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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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{Internationalisme} n°36, Juillet 1948
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 19 septembre 2015

par ArchivesAutonomies
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Nous nous proposons dans cet article de faire un rapide tour d’horizon des différents groupements qui se réclament en France du prolétariat ou agissent en son sein, et de leurs positions politiques respectives. Nous avons fait autrefois une telle étude détaillée [1]. Nous étions alors encore dans la dernière phase de la deuxième guerre mondiale. Mais les événements se succèdent à un rythme si rapide à notre époque, que trois années suffisent à vérifier et à bouleverser les positions et prévisions des uns et des autres, et justifient une nouvelle et nécessaire remise à jour de la géographie politique.

Il faut en tout premier lieu souligner l’effondrement total des illusions sur la paix. La bourgeoisie, aussi bien que les ouvriers croyaient qu’une ère de paix suivrait la fin de la deuxième guerre mondiale. Cette croyance était fondée pour la bourgeoisie sur le fait de l’écrasement et de l’évincement du marché mondial des principales puissances impérialistes concurrentes qu’étaient l’Allemagne et le Japon. Pour les ouvriers, cette croyance s’appuyait sur ″l’écrasement″ du fascisme, qu’ont lui avait enseigné être la principale, sinon l’unique source des guerres modernes. Même si on ne croyait pas que la victoire des alliés mettait fin à jamais à la guerre, on s’accordait, les uns et les autres, qu’au moins pour une période assez longue, la guerre ferait place à une entente, à une collaboration et au règlement pacifique des conflits éventuels entre États. Cette illusion d’une période plus ou moins longue de Paix fut si répandue, pendant les mois précédant et suivant la fin de la deuxième guerre, qu’elle fut partagée par la plupart des petits groupes révolutionnaires comme la FFGC. L’expérience a fait table rase de ces illusions et a confondu ceux qui avaient fait leur perspective et bâti toutes sortes de théories qui se sont effondrées comme des châteaux de carte. Aujourd’hui, tout le monde sait que ce n’est point une période de paix mais simplement la fin d’UNE PHASE de la guerre, celle qui avait pour antagonistes l’Allemagne et le Japon, et le commencement d’une nouvelle phase. Le cours de guerre continue. La production de guerre se poursuit, l’économie de guerre n’a pas été interrompue.

Guerre de nerfs, pression et intimidation,…. renforcement de positions stratégiques, et même dans sa forme de conflit armé, la guerre n’a pas été interrompue. En Chine, dans le Proche-Orient, en Grèce, nous assistons aux premiers engagements de cette guerre généralisée qui embrasera demain le monde entier.

Ce cours de guerre inexorable a pour fondement, d’une part l’incapacité avérée, à ce jour, du prolétariat d’agir en tant que classe révolutionnaire ayant pris conscience de sa mission historique, et d’autre part, l’impossibilité de développer et même de maintenir les forces productives dans le cadre du mode capitaliste de production trop étroit pour les contenir. Cette dernière qui est la contradiction fondamentale du régime, oblige à une concentration active de l’économie et son étatisation, et s’exprime dans une exaspération sans cesse croissante des antagonismes entre les entités économique que sont les États politiques luttant chacun pour leur existence qui est conditionnée par la destruction économique et politique des autres États. Le rétrécissement de la production des moyens de consommation et l’élargissement de la production des moyens de destruction, la guerre, toujours plus meurtrière est sans fin, la destruction, toujours mieux organisée des forces productives, des valeurs accumulées par des générations de travail social jetées dans le gouffre, telle est la rançon de l’incapacité politique du prolétariat que l’on doit espérer momentanée et surmontable, tel est le mode de vie d’une société décadente se survivant a elle-même.

Mais à son tour, le cours de guerre, de conditionné qu’il était devient cause de bouleversements de forces politiques et sociales, des forces des classes en présence et qui s’affrontent dans la société et modifie profondément leurs rapports. C’est ce cours qui fait que nous nous trouvons aujourd’hui en présence de forces et de groupements politiques, fort différents de ce qu’ils étaient il y a seulement trois ans à la sortie de la deuxième guerre.

* * * * *

Le stalinisme.

Incontestablement, le parti stalinien était et reste encore le parti politique exerçant une influence prépondérante sur la classe ouvrière.

C’est cette influence qui faisait toute sa force ; son rôle politique depuis la ″Libération″ est considérable.

