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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Sur les cas particuliers
{Internationalisme} n°35, 15 juin 1948
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 22 septembre 2015

par ArchivesAutonomies
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Une expression extrême de la confusion dans laquelle se débat le prolétariat, est donnée par ce qu’on pourrait appeler les "cas particuliers". Des militants qui d’ordinaire se déclarent hostiles à la collaboration de classe, qui condamnent généralement la politique de soutien d’un bloc contre l’autre bloc sur l’échiquier mondial, et ne se font pas d’illusion sur la nature impérialiste de la dernière guerre, comme de celle à venir, qui s’estiment être internationalistes en dénonçant aussi bien les U.S.A. que la Russie et leurs visées impérialistes expansionnistes de domination du monde, oublient tout de leur beau raisonnement, aussitôt qu’ils sont amenés à le traduire politiquement dans des situations concrètes. Tant qu’il est question de généralités un peu lointaines dans le temps, et surtout tant qu’il s’agit d’une prise de position qui ne touche pas directement leur activité immédiate pratique, ces militants et groupes peuvent faire croire aux autres, et se donner à soi-même l’illusion d’exprimer une position de classe du prolétariat. Mais, dès qu’il surgit une situation concrète dans laquelle il faut traduire en pratique ses proclamations générales tout change, et ces groupes et militants par leur comportement réel apparaissent sous un jour nouveau bien différent à ce qu’ils affichaient et croyaient être. En somme, ils sont révolutionnaires et internationalistes tant que cela n’engage pas leur activité réelle, et dès qu’il s’agit d’activité réelle, ils cessent d’être des révolutionnaires et des internationalistes.

Mais il serait trop simpliste, et, partant erroné, de vouloir expliquer ce divorce entre leurs paroles et leurs actes, par le manque de sincérité, par la tromperie consciente.

En vérité, leur sincérité n’est pas en cause, pas plus que n’est en cause le fait qu’ils sont leurs propres dupes. Le passage entre ce qu’ils croient être et ce qu’ils sont réellement, entre leurs affirmations internationalistes verbales et leur pratique nationaliste réelle, s’effectue à la faveur de la théorie du "cas particulier".

En tant qu’internationalistes, on est bien sûr contre la guerre impérialiste EN GENERAL, mais l’existence du fascisme en Allemagne devient un CAS PARTICULIER qui fait qu’on participe à la guerre contre l’Allemagne.

On est contre l’Idée-Nation et contre sa propre bourgeoisie, mais l’occupation étrangère est un "cas particulier" justifiant et exigeant la lutte en commun avec sa bourgeoisie pour la "libération nationale". C’est ainsi seulement qu’on peut comprendre qu’un grand nombre de militants, par ailleurs sincères, se soient trouvés entrainés à participer à la guerre, et sous ses formes les plus abrutissantes qu’étaient les diverses organisations et activités de la Résistance.

Les agents politiques du capitalisme, les socialistes et staliniens ont su à merveille exploiter cet état de confusion des militants ouvriers se heurtant à des problèmes insolubles parce qu’ACCEPTANT DES ALTERNATIVES, se laissant enfermer dans des alternatives d’où ne pouvait surgir une solution de classe réellement révolutionnaire, c’est à dire susceptible d’engager un nouveau cours historique. La politique du moindre mal, comme celle du cas particulier sont des notions dont la valeur n’a de cours que sur un plan capitaliste, et comportent en elles-mêmes la négation de l’opposition de classe, de la contradiction historique entre classes. On ne peut rechercher, ni maintenir une orientation de classe sur un plan qui implique précisément l’effacement de la frontière et de la lutte de classe. Si le prolétariat et un grand nombre de ses militants se sont laissés entrainer à la remorque du capitalisme, ce n’est pas parce qu’ils ont renié en bloc leur foi socialiste, mais parce qu’ils ont cru admissible MOMENTANEMENT des solutions contingentes dans une période qui exige des solutions historiques.

Une montagne ne fait pas tomber, on ne trébuche que sur des petits cailloux. Le capitalisme s’efforce de semer en nombre croissant ces petits cailloux sous les pas du prolétariat. Le chemin de la conscience de classe du prolétariat est largement pourvu de ces obstacles qui ont pour nom : le "cas particulier".

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En Grèce, le massacre fait rage. Depuis la "Libération", la guerre impérialiste ne fait que se poursuivre sous d’autres formes et sous d’autres étiquettes. Gouvernement officiel d’Athènes : "réactionnaire fasciste", d’un côté ; gouvernement dissident du général Markos [1] "républicain et populaire", de l’autre, entretiennent une guerre pour le compte des impérialismes russe et anglo-américain, dans laquelle se font massacrer journellement des centaines de prolétaires grecs. Tout récemment, le gouvernement officiel s’est payé le luxe d’exécutions en masse d’otages politiques, afin de prouver que ces bacchanales sanglantes ne sont pas le privilège uniquement réservé aux régimes des Hitler, et que les démocrates savent, le cas échéant, faire aussi bien que lui (bien entendu, selon leurs moyens).

