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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les bases sociales, économiques et historiques de l’Etat capitaliste et les conditions de son évolution politique
{Internationalisme} n°36, Juillet 1948
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 22 septembre 2015

par ArchivesAutonomies
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"Le cadre de l’État, de la Nation, étant l’organisation juridique et politique interne de la classe capitaliste, toute modification interne, politique ou économique, au sein de cet État ne peut qu’intéresser la classe dont le maintien d’un État à base nationale constitue le fondement du maintien dans l’histoire. Cette classe possède le privilège d’opposer les moyens de production dans le sens de ses intérêts et de ses buts propres de classe, immédiats ou lointains : proprement économiques, mais aussi sociaux et historiques."

K.Marx

Le système capitaliste a pour fondement économique l’opposition entre le capital (moyens de production) et le travail (qui les met en mouvement). C’est ce qui distingue donc le mode capitaliste de production des modes antérieures. En effet, sa forme de propriétés exclut la propriété individuelle, forme de la propriété privée antérieure. L’histoire du capitalisme, si on la partage en trois périodes : capitalisme libre-échangiste, des monopoles, d’État, voit l’introduction d’une nouvelle division du travail social qui laisse subsister apparemment dans la première période la propriété capitaliste comme une propriété privée individuelle, mais dont les fondements contiennent en eux-mêmes la dynamique d’une négation de cette forme arriérée de propriété. Le passage rapide du capitalisme libre-échangiste aux grandes sociétés par actions et aux monopoles, constitue, dans un temps historique très restreint, et sur des espaces géographiques très étendus, l’évolution du capitalisme vers sa maturité, en même temps que la démonstration de sa réalité de propriété sociale des moyens de production : les grandes sociétés, les trusts ou autres formes, rassemblent, centralisent entre leurs mains, l’administration et la gestion de capitaux, d’usines, de moyens de transports, dirigent une quantité énorme d’employés, d’ouvriers, de personnels de maîtrise et d’ingénieurs, disséminés géographiquement, et parfois d’entreprises dont les filiales ne se connaissent pas entre elles. Une partie des capitalistes, les plus gros porteurs, représentés par les hommes d’affaires au sein des conseils d’administration, ne gèrent qu’indirectement leurs intérêts, ces capitaux de plus en plus sont gérés par des techniciens qui finissent par être les véritables capitalistes, tout en n’étant en fait que des salariés du capital. Le capitalisme, représenté par la masse des usines et des machines et de tous les moyens qui servent à la production, devient un corps étranger aux personnes qui possèdent dans un coffre-fort des actions représentants de ce capital. Le capital doit fournir un pourcentage d’intérêts donné aux porteurs d’action, fournir aux techniciens de l’administration et de la direction un salaire plus un pourcentage de bénéfice d’entrepreneur, enfin, les propriétaires du sol sur lequel les usines sont bâties doivent toucher la rente de cette propriété foncière. La plus-value que les ouvriers produisent, devient du capital accumulable, une partie de la plus-value, celle réservée à verser l’intérêt aux capitalistes, les bénéfices d’entreprise et la rente du sol, ne constituant plus en quelque sorte que "les frais de capital", tout comme le capital variable représente "les frais du travail". La société, conduite par toute une hiérarchie d’administrateur et de directeurs des moyens de production sociaux qu’ils opposent à la classe ouvrière démunie qui n’a comme source de revenu que la vente de sa force de travail produit en vue de l’accumulation sans cesse élargie, conditions de vie du mode capitaliste de production. Comme on le voit, le caractère spécifique que prend la production capitaliste implique une forme particulière de la division sociale du travail, une forme particulière du droit, de l’État, de la Morale et de la pensée en général, de la classe dirigeant la production.

"Dans la production capitaliste, la masse des producteurs directs trouve devant elle le caractère social de sa production sous forme d’une autorité méticuleuse et d’un mécanisme social complètement ordonné et hiérarchisé. Mais cette autorité n’appartient à ses détenteurs qu’en tant que personnification des conditions de travail vis-à-vis du travail…" (Capital, Molitor, XIV-14)

Marx insiste sans cesse particulièrement sur le fait que l’État, un directeur d’entreprise, un député, un directeur de banque, un commerçant, un ouvrier, un employé, etc.… ne sont que des expressions directes et sensibles, de fonctions dans la production, fonctions qui, dans le mode de production capitaliste, dérivent avant tout des caractères de cette production. En d’autres termes, si dans le mode de production du système féodal, des représentants politiques et théocratiques de l’autorité, étaient avant tout des "maitres politiques et théocratiques", et qui ne faisaient que représenter une autorité politiques et théocratiques et non des conditions de travail en face du travail d’une façon directe, le mode de production capitaliste produit des divisions sociales, une division du travail, que et à partir de fonctions déterminées dans la production.