Cependant, et cela était facile à prévoir, le stalinisme a perdu, et pour longtemps, sa place à la direction des affaires publiques en France, et de parti gouvernemental, sur le point de réclamer et d’espérer l’honneur de la présidence du Conseil, il est aujourd’hui le parti de l’opposition.

Ce changement de position du parti stalinien face au gouvernement et du gouvernement face aux staliniens n’exprime pas comme ils le prétendent une rupture entre le gouvernement et le prolétariat, une évolution réactionnaire anti-ouvrière de la politique gouvernementale. Et cela pour deux raisons : d’abord parce que le gouvernement depuis la libération n’a jamais eu de politique sociale différente, ni moins réactionnaire, ni plus pro-ouvrière ; ensuite parce que le parti stalinien ne personnifie pas, ni les intérêts immédiats, ni les aspirations générales du prolétariat. On ne peut rompre avec ce qui n’a jamais existé. Cette fable qui sert beaucoup à la campagne de démagogie des staliniens, n’est prise au sérieux que par les trotskistes. Pour ces derniers, le parti stalinien est un parti ouvrier, hélas opportuniste, tout comme l’État russe est un État prolétarien mais dégénéré. Ce qu’ils reprochent et combattent dans le parti stalinien c’est son ″opportunisme″, mais ils ne mettent pas un instant en doute sa nature, son essence prolétarienne [2].

Identifiant PC et classe ouvrière, ils réclament un gouvernement ouvrier, c’est-à-dire stalinien. De même, voient-ils dans l’écartement du PC du pouvoir une défaite la classe ouvrière, et le considèrent-ils comme leur propre défaite. Mais les trotskystes qui sont si soucieux et si empressés de faire ″faire l’expérience″ aux ouvriers, feraient peut-être mieux de comprendre d’abord celle que nous avons vécue pendant les deux années où les staliniens étaient au gouvernement. Toute la politique anti-ouvrière de blocage des salaires, d’augmentation du rendement du travail, de la baisse du niveau de vie des masses et de leur surexploitation, a été dirigé par les PC au gouvernement avec une force et une maîtrise rarement égalée par les ministres plus réactionnaire. La presse bourgeoise, à l’époque, ne tarissait pas d’éloges pour ″les hommes d’État″ qu’étaient Thorez et ses amis, qui dans la défense des intérêts du capitalisme français se montraient au moins aussi fidèles et aussi énergiques que les socialistes.

Et pas plus que l’évincement des staliniens de leurs postes gouvernementaux ne signifie on ne sait quelle frustration des masses ouvrières de la victoire ″commune″ contre le fascisme allemand, pas davantage leur participation au gouvernement ne reposait sur la pression ouvrière. Ces analyses qui voulaient que le tripartisme ait été imposé à la bourgeoisie en fonction de la pression des masses ouvrières et de leur mécontentement, comme l’expliquèrent les trotskistes et la FFGC, se sont avérées des schémas en l’air qui, à défaut d’expliquer la réalité avaient pour unique mérite de contenter ceux qui les professaient, leur épargner premier la pénible obligation de se creuser les méninges et de faire des efforts de compréhension de la réalité.

À aucun moment le capitalisme français n’a est menacé par ce mécontentement des ouvriers, à aucun moment il n’avait subi leur pression au point d’être obligé de composer avec ceux qui les avaient représentés. Tout cela n’existait que dans les cerveaux de la FFGC qui voyait la radicalisation des masses, et une prise de conscience révolutionnaire, précisément au moment où la conscience de classe ne faisait que s’éclipser et disparaître. Bien sûr que le PC a largement contribué à maintenir l’ordre et à soumettre les ouvriers à cet ordre, mais cela ne signifie nullement que cet ordre ait été menacé, ni que la présence du PC au pouvoir était indispensable pour y faire face. Si cependant le parti stalinien a trouvé sa place dans le tripartisme, c’est parce qu’il existait alors des conditions rendant possible et nécessaire l’unité du capitalisme français. C’est conditions étaient la défense de ses intérêts, non pas face à des chimériques menaces venant du prolétariat, mais face aux autres États et à la volonté du capitalisme français la reconstruction de son économie nationale, et de prendre une part la plus large possible dans le brigandage de l’impérialisme allemand vaincu. Sur ce plan une unité complète existait entre le parti national stalinien et les autres partis nationaux du capitalisme français. Cette unité existait encore sur la nécessité d’opérer des réformes de structures indispensables avec l’évolution générale du capitalisme vers la forme du capitalisme d’État.

