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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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{Lénine philosophe} de J. Harper (suite)
{Internationalisme} n°26, 15 septembre 1947
Article mis en ligne le 23 septembre 2015
dernière modification le 22 septembre 2015

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B) LES SCIENCES DE LA NATURE

Aux idées de Mach, Lénine oppose les conceptions matérialistes, la réalité objective du monde matériel, de la matière, de l’éther, des lois de la nature, tels que l’acceptent les sciences de la nature et le bon sens humain. Mais on doit admettre que ces deux autorités, très importantes par ailleurs, ne pèsent pas lourd dans cette controverse. Lénine cite avec ironie l’aveu de Mach de n’avoir trouvé que peu d’approbation parmi ses collègues. Toutefois, on ne peut pas avoir raison d’un critique qui apporte de nouvelles idées par le simple argument que les vieilles théories critiquées sont généralement acceptées par tous. Et quant au simple bon sens, c’est-à-dire l’ensemble des opinions de l’homme de la rue, il représente généralement les conceptions scientifiques d’une époque antérieure qui, petit à petit, sont parvenues jusqu’aux masses grâce à l’enseignement et à la diffusion des livres populaires. Le fait que la terre tourne autour du soleil, que le monde soit constitué de matière indestructible, que la matière soit composée d’atomes, que l’univers soit éternel et infini, tout cela a pénétré graduellement dans les esprits, d’abord des classes cultivées, ensuite des masses. Toute cette connaissance ancienne, ce "sens commun" peuvent très bien s’opposer aux progrès des sciences vers des conceptions nouvelles et meilleures.

L’ingénuité avec laquelle Lénine s’appuie sur ces deux autorités (d’une façon inexacte d’ailleurs) apparaît clairement quand il dit :

"Pour tout savant que la philosophie professorale n’a pas dérouté, de même que pour tout matérialiste, la sensation est en effet le lien direct de la conscience avec le monde extérieur, la transformation de l’énergie de l’excitation extérieure en un fait de conscience. Cette transformation, chacun l’a observée des millions de fois et continue de l’observer effectivement à tout instant." (p. 50)

Cette "observation" n’est pas sans rappeler la manière suivante de concevoir la vision : nous voyons des milliers de fois que notre œil voit et que la lumière frappe notre rétine. En réalité, on ne voit pas que l’on voit les choses ou que la rétine reçoit la lumière ; nous voyons les objets et nous en déduisons l’existence et le rôle de notre rétine. Nous n’observons pas l’énergie et ses transformations ; nous observons des phénomènes, et de ces phénomènes les physiciens ont tiré le concept d’énergie. La transformation de l’énergie est une formulation de la physique qui résume une foule de phénomènes dans lesquels une quantité mesurée décroît tandis qu’une autre croît. Ce sont là de bons concepts et de bonnes formules sur lesquels nous pouvons nous appuyer pour prévoir les phénomènes futurs, et c’est pourquoi nous pensons qu’ils sont vrais. Lénine prend cette vérité dans un sens si absolu qu’il croit exprimer un fait observé "admis par tous les matérialistes", alors qu’il expose en fait une théorie physique. En outre, il ne l’expose pas correctement. Le fait que l’énergie d’une excitation lumineuse se transforme en conscience a peut-être été cru par les matérialistes bourgeois, mais la science ne l’admet pas. D’après la physique, l’énergie se transforme exclusivement et complètement en une autre forme d’énergie ; l’énergie de l’excitation lumineuse qui pénètre dans les nerfs et le cerveau se transforme en énergie chimique, électrique, thermique ; mais la conscience n’est pas considérée par la physique comme une forme particulière de l’énergie.

