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La fin de Smuts
{Internationalisme} n°36, Juillet 1948
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 19 septembre 2015

par ArchivesAutonomies
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LA FIN DE SMUTS [1]

La décadence du capitalisme a pris la forme du capitalisme d’État et celui-ci produit ses manifestations extrêmes dans les pays les plus ruinés par la guerre. Ce serait ne rien comprendre à ce nouveau changement structurel de régime que de croire les destructions militaires nécessaires pour qu’il s’affirme. La guerre est aujourd’hui le mode économique de vie du capitalisme mondial. Elle fournit l’orientation appropriée à l’usage d’une plus-value faible par rapport à la composition organique du capital, mais dont l’investissement est néanmoins limité par les restrictions monopolistes. C’est dans la loi de la valeur, dans ses conditions sociales, que le régime économique du capital trouve les fondements de sa transformation vers l’État et vers la guerre permanente.

Une nouvelle preuve vient d’être donnée qu’un pays éloigné des théâtres militaires s’oriente nécessairement, aujourd’hui, vers le capitalisme d’État. Cette preuve, c’est le changement de majorité opéré lors des récentes élections d’Afrique du sud, et le programme pour lequel se battait la nouvelle majorité.

Malan [2] est aujourd’hui élu à la tête d’une coalition de nationalistes et d’Africanders. Smuts, le vieux militaire boer qui devient, après avoir été défait par l’Angleterre, un pilier de l’Empire britannique, est contraint de se retirer. Il cède la place à un gouvernement plus réactionnaire encore que celui qu’il présidait, à des gens qui pendant la deuxième guerre mondiale virent du meilleur œil l’entreprise idéologique et politique des nazis.

Or, quel est le programme social de ces nouveaux élus ? Il tient dans deux mots : racisme et nationalisation.

Le racisme a toujours sévi dans les mondes de peuplement jeune, en particulier anglo-saxons. Mais il n’a pris une extension et une signification historique que depuis l’impérialisme. En effet, même l’esclavage des anciennes colonies de l’époque commerciale ne comportait pas, à proprement parler, de racisme. On sait que les maîtres ne dédaignaient pas les peaux noires de leur cheptel féminin. Ce n’est qu’avec la substitution du salariat à l’esclavage et le malthusianisme monopoliste que le racisme s’installe sur la scène de l’histoire. Par exemple, ce n’est que bien après la guerre civile que le racisme apparut contre les nègres aux États-Unis.

Ce phénomène suppose donc que la décadence capitaliste soit posée par le monopole. Mais les dernières années ont montré qu’il prend une ampleur mondiale lorsque cette décadence s’affirme et que le capital monopoliste commence à fusionner avec l’État. C’est en effet depuis la première guerre mondiale, surtout depuis 1933 (l’année de l’avènement d’Hitler) que le racisme s’est étendu universellement, en particulier sur la vieille Europe libérale. La deuxième guerre mondiale nous a livré Dachau, Buchenwald, Auschwitz, les camps russes de travail forcé, les déportations de minorités ethniques ou nationales par les deux camps sur une échelle de masse (Juifs, Polonais, Lorrains, Hongrois, Caucasiens, Allemands de la Volga et des Sudètes, Japonais des États-Unis, etc…) Bref, le capitalisme d’État a créé une société concentrationnaire fondée sur les discriminations ethniques.

C’est de cela dont il s’agit aujourd’hui en Afrique du Sud en pleine période de "paix". Déjà dans ce pays, 2.300.000 blancs votaient seuls alors que 7.700.000 Bantous (les indigènes africains), 282.000 Hindous et 900.000 métis n’avaient parce que "colored people", aucun droit politique. Les Bantous étaient relégués dans des réserves comptant pour 13% du territoire alors qu’ils représentaient 77% de la population. Ils ne pouvaient en sortir qu’après avoir conclu des contrats qui en faisaient des demi-esclaves, notamment dans les mines d’or et de diamant. Quand ils fuyaient, la police entreprenait la chasse à l’homme et ramenait les fugitifs dans les réserves.

Or l’histoire voulut que cela ne suffise pas.

Smuts est tombé en partie pour avoir voulu "aménager" dans un sens "libéral" cette politique raciste que lui-même avait conduite au gouvernement. Les jours qui précédèrent l’élection virent une explosion d’antisémitisme, parce que le vieux bureaucrate militaire avait reconnu le nouvel État d’Israël dont l’avènement n’était lui-même qu’une autre expression du racisme. Le gouvernement issu de l’élection entend aujourd’hui (tel est son projet avoué) rassembler tous les noirs dans une réserve, tous les métis dans une autre, et isoler les Hindous. Rien que cela !