Mais là s’arrête l’unité, et les divergences commencent sur la manière d’opérer ces transformations structurelles vers le capitalisme d’État, divergences qui mettent en opposition les intérêts des couches différentes cherchant à tirer pour elles le maximum de bénéfices des transformations à opérer.

Les nationalisations, c’est-à-dire la structure étatique de l’économie est une nécessité générale du capitalisme moderne. Cette transformation est le fondement structurel aussi bien des régimes staliniens, fascistes que démocratiques, aussi bien pour des pays riches comme les États-Unis et l’Angleterre, -mais avec un rythme plus lent- comme pour les pays pauvres "prolétaires" qu’étaient la Russie, l’Allemagne et l’Italie. Le capitalisme d’État a ceci de caractéristique que les privilèges de classe ne reposent pas, ou moins, sur la notion juridique de la possession privée du capital, mais sur la position fonctionnelle dans le procès de capital. L’élimination nécessaire du capitalisme privé anachronique au bénéfice du technicien et du fonctionnaire du capital, peut se faire, lentement par son incorporation progressive et son assimilation dans la nouvelle structure, comme aux États-Unis et un Europe occidentale, ou brusquement par son expulsion brutale de ses positions privilégiées de la formation de la classe privilégiée par des individualités nouvelles comme en Russie et en Europe orientale. D’aucuns voient dans ce processus à la lumière de cette deuxième éventualité un changement social fondamental, la disparition du capitalisme et l’avènement d’une nouvelle société : la société directoriale. C’est là une conception très vulgaire de la société capitaliste -qui est un système économique fondé sur l’existence du capital et sur les rapports entre capital et travail engendrant les salariés et la classe capitaliste- qui voit au contraire dans l’existence des individualités privées capitalistes le fondement du système économique capitaliste. C’est une conception où la réalité marche sur la tête et l’accessoire devient le principal [3]. On voit que l’unité de fond sur l’étatisation indispensable de l’économie peut cependant entraîner des divergences sérieuses sur les rythmes du processus. Les couches sociales les moins liées aux anciennes formes structurelles du capitalisme sont d’autant plus partisanes des rythmes accélérés que dans cette accélération elles voient l’occasion historique favorable à se substituer en groupe aux individualités capitalistes privées, et à prendre leur place individuellement dans la classe privilégiée. C’est cela que représente le parti stalinien et son opposition aux autres vieux partis politiques qui bien plus que lui ont des attaches avec les anciennes classes et couches du capitalisme privé monopoliste.

C’est encore en cela que réside leur dynamisme et impatience et le secret de leur influence sur les ouvriers encore imbus des conceptions du passé et dépassées de luttes contre le patronat et le capitalisme privé. Et dans ce fait réside également la raison de la plus grande sympathie portée par le PC à la Russie dont les origines, la tradition et le langage idéologique sont les mêmes que les siens ils font leur communauté. Mais cependant si le PC se fait le protagoniste de l’incorporation de la France dans le bloc russe cela n’est pas parce qu’il représenterait face au bloc américain, une opposition de classe, (ni de la classe du prolétariat, ni de la classe fantaisiste ″techno-bureaucratique″ anticapitaliste [4]) pas plus que l’antagonisme russo-américain ne représente une opposition de classe, pas plus que la guerre commune entre la Russie et les États-Unis contre l’Allemagne n’était une guerre de classe.

Les plans d’après lesquels se font les groupements de blocs internationaux n’ont d’autres bases que les intérêts capitalistes nationaux et les calculs plus ou moins bien fait pour les défendre. Aussi est-il stupide de représenter les PC comme une agence de l’étranger, une cinquième colonne. Cela a exactement autant de valeur que de présenter le RPF ou les socialistes comme la cinquième colonne des États-Unis. L’acceptation ou le rejet du plan Marshal peut très bien se discuter sur un plan strictement économique, d’un point de vue de l’intérêt du capitalisme national. Le développement du chômage en France comme dans d’autres pays de l’Europe occidentale et sa non-existence dans les pays du bloc oriental peuvent inciter bien des capitalistes à des réflexions d’un point de vue d’intérêt strictement national. La répugnance et même l’hostilité à accepter la soumission aux États-Unis, sans même parler de la soumission à l’Angleterre, ne sont d’ailleurs pas propres aux staliniens, elles sont partagées par bien des hommes politiques du capitalisme français.