Cette confusion entre les faits réellement observés et les concepts physiques se retrouve tout au long du livre de Lénine. Engels désignait sous le nom de matérialistes tous ceux pour qui la nature est la chose originelle, dont il faut sortir. Lénine parle d’un matérialisme qui, "en plein accord avec les sciences de la nature, considère la matière comme la donnée première" (p. 44) et d’autre part de la matière qui est "la source extérieure, objective, de nos sensations, de la réalité objective qui correspond à nos sensations". (p. 150)

Pour Lénine, nature et matière physique sont identiques ; le mot matière a, pour lui, le même sens que "monde objectif". En cela il est d’accord avec le matérialisme bourgeois qui, de la même manière, considère que la matière est la véritable substance du monde. On comprend alors aisément sa polémique indignée contre Mach. Pour Mach, la matière est un concept abstrait, formé à partir des phénomènes ou plus exactement à partir des sensations. Aussi, Lénine - qui y trouve tantôt une négation de la réalité de la matière, tantôt une constatation pure et simple de la réalité du monde - ne comprend pas ce qu’il prend pour de la confusion pure et simple. La première affirmation l’amène à dire que Mach nie l’existence du monde extérieur et qu’il est un solipsiste, et la seconde à railler Mach parce qu’il rejette entièrement "sa philosophie" et revient à une conception scientifique.

Il en est de même pour la question des lois de la nature. Mach pense que les causes, les effets, les lois naturelles n’existent pas en fait dans la nature mais sont des formulations élaborées par l’homme d’après certaines régularités observées dans les phénomènes naturels. Et Lénine affirme que cette conception est identique à celle de Kant :

"L’homme dicte les lois à la nature et non la nature à l’homme. L’essentiel, ce n’est pas de répéter après Kant l’apriorisme (...) l’essentiel, c’est que l’esprit, la pensée, la conscience constituent chez lui la donnée première et la nature, la donnée seconde. Ce n’est pas la raison qui est une parcelle de la nature, un de ses produits suprêmes, le reflet de ses processus ; c’est la nature qui est une parcelle de la raison, laquelle devient alors, par extension, en procédant de l’ordinaire raison humaine familière à tous, la raison mystérieuse, divine, "excessive", comme disait J. Dietzgen. La formule de Kant-Mach : "L’homme dicte les lois à la nature" est une formule du fidéisme." (p. 166) (Par fidéisme on désigne la doctrine de la foi religieuse.)

Ce passage confus, qui est complètement en dehors de la question, ne peut être compris que si l’on considère que, pour Lénine, "la nature" se compose non seulement de la matière mais aussi des lois naturelles qui gouvernent ses phénomènes, flottant quelque part dans l’univers comme des commandements rigides auxquels les choses doivent obéir. Donc, pour lui, nier l’existence objective de ces lois, c’est nier l’existence même de la nature ; faire de l’homme le créateur des lois naturelles signifie, pour lui, faire de l’esprit humain le créateur du monde. Mais le saut qui permet de passer de l’esprit humain à la divinité comme créateur du monde reste une énigme pour le lecteur ordinaire.

Déjà, deux pages plus haut, Lénine écrivait :

"La question vraiment importante de la théorie de la connaissance, qui divise les courants philosophiques, n’est pas de savoir quel degré de précision ont atteint nos descriptions des rapports de causalité, ni si ces descriptions peuvent être exprimées dans une formule mathématique précise, mais si la source de notre connaissance de ces rapports est dans les lois objectives de la nature ou dans les propriétés de notre esprit, dans sa faculté de connaître certaines vérités à priori, etc. C’est bien là ce qui sépare à jamais les matérialistes Feuerbach, Marx et Engels des agnostiques Avenarius et Mach (disciples de Hume)." (p. 164)

Le fait que Mach ait doté l’esprit humain de "la faculté de connaître certaines vérités a priori", c’est là une découverte purement imaginaire de Lénine. Dans les passages où Mach traite des capacités pratiques de l’esprit à tirer de l’expérience des règles générales abstraites et à leur attribuer une validité illimitée, Lénine, imprégné des conceptions philosophiques traditionnelles, ne voit que découverte de vérités à priori. Et il poursuit :

"Mach, qu’on aurait tort d’accuser d’être conséquent, oublie souvent, dans certains passages de ses œuvres, son accord avec Hume et sa théorie subjectiviste de la causalité, pour raisonner ’tout bonnement’ en savant, c’est-à-dire d’un point de vue spontanément matérialiste. C’est ainsi que nous lisons dans sa Mécanique : ’La nature nous apprend à reconnaître cette uniformité dans ses phénomènes’ (p. 182 de la traduction française). Si nous reconnaissons l’uniformité dans les phénomènes de la nature, faut-il en conclure que cette uniformité a une existence objective, en dehors de notre esprit ? Non. Mach énonce, sur cette même question de l’uniformité de la nature, des choses comme celles-ci : (...) ’Que nous nous croyions capables de formuler des prédictions à l’aide d’une telle loi, prouve seulement (!) l’uniformité suffisante de notre milieu et non point la nécessité du succès de nos prédictions » (Wärmelehre, p. 383 :"Il s’ensuit qu’on peut et qu’on doit rechercher une sorte de nécessité en dehors de l’uniformité du milieu, c’est-à-dire de la nature " (pp 164-165) ).

