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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Où mène l’antistalinisme ?
{Internationalisme} n°35, 15 juin 1948
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 22 septembre 2015

par ArchivesAutonomies
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À une époque où le mouvement ouvrier subit une éclipse de près de vingt ans, il n’est pas étonnant de voir, dans les milieux d’avant-garde, les rangs s’éclairer.

Faiblesse, lassitude, révision, tous les facteurs, avec le maximum d’intensité, dans la débandade générale. Ceux que le travail lent et patient de remontée idéologique du cours révolutionnaire – condition d’un nouveau flux révolutionnaire – effraie ou bien indispose vont se précipiter dans le torrent d’activité et de fébrilité bourgeoise, s’imaginant participer ainsi à l’histoire, et voient leur rêve de brassage des masses se réaliser. Ceux-là iront là où les masses pourraient être d’un bloc impérialiste à un autre, indifféremment, selon les opportunités du moment, réussissant une synthèse de nuances et de cabrioles acrobatiques. Et l’illustration la plus frappante, la plus récente, nous est donnée par la crise du parti trotskiste, où la droite – qui constituait le pilier fondamental de la défense de la Russie dans la IVème Internationale – a quitté le parti pour courir à la recherche des masses au travers du RDR.

Hier anti-plan Marshall, les Delmas, les Demazière, par leur action et par la nature surtout du RDR, deviennent antistalinien et pro-Marshall (avec contrôle ouvrier s’entend).

Pour reprendre une des expressions de leur attirail trotskiste, ils sont devenus "objectivement" antirusses avant de le devenir "subjectivement".

Un peu plus loin dans le passé récent de ces quelques années de l’après-guerre 1939-45, nous trouvons alors des camarades issus aussi du trotskisme et qui, au nom de Lénine et, hélas, seulement en son nom, quittent les rangs de la IVème Internationale pour former l’OCR, "juste retour" aux traditions "léninistes-bolcheviks". Seulement la lutte révolutionnaire se moque pas mal des traditions et n’accepte jamais une répétition verbeuse.

Ainsi, ces camarades, sur la pente du révisionnisme, après le rejet de la défense de la Russie, toujours obnubilés par le schéma trotskiste de la révolution (l’agitation mène à la révolution), essayent tour à tour tout l’arsenal des mots d’ordre léninistes et voient très vite l’inefficience actuelle de ce schéma.

Et la fièvre de révision les prend à rebours de toute méthode historique. Partant d’un postulat qu’ils élèvent à la hauteur de facteur déterminant en premier : le machiavélisme russe et son influence sur les masses, ils se posent, comme premier but et intention de lutte révolutionnaire, le développement de toute une idéologie antistalinienne et, de surenchère en surenchère, ils en arrivent à joindre leurs voix à toute la curée de l’impérialisme américain.

D’aucun d’entre eux se sont retirés de la lutte après avoir joué les juges dans l’histoire, faisant comme à Nuremberg le procès de l’histoire depuis la révolution russe. D’autres, que la fièvre d’activité démange un peu trop, sont tombés dans l’anarchisme et, à chaque fois, déversent des torrents d’insanité sur une des plus belles pages de l’histoire du mouvement révolutionnaire : Octobre 1917.

Ils sont devenus plus impérialistes que l’impérialisme américain qui, par souci de publicité efficiente, se garde d’éclabousser la révolution de 1917.

Mais ces deux catégories d’individus ne sont que du menu fretin dans le concert des luttes impérialistes. De plus, du côté russe, se retrouvent les mêmes individus, issus toujours du trotskisme – mais conséquents avec leur logique politique –, qui après un stage à la Bataille socialiste, parlent de rentrer dans les rangs du PCF. Le processus de ces russifiés est d’origine identique à celui des américanisés, mais leur nature est différente, car ce ne sont que de doctes professeurs ou intellectuels en chômage de fonction.

* * * * *

D’une tout autre envergure sont les anciens militants du mouvement révolutionnaire qui ont eu le courage de faire l’autocritique de leur ancienne position trotskiste. Avec eux, nous retrouvons au moins un effort d’analyse et de recherche idéologiques. Rejetant les slogans et le verbalisme révolutionnaires, ils posent au moins, dans l’évolution historique, le problème de la croisée des chemins.
C’est un révisionnisme, mais qui tient compte de l’irréversibilité de l’histoire. Ils ne se posent pas en juges, mais essayent d’avoir une attitude de savant.

L’erreur fondamentale de leur analyse repose sur une factologie qui peut ni infirmer ni confirmer l’hypothèse marxiste de l’aboutissement des luttes de classes dans l’histoire.

Mais leur analyse n’en reste pas moins troublante. Marx a posé le problème de la révolution comme aboutissement de la crise du capitalisme, crise entraînant une viabilité historique du régime bourgeois.