Voyons de quel ordre peuvent être ces fonctions. Le mode de production capitaliste repose avant toute chose sur l’opposition des conditions de travail et du travail. Nous avons donc d’un côté les détenteurs de ces moyens de production, des conditions de travail qui se trouvent dans une situation sociale dominante, leur permettant, contre toutes les apparences, de disposer de la force de travail. D’un autre côté nous avons les individus ne disposant que de leur force de travail. Ces deux classes sociales antagonistes constituent l’armature de la société capitaliste : d’un côté des détenteurs des moyens de production, de l’autre les détenteurs de la force de travail. Mais du fait que cette société n’est pas née spontanément du néant, qu’elle est le produit de conditions historiques et d’un processus historique, nous devons d’abord partir de ce processus historique. Ce processus historique Engels appelle :

"la décomposition connexions sociales antérieures…" (Anti-Dühring – II . 153) "La décomposition des connexions sociales antérieures…"

a donc amené progressivement la formation de la classe détentrice des moyens de production (genèse du capital et accumulation primitive) - d’une part, et de l’autre, la classe qui ne dispose que de sa force de travail. Mais ce procès historique s’est développé alors que les anciennes conditions sociales subsistaient. Nous avons donc, du point de vue historique une période où la bourgeoisie s’élève en tant que classe sociale indépendante dans le sein de ces "connexions sociales antérieures", en est un produit et en subit donc encore toutes les influences prédominantes. Et nous avons le passage de ce milieu historico-social-économique à nouveau milieu, où la bourgeoisie s’est établie en tant que classe sociale prédominante, et où le mode de production capitaliste devient le mode de production prédominant dans la marche de l’histoire. Pendant toute la période historique où le mode de production capitaliste et la bourgeoisie, luttent pour la prédominance, nous avons donc deux milieux : "les connexions sociales antérieures" existent encore, et la formation de nouvelles. Puis le mode de production capitaliste devient prédominant, et les milieux extra-capitalistes subsistent, mais subissent l’influence sans cesse plus grande du nouveau mode de production. Ceci pour bien montrer que dès la genèse et jusqu’à ce qu’il devienne prédominant, le mode de production capitaliste, de par son développement propre, a vu se transformer :

1) les milieux sociaux au sein desquels il a évolué ;
2) sa propre composition sociale.

Nous pouvons donc dire qu’à chaque période historique, et dans ces périodes historiques à chaque situation pour pays sur le marché général, correspond une différenciation dans la composition sociale des différentes fonctions que la division du travail du mode de production capitaliste détermine. Mais, pour être complet, il faut ajouter que la forme historique de l’État capitalisme est la nation représentée par des partis, un parlement, un roi, un président. Prenons comme exemple de la France de 1789 à 1793 puis de Thermidor au 18 Brumaire et de Brumaire à Waterloo, prenons la sous Louis-Philippe ou sous Louis-Bonaparte, la composition sociale de la classe dominante correspond effectivement à des nécessités devant lesquelles cette classe se trouve placée du fait des nécessités créées par l’état général des forces productives et des moyens de production dont elle dispose.

La nécessité de la Révolution se fait sentir pour la bourgeoisie du fait que les forces productives dont elle dispose étouffent dans le cadre trop étroit de l’État monarchique féodal (qui laisse le commerce anglais concurrencer en France même le commerce et la production française). La monarchie, "en soi", ne gêne pas la bourgeoisie à condition qu’elle devienne bourgeoise et reconnaisse les propres nécessités économiques de la bourgeoisie comme une nécessité nationale. La petite-bourgeoisie et la paysannerie poussent et extériorisent d’une façon extrêmement radicale les différentes expressions de la révolution (de la Terreur rouge à la Terreur blanche), ils ont aidé les nouvelles forces politiques à se dégager des entraves de la bourgeoisie féodale mais le jour où ils deviennent une entrave au développement de la bourgeoisie celle-ci les écrase à leur tour : c’est la préparation de Thermidor et son arrivée. À son tour la révolution bourgeoise française trouve sur son chemin l’Angleterre et ses alliés européens il lui faut rompre cette entrave. Le développement des forces productives la pousse à reconquérir de nouvelles colonies pour tenter de compenser les pertes dues à la négligence de la monarchie absolue décadente. La bourgeoisie devient colonialiste. Dans le jeu de la concurrence internationale les États se dressent sans cesse avec plus de violence les uns contre les autres, le militarisme de la bourgeoisie s’hypertrophie etc…Si nous voulons marquer la transition entre la société précapitaliste et la société capitaliste, nous dirons ceci : tant que le mode de production capitaliste ne s’est pas établi d’une façon prédominante dans l’histoire, nous assistons à ses évolutions extrêmement diverses et extrêmement lentes dans les différents milieux humains. En Angleterre le développement historique de la société féodale, ainsi que la situation géographique de l’Angleterre lui donne une situation extrêmement avancée du point de vue du développement social et économique. Par contre, en Amérique, à la même époque, subsiste un développement social extrêmement arriéré : les hommes sortant à peine de la barbarie alors qu’en Chine se perpétue un système féodal qui semblait établi là pour l’éternité…