Ici, Lénine présente Mach comme admettant l’uniformité de la nature (première citation) sans la considérer comme réelle. Pour appuyer cette dernière affirmation, il cite un deuxième passage de Mach où celui-ci admet cette réalité de manière patente mais rejette la nécessité. C’est sur cette nécessité que Lénine insiste. Le confusionnisme de ces phrases embrouillées, encore amélioré par des formules courtoises que nous n’avons pas reproduites ici, s’éclaire si l’on se souvient que pour Lénine l’uniformité de la nature équivaut à la nécessité de la réalisation de nos prévisions ; en d’autres termes, il ne fait pas de différence entre les régularités telles qu’elles apparaissent plus ou moins clairement dans la nature et la forme apodictique des lois naturelles précises. Et il poursuit :

"Où la chercher (cette nécessité) ? C’est là le secret de la philosophie idéaliste qui n’ose voir, dans la faculté de connaître de l’homme, un simple reflet de la nature" (p. 165).

En réalité, il n’y a pas de nécessité, si ce n’est dans notre formulation des lois de la nature ; dans la pratique, nous trouvons toujours des déviations que nous exprimons sous forme de lois supplémentaires. Une loi de la nature ne détermine pas ce que la nature fera nécessairement, mais ce qu’on attend qu’elle fasse. Et après tout ce qui a été dit, nous pouvons nous dispenser de discuter la remarque simpliste que notre faculté de connaître ne serait qu’un reflet de la nature. Lénine conclut ainsi :

"Mach définit même, dans son dernier ouvrage Connaissance et Erreur, les lois de la nature comme une ’limitation de l’attente’." (2° édit., p. 450 et suivante.)
"Le solipsisme prend tout de même son dû." (p. 65)

Mais cette affirmation n’a aucun sens puisque tous les savants travaillent à établir des lois naturelles qui déterminent notre attente.

La condensation d’un certain nombre de phénomènes en une formule brève, une loi naturelle, a été élevée, par Mach, au niveau d’un principe de recherché "l’économie de pensée". On pourrait s’attendre à ce que le fait de réduire de la sorte la théorie abstraite à la pratique du travail (scientifique) soit bien accueilli par les marxistes. Mais "l’économie de pensée" ne rencontre aucun écho chez Lénine qui traduit son incompréhension par quelques plaisanteries :

"Si nous introduisons dans la gnoséologie une conception aussi absurde, il est plus ’économique’ de ’penser’ que j’existe seul, moi et mes sensations. Voilà qui est hors de contestation. Est-il plus ’économique’ de ’penser’ que l’atome est indivisible ou qu’il est composé d’électrons positifs et négatifs ? Est-il plus ’économique’ de penser que la révolution bourgeoise russe est faite par les libéraux ou contre les libéraux ? Il n’est que de poser la question pour voir à quel point il est absurde et subjectif d’appliquer ici la catégorie de ’l’économie de la pensée’." (p. 175)

Et, à cela, il oppose sa propre conception :

"La pensée de l’homme est ’économique’ quand elle reflète exactement la vérité objective : la pratique, l’expérience, l’industrie fournissent alors le critère de son exactitude. Ce n’est qu’en niant la réalité objective, c’est-à-dire les fondements du marxisme, qu’on peut prendre au sérieux l’économie de la pensée dans la théorie de la connaissance !" (p. 175)

