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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Malville 1977 : le drame… de l’ambiguïté
{Le Monde Libertaire}, n°236, Septembre 1977.
Article mis en ligne le 16 décembre 2013
dernière modification le 19 décembre 2013

par ArchivesAutonomies

Trempés, crottés, c’est avec au cœur un goût amer que les 80 000 manifestants antinucléaires de Malville dont j’étais ont regagné des cieux plus cléments. Malville un succès ? Peu en avaient le sentiment ; un échec ? Ça serait plutôt dans ces eaux-Ià.
À vrai dire, ce n’est pas en ces termes manichéens qu’il convient de poser le problème car le sentiment dominant fut sans aucun doute le DÉSARROI. C’est à une manif sans objectif clair, sans stratégie cohérente, organisée par une coordination fantôme, inexistante avant et pendant, que nous nous étions tous rendu. Nous étions là parce qu’il fallait y être, pour démontrer qu’il existe une opposition au surgénérateur Superphénix, le "nec plus ultra" de la technologie énergétique nucléaire. Des illusions sur notre présence, peu en avaient et quelques heures à Morestel suffirent à les faire tomber. L’arrivée dans la pagaille institutionnalisée d’un troupeau de gens errant dans tous les sens à la recherche de nourriture, d’informations, d’organisateurs... laissait mal augurer de l’avenir. Alors, sur de telles bases, quelle qu’ait pu être l’issue de cette manifestation, on ne pouvait qu’avoir le sentiment de s’être fait flouer, d’avoir servi de masse de manœuvre.
Alors Malville un coup pour rien, une manif merdique à l’issue tragique, une preuve de plus de l’hétérogénéité pleine d’antagonismes du mouvement écologique... je ne le pense pas !
En effet, à Malville les écologistes ont franchi une étape supplémentaire dans ce qu’il est convenu d’appeler un MOUVEMENT de MASSE. C’est ça la vraie signification du fait que Malville a fait la une de l’actualité pendant une semaine, car le matraquage que les médias ont organisé n’est pas la seule conséquence d’une "information" à la recherche du sensationnel.
Bien sûr la presse, la radio et la télé sont souvent prêtes à bourdonner comme des mouches autour d’un cadavre encore chaud, mais il serait simpliste de se satisfaire de cette seule explication. Dans le brouhaha suscité par Malville, il est une information qui est passée inaperçue, et pourtant elle est significative de l’influence fantastique que les écologistes vont bientôt exercer sur la scène politique. À Rome, Brice Lalonde annonçait dans une conférence de presse que lors des élections au Parlement européen, les écologistes européens se présenteront sur une liste unique. Des municipales aux élections au parlement européen, il est aisé de voir le chemin parcouru par un mouvement appartenant, il y a encore peu, au ghetto du marginalisme.
C’est cette apparition en force sur la scène politique POLITICIENNE qui sous-tend l’intérêt des médias pour un événement comme Malville. C’est de cette réalité-là que nous, anarchistes, devons nous préoccuper car ne nous leurrons pas, il s’agit là de la condamnation à terme des potentialités libertaires de l’écologie.
Les craintes qui m’animent ne semblent en effet pas évidentes à tous, ou alors elles se résument aux traditionnelles mais, oh combien insuffisantes, dénonciations des élections.
C’est vrai que l’avenir du mouvement écologique n’est pas joué et que présentement on assiste à un débat. De marginal, le mouvement est passé à une dimension supérieure et il en est encore à rechercher une nouvelle identité théorique correspondant à son nouvel impact de masse. Marginaux, ramasseurs de papiers gras, écologistes de droite, politiciens en herbe, violents, non-violents, libertaires, gauchistes des différentes chapelles de la nébuleuse... animent actuellement le débat, un débat global, de fond, sur ce qu’est l’écologie, sur sa place dans le mouvement social. Loin de moi l’idée d’être contre ce débat, mais il faut voir les choses d’une manière plus prosaïque. La réalité présente qui en ressort c’est tout simplement le flou, l’AMBIGUÏTÉ. Comme on n’arrive pas à se mettre d’accord mais qu’on veut à tout prix rester ensemble - avec l’arrière pensée de faire triompher un jour son point de vue - on coupe la poire en deux après avoir coupé les cheveux en quatre. Le véritable drame de Malville c’est bien celui-là : un manque de perspectives théoriques, stratégiques... qui a pour effet principal de profiter à la seule tendance disposant actuellement d’un projet COHÉRENT, celle des politiciens de l’écologie. C’est pour cela que le débat interne au mouvement écologique doit aboutir rapidement ou plus exactement changer de nature. C’est pour cela que les anarchistes ont intérêt à clarifier et condenser leur pensée sur l’écologie et à pénétrer en force dans ce débat, pour éviter que les potentialités libertaires de l’écologie ne soient bradées sur l’autel de la RÉCUPÉRATION INSTITUTIONNELLE du mouvement écologique.
En effet ce n’est pas seulement en dénonçant le piège à con électoral que l’on deviendra crédible dans le cadre du débat de fond présent.
La récupération institutionnelle de l’écologie c’est la condamnation de la totalité de ses potentialités libertaires : sur le plan philosophique, technologique, social, économique, dans la manière de vivre tous les jours, de lutter et de s’organiser écologiquement.
Les termes du problème sont posés, à nous de tenter de le résoudre pour que jamais plus ne se reproduise une manifestation :

  • destinée à pénétrer sur un site mais dont on ne veut pas qu’elle soit offensive ;
  • pacifique car permettant de manière diplomatique de concilier et de faire venir violents et non-violents ;
  • organisée "démocratiquement" par la coordination de jumelages mais dont personne n’a ressenti le caractère démocratique ni vu l’existence PHYSIQUE de ses représentants.

    Bref, une manifestation où tout le monde vient, où personne n’est satisfait et où certains payent dans leur chair et leur sang le prix de l’AMBIGUÏTÉ.

    Jean-Marc Raynaud