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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le congrès du PCInternationaliste d’Italie
{Internationalisme} n°35, 15 juin 1948
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 2 décembre 2015

par ArchivesAutonomies
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Le congrès du PC Internationaliste aurait pu ne pas être un congrès, car les problèmes traités l’ont été d’une manière plutôt étriquée, parce que, les interventions d’une certaine valeur se sont limitées entre deux ou trois éléments du Parti et les délégués des Fractions française et belge, enfin la masse des délégués, une soixantaine, n’a eu comme seule fonction que de constituer un appareil scénique et chorégraphique. Une conférence restreinte à une dizaine d’éléments aurait eu la même efficacité et, peut-être, cette conférence aurait rendu la conférence plus nourrie et efficiente.

Le congrès a fait voir la plaie qui infecte le Parti depuis la période de sa formation, une plaie qui est apparue dans toute sa purulence malgré les efforts multiples pour la cacher. Les divergences de doctrine qui se sont manifestées au cours de la discussion auraient déterminé une salutaire clarification, si une confusion sans précédent n’avait éliminé les motifs de discussion et si les éléments sains du Parti n’avaient pas capitulé presque sans lutte.

Pour comprendre l’atmosphère de ce congrès, il faut connaître avant tout les bases de formation du Parti. Trois courants ont constitué cette organisation. Les groupes du Sud qui, par le manque d’une idéologie saine et pour avoir été des forces ramassées, allèrent petit à petit se pulvériser. Les groupes du Nord, personnifiés par Damen, représentaient les restes du Parti de Livourne et demeuraient ce qu’ils étaient il y a 25 ans sans avoir apporté quelques modifications des positions politiques qui l’ont créé. Enfin, un dernier groupe, celui de l’émigration qui se référait à un bagage idéologique acquis par les expériences françaises et belges, et qui exprimait un bagage idéologique acquis par les expériences françaises et belges et qui exprimait, avec plus de raison, la continuité du courant idéologique conséquent. Entre ces deux derniers courants, des divergences sont apparues au congrès, mais, au travers d’un patriotisme de Parti, ces divergences furent étouffées sous le mythe de l’unité.

Damen, en ouvrant le congrès, a exposé la ligne politique du Parti, en expliquant la genèse de formation du Parti. Il polémiqua avec ceux qui critiquèrent sa constitution comme étant antihistorique. Aussi, expliqua-t-il que la tâche de la fraction consiste tout d’abord dans l’opposition et dans la résistance idéologique à l’opportunisme jusqu’au moment de la lutte ouverte qui peut seule être considérée par un organisme politique qui ait les caractéristiques et les tâches du Parti. Sous cet aspect la fraction présuppose le Parti.

Le Parti, comme tel, peut dire son idéologie de classe pendant la guerre "de libération" et réussit à déterminer vers lui l’orientation de ces groupes qui, s’ils avaient trouvé une fraction à la place du Parti, n’auraient pas pu trouver le moyen qui consistait dans la lutte des ouvriers en arme contre l’impérialisme de la bourgeoisie italienne. Pour avoir assuré cette tâche, la fraction était mûre pour sa transformation en Parti. Les critiques qui peuvent être adressées au PC Internationaliste sont dues à des groupes qui reflètent l’activité de l’émigration politique et ne furent pas mêlés à l’expérience de formation du Parti en Italie. De plus, ces groupes n’ont pas suivi les processus traditionnels de formation politique et se sont constitués à l’extérieur sans représenter le détachement d’une aile révolutionnaire préconstituée au sein du Parti communiste. Ainsi, ces groupes tendent nécessairement à l’abstraction et à l’opportunisme. La réalité actuelle est concrétisée par le fait que le Parti a réussi à mettre un coin dans la crise bourgeoisie et ceci est sa justification historique, car il possède déjà une tradition de lutte, existe comme une concrète entité politique et même, d’une manière minime, a réussi à effectuer une brisure de classe. Le Parti représente, face à la volonté féroce de domination bourgeoise, la volonté encore plus aiguisée du prolétariat à annihiler la domination capitaliste. Cette antithèse nettement définie commence à être marquée par les prolétaires italiens qui sont politiquement plus sains, par rapport aux français et aux anglais, n’ayant jamais participé au partage du brigandage impérialiste de la bourgeoise italienne.