Comme cela semble simple et évident ! Prenons un exemple. L’ancienne conception de l’Univers établie par Ptolémée plaçait la Terre immobile au centre du monde et faisait tourner autour d’elle le soleil et les planètes, l’orbite de ces dernières étant des épicycles, c’est-à-dire la combinaison de deux cercles. Copernic plaçait le Soleil au centre et faisait tourner autour la Terre et les planètes sur de simples cercles. Les phénomènes visibles sont exactement les mêmes d’après les deux théories parce que nous voyons seulement les mouvements relatifs, et ils sont absolument identiques. Laquelle des deux dépeint exactement le monde objectif ? L’expérience pratique ne peut pas trancher car les prévisions y sont identiques. Comme preuve décisive, Copernic a invoqué les parallaxes des étoiles fixes ; pourtant dans la vieille théorie, chaque étoile pouvait très bien décrire une orbite circulaire et faire une révolution par an, ce qui fournit le même résultat. Mais alors, tout le monde dira : c’est absurde de faire décrire une orbite circulaire annuelle aux millions de corps célestes, simplement pour que la Terre puisse rester immobile. Pourquoi absurde ? Parce que cela complique inutilement l’image du monde. Nous y voilà : on choisit le système de Copernic en affirmant qu’il est vrai, parce que c’est le système de l’Univers le plus simple. Cet exemple suffit à montrer qu’il est vraiment naïf de croire que nous choisissons une théorie parce qu’elle reflète exactement la réalité lorsqu’on prend l’expérience comme critère.

Kirchhoff a exprimé le véritable caractère de la théorie scientifique de la même manière en disant que la mécanique, au lieu "d’expliquer" les mouvements par les "forces" qui les produisent, a pour tâche de "décrire les mouvements dans la nature de la manière la plus complète et la plus simple". Cette remarque balaie le mythe fétichiste des forces considérées comme des causes, comme des démons au travail ; elles ne sont qu’un moyen utile et simple de décrire les mouvements. Bien sûr, Mach attire l’attention sur la similitude de ses conceptions avec celles de Kirchhoff. Et Lénine, pour prouver qu’il n’avait pas la moindre idée de ce dont il s’agissait, étant lui-même entièrement imprégné de ce mythe, s’écrie sur un ton indigné :

"N’est-ce point là un exemple de confusion ? L’ ’économie de la pensée’, dont Mach déduisait en 1872 l’existence exclusive des sensations (point de vue qu’il dut lui-même reconnaître, plus tard, idéaliste), est mise sur le même plan que l’apophtegme purement matérialiste du mathématicien Grassmann sur la nécessité de coordonner la pensée avec l’être, sur le même plan que la description la plus simple (de la réalité objective que Kirchhoff n’avait jamais mise en doute !)."(p. 176)

Il faut en outre remarquer que la pensée ne peut jamais décrire la réalité exactement, complètement ; la théorie est une image approximative qui ne rend compte que des traits, des caractères généraux d’un groupe de phénomènes.

Après avoir examiné les idées de Lénine sur la matière et les lois naturelles, nous prendrons comme troisième exemple l’espace et le temps.

"Voyez maintenant la ’doctrine’ du ’positivisme moderne’ à ce sujet. Nous lisons chez Mach : ’L’espace et le temps sont des systèmes bien coordonnés (ou harmonisés, wohlgeordnete) de séries de sensations’ (Mécanique, 3° édit. allemande, p. 498). Absurdité idéaliste évidente, qui est la conséquence obligée de la doctrine d’après laquelle les corps sont des complexes de sensations. D’après Mach, ce n’est pas l’homme avec ses sensations qui existe dans l’espace et le temps ; ce sont l’espace et le temps qui existent dans l’homme, qui dépendent de l’homme, qui sont créés par l’homme. Mach se sent glisser vers l’idéalisme et ’résiste’ en multipliant les restrictions et en noyant, comme Dühring, la question dans des dissertations interminables (voir surtout Connaissance et Erreur) sur la variabilité de nos concepts du temps et de l’espace, sur leur relativité, etc. Mais cela ne le sauve pas, ne peut pas le sauver, car on ne peut surmonter vraiment l’idéalisme, dans cette question, qu’en reconnaissant la réalité objective de l’espace et du temps. Et c’est justement ce que Mach ne veut à aucun prix. Il édifie une théorie gnoséologique du temps et de l’espace, fondée sur le principe du relativisme, rien de plus. Cet effort ne peut le mener qu’à l’idéalisme subjectif, comme nous l’avons déjà montré en parlant de la vérité absolue et de la vérité relative. Résistant aux conclusions idéalistes que ses principes imposent, Mach s’élève contre Kant et défend l’origine expérimentale du concept d’espace (Connaissance et Erreur, 2° édition allemande, p. 350, 385). Mais si la réalité objective ne nous est pas donnée dans l’expérience (comme le veut Mach) ..." (pp. 183-184)

