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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’héroïsme et la manière de s’en servir
{Internationalisme} n°35, 15 juin 1948
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 22 septembre 2015

par ArchivesAutonomies
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Le New-York Times du 14 février publiait, sous la signature de son correspondant C.L. Sulzberger, une dépêche datée de Paris intitulée : Le Mouvement anti-rouge en Europe inspire d’étranges liaisons. De nouvelles conditions sollicitent le support des gauches pour amener les ouvriers dans leur sein. Nous en traduisons les passages suivants :

Paris, février 13 – (Sous-titre : Un disciple de Trotsky est cité [1]). En France, la coalition gouvernementale "Troisième Force" aussi bien que le mouvement gaulliste, lequel se situe à la droite du précédent, briguent constamment le support de la classe ouvrière. À ce propos, M. André Malraux, auteur célèbre et ci-devant homme de gauche en Espagne et en Chine, actuellement un des plus importants conseillers du général De Gaulle, a montré, à ce reporter, la copie d’une lettre qui lui a été adressée par Victor Serge peu avant la mort de celui-ci au Mexique. La lettre dit :

"Je voudrais vous dire que je trouve vaillant et probablement raisonnable la position politique que vous avez adoptée. Si j’étais en France, je serais du nombre des socialistes partisans de la collaboration avec le mouvement auquel vous participez. Je considère la victoire électorale de votre mouvement comme un grand pas vers le salut immédiat de la France... Le salut, plus lointain, dépendra de la façon dont vous et tant d’autres saurez accomplir ce que j’appelle un double devoir : combattre les ennemis d’une renaissance européenne et maitriser les périls que tous nous portons en nous-mêmes."

M. Malraux (continue le correspondant du N.Y.T.) dit et répète que,

" si Léon Trotsky l’avait emporté dans sa lutte contre Joseph Staline, il (Malraux) eut été aujourd’hui communiste-trotskiste. Aussi, n’est-il pas surprenant que M. Serge ait suivi le même chemin ? Victor Serge Tchilbatchich, mort à 52 ans, était le petit-fils du fameux Tchilbatchich, membre de la Volonté du peuple russe qui essaya d’assassiner le tsar Alexandre II. Au Mexique, il fut un grand ami de M. Trotsky jusqu’à l’assassinat de celui-ci. Du point de vue soviétique et communiste, le fait que M. Serge avait supporté M. Malraux est dans la logique des choses parce que, pour Moscou, trotskistes et fascistes sont tenus pour identiques. Il existe toutefois un segment de trotskistes français qui seraient enclins à miser gros sur cette lettre – d’un point de vue gauchiste."

Nous ne rendrons pas C.L. Sulzberger responsable du style et des inexactitudes fantaisistes dont est ourlée sa dépêche. La charité demande qu’on n’accable pas les innocents et d’ailleurs l’on sait que les reporters font ce qu’ils peuvent. Notre correspondant n’aurait cependant pas dû se fier trop complaisamment à sa mémoire ou à celle de ses relations de café. Victor Serge ne s’appelait pas Tchibaltchich mais Kilbatchich ; il n’était pas le petit-fils, mais le neveu du terroriste russe ; ce n’est pas Alexandre II, mais III que la Volonté du peuple essaya d’assassiner, le deuxième du nom ayant été bel et bien occis en1881 et, dans plus d’un article, Léon Trotsky l’avait attaqué avec violence ; il n’a pas pu être "un grand ami de Trotsky au Mexique" pour la bonne raison qu’il y débarqua un an après la mort du vieux révolutionnaire. Sur un seul point toutefois, notre journaliste avait vu juste : il était "dans la logique des choses" que Victor Serge rejoignit Mrs Malraux, Burnham, Koestler et tutti quanti, - tous ci-devant "hommes de gauche" atteints de Weltschmerz [2] démocratique. Quiconque avait fréquenté Victor Serge, dans les années qui précédèrent sa mort, ne saurait ignorer que sa haine toute sentimentale des régimes policiers l’avait mené à se faire un métier de l’anti-stalinisme. Loin de considérer le totalitarisme russe comme une forme particulière de domination de classe à l’intérieur du processus historique du capitalisme, il lui assignait une fonction diabolique "per se", face à quoi tout front unique devenait souhaitable qui promettait de damer le pion au stalinisme. Mais laissons les morts à leur légende, les journalistes à leur innocence et demandons au conseiller du général De Gaulle : quel est votre jeu en vous réclamant du trotskisme, M. Malraux ?