L’intégration forcée de la France sous la pression des États-Unis dans le bloc occidental, et la possibilité d’une évolution moins brutale vers le capitalisme d’État, ont fait évincer le PC des postes de l’État et son rejet dans l’opposition. Chemin faisant les positions solides acquises au lendemain de la guerre par le PC ont été sérieusement ébranlées. Il a perdu tous ces points d’appui dans les rouages de l’État et son influence dans les masses ouvrières a été profondément sapée après avoir été patiemment minée. La scission de la CGT qu’il dominait, l’a sérieusement affaibli. Ses dernières tentatives d’user et d’exploiter les revendications économiques ont fait fiasco et ont montré que le PC a perdu suffisamment de forces pour le rendre incapable de déclencher à volonté et de promouvoir des mouvements massifs de grève comme il l’avait fait dans le second semestre 1947.

Son influence est non seulement stoppée mais va en décroissant et suivra probablement cette courbe jusqu’à la prochaine guerre mondiale.

* * * * *

Le Parti socialiste et ses appendices

Si la courbe du stalinisme marque nettement une tendance fléchissante, il en est tout autrement pour les socialistes qui ont incontestablement renforcé leur position.

Il faut d’abord tenir compte de la différence de mesure qui il y a à appliquer aux socialistes et aux staliniens. La force des premiers est dans leur nombre et dans leur dynamisme, pour les socialistes elle est au contraire dans la routine est dans ″l’élite″ politique, c’est-à-dire dans les postes étatiques occupés par le personnel spécialisé est entraîné à cette besogne.

Dans ce domaine, les socialistes détiennent les positions clés et sont le centre de l’équilibre de la politique intérieure, extérieure et coloniale du capitalisme français.

Mais il y a mieux, le parti socialiste a su s’organiser de façon à fournir des équipes spécialisées pour les fronts divers de son activité. Blum reste la conscience et le conseiller occulte du chef de l’État, de la Présidence du conseil, et du Quai d’Orsay. Les élus parlementaires conseillers de la république et autres ont de leur côté la fonction d’assurer et de diriger l’appareil étatique et la vie politique active. Quant aux taches de l’organisation du parti, de sa propagande, et de ses rapports avec les masses, elles sont confiées à des militants plus jeunes, plus dynamiques, plus gauchistes. La force des staliniens est leur monolithisme, celle des socialistes c’est leur diversité. La tactique stalinienne consiste à frapper l’adversaire avec ensemble, comme un seul corps rigide, celle des socialistes au contraire et la souplesse et l’enveloppement patient de l’adversaire. Aussi commet-on une grave erreur en considérant les luttes de tendance, même les petites crises organisationnelles au sein de la SFIO comme des signes de son affaiblissement. Les trotskistes qui ont toujours compté dessus et annoncé régulièrement l’effondrement de la SFIO en sont pour leurs frais, ces espoirs déçus des trotskystes ne sont pas la moindre des causes de leur propre effondrement.

Les luttes de tendance au sein de la SFIO sont la plus sûre soupape de sûreté, et le moyen le meilleur d’utiliser le dévouement des militants ouvriers en entretenant et exploitant leurs illusions naïves sur un éventuel changement de la politique du parti socialiste.

Quand, par hasard, des petites tendances gauchistes deviennent partout turbulente, le parti socialiste sait s’en débarrasser et après les avoir usées à fond à l’intérieur il est rejette vide de toute substance. Le parti socialiste n’est pas un milieu de fermentation idéologique, mais le milieu spécifique où se fait l’évaporation inoffensive des aspirations socialistes. Aussi depuis trente ans plus aucun courant révolutionnaire prolétarienne n’a pu se former en son sein, ni en sortir. Par contre il a servi de vaste dépotoir où échouèrent par centaines et milliers des vieux militants venus de la troisième internationale où ils furent déjà à moitié brisés par le stalinisme. C’est dans ce marais stagnant et boueux, que viennent achever leur décomposition les militants venus du stalinisme et du trotskisme dont les dépôts formeront la Gauche socialiste. C’est là que surtout seront puisés les éléments pour la constitution des cadres moyens du parti socialiste. Il est frappant à première vue de constater le pourcentage énorme que constituent les transfuges du trotskisme et du stalinisme au sein des organismes dirigeants de la SFIO. Les Rous, Rimbert, Ferrat, Barre, Lhuillier, Pivert, etc…

