Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Mayer attend son échéance
{Internationalisme} n°36, Juillet 1948
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 19 septembre 2015

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Le gouvernement attendait une échéance en juin. Il attend aujourd’hui pour juillet ; et toute sa politique tend à gagner du temps jusque-là.

Cette politique était centrée depuis plusieurs mois sur la situation économique et sociale, point névralgique par où passent en France les rapports mondiaux. Elle se concrétisait dans le plan Mayer. Asseoir une ″stabilité″ relative qui consacrait définitivement la misère de la classe ouvrière (son niveau de vie a été réduit de prix de 50 % au cours de la guerre dont 20 % depuis la ″Libération″), et saine de cette stabilité la base d’une participation au plan Marshall de préparation à la troisième guerre mondiale, tes étaient les buts poursuivis par le gouvernement. Aujourd’hui celui-ci s’attend à ses premiers succès, qui signifierait pour le capital une reprise en main plus ferme de la situation.

Pour la première fois, un renversement de la tendance inflationniste qui domine depuis 1939 est devenu possible. Les chiffres récents de la conjoncture et les prévisions officielles semblent au moins l’indiquer.

La balance commerciale accusait en septembre un déficit de 31,22%, en novembre de 23,58%, et en janvier-février de 33,83%. Celui-ci est tombé vers mars à 20,73 %. La pénurie de dollars qui dominait les échanges extérieurs depuis plusieurs mois va se trouver sérieusement réduites par l’entrée en scène des crédits Marshal. Ceux-ci s’élèveraient pour les 12 mois à venir à 1,131 milliards de dollars. Les paiements internationaux seront donc sensiblement améliorés.

La situation financières du gouvernement s’améliore elle aussi, puisque ses rentrées (impôts arriérés et prélèvements) se sont accrues au point qu’il a pu rembourser 2,100 millions à la banque de France, sur avances antérieurement consenties, entre le 20 et le 27 mai.

Le poids des facteurs monétaires (extérieur et gouvernementaux) sur l’économie est donc allégé, et l’effet s’en fait sentir sur la production et les prix qui manifestent des signes nets de redressement.

La production était repartie doucement en 1946 ; elle avait stagné pendant l’année 1947, puisque l’indice était le même à fin décembre qu’à début janvier. Or depuis le début de l’année en cours, elle a brusquement démarré pour atteindre un accroissement d’environ 30%. L’indice général est aujourd’hui à 112 par rapport à1938. Il atteint 122 pour l’acier, 135 pour les produits finis, 148 pour les pneus, 150 pour le ciment. Les stocks se reconstituent à la suite de cette poussée. S’ils restent en dessous du niveau normal pour l’industrie, du moins gagnent–ils pour les biens de consommation. Les Grands Magasins parisiens qui travaillaient encore en janvier sur le mois et demi de stock, disposent aujourd’hui d’approvisionnement pour trois mois et espacent des commandes. Les magasins de détails se garnissent, la clientèle commence à refuser les achats. On s’attend d’autre part à une récolte très supérieure à celle de 1947, voire une chute probable des prix alimentaires.

Quant aux prix, ils ont une tendance depuis plusieurs mois à plafonner. L’indice des prix de gros qui était par rapport à 1938 à 1217 en décembre, à 1463 en janvier et à 1537 en février redescend à 1535 en mars (derniers chiffres connus). Cette baisse de 2 points porte sur les produits alimentaires, et en particulier sur le porc, les œufs et les pommes de terre. Les hausses de produits industriels se poursuivent mais au ralenti : la chaux, le ciment et les produits semi-ouvrés non ferreux augmentent de 1,7%.

Enfin, signe d’une extrême importance, les conditions financières des affaires commencent à se renverser elles aussi. Alors que depuis la guerre non seulement le paiement comptant mais le paiement à l’avance étaient la règle pour toutes les transactions commerciales, depuis deux mois le crédit (généralement 90 jours) réapparaît sur une certaine échelle. Aussi les nouveaux accroissements de la circulation monétaire n’ont-ils plus pour cause les sources anciennes de la pénurie, mais l’accroissement brusque d’un portefeuille commercial dans les banques qui reflètent l’amélioration générale, l’augmentation du nombre de marchandises. Ce portefeuille qui s’était réduit à 10, 161 millions en mai 1945 pour passer à 117,902 millions au 31 décembre 1947, monte à 165,313 millions au 27 mai de cette même année. L’augmentation pour le mois de mai est de 16,013 millions et elle est en même temps de 2,895 pour les chèques postaux. Or, pratiquement, l’accroissement de la circulation monétaire ainsi engendré par la nécessité devant laquelle se trouvent les banques de faire des avances aux industriels et commerçants, (escomptes des traités) est en partie compensée par le remboursement des avances intérieures auxquelles le gouvernement a procédé, ainsi que par l’augmentation des comptes créditeurs. L’inflation actuelle n’a par conséquent, plus du tout le même sens que par le passé.

* * * * *

Le bilan de cette situation est donc le suivant : reprise de la production, accroissement du nombre de marchandises, possibilité d’une chute subite de certains prix, ou du moins du maintien des prix.

Dans ces conditions va-t-on au-devant d’une crise ? Il faut s’entendre. Si les prix tombent brusquement, que le cycle d’inflation s’arrête cela signifierait une vague de faillites, la paralysie partielle de l’économie, le chômage, un nouvel essor de la misère au milieu d’une production invendable.

A la vérité certains symptômes apparaissent déjà. Des stocks anciens (par exemple : des tissus de 1939) commencent à surgir sur le marché. Il existe pour certains articles (c’est surtout le cas du textile) une crise de mévente. Le chômage fait son apparition et gagne. Cependant le sens de ces événements ne serait pas compris si on lui donnait le sens d’une crise classique.