C’est un phénomène familier à tout observateur qu’idéologues et politiques bourgeois ne cessent de s’approprier le vocabulaire révolutionnaire pour y développer leur camelote. L’indigence de leur pensée, désormais incapable de rompre le cercle d’une logique poussiéreuse, non seulement leur interdit toute pensée originale, mais leur fait substituer l’escroquerie aux sentiments, à la plus élémentaire honnêteté. On sait quelles barbaries s’épanouissent sous le couvert des politiques des démocraties, quelles monstruosités prolifèrent sous le manteau du socialisme stalinien. Fraude et maquignonnage ont définitivement supplanté méthode et discipline intellectuelle. Mais jamais l’intelligentsia moderne ne fait si passionnément son bonneteur, jamais elle ne déploie si ardemment ses dons de bateleurs que lorsqu’il s’agit d’ébaudir la classe ouvrière.

Comme il y a des mariages de convenance, il y a des nécrophages opportunistes : tirer à soi les morts est une vieille technique chez les saltimbanques, grands ou petits. Puisque les communistes s’approprient les fusillés de la résistance, puisque Himmler régnait sur un empire national-socialiste, puisque Mussolini gouvernait une nation prolétarienne, puisque Staline se proclame héritier de Lénine, M. Malraux aurait tort de se gêner... Reconnaissons cependant qu’en essayant de faire accourir les mânes de Trotsky au secours du gaullisme, M. Malraux prétend péter plus haut que son derrière. Mais que rien ne soit négligé pour capter l’oreille de l’ouvrier ; pas même le risque de tomber sur la tête, si l’on manque son rétablissement. Dès lors, qu’importe le franc aveu qu’il est toujours politique de se réfugier sous l’aile du gagnant ! Si Trotsky avait occis Staline au lieu d’avoir été occis par celui-ci, et bien M. Malraux ne nous l’envoie pas dire, il eut été avec les vivants contre les morts. Ainsi, ce que M. Malraux entend par : "Si Trotsky l’avait emporté" (…).

C’est : "Si la révolution l’avait emporté sur la contre-révolution, j’eusse été à l’heure présente du bon côté du manche, d’autant qu’une révolution victorieuse eût balayé RPF et gaullisme, et que mon héroïsme se fût trouvé en mal d’emploi." (A remarquer que, comme tout esprit que séduisent les destinées héroïques, le dialecticien Malraux entend et voit l’histoire comme une affaire personnelle entre Uebermenschen [3]). Dans une conversation qui remonte à 1939, nous apprîmes de sa bouche que le socialisme n’avait aucune chance de victoire tant que les grandes masses n’apprendraient pas à piloter les avions de bombardement. On l’a entendu prononcer dernièrement que chaque fois que la Troisième République s’était trouvé en difficulté, elle avait appel à un "homme", et que c’était exactement ce que le RPF avait au service de la Quatrième République pour la tirer du marasme : un homme. Rien d’étonnant dès lors que la contre-révolution stalinienne se réduise à ses yeux à un conflit Staline-Trotsky, comme cela ressort de ses déclarations à propos des procès de Moscou. En sorte que le vieux lion assigné à Mexico n’eut pas tort d’accuser M. Malraux d’avoir toujours été un suppôt du stalinisme au moins aussi longtemps qu’il l’avait cru inoffensif. Mais aujourd’hui, alors que le totalitarisme stalinien joue de malchance, alors que même M. Malraux peut se rendre compte que les moscovites risquent de se rompre le cou dans leur querelle avec les américains, il n’est plus du tout héroïque de jouer son Ulysse à bord d’une barque qui fait eau. Cela serait du pur idéalisme et M. Malraux n’est rien moins qu’un idéaliste.