Au silence pudique des gouvernements anglais et américain et de leurs suppôts socia1istes, répond le battage du bloc russe et des staliniens. Tout cela n’est que fort naturel. Mais des groupements confus, genre R.D.R, trotskyste et autres, de prendre part dans cette campagne. Incapables de comprendre que dans ce massacre, nous vivons un EPISODE de la guerre, qui des deux côtés ne fait qu’exprimer dans le sang le mode de vie du capitalisme décadent, ils appellent les ouvriers à combattre le gouvernement officiel en soutenant les forces des partisans et en se rangeant derrière elles.

Pour ces groupes, ce qui se passe en Grèce exige coûte que coûte une solution pratique immédiate ; ils n’ont que du mépris pour ces théoriciens en chambre et révolutionnaires "purs" que nous serions et qui ne croient pas à des solutions possibles pour les ouvriers grecs, en dehors du plan historique de la lutte pour la révolution socialiste à l’échelle mondiale. Pour ces groupes, qui se disent réalistes, une telle position est une affirmation théorique générale juste, peut-être, mais ne saurait les contenter. Leur besoin d’apporter des remèdes immédiats vient de leur appréciation de la situation en Grèce, comme un "cas particulier" exigeant un comportement pratique adéquat à cette particularité.

Pour la Grèce, donc alliance du prolétariat avec le bloc impérialiste russe contre le bloc américain.

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Les derniers événements nous ont gratifiés d’un nouvel État : l’État d’Israël. Nous n’avons pas l’intention, dans le cadre de cet article, de nous étendre sur le problème juif. A 1’échelle de l’histoire, nous sommes ici en présence d’un de ces vestiges du passé de l’histoire humaine, qui trouvera sa solution dans le dépassement par l’humanité de sa division politique en races et en peuples. Le devenir du "peuple" juif ne consiste pas dans sa réinstallation de son autonomie et de son droit national, mais dans la disparition de toute frontière et de toute notion d’autonomie et d’existence nationale. Les persécutions sanglantes des dernières années et de la dernière guerre contre les juifs, pour aussi tragiques qu’elles furent, signifient cependant moins un fait particulier que la barbarie de la société décadente, se débattant dans les convulsions de son agonie, et d’une humanité ne parvenant pas à trouver la voie de son salut : le Socialisme.

Que les populations juives et arabes de Palestine servent de pions aux intrigues impérialistes internationales, cela ne fait de doute pour personne. Que pour cela les meneurs du jeu suscitent et exploitent à fond les sentiments et préjugés nationaux, arriérés et anachroniques, grandement renforcés dans les masses par les persécutions dont elles furent l’objet, cela non plus, n’est pas fait pour étonner. C’est sur ce terrain que vient d’être ranimé un de ces incendies locaux : la guerre en Palestine, où les populations juives et arabes s’entretuent avec une frénésie chaque jour croissante et plus sanglante. Il se trouve des militants révolutionnaires bons teints, qui semblaient même garder leur tête dans la deuxième guerre mondiale, pour découvrir la tragédie palestinienne pour manifester leurs sympathies à la lutte "héroïque" du peuple juif. "Nous sommes", disent ces militants "contre la guerre, nous savons aussi que la solution finale est dans le socialisme, mais en Palestine, les dés sont jetés, et les pauvres juifs sont acculés à se laisser tuer ou à se défendre. Pour le peuple juif et la Palestine, c’est un cas particulier".

Aussi, au nom de ce "cas particulier", et en attendant le socialisme lointain, on prend position dans l’immédiat et, on se félicite des victoires remportées par l’armée juive. On est internationaliste, bien sûr, mais on est aussi réaliste, et on ne lâche pas la proie pour l’ombre, même si la proie consiste à soutenir la fondation d’un nouvel État, qui, comme tout État de nos jours, ne peut vivre que dans et par la guerre.<:p>

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Le P.O.U.M. parti maximaliste espagnol, vient de tenir le mois dernier son congrès. C’est un parti qui se réclame du marxisme et de la révolution prolétarienne. Sa politique peu brillante lors des événements espagnols de 1936-38, politique qui l’a conduit à soutenir de toutes ses forces cette guerre du côté républicain, jusqu’à y participer dans le gouvernement de Catalogne, est assez connue. Depuis, le P.O.U.M. semblait prendre une nouvelle orientation en éliminant sa fraction de droite, et en remettant sa destinée à une direction composée des éléments les plus à gauche. Ce congrès "à gauche" : présente donc un certain intérêt, il nous permet de voir comment les déclarations révolutionnaires vagues et générales se transforment en leur contraire dans le concret et le précis. Ce congrès se déclare contre la guerre en préparation. Il dénonce les blocs américain et russe, et les considère également et solidairement comme les fauteurs de la prochaine guerre impérialiste, appelle les ouvriers à combattre l’un et l’autre bloc, et à se mobiliser pour une action indépendante de classe. Mais voyons comment cette politique radicale se traduit sur le champ de l’activité pratique du P.O.U.M., c’est à dire pour l’Espagne. Pour l’Espagne, le congrès estime que l’ennemi N°UN est le régime de Franco. Pour mener cette lutte, le congrès estime regrettable et préjudiciable la dispersion de la lutte du côté républicain, en quoi le P.O.U.M. voit le secret de la résistance victorieuse de Franco jusqu’à ce jour. Aussi le congrès préconise-il la coordination de la lutte par une entente entre toutes les forces anti-Franco, partant des anarchistes et du POU.M., jusqu’à et y compris les monarchistes, en passant par le gouvernement fantôme en exil, et les pires réactionnaires de la tendance de Gil-Roblès [2]. La victoire contre Franco exige, dit le congrès, la coordination et l’action combinée de toutes les formes de luttes : grèves ouvrières, maquis et guérillas, et l’intervention de la pression diplomatique auprès des gouvernements étrangers. Voilà le programme d’action réelle que le P.O.U.M. justifie pour l’Espagne, vu la situation spécifique de ce pays, vu que l’Espagne est un "cas particulier"·

