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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Situation de l’impérialisme français
{Internationalisme} n°26, 15 septembre 1947
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 19 septembre 2015

par ArchivesAutonomies
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On prend généralement pour base de comparaison de l’économie et de la production actuelle l’année 1938. Cela uniquement parce que l’année 1938 fut la dernière avant la guerre et nullement parce qu’elle fut une année de prospérité, loin de là.

Quand on fait cette comparaison avec 1938 on doit avoir constamment en mémoire qu’elle fut une année de dépression économique et que sa production ne représentait que 75 % de 1929, elle-même pas très brillante quoique la meilleure depuis 1913. Ainsi, l’effondrement de l’économie française apparaît dans toute sa réalité quand, en rapport avec l’année de dépression de 1938, l’indice de la production est encore tombé de 89 en octobre 1946 à 87 en décembre, 81 en janvier 1947, 78 en février. L’indice corrigé des mois suivants n’est pas encore connu mais tout indique qu’après une légère montée en mars-avril, la production est à nouveau tombée par suite notamment de la vague de grèves et essentiellement à cause des difficultés insurmontables auxquelles se heurte l’économie française.

Le problème du charbon est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête du capitalisme français, quoique non l’unique difficulté. L’extraction nationale accuse de nouveau, après les excitations staliniennes et leurs cris de triomphe, un nouveau fléchissement.

Production du charbon en milliers de tonnes

Janvier 4 597
Février 4 223
Mars 4 624
Avril 4 209
Mai 3 983

Elle atteint ainsi sensiblement le niveau de 1938 (moyenne mensuelle de 3963). La menace d’une stagnation (et peut-être même d’une baisse) est donnée, entre autres, par l’éventuelle libération de prisonniers allemands qui doit avoir lieu à la fin de l’année. On sait le grand pourcentage qu’occupent les prisonniers allemands dans la totalité de la main-d’œuvre employée dans les mines.

L’importation en charbon est encore plus désastreuse par suite de la politique de relèvement industriel de l’Allemagne par les anglo-américains, malgré les lamentations du capitalisme français et la campagne hystérique chauvine des staliniens.

Ainsi se trouve largement compromis le commencement du plan Monnet. Les prévisions de celui-ci comptaient sur un total de 75 millions de tonnes de charbon. La France réalisera péniblement un maximum de 60 millions.

Une plaie non moins cuisante du capitalisme français est l’extrême fléchissement de la productivité de la main-d’œuvre qui, étant elle-même une résultante de l’ensemble des conditions désastreuses de la production (pénurie et vieillissement des moyens de production, manque de moyens de transport, destruction résultant de la guerre, pauvreté des moyens financiers, perte de sources de matières premières) et du bas niveau de vie des ouvriers en France, vient encore s’ajouter aux difficultés et aggraver l’ensemble de la situation dans laquelle se débat désespérément le capitalisme français.

Par exemple, dans une branche de la production comme l’extraction du charbon, bien moins sujette et dépendante des moyens de production et où l’État et les partis "ouvriers" ont concentré tous leurs efforts pour assurer et augmenter la production, le rendement par ouvrier de fond est tombé à 76 % de celui de 1938. On peut facilement imaginer ce que doit être le rendement dans les autres branches bien moins favorisées. Pour se faire une idée plus exacte, on peut mettre en avant les comparaisons suivantes : la construction d’une automobile aux États-Unis nécessite 25 jours-homme, en France 85 jours-homme ; la statistique montre que l’extraction de 4 tonnes de charbon nécessite 1 mineur aux États-Unis, 2 dans la Ruhr, 4 en France. Le rapport comparatif de la productivité du travail place la France à un des plus bas échelons des pays du monde.

La situation catastrophique de l’économie française se traduit le mieux dans son commerce extérieur. Les évaluations les plus optimistes pour l’année en cours sont :

- Importations : 3025 millions de dollars

- Exportations : 1225 millions de dollars

- Déficit : 1800 millions de dollars

Ce déficit est couvert en partie par des emprunts à l’étranger (ce qui explique suffisamment la politique extérieure de la France, à la remorque des États-Unis) et par la réserve en or et en devises de la Banque de France, c’est-à-dire la précipitation d’une course folle à la banqueroute finale.

