisme. (2) "les mots d’ordre", qui ne sont pas des mots d’ordre mais le fondement de l’existence de la pratique révolutionnaire élémentaire du prolétariat, coïncident naturellement avec une phase historique insurrectionnelle comme la période de la Commune de Paris (qui ne s’est pas bornée d’ailleurs à cela) et comme celle d’Octobre bolchevik.
(3) "Celle-ci exige, au contraire, une certaine stabilité du pouvoir et la possibilité, pour celui-ci, d’imposer aux couches les moins ’privilégiés’ le respect des ’privilèges’ des couches supérieures, ce qui n’est pas toujours conciliables avec l’élection directe de ceux dont la fonction est précisément de faire respecter ces ’privilèges’. (2) à (3) passages historiques d’une période "insurrectionnelle" à une période de "construction du socialisme".

"… il ne semble qu’ils… (les mots d’ordre) puissent constituer les bases d’un programme de "construction du socialisme".

Le cadre de la "construction du socialisme" est donc admis "a priori" ici, comme celui de la Russie. C’est donc du socialisme stalinien dont il s’agit, c’est-à-dire des plans quinquennaux "socialistes réalistes".

Comme on a fait le silence ici sur toute la phase historique de passage de (2) à (3), il est permis au bavard de bavarder. On a simplement oublié la défaite du prolétariat international de 1918 à 1933 et l’isolement progressif de la Russie
Cela seulement !

Ce qui permet à Bettelheim de constater que, en Russie, ce qu’il appelle "la construction du socialisme" exige (3) ..."une certaine stabilité du pouvoir..."
Avec la même facilité littéraire qu’il a sauté de (2) en (3), il saute de (3) en (4)
La (2) en (3), il a sauté une phase historique sur laquelle il se tait prudemment ; de (3) en (4), il saute à pieds joints le problème du socialisme alors que, justement, le problème de la possibilité ou non de construction du socialisme était lié au premier saut historique qu’il a fait de (2) en (3). Comme le problème du socialisme est tout entier lié au "silence du professeur Bettelheim" sur la période de 1918 à 1933, il lui est permis de fonder sur son silence le point (4) "le fait que les ’mots d’ordre’ etc…."

Si, en effet, le silence n’avait pas été fait sur cette période de défaite du prolétariat international, le saut de (3) en (4) ne se serait pas opéré dans le sens de la "construction du socialisme", mais dans le sens de "la construction" de quelque chose qui ne pouvait pas être le socialisme.
(4) "Le fait que les mots d’ordre de la phase insurrectionnelle ne peuvent pas servir de base à un programme de développement de la société prolétarienne est apparu très rapidement sur le plan de la gestion des entreprises. Très rapidement, il a fallu abandonner les mots d’ordre initiaux de gestion ouvrière et de contrôle ouvrier, et l’on sait que, dès 1921, Lénine s’est prononcé pour le principe de la direction unique, principe qui signifiait qu’à la tête de chaque entreprise devait se trouver un seul directeur nommé par les autorités centrales et responsable devant elles, et non pas élu et responsable devant les ouvriers de l’usine. (4) En passant, et pour faire le lien, on met Lénine dans le bain en lui faisant dire ce qu’il ne dit pas et en prêtant à son activité un sens différent de la réalité. "… en 1921, Lénine s’est prononcé pour le principe de la direction unique...", en spécifiant que la NEP (dont il s’agit ici implicitement) était un pas en arrière et qu’avant de vouloir faire du mauvais socialisme il valait mieux faire, en Russie, une bonne politique capitaliste d’État. À l’époque, "l’idée du socialisme" était encore liée, chez Lénine, malgré toutes les erreurs que nous lui reprochons, à l’idée de la victoire du prolétariat sur le capitalisme à l’échelle internationale : ce que nous appelons "les silences du professeur Bettelheim".
(5) "Le développement de la société prolétarienne fait donc surgir un certain nombre d’exigences qui n’ont pas toutes été prévues, mais qui correspondent finalement aux conceptions de Marx lui-même lorsqu’il affirmait que la société socialiste serait caractérisée par le maintien d’un certain nombre de normes du doit bourgeois. La mise en œuvre de ces normes, tant sur le plan droit civil que sur le plan du droit public, ne modifie en rien la structure de classe de la société prolétarienne, laquelle est justement caractérisée par l’appropriation collective des moyens de production. L’expérience prouve que la domination d’une classe, que ce soit la classe ouvrière ou la bourgeoisie, peut s’exprimer par des rapports juridiques variables et qui varient précisément en fonction du niveau de développement des forces productives. Les observations précédentes signifient-elles que la société soviétique ait évolué, exactement comme on croyait ’a priori’ qu’elle évoluerait ? Évidemment non ! La plupart des marxistes ont cru, en effet, que les ’acquisitions’ de la phase insurrectionnelle étaient des acquisitions définitives, perdant ainsi de vue l’enseignement de Marx lui-même. Beaucoup se sont raccrochés à ces formes provisoires comme à des formes éternelles, prenant ainsi une attitude réactionnaire, c’est-à-dire tournée vers le passé et non pas vers l’avenir. Ce qui permet au professeur de sauter en (5) "… le développement de la société prolétarienne fait donc... etc." et où il ne s’agit pas de "la société prolétarienne en général", mais d’une société "prolétarienne" spécifiquement stalinienne...

