Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
La fonction du trotskisme
{Internationalisme} n°26, 15 septembre 1947
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 22 septembre 2015

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

C’est une grosse erreur, et très répandue, de considérer que ce qui distingue les révolutionnaires du trotskisme, c’est la question de "la défense de l’URSS".

Il va de soi que les groupes révolutionnaires - que les trotskistes se plaisent à appeler, avec quelque mépris, "ultragauches" (terme péjoratif qu’ils utilisent à propos des révolutionnaires, dans le même esprit que celui de "hitléro-trotskistes" que leur donnent les staliniens) - rejettent naturellement toute espèce de défense de l’État capitaliste (capitalisme d’État) russe. Mais la non-défense de l’État russe ne constitue nullement le fondement théorique et programmatique des groupes révolutionnaires ; ce n’en est qu’une conséquence politique, contenue et découlant normalement de leurs conceptions générales, de leur plateforme révolutionnaire de classe. Inversement, "la défense de l’URSS" ne constitue pas davantage le propre du trotskisme.

Si, de toutes les positions politiques qui constitue son programme, "la défense de l’URSS" est celle qui manifeste le mieux, le plus nettement son fourvoiement et son aveuglement, on commettra toutefois une grave erreur en ne voulant voir le trotskisme uniquement à travers cette manifestation. Tout au plus, doit-on voir dans cette "défense" l’expression la plus achevée, la plus typique, l’abcès de fixation du trotskisme. Cet abcès est si monstrueusement apparent que sa vue écœure un nombre chaque jour plus grand d’adhérents de cette 4ème Internationale et, fort probablement, il est une des causes, et non des moindres, qui fait hésiter un certain nombre de sympathisants à prendre place dans les rangs de cette organisation. Cependant, l’abcès n’est pas la maladie mais seulement sa localisation et son extériorisation.

Si nous insistons tant sur ce point, c’est parce que trop de gens qui s’effraient à la vue des marques extérieures de la maladie ont trop tendance à se tranquilliser facilement dès que ces témoignages disparaissent apparemment. Ils oublient qu’une maladie "blanchie" n’est pas une maladie guérie. Cette espèce de gens est certainement aussi dangereuse, aussi propagatrice de germes de la corruption que l’autre ; et peut-être davantage encore, croyant sincèrement en être guérie.

Le Workers Party aux États-Unis (organisation trotskiste dissidente connue sous le nom de son leader, Schatchmann), la tendance de G. Munis au Mexique, les minorités de Gallien et de Chaulieu en France, toutes les tendances minoritaires de la 4èmeInternationale qui, du fait qu’elles rejettent la position traditionnelle de "la défense de la Russie", croient être guéries de "l’opportunisme" (comme elles disent) du mouvement trotskiste. En réalité, elles ne sont que "blanchies", restant, quant au fond, imprégnées et totalement prisonnières de cette idéologie.

Ceci est tellement vrai qu’il suffit de prendre pour preuve la question la plus brulante, celle qui offre le moins d’échappatoires, qui oppose le plus irréductiblement les positions de classe du prolétariat à celles de la bourgeoisie : la question de l’attitude à prendre face à la guerre impérialiste. Que voyons-nous ?

Les uns et les autres, majoritaires et minoritaires, avec des slogans différents, tous ont participé à la guerre impérialiste.

Qu’on ne se donne pas la peine de nous citer (pour nous démentir) les déclarations verbales de trotskistes contre la guerre. Nous les connaissons fort bien. Ce qui importe, ce ne sont pas les déclarations mais la pratique politique réelle qui découle de toutes les positions théoriques et qui s’est concrétisée dans le soutien idéologique et pratique aux forces de guerre. Peu importe, ici, de savoir par quels arguments cette participation fut justifiée. La défense de l’URSS est certes un des nœuds les plus importants qui rattache et entraine le prolétariat dans la guerre impérialiste. Toutefois, il n’est pas le seul nœud. Les minoritaires trotskistes, qui ont rejeté la défense de l’URSS, ont trouvé, tout comme les socialistes de gauche et les anarchistes, d’autres raisons, non moins valables et non moins inspirées d’une idéologie bourgeoise, pour justifier leur participation à la guerre impérialiste. Ce furent pour les uns la défense de la "démocratie", pour les autres "la lutte contre le fascisme", ou la "libération nationale", ou encore "le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes".