Il est important de s’arrêter non seulement sur le déficit impressionnant du commerce extérieur. Ainsi, l’importation d’objets fabriqués, qui représentait en 1938 15 % de la valeur de l’ensemble des importations, s’élève aujourd’hui à 26 %. Pour le même temps, l’exportation des produits alimentaires passe de 14 % en 1938 à 21 % en 1946. En d’autres termes, la France, qui ne fut jamais qu’un pays agricole, doit payer aujourd’hui avec une production agricole encore diminuée l’importation d’objets fabriqués les plus indispensables. Cette situation paradoxale ressort nettement du tableau suivant :

Indice du volume du commerce extérieur (base 100 pour 1938)

1947Matières nécessaire à l’industrieObjets fabriquésObjets alimentaires
ImportExportImportExportImport Export
Janvier 68,5 30,2 270 79,6 65,5 92,2
Février 83,3 35 317 108 61,7 102,3
Mars 76,6 33,5 421 91,6 59 104,1
Avril 90,6 45,2 354 120,9 57 87,7

Ainsi, pour des objets fabriqués, la France importe 4 fois plus pour une exportation restée sensiblement la même. Alors que pour les produits alimentaires, malgré la pénurie et la disette qui règnent, elle continue à exporter autant qu’en 1938 et n’importe environ que 50 %. Ce caractère du commerce extérieur, d’exportation des produits alimentaires et d’importations d’objets fabriqués, a toujours été le propre des pays coloniaux et semi-coloniaux.

Cette évolution dans ce sens du commerce extérieur indique on ne peut mieux la déchéance de l’économie française, déchéance qui ira en s’accentuant.

* * * * *

Il serait erroné de conclure des quelques statistiques, que nous venons de citer plus haut, que nous assistons à une transformation de l’économie française qui, d’une production industrielle s’orienterait vers une production agricole. Seul l’impérialisme allemand, sous sa forme politique nazie, pouvait formuler un rêve économique aussi insensé. L’Europe nouvelle nazie devait être un hinterland agricole au bénéfice de l’Allemagne, unique centre industriel, c’est-à-dire unique producteur de marchandises industrielles, exploitant le reste de l’Europe transformé en marché d’écoulement et en source de matières premières.

Le capital a pour condition et base la production industrielle moderne, là où se produit la plus-value. C’est pour cela que le retour vers une production agricole est exclu pour tout pays capitaliste, même s’il existe une terrible demande en produits alimentaires. Le chômage causé par la défaite et la démoralisation de l’armée française en 1940 n’a pas été liquidé par la ridicule campagne de Pétain de "retour à la terre" mais uniquement par la reprise de la production de guerre en France pour les besoins de l’Allemagne.

La production agricole de la France n’a jamais suffi à couvrir les besoins de ce pays. Elle a toujours été obligée d’importer 10 à 20 % de sa consommation. Et si, aujourd’hui, malgré sa terrible disette, elle ne produit que le tiers de blé de 1938, cela n’est pas dû à l’absence d’une politique clairvoyante de la part des gouvernants, comme le dit démagogiquement le parti stalinien, mais parce qu’une plus grande masse des produits agricoles présuppose une masse d’acheteurs solvables, c’est-à-dire le plein fonctionnement de l’industrie trouvant sur le marché mondial et plus précisément sur des marchés extra-capitalistes la possibilité de l’écoulement de sa production et la réalisation de sa plus-value.

C’est précisément parce que le capitalisme français se trouve évincé du marché mondial et que son appareil industriel, à la suite de la guerre, n’est pas en mesure de soutenir la concurrence d’autres pays, que la crise de sa production industrielle détermine et entraine une sous-production agricole. La crise du blé n’est pas, comme le prétendent les économistes-politiciens de la bourgeoisie, le résultat d’un malheureux hasard atmosphérique (gel de printemps), mais bien davantage le résultat d’une situation économique qui fait que l’étendue des terres emblavées est aujourd’hui la moitié de ce qu’elle fut avant-guerre.

Ce qui est vrai pour la production agricole l’est également pour toute la production d’articles de consommation. Alors que l’indice de production est de 106,2 pour l’extraction de la houille, de 98,1 pour l’acier, de 136 pour l’électricité, de 195,4 pour la production automobile, de 124 pour le caoutchouc, il n’est que de 90 pour le textile et de 75 pour le papier, de 64 pour les cuirs (base 100 pour 1938).

Tout l’effort est porté sur la production de l’industrie lourde aux dépens de l’industrie de consommation. Pour tenir devant la concurrence, sur le marché international, avec un appareil industriel usé et défectueux, le capitalisme ne peut le faire qu’en réduisant les conditions de vie des ouvriers au-dessous du minimum. Pour reconstruire péniblement son appareil et acheter à l’étranger les machines nécessaires, il ne peut le faire qu’en payant avec l’exportation du peu de produits alimentaires, quitte à diminuer encore la consommation des masses et amener celles-ci à l’état de famine.

Mais ce ne sont là que des palliatifs. Inflation-dévaluation-restriction-famine, rien ne peut insuffler un sang nouveau et régénérer le capitalisme français. Toutes les mesures prises depuis la "libération" ont échoué les unes après les autres. Et les ministres socialistes Tanguy-Prigent, ministre de l’agriculture, et Philip, ministre de l’économie, étaient absolument dans le vrai, et pour une fois sincères, quand ils ont déclaré successivement au dernier congrès socialiste que la France était "au bord de la faillite" et que "nous sommes à la veille de la catastrophe".

Marco




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