Mais trotskiste, M. Malraux l’a-t-il jamais été ? Existe-t-il un seul texte de lui, une seule prise de position qui pourraient donner le change à quelque naïf ? Le trotskisme ne fut jamais qu’un mouvement fractionnel dont les perspectives historiques se sont révélées nulles. De plus, tout le monde sait qu’il n’y a pas de place dans les fractions extrémistes que pour une activité aussi obscure qu’a-héroïque. Le chapeau dont s’est coiffé ce mouvement : IVème Internationale, pour imposant qu’il soit, n’a pas changé les données du problème en ce qui concerne M. Malraux ; il n’y avait pas de masses à la clé, pas d’avions, pas de bombes, pas de métaphysique autour d’une carte d’état-major. Si cependant M. Malraux n’a laissé nulle trace de ses prétendues activités ou sympathies trotskistes, cent témoignages par contre certifient de son attitude hostile et, il faut bien le dire, plus qu’équivoque à l’endroit de celui dont il se réclame aujourd’hui. Or, quelles étaient les vues exprimées pas Trotsky sur le compte de M. Malraux ?

Au commencement de l’année 1937, M. Malraux fait une tournée de propagande aux États-Unis au bénéfice de l’Espagne républicaine. À Moscou à la même époque, c’est la deuxième fournée des procès de sinistre mémoire ; et, à New-York, l’idée prend corps d’un contre-procès – qui sera connu plus tard sous le nom de "Commission Dewey". Dans une déclaration à la presse de Coyoacan, datée du 8 mars, et reproduite dans The Nation (N-Y le 27 mars), Trotsky disait : "New-York est actuellement le centre d’un mouvement pour la révision des procès de Moscou ; ce qui est, soit dit en passant, le seul moyen de prévenir de nouveaux assassinats judiciaires. Il faut expliquer à quel point ce mouvement inquiète les organisateurs des amalgames moscovites. Ils sont prêts à recourir à toutes les mesures pour arrêter ce mouvement. Le voyage de M. Malraux est une de ces mesures."

C’est qu’un incendie s’est produit peu avant. Un correspondant de Tass, Vladimir Romm, avait déposé au second procès qu’à la suite d’un arrangement secret il avait rencontré Léon Trotsky dans un parc de Paris, en juin 1933, afin de recevoir de celui-ci des instructions destinées aux conspirateurs qui travaillaient en URSS. Léon Trotsky fit immédiatement publier une déclaration (New-York Times, 16 février 1937) spécifiant qu’il était arrivé en France à la fin de juillet 1933 et qu’il avait passé les semaines suivantes à Royan, confiné dans sa chambre par suite du mauvais état de santé. Parmi ceux qui l’ont visité, il y eut plusieurs personnes bien connues qui auraient pu confirmer sa présence à Royan à l’époque incriminée. Entre autres, il nomma M. Malraux, lui demandant son témoignage. M. Malraux refusa, alléguant que la guerre d’Espagne était bien plus importante que les procès de Moscou et que, d’ailleurs, ceux-ci étaient une affaire personnelle entre Trotsky et Staline, affaire dans laquelle lui, Malraux, n’avait pas à prendre parti.

À la suite de cette "mise au point", Léon Trotsky moucha d’importance M. Malraux. Dans une dépêche transmise à New-York par l’United Press, il dit entre autres :

"En 1926, Malraux était en Chine au service du Comintern-Kuomintang et il est un de ceux qui portent la responsabilité de l’étranglement de la révolution chinoise... Malraux est organiquement incapable d’indépendance morale. Ses romans sont entièrement imprégnés d’héroïsme, mais lui-même ne possède pas la moindre trace de cette qualité. Il est officieux de naissance. À New-York, il lance un appel dans lequel il demande de tout oublier, sauf la révolution espagnole. La sollicitude pour la révolution espagnole n’a toutefois pas empêché Staline d’exterminer des douzaines de vieux révolutionnaires. Quant à M. Malraux, il a quitté l’Espagne avec l’objet de conduire aux États-Unis une campagne pour la défense des travaux judiciaires de Staline-Vichinsky... Les défenseurs des coups judiciaires ourdis à Moscou se divisent en trois groupes : 1) du type perroquet, répétant les formules de l’accusation ; 2) du type sophiste, se livrant à une analyse purement juridique ; 3) dont c’est le rôle de dévier l’opinion publique... à l’aide d’invocations pathétiques. Tel est le rôle de M. Malraux et de ceux qui lui ressemblent... M. Malraux s’enorgueillit d’avoir toujours défendu les antifascistes. Non, non, pas toujours ! Seulement dans les occasions où cela coïncidait avec les intérêts de la bureaucratie soviétique. M. Malraux n’a jamais défendu les antifascistes italiens, bulgares, yougoslaves, allemands qui, réfugiés en URSS furent livrés à la Guépéou parce qu’ils ont critiqué le despotisme et les privilèges de la bureaucratie soviétique."