Cette politique, l’expression dira si, tout en suivant la ligne d’une "nécessité" économique de l’impérialisme, elle ne se heurtera pas à son tour à des limites imposées par cette même nécessité. Toujours est-il que ces mesures sont prévues en même temps que le deuxième point du programme de Malan : les nationalisations.

La puissance essentielle au capital sud-africain siège dans ses mines d’or. En 60 ans elles ont produit 15 milliards de dollars de métal, soit 40% du stock mondial actuel. Elles distribuent chaque année 36 millions de dollars de dividendes. Là se fait l’essentiel de l’exploitation du travail sur laquelle se fonde l’oligarchie du Cap. Ce sont des mines que le programme de Malan projetait formellement de nationaliser.

Après sa victoire, Malan a semblé revenir en partie sur ce programme. Mais ce fut pour dire au correspondant du Financial Time :

"Il faut mettre un frein à l’épuisement (des mines) pour un gain économique temporaire d’une telle richesse nationale. Le parti nationaliste assujettira les monopoles et les cartels au contrôle de l’État, tout en reconnaissant les droits de la propriété et de l’entreprise privée."

Par conséquent, s’il advenait – et ce n’est pas encore prouvé- que le nouveau gouvernement renonçât à nationaliser les mines, ce serait de toute façon pour les faire passer sous le contrôle de l’État. Et cette mesure, pourtant limitée, prendrait tout un sens, puisque les nationalisations sont déjà étendues, les mines, banques, transports, aciéries appartenant depuis plusieurs années à l’État.

Tel est le sort de l’Union sud-africaine. Bien qu’elle soit à l’autre bout de la terre, elle glisse tout comme les autres pays vers le capitalisme d’État. Là comme ailleurs, la guerre impérialiste mondiale, à laquelle l’Union a participé, a été l’expression, et à son tour le prétexte apparent de ce glissement. Mais l’expression profonde se trouve ailleurs : la rentabilité du travail minier a atteint son plafond. Malan l’exprime en parlant "d’épuisement" des gisements. Il invoque ainsi la chute des rendements physiques de l’entreprise au lieu de se référer à celle du rendement de l’exploitation du travail. La vérité est que le capital sud-africain a lui aussi atteint son niveau maximum d’expression et qu’il se trouve désormais engagé dans la décadence économique mondiale.

Il est…disons "réconfortant" (?) de voir qu’un régime féroce et un gouvernement ultraréactionnaire poursuit l’expropriation des capitalistes privés. C’est un soufflet (on peut douter d’ailleurs qu’ils le comprennent) à ceux qui falsifient la conscience de la classe ouvrière en brandissant l’arme de la propriété d’État. Ils lui font croire que ces mesures ne peuvent être le fait que de gouvernement travailliste et "socialistes", ou de prétendues "démocraties populaires", et qu’elles acquièrent pour notre époque une portée révolutionnaire. En réalité le capital universel fusionne avec l’État à une échelle mondiale, totale. Ce phénomène est l’avènement d’une barbarie sans précédent à laquelle seul un prolétariat révolutionnaire peut apporter la réponse. Voilà ce qu’on abusera jamais de répéter !

Morel

Notes :

[1NdE - Jan Christiaan Smuts (1870 - 1950) militaire et un homme d’État d’Afrique du Sud. Général boer, Field Marshal de l’Empire britannique, ministre de la Justice de la colonie du Transvaal, il fut successivement, pour l’Union d’Afrique du Sud, ministre de la Défense, des Mines, de l’Intérieur, des Finances, des affaires indigènes, de la Justice et encore de la Défense avant d’être premier ministre d’abord de 1919 à 1924 puis de 1939 à 1948.

[2NdE - Daniel François Malan (1874 - 1959) prédicateur calviniste, éditorialiste, homme politique et chef de gouvernement d’Afrique du Sud. Membre du Parti national, représentant au parlement les circonscriptions de Calvinia (1919-1938) et de Piketberg (1938-1954), il fut ministre des Affaires intérieures, de la santé publique et de l’Éducation (1924-1933), ministre des affaires étrangères et Premier ministre de 1948 à 1954, période durant laquelle son gouvernement instaure la politique d’Apartheid.




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