A quoi bon continuer ce genre de citations ? Ce sont là des coups qui portent à faux parce que nous savons que Mach accepte bel et bien la réalité objective du monde et qu’il pense que tous les phénomènes, constituant ce monde, ont lieu dans l’espace et dans le temps. Lénine aurait pu être averti qu’il faisait fausse route, par un certain nombre de phrases qu’il connaît et qu’il cite en partie, celles où Mach discute des recherches mathématiques sur les espaces à plusieurs dimensions. Mach s’exprime ainsi, dans la Mechanik :

"Ce que nous appelons espace est un cas spécial réel parmi des cas imaginés bien plus généraux (...). L’espace de la vue et du toucher est une multiplicité à trois dimensions, il a trois dimensions (...). Les propriétés d’un espace donné apparaissent directement comme des objets de l’expérience (...). Au sujet d’un espace donné seule l’expérience peut nous dire s’il est fini, si des lignes parallèles se croisent, etc. Pour nombre de théologiens qui éprouvent des difficultés, en ce sens qu’ils ne savent pas où placer l’enfer, et pour les spirites, une quatrième dimension pourrait être tout à fait bienvenue. Mais cette quatrième dimension restera toujours un produit de l’imagination".

Ces citations peuvent suffire. Et quelle réponse Lénine donne-t-il à tout cela, à part un certain nombre de railleries et d’invectives dénuées de tout fondement ? :

"Très bien ! Mach ne veut pas marcher en compagnie des théologiens et des spirites. Et comment s’en sépare-t-il dans sa théorie de la connaissance ? En constatant que l’espace à trois dimensions est le seul espace réel ! Mais que vaut cette défense contre les théologiens et Cie, si vous ne reconnaissez pas à l’espace et au temps une réalité objective ? » (p. 187)

Quelle différence peut-il y avoir entre l’espace réel et la réalité objective de l’espace ? Dans tous les cas, Lénine ne peut pas se débarrasser de son erreur.
Quelle est donc cette phrase de Mach qui a donné lieu à tout ce verbiage ? Dans le dernier chapitre de la Mechanik, Mach traite des relations qui existent entre les différentes branches de la science. Et voici ce qu’il dit :

"Tout d’abord, nous remarquons que nous avons une plus grande confiance dans toutes les expériences sur l’espace et le temps, et nous leur attribuons un caractère plus objectif et plus réel qu’à des expériences sur les couleurs, les sons ou les odeurs (...). Pourtant, quand on y regarde de plus près, on se rend vite compte que les sensations de l’espace et du temps sont tout à fait semblables aux sensations de couleurs, de sons et d’odeurs ; seulement, nous sommes plus habitués aux premières citées, donc plus conscients, que dans le cas des dernières. L’espace et le temps sont des systèmes bien ordonnés de séries de sensations..."

Mach part ici de l’expérience ; nos sensations sont la seule source de notre connaissance ; tout notre univers est basé sur ces sensations, y compris tout ce que l’on sait du temps et de l’espace. Quelle est la signification du temps absolu et de l’espace absolu ? Pour Mach, cette question n’a pas de sens ; le seul problème sensé qu’on doit poser est celui-ci : comment l’espace et le temps apparaissent-ils dans notre expérience ? Tout comme pour les corps et la matière, on peut édifier une conception scientifique du temps et de l’espace uniquement à l’aide d’abstractions tirées de la totalité de nos expériences. Nous sommes rompus, dès notre plus jeune âge, au schéma espace-temps, qui nous paraît tout simple et tout naturel, et dans lequel nous classons toutes ces expériences. Comment cela apparaît-il dans la science expérimentale, on ne peut pas mieux l’exprimer que par les mots de Mach lui-même : des systèmes bien ordonnés de séries d’expériences.