Sur la situation internationale du capitalisme, Damen affirme que la bourgeoisie a réussi à manifester une puissance et une vitalité exceptionnelles. Il a rétabli sa domination de classe sur le prolétariat, en prenant possession de ses organismes et de ses symboles. L’évolution du capitalisme vers la gestion de l’État sur la production a fait sa première intervention en Russie où les secousses subies par ce secteur déterminèrent son évolution vers de nouvelles formes d’organisation, vers une centralisation et un contrôle économique social, associés à une tentative originale d’autodiscipline par lequel il cherche à faire disparaître ses contradictions intimes. Depuis les destructions de la dernière guerre, ce secteur procède, à un rythme accéléré, à un nouveau processus d’accumulation qui pose de nouveau le problème de la guerre et l’élimination des contrastes impérialistes au travers de l’unification en une seule centrale de domination capitaliste. Mais, si la guerre signifie crise du capitalisme, par cela existent même les conditions pour une lutte féconde du parti de classe et ce parti a obligé Togliatti à le subir et à renoncer à le neutraliser par la violence.

Sur le problème syndical, il n’existe plus de doute sur la nature du syndicat comme instrument de conservation bourgeoise. On ne peut plus penser reconstituer le syndicat de classe, car, désormais, il est clair que le prolétariat, en prenant conscience, se refusera de s’organiser économiquement et abattra le vieux syndicat avec toute la structure économique. Les fractions syndicales que le Parti a organisées, regroupant sur les lieux de travail les éléments qui se détacheront petit à petit des organisations opportunistes, ont comme seul but de procurer la base sociale au Parti.

Face aux élections, Damen se prononce pour la participation et ceci sur la base du parlementarisme révolutionnaire. Si la bourgeoisie est contrainte d’adopter un moyen de lutte qui peut être exploité utilement par le Parti de classe pour être retourné contre elle, l’avant-garde révolutionnaire ne peut renoncer à s’infiltrer dans la compétition électorale, avec la tâche de boycottage : le problème abstentionniste est désormais dépassé, car il n’avait de raison d’être que dans une période ou une précision de principe, face au courant parlementaire du vieux parti socialiste, était nécessaire. Aujourd’hui où il n’y a plus de doute possible sur le caractère nettement antiparlementaire du PC Int., celui-ci peut adopter cette méthode de lutte, comme il pourrait très bien la rejeter si les circonstances le réclament. En participant aux actuelles élections, le Parti a pu pénétrer dans les grandes masses, porter la nouvelle parole, essayer de donner corps aux vagues aspirations de sortir vers des chemins battus, et le résultat a été que la liste internationaliste a eu quatre fois plus de voix qu’aux précédentes élections. Voilà toute l’interprétation des problèmes politiques du Parti selon Damen.

Les plus importantes questions sont restées en souffrance ; un manque absolu d’autocritique, un optimisme exagéré et injustifié, un attachement à courte vue des positions les plus dépassées, un complet renoncement à ce que sont les vraies possibilités de reprise de la lutte de classe et de ce que sera l’évolution future du capitalisme, un manque de sensibilité politique qui lui permet de cultiver des illusions sur les possibilités du Parti dans un avenir tout immédiat et cela dans une période tout ce qu’il y a de plus révolutionnaire, tels sont les côtés négatifs les plus saillants de son rapport.