Ce qui permet toujours au professeur de fonder, sur ses silences historiques et politiques, une théorie où il remplit le creux de son idéologie avec un verbiage de juriste, où il apparaît qu’il n’a pas compris, chez Marx, qu’un aspect juridique étroit, lié, chez Marx, à un problème vaste du socialisme, sur lequel Bettelheim, lui, n’est capable que de faire... le silence.
(6) "Le problème s’est trouvé compliqué du fait que, selon la pensée de Marx et d’Engels, il semble que l’on devait assister, à partir de la phase insurrectionnelle, au dépérissement de l’État. (6) "… le problème se trouve compliqué..." du fait :
1- des silences du professeur ;
2- que la "réalité" russe est en complète contradiction avec la façon dont Marx et Engels posaient le problème du socialisme.
(7) " En fait , l’évolution de la société soviétique ne nous montre, pour le moment, rien de semblable. Ce qui lui permet de sauter de (6) en (7), puis de
(8) "Mais, il n’y a pas là une infirmation du marxisme mais un infirmation d’une prévision trop hâtive et qui est, dans une large mesure, en contradiction avec les considérations de Marx relatives au maintien, pendant toute une période, de certaines des normes du droit bourgeois. (7) en (8) :

"… mais il n’y a pas là...", où le professeur fait contredire le Marx socialiste par le Marx juriste alors qu’ils sont intimement liés ; le problème du maintien de certaines normes du droit bourgeois, découlant du problème du socialisme et de la façon dont on pose ce dernier, et non l’inverse.
(9) "L’expérience semble montrer que c’est seulement après une période de renforcement de la nouvelle structure économique et sociale, après une période aussi où une idéologie nouvelle aura pu prendre naissance (idéologie qui fera apparaître que "les privilèges" des couches supérieures de la classe ouvrière ne sont nullement des violations de principe mais, au contraire, des nécessités inhérentes au développement de la société socialiste) que le maintien des contraintes d’État pourra aller en diminuant..." (Revue Internationale n° 16 – page 396-397) 9) Les silences du professeur et son verbalisme juriste dans un torrent destiné à nettoyer les écuries d’Augias de burnhamisme, rétablit en réalité celui-ci dans toute sa splendeur :
"… l’expérience etc...", ici l’on revient de l’abstrait au concret, des silences à l’existence du stalinisme que Bettelheim et Burnham, chacun à sa manière, posent, à partir d’une conception vulgairement capitaliste d’État, de la suppression de "la propriété privée".
(9) Traduire que : c’est lorsque, dans "la masse", commencera à disparaître l’idée de la suppression de la propriété privée et de la suppression des privilèges qui en découlent, que dépérira l’État.

En somme, le problème du socialisme peut être résolu par la méthode du professeur Coué. C’est ce que le NKVD s’ingénie à appliquer au prolétariat russe, qui est trop bête pour comprendre qu’il est "en période de construction du socialisme", ce qui nécessite un renforcement du pouvoir étatique.

Le renforcement du pouvoir d’État est lié tout simplement au manque d’imagination de la part des non-privilégiés.

Bettelheim est mal venu de dire ensuite à Burnham :
"… Burnham, quant à lui... s’est contenté d’opposer la société soviétique actuelle à l’image ’idéale’ qu’il s’était fait de la société socialiste..."