Pour tous, ce fut une question de "moindre mal" qui les avait fait participer à la guerre ou dans la résistance du côté d’un bloc impérialiste contre l’autre.

Le parti de Schatchmann a parfaitement raison de reprocher aux trotskistes officiels leur soutien à l’impérialisme russe qui, pour lui, n’est plus un "État ouvrier" ; mais cela ne fait pas de Schatchmann un révolutionnaire car ce reproche il ne le fait pas en vertu d’une position de classe du prolétariat contre la guerre impérialiste, mais en vertu du fait que la Russie est un pays totalitaire, où il y a moins de "démocratie" que partout ailleurs, et que, en conséquence, il fallait, selon lui, soutenir la Finlande qui était moins "totalitaire" et plus démocratique contre l’agression russe.

Pour manifester la nature de son idéologie, notamment dans la question primordiale de la guerre impérialiste, le trotskisme n’a nullement besoin, comme nous venons de le voir, de la position de la "défense de l’URSS". Cette défense de l’URSS facilite évidemment énormément sa position de participation à la guerre, lui permettant de la camoufler sous une phraséologie pseudo-révolutionnaire ; mais, par là même, elle obscurcit sa nature profonde et empêche de poser la question de la nature de l’idéologie trotskiste en pleine lumière.

Pour plus de clarté, faisons donc abstraction, pour un moment, de l’existence de la Russie ou, si l’on préfère, de toute cette sophistique sur la nature socialiste de l’État russe par laquelle les trotskistes parviennent à obscurcir le problème central de la guerre impérialiste et de l’attitude du prolétariat. Posons brutalement la question de l’attitude des trotskistes dans la guerre. Les trotskistes répondront évidemment par une déclaration générale contre la guerre. Mais aussitôt la litanie sur "le défaitisme révolutionnaire", dans l’abstrait, correctement citée, ils recommenceront immédiatement, dans le concret, par établir des restrictifs, par des "distinctions" savantes, des "mais..." et des "si..." qui les amèneront, dans la pratique, à prendre parti pour un des protagonistes en présence et à inviter les ouvriers à participer à la boucherie impérialiste.

Quiconque a eu des rapports avec les milieux trotskistes en France pendant les années 1939-45 peut témoigner que les sentiments prédominants chez eux n’étaient pas tant dictés par la position de "la défense de l’URSS" que par le choix du "moindre mal", le choix de "la lutte contre l’occupation étrangère" et celui de "l’antifascisme".

C’est ce qui explique leur participation à "la résistance" [1], aux FFI et dans "la libération". Et quand le PCI de France se voit félicité par des sections d’autres pays pour la "part" qu’il a pris dans ce qu’elles appellent "LE soulèvement populaire" de la libération, nous leur laissons la satisfaction que peut leur donner le bluff de l’importance de cette "part" (voyez l’importance de ces quelques dizaines de trotskistes dans "le GRAND soulèvement populaire" !). Retenons surtout, pour témoignage, le contenu politique d’une telle félicitation.

Quel est le critère de l’attitude révolutionnaire dans la guerre impérialiste ?

Le révolutionnaire part de la constatation du stade impérialiste atteint par l’économie mondiale. L’impérialisme n’est pas un phénomène national (la violence de la contradiction capitaliste entre le degré de développement des forces productives - du capital social total - et le développement du marché détermine la violence des contradictions inter-impérialistes). Dans ce stade, il ne saurait y avoir de guerres nationales. La structure impérialiste mondiale détermine la structure de toute guerre. Dans cette époque impérialiste, il n’y a pas de guerres "progressives", l’unique progressivité n’existant que dans la révolution sociale. L’alternative historique qui est posée à l’humanité est la révolution socialiste ou la décadence, c’est-à-dire la chute dans la barbarie par l’anéantissement des richesses accumulées par l’humanité, la destruction des forces productives et le massacre continu du prolétariat dans une suite interminables de guerres localisées et généralisées. C’est donc un critère de classe en rapport avec l’analyse de l’évolution historique de la société que pose le révolutionnaire.