Pourtant Vercesi est contre ce rapport. Selon lui, le Parti manque complètement d’une analyse de l’évolution capitaliste qui procède vers des formes organisationnelles qui ne peuvent encore pas être nettement définitive, mais qui, de toute façon, peuvent être examinées dans leur développement embryonnaire. Il manque aussi l’analyse sur les capacités de renaissance de l’économie capitaliste au travers du système de la planification, de l’influence que cette planification exerce sur le prolétariat, de la disparition des crises cycliques et de la concurrence à l’intérieur des États. De telles divergences sont aggravées par l’illusion d’avoir opéré une brisure de classe qui, dans une période comme celle-ci, est inconcevable. L’interprétation que la guerre aurait ouvert un cycle révolutionnaire qui détermine ainsi la création du Parti, s’est révélée complètement fausse et les masses contrairement aux précisions, vont de plus en plus vers ce qui peut s’appeler la reconstruction capitaliste de l’après-guerre. La raison d’être du Parti existe quand on se trouve dans une période qui prélude l’assaut insurrectionnel de la classe ouvrière, ou tout au moins un détachement de cette dernière, du capitalisme lequel, aujourd’hui la tient dans sa totale indépendance. Si l’hypothèse de Damen était vraie, le PC international d’Italie devrait être aujourd’hui, la tête d’un mouvement de reprise du prolétariat sur l’échelle mondiale, mouvement qui n’existe seulement que dans son esprit et non dans la réalité.

Et il faut s’y rapporter si on veut expliquer l’affirmation de s’être imposé au parti stalinien, qui fut contraint de tolérer l’existence d’un mouvement révolutionnaire. Mais alors, comment expliquer l’attitude du prolétariat italien lequel, bien qu’il n’ait pas profité des avantages qui pourraient venir d’une bourgeoisie plus arriérée que la sienne, n’a pas moins donné dans le panneau de la propagande électorale, manifestant ainsi son état d’infériorité et de dépendance à sa bourgeoisie nationale.

La tendance de sympathie envers le Parti ne doit tromper personne, car il est limité dans une zone où il s’est fait plus d’activisme, et il est arbitraire de considérer ceci comme une brisure de classe qui ne peut, de toute façon, se vérifier que dans une lutte de classe généralisée et non par des compétitions électorales. Pour courir derrière la chimère, le travail d’éducation des militants, qui est dans un état déplorable, a été négligé ; il y a des délégués parlementaristes, d’autres favorables à une espèce de compromis avec le centrisme, la majorité est sans idées claires et poursuivant des voies différentes selon les zones. Par cette politique le Parti a récolté ce qu’il a semé.

Dans le même ordre d’idées est Daniélis. Les armes que le mouvement possède sont vieilles de 25 ans, et toutes émoussées. Le capitalisme a transformé entre temps, toute sa structure et toutes ses méthodes de lutte ; le parti de classe doit en faire autant s’il veut être un jour le guide de la classe ouvrière, et en préparer le réveil. Il y a une tendance au Congrès à passer sous silence les erreurs du passé et à renoncer à discuter les problèmes qui peuvent provoquer d’amples débats et à travers lesquels le Parti pourrait vraiment renaitre à une vie nouvelle et mettre à nu tout ce qui, sous l’excuse de la défense des positions traditionnelles, cache l’opportunisme et empêche une claire élaboration idéologique et une conséquente assimilation de la part des militants.

Le problème syndical est traité par le rapporteur d’une manière à faire dormir debout, et la discussion qui suit est absolument non concluante. Et c’est encore à Damen de préciser : les problèmes syndicaux en eux-mêmes n’intéressent pas le parti qui ne se propose pas de créer des organes nouveaux pour remplacer le syndicat actuel ; la fraction syndicale doit servir de véhicule pour la pénétration des mots d’ordre politiques du Parti dans les masses, mais n’a pas des tâches spécifiques en ce qui concerne le travail syndical proprement dit.

Le délégué français Raymond note au contraire que, par les interventions des ouvriers dans les usines, tendant à s’attarder sur les épisodes particuliers des postes de travail, il y a une tendance à considérer le problème syndical séparé du politique et la confusion qui en résulte est justifiée par le constant changement de position du Parti, laquelle n’a jamais donné lieu à une quelconque explication.