Ce coup de griffe n’était pas dû exclusivement à la peu glorieuse attitude de M. Malraux lors de son séjour à New-York. La piètre opinion dont M. Malraux jouissait dans l’esprit de Trotsky remonte au moins à 1931, comme cela ressort d’un article de celui-ci publié dans la Nouvelle Revue Française. Mais Léon Trotsky avait ignoré que M. Malraux eut une attitude qui en dit long sur son "détachement" des affaires russes. Lors d’une conférence qu’il donna à Columbia University, il réussit à créer l’impression qu’André Gide était sur le point de faire amende honorable quant à son voyage en URSS (Question : "Que pensez-vous du livre de Gide, Retour de l’URSS, M. Malraux ?

Réponse : "Je n’aurai qu’une chose à dire : juste avant de quitter la France, j’ai vu M. Gide ; il corrigeait les épreuves d’un nouveau livre qu’il venait d’écrire sur l’Union Soviétique ; le titre de ce livre était Retouches à mon retour de l’URSS) . Grande joie parmi les auditeurs staliniens. Quant à Malraux "défenseur" d’antifascistes, voici comment il "défendit" l’un d’eux, Victor Serge précisément. Lors du Congrès des écrivains à Paris en 1935, M. Malraux, qui en était un des organisateurs, fut très irrité par la campagne que certains délégués menèrent en vue de la libération de Serge emprisonné en Russie. Il en parla avec amertume à Nicolas Calas présent au congrès. Il confia à Chiaromonte que, bien qu’il crut que Serge aurait dû être libéré et que lui, Malraux, essaierait de faire quelque chose en privé, c’était une erreur d’agiter le cas de Serge publiquement. En définitive, la signature de M. Malraux brilla par son absence au bas du document qui fut rédigé au congrès pour la défense de Victor Serge.

Encore une fois, quel est le jeu de M. Malraux, en essayant de prouver, "documents en mains", que sa présence à la tête du gaullisme bénéficie de l’investiture posthume du Trotsky – via la bénédiction, posthume également – de Serge ? Si, comme tout prête à le croire, M. Malraux est un honnête et loyal agent de De Gaulle, il ne saurait mieux servir son maître qu’en faisant accréditer l’idée que les procès de Moscou furent en tous points honorables puisqu’aussi les trotskistes s’avèrent capables de travailler la main dans la main avec le fascisme gaulliste pour la défaite de la contre-révolution stalinienne ; cela pourrait faire réfléchir tels ouvriers qui, écœurés par le stalinisme, seraient enclins à voir, dans le mouvement trotskiste, un parti révolutionnaire authentique. À remarquer que M. Churchill, dans ses Mémoires, délivre lui aussi un certificat d’honorabilité aux faussaires moscovites. En second lieu, en faisant passer le gaullisme pour un mouvement de gauche dans lequel les ouvriers seraient chez eux – trotskistes en tête –, M. Malraux se livre à une manœuvre politique doublée d’escroquerie. Mais, comme à la publication que M. Malraux a donnée à la lettre de Victor Serge est en même temps une pure provocation en ce qu’elle livre à la machine stalinienne de nouvelles armes contre les militants révolutionnaires que la Guépéou amalgame sous le nom générique de "trotskistes", une question pour le moins troublante assaille l’esprit : est-il tout à fait exclu que M. Malraux joue le jeu des staliniens et qu’il soit, en tout bien tout honneur, une greffe stalinienne dans le noble giron du gaullisme ?

ANTOINE [4]

Notes :

[1Serge n’était pas trotskiste, s’étant séparé de ce mouvement en 1937.

[2NdE – Weltschmerz = ennui.

[3NdE – Superman.

[4NdE : Jean Malaquais.




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