Ce que Lénine pense de l’espace et du temps transparaît dans la citation suivante :

"La physique contemporaine (dit Mach) est encore dominée par la conception de Newton sur le temps et l’espace absolus (p. 442-444), sur le temps et l’espace comme tels. Cette conception ’nous’ paraît absurde, continue Mach, sans se douter évidemment de l’existence des matérialistes et de la théorie matérialiste de la connaissance. Mais cette conception était inoffensive (unschädlich, p. 442) dans la pratique, et c’est pourquoi la critique s’est longtemps abstenue d’y toucher." (pp. 184-185)

Donc, d’après Lénine, le "matérialisme" accepte la théorie de Newton qui repose sur l’affirmation qu’il existe un temps absolu et un espace absolu.

Cela signifie qu’un point dans l’espace peut être fixé de façon absolue sans référer aux autres choses, et qu’on peut le retrouver sans aucune hésitation. Lorsque Mach dit que c’est l’opinion des physiciens de son époque, il voit ses collègues plus en retard qu’ils ne l’étaient, car déjà à cette époque on acceptait communément que les grandes théories physiques sur le mouvement, etc., étaient des conceptions relatives, que la place d’un corps est toujours déterminée par rapport à la place des autres corps, et que l’idée même de position absolue n’a aucun sens.

Un certain doute régnait pourtant. L’éther, qui remplissait tout l’espace, ne pouvait-il pas servir de système de référence pour un espace absolu ; système de référence par rapport auquel mouvement et repos pourraient alors être appelés, à juste titre, mouvement et repos absolus. Toutefois, lorsque les physiciens tentèrent de le mettre en évidence en étudiant la propagation de la lumière, ils ne purent aboutir à rien d’autre que la relativité ; la fameuse expérience de Michelson et Morley en 1889, conçue pour prouver directement le mouvement de notre Terre par rapport à l’éther eut un résultat négatif : la nature resta muette, comme si elle disait : votre question n’a pas de sens. Pour expliquer ce résultat négatif, on commença par supposer qu’il y avait toujours des phénomènes secondaires annulant purement et simplement le résultat escompté. Enfin, Einstein, en 1905, avec la théorie de la relativité, réussit à combiner tous les faits de sorte que le résultat de l’expérience devenait évident. Le concept de "position absolue" dans l’éther devint du même coup vide de sens et, petit à petit, l’idée même d’éther fut abandonnée, et toute idée d’espace absolu disparut de la science.

Il ne semblait pas en être de même pour le temps ; on pensait qu’un instant dans le temps était quelque chose d’absolu. Mais ce furent justement les idées de Mach qui amenèrent des changements dans ce domaine. A la place des discussions sur des conceptions abstraites, Einstein introduisit la pratique de l’expérience. Que faisons-nous lorsque nous fixons un instant dans le temps ? Nous regardons une pendule et nous comparons les différentes pendules ; il n’y a pas d’autre moyen. En suivant ce mode d’argumentation, Einstein réussit à détruire la notion de temps absolu et à démontrer la relativité du temps. La théorie d’Einstein fut bientôt universellement adoptée par les savants (à l’exception de quelques physiciens antisémites d’Allemagne qui, par conséquent, furent proclamés les lumières de la "physique national-socialiste" allemande).

Lorsqu’il écrivit son livre, Lénine ne pouvait pas connaître ce dernier développement de la science. Mais le caractère de ses arguments est manifeste lorsqu’il écrit :

"La conception matérialiste de l’espace et du temps est restée ’inoffensive’, c’est-à-dire tout aussi conforme qu’auparavant aux sciences de la nature, tandis que la conception contraire de Mach et Cie n’a été qu’une capitulation ’nocive’ devant le fidéisme." (p. 187)

Ainsi, il qualifie de matérialiste la croyance selon laquelle les concepts de temps et d’espace absolus (théorie que la science soutenait autrefois mais qu’elle dut abandonner par la suite) sont la véritable réalité du monde. Parce que Mach s’oppose à la réalité de ces concepts et affirme qu’il en va de même pour le temps et l’espace que pour n’importe quel autre concept - c’est-à-dire que nous ne pouvons les déduire que de l’expérience - Lénine lui colle un "idéalisme" menant au "fidéisme".

(à suivre)




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