Il y a crise en effet lorsque le développement de l’accumulation se trouve soudainement arrêté par ses lois mêmes. Telle est la nature des crises cycliques connues par le capitalisme au cours de son histoire. Or aujourd’hui la crise est devenue nécessaire pour l’accumulation elle-même. Elle correspondrait à une stabilisation. Une chute subite des prix signifierait un gonflement du système parasitaire édifié sur la base de la pénurie, Un arrêt partiel –et momentané– de la bureaucratisation. Elle entraînerait l’élimination de toute une série d’entreprises, un ″assainissement″, la reconstruction du système du crédit. C’est une crise que le capital appelle, à la fois pour restaurer ses positions économiques, et pour freiner sa chute vers le capitalisme d’État.

* * * * *

Ce mouvement esquissé vers le plafonnement des prix de détail et vers la chute prochaine des prix des produits alimentaires n’est d’ailleurs qu’une tendance. C’est-à-dire le que le cours inflationniste continue néanmoins. Les échanges extérieurs qui, pratiquement, dominent la situation, ne peuvent en effet être rétablis étant donné la désorganisation du marché mondial. Malgré le plan Marshall, 400 millions de dollars manqueront dans l’année qui vient à l’équilibre de la balance française de paiement. D’autre part, les nouveaux prix industriels devront incorporer ceux des matières premières importées depuis la récente dévaluation, c’est-à-dire plus chères que par le passé (jusqu’ici l’industrie travaillait encore avec des matières incorporées avant l’alignement monétaire, donc aux anciens prix). Les prix montent aux États-Unis, stimulés par l’exécution du plan Marshal comme par la nouvelle conjoncture d’armement désormais engagée, et les importations les plus importantes proviendront de ce pays. En juillet Mayer devra relever certains prix industriels par tranches successives. Il devra aussi relever celui du blé, ce qui aura un grand effet sur les prix de revient industries. Les nouvelles luttes syndicales se préparent de leur côté. C’est-à-dire que les espoirs, dont se nourrissent les forces capitalistes qui suivent Mayer, d’atteindre un réel équilibre de l’économie, sont autant d’illusions. Le cours vers la décomposition du capitalisme continue, à plus long terme. Ce n’est ni à la bourgeoisie ni à la bureaucratie d’État qu’il appartiendra d’y changer quoi que ce soit.

* * * * *

Cependant la nouvelle tendance déflationniste qui fait son apparition en France doit retenir l’attention de l’avant-garde. Le gouvernement joue cette carte, c’est son rôle. On sent qu’il cherche à gagner le temps nécessaire pour qu’une chute de certains prix se produise. Il s’efforce d’éviter jusque-là une nouvelle offensive des ouvriers pour les salaires. Aussi le voit-on occuper le Parlement et l’opinion publique avec des problèmes qui ne mettent pas en question le cours de la conjoncture économique : usines nationalisées, laïcité, problèmes extérieurs. Toutes ces questions font en fait diversion quelle que soit leur importance propre. Mayer veut ″gagner″ une bataille des prix engagée depuis le début de l’année. La politique mondiale du bloc antisoviétique a besoin de cette victoire. En cas d’échec, le stalinisme trouvera une nouvelle et sérieuse possibilité d’intervenir et de bouleverser l’exécution du plan Marshal, c’est à dire la préparation de la guerre contre le Kremlin. La stabilisation économique de l’Europe de l’Ouest est aujourd’hui nécessaire pour le plan de l’impérialisme américain. Elle commande la politique en Europe. Sur tout le continent, la guerre des deux camps prend avant tout, au cours de ces mois d’été, la forme d’une guerre économique (réformes monétaires allemandes, aide à l’Europe, trizone, etc…) c’est par là que passe actuellement la préparation effective de la guerre pour plus tard. Or la France est un point névralgie à cet égard.

Par conséquent ce que l’avant-garde révolutionnaire doit considérer, c’est la manière dont le cours vers la guerre pourrait passer au moins temporairement par de nouvelles voies. Jusqu’ici l’écrasement de la classe ouvrière se faisait par l’inflation aujourd’hui elle cherche à se réaliser par la déflation. Les ouvriers doivent prendre conscience que dans l’un et l’autre cas il s’agit d’une politique de guerre, de la préparation active du troisième carnage mondial. Une chute des prix - si elle s’avérait possible demain - servirait tout autant à l’asservissement de la classe ouvrière à l’État et à sa soumission aux deux blocs mondiaux que ne le faisait hier la lutte bureaucratique pour les salaires. Le marché de consommation atteignant une certaine saturation avec la réduction du niveau de vie ouvrier, certaines entreprises se fermant, et certaines activités cessant, ce serait autant de ressources disponibles pour l’armement. Les chômeurs créés par la chute des prix fourniraient de nouveaux ouvriers d’arsenaux. Par conséquent l’avant-garde doit mettre en garde la classe ouvrière contre ″l’option tragique″ entre l’un ou l’autre des cours économiques. Elle doit démasquer toutes les organisations syndicales, qu’elles fassent miroiter la baisse des prix pour la hausse des salaires. Elle doit à l’avance expliquer comment les nouvelles luttes sociales qui sont en vue – elles sont peut-être éminentes – n’auront pas pour objectif les aspirations de classe du prolétariat, mais la préparation de la guerre, l’épreuve de force économique et politique par laquelle des deux blocs mettent en place leur dispositif d’agression.

Face aux difficultés et les efforts du capitalisme pour se survivre économiquement, l’avant-garde doit continuer avant tout sa lutte révolutionnaire contre la guerre.

Morel




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53