Le plus cocasse de l’histoire est que le P.O.U.M.qui pousse son altruisme pour la libération des ouvriers du régime de Franco, jusqu’à s’allier avec les monarchistes, repousse cependant la possibilité d’une action commune avec les staliniens, qui tout compte fait, et pour des raisons politiques propres à eux, sont certainement les adversaires les plus acharnés de Franco. Le P.O.U.M. explique cette position par sa répugnance au totalitarisme (!) et parce qu’une telle alliance ferait perdre la sympathie nécessaire et indispensable (!) des …États-Unis.

On peut laisser de côté la question de savoir ce qui est le plus important, du soutien du gouvernement bourgeois national pour des raisons politiques internationales (démocratie contre fascisme ou contre totalitarisme), ou du soutien du capitalisme international pour des raisons de politique nationale (libération nationale antifascisme, etc…). Dans les deux cas, ce qui demeure c’est l’enchainement du prolétariat et son immolation sur l’autel du capitalisme.

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Toutes les trahisons du prolétariat et du socialisme se font au nom du "cas particulier". Chaque fois que nous entendons entonner la chanson du "cas particulier", nous pouvons être surs qu’on est en train de se fourvoyer soi-même, et de fourvoyer dangereusement le prolétariat.

Nous avions mille fois raison quand, après la chute de Mussolini, nous combattions les camarades de la Fraction de Gauche Italienne qui prétendaient que le maquis en Italie n’était pas la même chose que le maquis en France, ou encore, que le prolétariat italien était différent des autres prolétariats. Ici aussi, il s’agissait d’un "cas particulier". Nous savons où cela a conduit ces camarades : à la collaboration politique, avec toutes les organisations bourgeoises, dans un Comité d’Alliance antifasciste de Bruxelles en 1944-45.

Nous n’entendons pas qu’il ne peut exister aucune particularité propre dans des situations ou des pays différents. Mais contrairement à ces groupes qui voient dans la particularité une chose "en soi", de laquelle il faut partir pour fonder sa politique et son activité, il faut partir de la situation générale mondiale, pour fonder la politique et l’action de classe, s’appliquant et s’adaptant aux contingences et aux pays, malgré les particularités qu’ils peuvent présenter.
La totalité de l’évolution historique n’est pas la somme des particularités des divers pays, mais au contraire les particularités des divers pays, mais au contraire les particularités des pays ne sont que des parties aliquotes du tout de l’évolution historique générale. Ce n’est qu’en partant de ce TOUT qu’on peut comprendre les situations particulières, et dégager la politique révolutionnaire du prolétariat. Toute autre méthode, ne conduit qu’à des impasses, parce qu’elle brise le tout historique en une poussière de cas particuliers, chacun servant séparément de fondement à une politique de négation du socialisme et de collaboration au capitalisme.

Quand Karl Liebknecht lançait son cri contre la guerre : "L’ennemi est dans notre propre pays !", il entendait surtout fermer la porte aux tentatives par trop faciles d’exploitation des particularités se présentant dans les différents pays. Le capitalisme, voilà l’ennemi. Son existence est le FAIT GENERAL, et c’est uniquement lui, et non les particularités, qui dicte le devoir historique et le comportement constant du prolétariat.

Marc.

Notes :

[1NdE - Márkos Vafiádis (en grec moderne Μάρκος Βαφειάδης) cadre du Parti communiste de Grèce (1906 - 1992). Il fut l’un des leaders de l’Armée populaire de libération nationale grecque (ELAS) durant l’occupation de la Grèce pendant la Seconde Guerre mondiale puis de l’Armée démocratique de Grèce durant la guerre civile grecque.

[2NdE - José María Gil-Roblès y Quiñones (1898 - 1980) chef de la Confédération espagnole des droites autonomes (CEDA), durant la période de la seconde république (1931-1939) et de la guerre d’Espagne (1936-1939). Monarchiste d’abord rejoint Franco avant de s’exiler à la fin de la guerre civile. Après la Seconde Guerre mondiale, il mena des négociations sans succès avec les monarchistes et les républicains, dont le leader socialiste Indalecio Prieto, pour tenter de reprendre le pouvoir à Franco et restaurer une monarchie parlementaire.




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