Voyons comment le pose théoriquement le trotskisme :

"Mais tous les pays du monde ne sont pas impérialistes. Au contraire, la majorité des pays sont les victimes de l’impérialisme. Certains pays coloniaux ou semi-coloniaux tenteront, sans aucun doute, d’utiliser la guerre pour rejeter le joug de l’esclavage. De leur part, la guerre ne sera pas impérialiste mais émancipatrice. Le devoir du prolétariat international sera d’aider les pays opprimés en guerre contre les oppresseurs..." (Le Programme transitoire - Chap. : La lutte contre l’impérialisme et la guerre).

Ainsi, le critère trotskiste ne se rattache pas à la période historique que nous vivons, mais crée et se réfère à une notion abstraite et partant fausse de l’impérialisme. Est impérialiste uniquement la bourgeoisie d’un pays dominant. L’impérialisme n’est pas un stade politico-économique du capitalisme mondial, mais strictement du capitalisme de certains pays, tandis que les autres pays capitalistes, qui sont "la majorité", ne sont pas impérialistes. À moins de recourir à une distinction formelle, vide de sens, tous les pays du monde sont actuellement dominés en fait, économiquement, par deux pays : les États-Unis et la Russie. Faut-il conclure que seule la bourgeoisie de ces deux pays est impérialiste et que l’hostilité du prolétariat à la guerre ne doit s’exercer que dans ces deux pays uniquement ? Bien mieux, si, sur les traces des trotskistes, l’on retranche encore la Russie qui, par définition, n’est pas impérialiste, l’on arrive à cette absurdité monstrueuse qu’il n’y a qu’un seul pays impérialiste au monde : les États-Unis. Cela nous conduit à la réconfortante conclusion que, dans tous les autres pays du monde - qui sont tous "non-impérialistes" et "opprimés" - le prolétariat a pour devoir d’aider leur bourgeoisie.

Voyons concrètement comment cette distinction trotskiste se traduit dans les faits, dans la pratique.

En 1939, la France est un pays impérialiste = défaitisme révolutionnaire.

Entre 1940 et 1945, la France est occupée = de pays impérialiste elle devient un pays opprimé = sa guerre est "émancipatrice" = le devoir du prolétariat est de soutenir sa lutte. Parfait ! Mais du coup, c’est l’Allemagne qui devient, en 1945, un pays occupé et "opprimé" = le devoir du prolétariat est de soutenir une éventuelle lutte émancipatrice de l’Allemagne contre la France.

Ce qui est vrai pour la France et l’Allemagne est également vrai pour n’importe quel autre pays : le Japon, l’Italie, la Belgique etc. Qu’on ne vienne pas nous parler des pays coloniaux et semi-coloniaux. Tout pays, à l’époque impérialiste, qui, dans la compétition féroce entre impérialismes, n’a pas la chance ou la force d’être le vainqueur, devient, en fait, un pays "opprimé" ; exemples : l’Allemagne et le Japon, et, dans un sens contraire, la Chine.

Le prolétariat n’aura donc pour devoir que de passer son temps à "danser" d’un plateau de la balance impérialiste à l’autre, au rythme des commandements trotskistes, et à se faire massacrer pour ce que les trotskistes appellent "une guerre juste et progressive" (voir le Programme transitoire, même chapitre).

C’est le caractère fondamental du trotskisme que, dans toutes les situations et dans toutes ses positions courantes, il offre au prolétariat une alternative non d’opposition et de solution de classe du prolétariat contre la bourgeoisie, mais le CHOIX entre deux formations, entre deux forces également capitaliste : entre bourgeoisie fasciste et bourgeoisie antifasciste, entre "réaction" et "démocratie", entre monarchie et république, entre guerre impérialiste et guerres "justes et progressistes".

C’est en partant de ce "choix éternel" du "moindre mal" que les trotskistes ont participé à la guerre impérialiste et nullement en fonction de la nécessité de "la défense de l’URSS". Avant de défendre cette dernière, ils avaient participé à la guerre d’Espagne (1936-38) pour la défense de l’Espagne républicaine contre Franco. Ce fut ensuite la défense de la Chine de Tchang-Kaï-Chek contre le Japon.