Abandonnant la politique générale aux vieux parlementaires, à qui, de Congrès en congrès on fait des semonces, la Gauche a pris sur elle la redoutable tâche de disputer les ouvriers aux staliniens. Pour cette œuvre ils étaient largement favorisés par la conjoncture politique internationale où souffle puissamment un vent hystérique d’anti-stalinisme.

L’exaspération de l’antagonisme États-Unis URSS et l’approche de la guerre, créent un climat psychologique extrêmement favorable dans les pays de l’Europe occidentale à la mobilisation contre le totalitarisme russe, et à l’anti-stalinisme enragé. Dans tous les milieux sociaux mais surtout dans la petite bourgeoisie intellectualisante qui était plutôt stalinisante à la fin de la guerre on assiste à un renversement de tendance. Qui par panique ou par préférence, qui par désespoir ou par crainte, qui par ambition de faire carrière ou par rancune, pour raison de ″moindre mal″ ou au nom du ″cas particulier″, tout le monde, et surtout ceux qui aiment être toujours du côté du plus fort, ont enfourché le dada de la guerre sainte contre le stalinisme. En tête de cette armée avec la bénédiction du Pape de Rome, et le secours de Wall Street, vient le parti socialiste.

Et ses succès sont certains. En alliance avec le syndicalisme réformiste de Jouhaux et avec la complicité du syndicalisme dit révolutionnaire de Monatte, les socialistes viennent de réussir un coup de maître en scissionnant la CGT et en constituant une nouvelle centrale syndicale dont la seule raison d’être est sa lutte contre le stalinisme.

La CGT-FO a fait d’incontestable progrès depuis sa constitution et on peut, sans hésiter, prédire son développement numérique ultérieur aux dépens de la centrale syndicale des staliniens. Déjà, sur le plan de la collaboration dans les organismes étatiques et les commissions paritaires, la nouvelle Centrale a évincé l’ancienne et s’est substituée à elle. Elle est en passe d’être reconnue, de fait, pour l’organisation syndicale la plus représentative.

Le parti socialiste a pu, sans grand dommage, abandonner ses Groupes Socialistes d’Usines, qui d’ailleurs ne rendaient pas. La Centrale syndicale FO est un levier autrement plus puissant pour l’action dans les masses, et présente encore cet autre avantage qu’il décharge les militants socialistes proprement dit du poids de ce travail. L’action stalinienne dans les usines se trouve freinée et souvent paralysée totalement par l’intervention des militants FO, ce que les Groupes Socialistes d’usine ne pouvaient faire. Le gouvernement et le ministre du travail socialiste peuvent s’appuyer et utiliser avec grand succès la politique de baisse des prix préconisée par FO pour contrecarrer la campagne pour la hausse des salaires, entreprise par la CGT stalinienne. Et, bien que le pouvoir d’achat des salaires ne fait que diminuer, les tentatives staliniennes pour déclencher des mouvements de grève n’ont pas rencontré un écho favorable parmi les ouvriers. Un événement tel que la lutte sanglante de Clermont-Ferrand, qui a mis en émoi de larges couches d’ouvriers dans tout le pays, s’est liquidé rapidement sans produire les effets escomptés par les staliniens. Peu importe alors, que le parti socialiste perde des adhérents, cela est largement compensé par la réduction de la puissance et de l’influence des staliniens, et traduit d’autre part l’état amorphe général des ouvriers.

On sait que le Populaire, organe central du parti socialiste, se trouve dans une situation financière particulièrement difficile et il a même été question de son changement de journal quotidien en journal bihebdomadaire. Mais il serait cependant erroné de vouloir tirer de ces faits la conclusion d’un affaiblissement de ses positions et de son influence. Bien plus significative est le fait que les socialistes aient pu organiser séparément des staliniens une manifestation commémorative au Mur des fédérés –ce qu’ils n’ont pu faire depuis 1934- et que cette manifestation groupait des milliers d’ouvriers de Paris.