Daniélis affirme que la fraction syndicale est, dans les intentions de Damen, le point d’appui sur lequel s’élèveront de nouvelles formations à caractère syndical ; et l’existence de cette fraction n’aurait pas d’autre justification que celle de représenter le point de mire pour les masses qui se détacheraient du syndicat et voudraient former des organisations similaires. Peut-être, Damen n’a pas affirmé que la fraction présuppose un organisme plus complet et plus parfait, mais reflète fidèlement sa mentalité d’aller vers les masses. La vraie position du problème syndical est analogue, par exemple, à celle exprimée par le Parti sur les CLN : dénoncer ces organismes comme contre-révolutionnaires, en expliquer les buts, mais ne pas prétendre vouloir les substituer par d’autres.

Sur les problèmes de la grève, à la position de Damen qui lui reconnaît un certain contenu de classe, Vercesi oppose la sienne : les grèves limitées au cadre national n’existent qu’en fonction des impérialismes en lutte. Elles sont dirigées dans quelques pays entrant dans l’orbite d’un des deux blocs par les agents du bloc impérialiste adverse. Il faudrait leur appliquer la tactique du défaitisme révolutionnaire. Ainsi, une grève qui éclaterait dans un pays du bloc occidental ne peut avoir un contenu de classe que si elle est réellement appuyée par la solidarité du prolétariat du bloc oriental et précisément du russe, et inversement.

* * * * *

Posés superficiellement les termes de quelques problèmes, personne pourtant ne s’est préoccupé de les résoudre ; et le congrès s’est terminé de cette façon aussi absurde….. Deux tendances se sont délimitées, qui ne peuvent quand même se considérer comme telles, si on entendait par là qu’elles représentent de véritables courants dans le Parti. Et ce n’est pas le cas, car ces tendances représentent des opinions particulières et pas des groupes. Aucun des militants qui se sont politiquement délimités ne sont allés plus loin que la simple énonciation de ses opinions. Même pas les représentants étrangers.

Damen a exposé résolument ses positions bien qu’il ait dû momentanément omettre de se présenter aux élections régionales. Vercesi au contraire, au terme du congrès, s’est en quelque sorte excusé d’avoir été un trouble-fête et d’avoir amené le trouble parmi les militants. Et, à ce devoir sacré, tous se sont alignés, depuis Maffi qui a déclaré à un moment rude du débat parlementariste : "Je savais que cette discussion aurait pu empoisonner le congrès ; c’est pour cela que je me suis abstenu de traiter tel problème", jusqu’à Damen qui a déclaré : "Il faut travailler avec le matériel humain que nous avons et le notre est le meilleur ; il faut donc l’éduquer petit à petit par un travail patient et lent."

Aussi, pour ne pas troubler les militants, il faut décider de discuter en chambre close le problème pro ou antiparlementarisme, pour élaborer une position à laquelle s’aligneraient tous les membres du Parti qui étaient venus au congrès pour en discuter.

Les conclusions ne sont pas consolantes : il est clair que dans le Parti ne règne qu’une pauvreté idéologique, l’opportunisme, la confusion et même un manque de sérieux. On peut se demander ce que pourront rapporter les délégués dans leur groupe si aucune des questions controversées n’a été résolue. Quelles positions présenteront-ils sur le Parti ? Celles de Damen ? Celles de Vercesi et Damélis ? Quelles positions présenteront-ils sur les perspectives, sur le problème syndical ?

Pour notre compte, nous avons entendu un ou deux délégués déclarer après le Congrès ne pas savoir quoi rapporter à leurs camarades...

Le Parti ainsi engagé ne pourra pas aller très loin. En un mot, il a perdu la moitié des militants et a du réduire d’autant la vente de son journal. Ce qui suivra est facile à prévoir.

Tant que le Parti demeurera entre les mains de Damen, tant que la peur d’être traité de liquidationniste paralysera les forces saines du Parti, pour les militants sincèrement révolutionnaires, il n’y aura pas d’autre voie que la scission et la création d’un nouveau regroupement politique qui ait, comme tâche fondamentale, la recherche et la formulation des bases idéologiques pour la formation future du vrai Parti de classe.

Et c’est sur cette voie que nous chercherons à diriger nos efforts.

BERNARD [1]

Notes :

[1NdE- Il doit s’agir de Raymond Hirzel (1920-2002) dit "Raymont Bourt", ou "Gaspard".




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