La défense de l’URSS apparait donc non comme le point de départ de leurs positions mais comme un aboutissement, une manifestation entre autres de leur plateforme fondamentale ; plateforme dans laquelle le prolétariat n’a pas une position de classe qui lui soit propre dans une guerre impérialiste, mais selon laquelle il peut et doit faire une distinction entre les diverses formations capitalistes nationales, momentanément antagoniques, selon laquelle aussi il doit, en règle générale, accorder son aide et proclamer "progressiste" la plus faible, la plus retardataire, la fraction bourgeoise dite "opprimée".

* * * * *

Cette position, à propos de la question cruciale (centrale) qu’est la guerre, place d’emblée le trotskisme, en tant que courant politique, hors du camp du prolétariat et justifie à elle seule la nécessité de rupture totale avec lui de la part de tout élément révolutionnaire prolétarien.

Cependant, nous n’avons mis en lumière qu’une des racines du trotskisme. D’une façon plus générale, la conception trotskiste est basée sur l’idée que l’émancipation du prolétariat n’est pas le fait de la lutte d’une façon absolue, plaçant le prolétariat en tant que classe face à l’ensemble du capitalisme, mais sera le résultat d’une série de luttes politiques, dans le sens étroit du terme, et dans lesquelles le prolétariat, allié successivement à diverses fractions de la bourgeoisie, éliminera certaines autres fractions et parviendra ainsi, par degrés, par étapes, graduellement, à affaiblir la bourgeoisie, à triompher d’elle en la divisant et en la battant par morceaux.

Que ce soit là non seulement une très haute vue stratégique, extrêmement subtile et malicieuse, qui a trouvé sa formulation dans le slogan "marcher séparément et frapper ensembles", mais que ce soit encore une des bases de la conception trotskiste, nous en trouvons la confirmation dans la théorie de "la révolution permanente" (nouvelle manière) qui veut que la permanence de la révolution considère la révolution elle-même comme un déroulement permanent d’événements politiques qui se succèdent, et dans lequel la prise du pouvoir par le prolétariat est un événement parmi tant d’autres événements intermédiaires, mais qui ne pense pas que la révolution est un processus de liquidation économique et politique d’une société divisée en classes, et enfin et surtout que l’édification socialiste est seulement possible et qu’elle ne peut commencer qu’après la prise du pouvoir par le prolétariat.

Il est exact que cette conception de la révolution reste en partie "fidèle" au schéma de Marx. Mais ce n’est qu’une fidélité à la lettre. Marx a conçu ce schéma en 1848, à l’époque où la bourgeoisie constituait encore une classe historiquement révolutionnaire ; et c’est dans le feu des révolutions bourgeoises - qui déferlaient dans toute une série de pays d’Europe - que Marx espérait qu’elles ne s’arrêtent pas au stade bourgeois mais qu’elles soient débordées par le prolétariat poursuivant la marche en avant jusqu’à la révolution socialiste.

Si la réalité a infirmé l’espoir de Marx, ce fut, en tous cas chez lui, une vision révolutionnaire osée, en avance par rapport aux possibilités historiques. Tout autre apparait la révolution permanente trotskiste. Fidèle à la lettre mais infidèle à l’esprit, le trotskisme attribue – un siècle après la fin des révolutions bourgeoises, à l’époque de l’impérialisme mondial, alors que la société capitaliste est entrée dans son ensemble dans la phase de décadence, à certaines fractions du capitalisme, à certains pays capitalistes (et, comme le dit expressément le programme transitoire, à la majorité des pays) un rôle progressiste.

Marx entendait mettre le prolétariat, en 1848, en avant, à la tête de la société, les trotskistes, eux, en 1947, mettent le prolétariat à la remorque de la bourgeoisie qu’ils proclament "progressiste". On peut difficilement imaginer une caricature plus grotesque, une déformation plus étroite que celles données par les trotskistes, du schéma de la révolution permanente de Marx.