Par la troisième force qu’il anime le parti socialiste reste l’axe de la politique française sur le plan parlementaire et gouvernemental. En même temps il se fait l’animateur de rassemblements populaires, appendices extra-parlementaires de la troisième force. Ainsi, s’est tenu récemment à Puteaux une Conférence des États-Unis socialistes d’Europe et des peuples coloniaux sous la direction de Marceau Pivert et avec la participation spectaculaire de L. Blum. Cette conférence qui, cela va de soi, n’apporte rien, est destinée à disputer sur le plan européen et dans les colonies, l’influence aux Churchill et consorts, autres promoteurs des États-Unis d’Europe, qui viennent de tenir une Conférence à La Haye.

D’autre part e sur le plan national, les dirigeants gauchistes de la SFIO ont pris l’initiative de créer le fameux Rassemblement Démocratique Révolutionnaire, autre appendice dont nous parlement plus loin.

Le congrès socialiste qui doit se réunir les jours prochains nous montrera, non pas une crise interne, comme certains le prévoient, mais au contraire une plus grande unité et stabilité de ce parti. La pression stalinienne qui existait au dernier Congrès socialiste de Lyon a été liquidée par l’élimination de la tendance de la Bataille Socialiste sans que cette élimination ait le moins du monde troublé la vie et l’influence du PS. Depuis sa constitution en organisation autonome, cette tendance a d’ailleurs montré qu’elle ne représentait rien, n’ayant personne derrière elle, sinon une petite clique de quelques politiciens corrompus, et dont la seule raison d’exister est de servir de vis à vis aux staliniens pour leur démagogie de Front unique communiste-socialiste.

Ceux qui prétendaient que les Partis socialistes n’étaient que des survivances d’une période passée doivent revoir sérieusement leur analyse. En réalité les partis socialistes se regroupent sur le plan international (voir les conférences pour la reconstruction de la 2ème Internationale) et se renforcent dans certains pays aux dépens des staliniens et stalinisant (voir la victoire du parti de Saragat aux dernières élections en Italie). Cela n’est pas un fait du hasard. Les partis socialistes remplissent une fonction importante pour la conservation et la transformation interne du capitalisme. Et en tant que tels ils ne disparaitront de la scène politique qu’avec la destruction du régime capitaliste.

Avec les partis communistes et socialistes, et leurs succursales syndicales, nous avons vu les formations politiques qui, agissent et exercent une influence réelle dans les masses ouvrières.

* * * * *

Dans le prochain numéro nous poursuivons notre examen de la géographie politique et verrons plus spécialement les forces et les positions politiques respectives des groupements secondaires et petits groupes dont l’ensemble des influences est quasi nul, mais qui cependant pour se donner l’illusion d’agir sur les ouvriers, s’agitent et son de temps en temps secoués par les grandes tempêtes des petits verres d’eau.

Marc

Notes :

[1Voir Internationalisme N°3, avril 1945.

[2…. "L’expérience dans les usines montrent que c’est précisément à ces solutions fondamentales que les ouvriers prêtent l’oreille…"
"…Là se trouve la base sociale de la croissance des parties staliniennes. Les partis staliniens dans lesquels ce mouvement (de masse) se concrétise, ne sont pas des organisations politiques dans le vieux sens du terme. Derrière l’écran de fumée du parlementarisme démocratique en France et en Italie, ce sont des organisations sociales. Elles symbolisent la plus profonde révolte des masses que nous n’ayons jamais vues contre le capitalisme…
"
Ces lignes ne sont pas, comme on pourrait le croire des citations d’écrits staliniens, mais l’extrait d’une brochure de la tendance anti-défensiste de l’URSS dans le parti trotskiste américain de Cannon : la tendance Johnson-Forest, et qui ajoute : "la force motrice des partis communistes en Europe occidentale est centrée sur l’attaque du capitalisme…"

[3A la place d’expliquer le capitalisme par le capital les protagonistes de cette théorie font découler le capital du capitalisme privé. C’est étonnant alors qu’ils voient dans les modifications de position de la classe capitaliste et dans la recomposition individuelle nouvelle que subit cette classe la fin du système capitaliste lui-même.

[4Un exemple entre mille : alors que l’organe du PC arborait à l’occasion du 1er mai la Marianne tricolores, l’organe du RPF publiait pour la même circonstance, en première page un grand portrait de…. Karl Marx. Des deux qui était l’anticapitaliste ?




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