Sans entrer dans les détails de la pensée de Marx, nous pouvons dire que, depuis la 1èreguerre mondiale, la crise du régime est ouverte. La révolution russe et la dégénérescence du mouvement ouvrier international qui a suivi entraînent le monde vers une nouvelle conflagration mondiale impérialiste.

Le mouvement ouvrier, au lieu de puiser des énergies et des forces dans la 2ème guerre, n’a manifesté qu’une apathie et on pourrait même dire une tendance à partager la politique de sa bourgeoisie.

Deux questions surgissent immédiatement :

– Comment le capitalisme peut-il encore vivre dans sa crise permanente ?

– Pourquoi le prolétariat ne présente-t-il pas des signes au moins avant-coureurs de révolution ?

Et la réponse la plus aisée vient à l’esprit : le capitalisme évolue vers une nouvelle forme de société qui semble éliminer les facteurs de mort. Pour s’en convaincre, on mesure la production en poids, on cite le régime russe, on montre la tendance étatique dans tous les pays du monde ; et on peut alors annoncer, après un jeu d’abstraction logique, que cette transformation du capitalisme est due à la disparition de la notion de valeur de la marchandise.

Pourquoi les guerres semblent se succéder à une allure plutôt rapide. Ici cesse l’analyse, et la morale intervient.

Quant au prolétariat, la réponse est aussi aisée. Les ouvriers ont montré (toujours la factologie comme s’il s’agissait de statistique) leur incapacité historique à lutter et à continuer vers le socialisme.

Pour le côté politique de la question, le "Que faire" en 1945, ces individus ne cachent plus leur ferveur démocratique et de ressortir les vieux arguments de la liberté.

* * * * *

Si la perspective marxiste peut être démontrée fausse, ce n’est pas en se référant aux conclusions immédiates, semblant être infirmées par les cent dernières années.

C’est toute la méthode qui est à réviser. Mais ceux qui révisent se gardent bien de s’attaquer à ce travail. Cela exigerait de leur part un effort lent et patient qui va à l’encontre soit de leur fièvre d’activisme soit de leur découragement.

La période noire pour le prolétariat se fait surtout sentir dans les rangs de l’avant-garde. Cette dernière ne peut survivre que par une volonté irréductible d’indépendance idéologique de tout courant bourgeois.

Ceux qui sont las de cette lutte sourde et terrible, ceux qui ne peuvent attendre, ceux qui considèrent leur vie comme un ratage, ceux-là perdent toute indépendance de pensée et de raison. D’avoir crié à la révolution tous les jours, d’avoir fait de n’importe quel mouvement une transition vers le "grand soir" peut faire voir la démocratie américaine comme une bouée de sauvetage. La Russie a trop massacré, trop réduit au silence et à l’abjection des révolutionnaires que les pires geôles n’avaient pu réduire. Et cette haine pour cette machine infernale conduit bon nombre dans les rets de l’impérialisme américain.

Mais rien ne justifie, en tant que révolutionnaire, cette politique ; aucune haine d’un régime policier comme le russe ne peut cacher la mort de toute société que fait pressentir la "démocratie" américaine.

Le choix ne peut se faire sur l’un ou l’autre des blocs ; pour les révolutionnaires, il constitue l’échec de la perspective de Marx, de la perspective socialiste, car pour reprendre l’expression de L. Trotski : “La révolution viendra au rendez-vous, mais les révolutionnaires seront absents."

Hier, dans l’avant-garde, on s’insurgeait contre l’attitude de certains militants rentrant tête baissée dans le PC, pour n’être plus utilisés que comme mouchards ; aujourd’hui, ceux qui par anti-stalinisme prêtent leur concours à l’impérialisme américain pour mobiliser les masses pour une nouvelle guerre, ceux-là seront les mouchards objectifs, dénonçant les révolutionnaires comme un "juste" retour des choses.

Le capitalisme engendre la guerre et, dans sa période de régression, il risque d’entrainer la société tout entière dans la barbarie. L’anti-démocratie populaire et l’anti-démocratie occidentale conduisent à la barbarie avec la même rapidité.

Hier, c’était le fascisme et l’antifascisme qui ont mobilisé les masses pour les grands massacres de 1939-45 ; aujourd’hui, l’anti-stalinisme comme le stalinisme essayent de reproduire l’hécatombe décuplée de 40 millions de morts.

Le choix même négatif d’un des deux blocs impérialistes ne constitue pas 2 solutions, mais une seule qui est la guerre. La 2ème solution qui reste valable, la révolution socialiste, est à l’ordre du jour, si l’avant-garde délaissant les chemins faciles de l’activisme va contre le courant en développant le langage idéologique du prolétariat.

MOUSSO




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