L’établissement du mode de production capitaliste et sa situation prédominante va bouleverser complètement les lois antérieures de développement, et faire obéir la marche du monde à ses lois propres, et cela dans une mesure croissante. Si l’État de la bourgeoisie est le produit d’une certaine évolution historique de la propriété privée antérieure, ce n’est que dans la société bourgeoise qu’il trouve sa réelle signification dominante du point de vue historique et qu’il personnifie effectivement la classe dominante, autant du reste que cette classe se reconnaît en lui. Avant la société bourgeoise, l’État en est encore à un stade personnifié. Le père dans la famille, l’évêque dans son évêché, le duc dans son duché, sont des expressions beaucoup plus immédiates de l’État réel. La monarchie absolue est la forme qui présuppose déjà l’établissement de la bourgeoisie et si l’État bourgeois en est la négation ce n’est que dans la mesure où le mythe de la production remplace celui d’un seul dieu, dans la mesure où la religion passe des lois de Dieu aux lois de la production capitaliste, où l’homme n’est plus dominé par la nature mais par le mode de production. La transition historique passe à la domination de la nature par le mode de production dominant à son tour toute l’humanité ; l’État devient la religion en tant que personnification de la mystification du mode de production capitaliste. Si on début de son histoire la bourgeoisie à comme milieu de développement nécessaire, la féodalité, si la "décomposition des connexions sociales antérieures et la division du travail qui en résulte font ce qui crée le marché" (Engels déjà cité), et l’ensemble des conditions de développement du mode de production capitaliste, si "ces connexions sociales antérieures" et ce milieu social antérieur sont nécessairement un milieu et les connexions féodales, aussitôt que le mode de production capitaliste s’établit d’une façon prédominante dans l’histoire, ils bouleversent tous les ordres sociaux, tous les développements particuliers antérieurs et modèlent toute la société et son développement selon son développement propre. À partir de ce moment, si dans des secteurs particuliers, le développement propre à chaque Nation garde une certaine empreinte atavique de leur histoire particulière, ce n’est plus qu’une enveloppe, une apparence, le développement du mode de production gardera ce qui est nécessaire et rejettera le reste. Plus l’évolution du mode de production capitaliste sera poussée, plus sa prédominance sera assurée sur le marché mondial et plus les mouvements politiques qui se produiront à l’intérieur de chaque État seront le produit direct de l’influence des conditions générales du mode de production du capitalisme. Tant que le capitalisme n’est pas encore prédominant dans le monde, l’évolution de la bourgeoisie reste avant tout le produit de "la décomposition des connexions sociales antérieures" proprement nationales et garderont surtout ce caractère typiquement national (Angleterre XVIIe siècle et France XVIIIe siècle) tout en supposant déjà, dans ses différentes manifestations un développement est une tendance de développement universel. Dès que la prédominance est atteinte, après 1841, ce sont les lois de la concurrence sur le marché mondial seront le facteur majeur des différents mouvements politiques de la bourgeoise. Jusqu’en 1848, le prolétariat qui est né conjointement à la bourgeoisie, du développement même des forces productives du mode de production capitaliste toujours plus ou moins politiquement à la remorque de la bourgeoisie. C’est le mouvement montant du nouveau mode de production qui prédomine toute autre préoccupation de la société. Le mouvement des "diggers" ou des "enragés" et des "égaux", qu’on nous montre selon la théorie de la "révolution permanente" comme "l’avant-garde de la révolution", comme une sorte de vague avancée du prolétariat par rapport à la bourgeoisie et à sa révolution, n’en sont au contraire que des excroissances. Ce sont Cromwell et Bonaparte qui sont l’avant-garde. Mais dès que le développement capitaliste a rompu toutes les anciennes murailles de Chine, dès que la lutte devient effectivement un lutte concurrentiel entre les différents groupes et Nations capitalistes et que cette concurrence devient l’axe de la lutte de la bourgeoisie qui est maintenant la classe dominante, entre enjeu une nouvelle force historique qui agit pour son propre compte et dans le but de réaliser une nouvelle forme de société : le prolétariat force agissante et pensante de la Commune de Paris et des révolutions russe et allemande de 1917-18.

Philippe




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