Telle que Trotsky l’avait reprise et formulée en 1905, la théorie de la révolution permanente gardait alors toute sa signification révolutionnaire. En 1905, au début de l’ère impérialiste, alors que le capitalisme semblait avoir devant lui de belles années de prospérité, dans un pays des plus retardataires de l’Europe où subsistait encore toute une superstructure politique féodale, où le mouvement ouvrier faisait ses premiers pas, face à toutes les fractions de la social-démocratie russe qui annonçaient l’avènement de la révolution bourgeoise, face à Lénine qui, plein de restrictions, n’osait aller plus loin que d’assigner, à la future révolution, la tâche de réformes bourgeoises sous une direction révolutionnaire démocratique des ouvriers et de la paysannerie, Trotsky avait le mérite incontestable de proclamer que la révolution serait socialiste (la dictature du prolétariat) ou ne serait pas.

L’accent de la théorie de la révolution permanente portait sur le rôle du prolétariat, désormais unique classe révolutionnaire. Ce fut une proclamation révolutionnaire audacieuse, entièrement dirigée contre les théoriciens socialistes petit-bourgeois, effrayés et sceptiques, et contre les révolutionnaires hésitants, manquant de confiance dans le prolétariat.

Aujourd’hui, alors que l’expérience des 40 dernières années a pleinement confirmé ces données historiques, dans un monde capitaliste achevé et déjà décadent, la théorie de la révolution permanente nouvelle manière est uniquement dirigée contre les "illusions" révolutionnaires de ces hurluberlus "ultragauches" qui sont la bête noir du trotskisme.

Aujourd’hui, l’accent est mis sur les illusions retardataires des prolétaires, sur l’inévitabilité des étapes intermédiaires, sur la nécessité d’une politique réaliste et positive, sur des gouvernements ouvriers et paysans, sur des guerres justes et des révolutions d’émancipation nationales progressistes.

Tel est désormais le sort de la théorie de la révolution permanente entre les mains de disciples qui n’ont su retenir et assimiler que les faiblesses et rien de ce qui fut la grandeur, la force et la valeur révolutionnaire du maître.

Soutenir les tendances et les fractions "progressistes" de la bourgeoisie et renforcer la marche révolutionnaire du prolétariat en l’asseyant sur l’exploitation de la division et l’antagonisme inter-capitaliste représentent les deux mamelles de la théorie trotskiste. Nous avons vu ce qui était de la première, voyons le contenu de la seconde.

En quoi résident les divergences dans le camp capitaliste ?

Premièrement, dans la manière de mieux assurer l’ordre capitaliste, c’est-à-dire de mieux assurer l’exploitation du prolétariat. Secondement, dans les divergences d’intérêts économiques des divers groupes composant la classe capitaliste. Trotsky, qui s’est souvent laissé emporter par son style imagé et ses métaphores au point de perdre de vue leur contenu social réel, a beaucoup insisté sur ce deuxième aspect. "On a tort de considérer le capitalisme comme un tout unifié" enseignait-il, "la musique aussi est un tout ; mais serait un bien piètre musicien celui qui ne distinguerait pas les notes les unes des autres." Et cette métaphore, il l’appliquait aux mouvements et luttes sociales. Il ne peut venir à personne l’idée de nier ou de méconnaitre l’existence d’oppositions d’intérêts au sein même de la classe capitaliste et des luttes qui en résultent. La question est de savoir la place qu’occupent, dans la société, les diverses luttes. Serait un très médiocre marxiste révolutionnaire celui qui mettrait sur le même pied la lutte entre les classes et la lutte entre groupes au sein de la même classe.

"L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes." Cette thèse fondamentale du Manifeste du Parti communiste ne méconnait évidemment pas l’existence des luttes secondaires entre divers groupes et individualités économiques à l’intérieur des classes et leur importance relative. Mais le moteur de l’histoire n’est pas ces facteurs secondaires, mais bien celui de la lutte entre la classe dominante et la classe dominée. Quand une nouvelle classe est appelée, dans l’histoire, à se substituer à l’ancienne devenue inapte à assurer la direction de la société, c’est-à-dire dans une période historique de transformation et de révolution sociale, la lutte entre ces deux classes détermine et domine, d’une façon catégorique, tous les événements sociaux et tous les conflits secondaires. Dans de telles périodes historiques, comme la nôtre, insister sur les conflits secondaires au travers desquels on veut déterminer et conditionner la marche de la lutte de classe, sa direction et son ampleur, montre avec une clarté éblouissante qu’on n’a rien compris aux questions les plus élémentaires de la sociologie marxiste. On ne fait que jongler avec des abstractions, sur des notes de musique et on subordonne, dans le concret, la lutte sociale historique du prolétariat aux contingences des conflits politiques inter-capitalistes.