Burnham voit, dans la contradiction qui existe entre les affirmations des marxistes de l’existence d’une société sans classes et la Russie stalinienne, la preuve de l’utopie du socialisme ; Bettelheim, au contraire, voit dans cette contradiction seulement une apparence, la différence entre la réalité concrète "socialiste russe" et le fruit de l’imagination "de certains utopistes."

Il y a, certes, une différence entre Bettelheim et Burnham mais, dans le fond, ils bâtissent tous deux leur théorie sur le fait qu’ils ne savent pas ce qu’est le socialisme ni le capitalisme, et qu’ils font des romans feuilletons pour justifier l’existence de ce dernier et en tirer leurs moyens d’existence.

Pour Bettelheim, il y a un "progrès" de la NEP sur le communisme de guerre, du stalinisme sur la NEP etc., alors qu’il y aurait seulement à dire que, dans une période de défaite internationale du mouvement ouvrier révolutionnaire, la Russie de plus en plus isolée, devait organiser son économie. L’organisation de cette économie "en soi" - pour avoir été de progrès en progrès, de communisme de guerre à la NEP et de la NEP aux plans quinquennaux staliniens - n’en a pas moins coïncidé avec une régression constante du mouvement ouvrier révolutionnaire sur le plan international.

Bettelheim n’a pas répondu à la question posée par l’histoire, à savoir : sur quel plan se situe le progrès réel vers le socialisme ? Sur le plan économique des transformations en Russie seule ? Ou sur le plan international de la lutte de classe révolutionnaire du prolétariat mondial ?

Et, en fait, toute la question était là et les silences du professeur sont là aussi pour en faire foi.

C’est ce qui fait que le problème du socialisme qui, pour Bettelheim, est posé à l’échelle étroite de la Russie, non seulement se pose, pour nous, sur un plan géographiquement différent mais aussi idéologiquement différent. La conception de la suppression de la propriété privée de Bettelheim s’arrête là où elle commence pour nous. Pour lui, la suppression de la propriété privée est réalisable dans les limites de l’appropriation des moyens de production par l’État, (et il ne s’agit pas ici d’un État abstrait mais du seul État historique spécifique, russe, stalinien), alors qu’elle n’est pour nous possible qu’à partir de là où elle finit pour Bettelheim, c’est-à-dire l’expropriation de la propriété privée de plusieurs États capitalistes par l’ensemble de la classe ouvrière du monde entier.

Nous savons que cela ne se fera pas, ni sans heurts ni du jour au lendemain, mais nous ne pensons pas être des "idéalistes" quand nous disons avec Marx :

"…la propriété privée matérielle, directement sensible, est l’expression matérielle et sensible de la vie humaine aliénée. Son mouvement – la production et la consommation – est la manifestation sensible du mouvement de toute production antérieure, c’est-à-dire la réalisation ou la réalité de l’homme. La religion, la famille, l’État, le droit, la morale, la science, l’esprit, etc. ne sont que des modes particuliers de la production et tombent sous ses lois générales. La suppression positive de la propriété privée en tant que appropriation de la vie humaine est donc la suppression positive de toute aliénation, donc le retour de l’homme de la religion, de la famille de l’État, etc… à son existence humaine, c’est-à-dire sociale." (Econ. Pol. et phil. page 24-Mol

"…le communisme… est l’expression positive de la propriété privée supprimée, et tout d’abord la propriété privée générale…" (page 19)

(générale : voir, pour l’explication, ce que Marx entend par propriété privée générale : Econ. Pol. et Phil. de la page 19 à la page 41)

"… Pour supprimer l’idée de la propriété privée, le communisme pensé suffit pleinement. Pour supprimer la propriété privée réelle, il faut une action communiste réelle. L’histoire l’apportera, et ce mouvement qu’en pensée nous voyons déjà comme se supprimant lui-même, traversera en réalité un processus très dur et fort étendu.

Mais, nous devons considérer comme un réel progrès que nous avons, dès l’abord, acquis la conscience aussi bien du caractère limité que du but du mouvement historique et une conscience qui dépasse ce mouvement…" (page 64)

(fin du chapitre premier)

Philippe

Notes :

[1Voir Internationalisme numéros 30-31-33.

[2Le mot privé prend donc son sens dans cette opposition qui est la caractéristique du féodalisme (voir Internationalisme nº 33, page 20).




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