Toute cette politique repose, quant au fond, sur un singulier manque de confiance dans les forces propres du prolétariat. Assurément, les 3 dernières décades de défaites ininterrompues ont tragiquement illustré l’immaturité et la faiblesse du prolétariat. Mais on aurait tort de chercher la source de cette faiblesse dans l’auto-isolement du prolétariat, dans l’absence d’une ligne de conduite suffisamment souple envers les autres classes, couches et formations politiques anti-prolétariennes. C’est tout le contraire. Depuis la fondation de l’IC, on ne faisait que décrier la maladie infantile de la gauche, on élaborait la stratégie réaliste de la conquête de larges masses, de la conquête des syndicats, l’utilisation révolutionnaire de la tribune parlementaire, du front unique politique avec "le diable et sa grand-mère" (Trotsky), de la participation au gouvernement ouvrier de Saxe...

Quel fut le résultat ?

Désastreux. À chaque nouvelle conquête de la stratégie de souplesse s’en suivait une défaite plus grande, plus profonde. Pour pallier à cette faiblesse qu’on attribue au prolétariat, pour le "renforcer" on allait s’appuyer non seulement sur des forces politiques extra-prolétariennes (social-démocratie) mais aussi sur des forces sociales ultraréactionnaires : partis paysans "révolutionnaires" - conférence internationale de la paysannerie - conférence internationale des peuples coloniaux... Plus les catastrophes s’accumulaient sur la tête du prolétariat, plus la rage des alliances et la politique d’exploitation triomphaient dans l’IC. Certainement doit-on chercher l’origine de toute cette politique dans l’existence de l’État russe, trouvant sa raison d’être en lui-même, n’ayant par nature rien de commun avec la révolution socialiste, opposé et étranger (l’État) qu’il est et reste au prolétariat et à sa finalité en tant que classe.

L’État, pour sa conservation et son renforcement, doit chercher et peut trouver des alliés dans les bourgeoisies "opprimées", dans les "peuples" et pays coloniaux et "progressistes", parce que ces catégories sociales sont naturellement appelées à construire, elles aussi, l’État. Il peut spéculer sur la division et les conflits entre les autres États et groupes capitalistes parce qu’il est de la même nature sociale et même classe qu’eux.

Dans ces conflits, l’affaiblissement d’un des antagonistes peut devenir la condition de son renforcement à lui. Il n’en est pas de même du prolétariat et de sa révolution. Il ne peut compter sur aucun de ces "alliés", il ne peut s’appuyer sur aucune de ces forces. Il est seul et, qui plus est, en opposition de tout instant, en opposition historique irréductible avec l’ensemble de ces forces et éléments qui, face à lui, présentent une unité indivisible.

Rendre le prolétariat conscient de sa position, de sa mission historique, ne rien lui cacher sur les difficultés extrêmes de sa lutte, mais également lui enseigner qu’il n’a pas de choix, qu’au prix de son existence humaine et physique il doit et peut vaincre malgré les difficultés, c’est l’unique façon d’armer le prolétariat pour la victoire.

Mais, vouloir contourner la difficulté en cherchant, pour le prolétariat, des alliés (même temporaires) possibles, en lui présentant des forces "progressistes" dans les autres classes sur lesquelles il puisse appuyer sa lutte, c’est le tromper pour le consoler, c’est le désarmer, c’est le fourvoyer.

C’est effectivement en ceci que consiste la fonction du mouvement trotskiste à l’heure présente.

MARC

Notes :

[1Il est tout à fait caractéristique que le groupe Johnson-Forest, qui vient de scissionner d’avec le parti de Schatchmann, se considère "très à gauche" du fait qu’il rejette à la fois "la défense de l’URSS" et les positions anti-russes de Schatchmann. Ce même groupe critique sévèrement les trotskistes français qui, d’après lui, n’avaient pas participé assez activement à "la résistance". Voilà un échantillon typique du trotskisme.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53