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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le refus, seule position de classe
Internationalisme n°27, 15 octobre 1947
Article mis en ligne le 1er novembre 2015
dernière modification le 10 octobre 2015

par ArchivesAutonomies
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C’est une habitude que prennent les gouvernements dits démocratiques d’inviter chaque année le peuple à une mascarade électorale. Bien plus que de rallier des masses à une politique ou à une autre, il s’agit d’empêcher ces mêmes masses de se désintéresser des querelles impérialistes, de crainte de les voir retrouver la solution révolutionnaire de classe. Aussi, toutes les nouvelles acquisitions de la publicité sont mises en œuvre. Les staliniens présentent des films pour faire avaler leurs discours, Ramadier prêche la pénitence, espérant dans les effets d’un masochisme collectif, et De Gaulle tente de rééditer son exploit du 18 juin 1940. Les kermesses battent leur plein.

Mais, fait significatif entre autres, on ne vit plus des incidents oratoires, on tâte des barricades de revues grand-guignolesques. À Verdun, un peu partout où quelques misérables tonnes de denrées alimentaires passent, des barricades se hérissent, des députés retrouvent les gestes de 1789, l’écharpe tricolore s’engraisse des grèves suscitées spontanément. On est prêt à mourir. Mais, au dernier moment, il y a contre-ordre et tout rentre dans le calme. Ces simulacres de guerre civile, qui font hurler les démocrates et frissonner les gens bien républicains, ces attentats manqués qui soulèvent un peu de poussière sont les artifices de la nouvelle publicité politique. Et l’on y perd la tête en attendant d’y perdre la vie.

Dans cette atmosphère bien remuante, une masse de tracts d’appel, de manifestes, de conférences internationales et de solutions définitives sont jetés en pâture à la masse qui ne demande pas tellement de paroles.

Mais, au fait, que promet-on aux masses, dans tout ce flot d’éloquence et de littérature, pour les river aux besoins politiques journaliers des 2 grands blocs impérialistes ?

La Résistance a épuisé ses derniers restes de démagogie. La lutte contre le boche et le danger allemand, s’il revient comme un leitmotiv dans chaque discours, dans chaque manifeste, c’est plus comme "médaille du mérite démocratique" que comme objectif réel.

Face à la dictature nazie, on a pu croire en la démocratie des "alliés" ; mais, cette démocratie, aux yeux des travailleurs, représentait plus un niveau de vie honnête qu’une longue constitution indigeste.

Et cette démocratie est arrivée ; que d’encre, que de battage ! Les commissions, les comités de vigilance ou non ont trainé la faim des ouvriers derrière eux. A chaque tentative de lutte contre la famine les masses ont rencontré une démagogie effrénée des organismes de collaboration de classe tels les syndicats ; c’est une politique prétendument socialiste qui conserve une structure capitaliste en employant des termes révolutionnaires dans des organismes qui avaient pu jadis, dans d’autres conditions, servir la classe ouvrière.

La tactique des États bourgeois, de la France en particulier, a consisté en définitive à amener la classe ouvrière à discuter et à chercher à résoudre des problèmes qui n’intéressaient que le déroulement économique du capitalisme.

Les revendications économiques - qui, hier encore, pouvaient être le tremplin de vagues offensives du prolétariat - enterrent, dès qu’elles s’expriment, toutes possibilités de luttes révolutionnaires, car aujourd’hui la bourgeoisie discute ces revendications mais dans le cadre bourgeois ; pour toute augmentation de salaire, la balance commerciale capitaliste présente inlassablement un déficit non fictif, mais éminemment réel.

Aussi joue-t-on sur la monnaie ; et les augmentations se soldent en définitive par des chutes du pouvoir d’achat des masses.

Et, si les ouvriers bougent pour lutter confusément contre la famine, les organismes syndicaux et les partis dits ouvriers ressortent, fort à propos, une vieille revendication enterrée pour dévier et canaliser le flux des masses.

Comme les revendications économiques tiennent compte forcément du coût de la vie et des prix, voilà du travail pour les comités tripartites - gouvernement, patronat et salariés - d’arbitrage. À chaque fois, et ceci ne rate pas ; on discute des salaires pour chercher surtout une solution à la crise du régime.

La lutte ne se fait plus entre classes mais entre une société capitaliste et les conditions qui poussent cette société dans l’abime. Les ouvriers servent de pâture ; on jette du lest ; et ce lest est toujours au détriment des conditions de vie des ouvriers.

Toutes les conditions politiques actuelles poussent la classe ouvrière vers la collaboration de classe. L’ennemi à abattre n’est plus le système mais ces imbrisables lois du déroulement économique du régime. On cherche à amoindrir les effets du capitalisme en décrépitude en consolidant tant bien que mal, par une réduction du niveau de vie des travailleurs...

Les ouvriers sont invités à participer à ce travail inutile ; toute la gauche bourgeoise - SFIO, staliniens, trotskistes - les entraine à pallier quotidiennement à la crise du système bourgeois. Pour les uns, la grande pénitence, la ceinture au dernier cran est la solution réelle contre la famine ; c’est une façon de combattre le mal par le mal. La strychnine à petite dose peut mithridatiser, la famine par échelons successifs pourra amenuiser les forces ouvrières qui pourraient être dangereuses. Voilà la perspective Ramadier ! Pour les autres, c’est la démocratie bafouée, l’aliénation de l’indépendance nationale, le dollar porte-malheur qui sont cause de notre mauvaise situation. Que faire alors ? Réclamer le retour des staliniens au gouvernement. Solution de chantage, mais la classe ouvrière n’est pas le maître-chanteur, il n’est que la monnaie d’échange. Voilà l’horizon des "lendemains qui chantent" du PCF.

Et les troisièmes, les sans grades, les aspirants meneurs, ceux qui, de tout mouvement de masse, prophétisent immédiatement leur radicalisation, que proposent-ils comme radicalisation ? L’échelle-mobile panacée universelle, seule arme contre la famine. Est-ce le régime qui se trouve en cause ? Bien sûr que non ! Si on voulait seulement multiplier par le même coefficient les salaires et les prix, tout irait bien. Avec ceci, ils se prétendent marxistes et internationalistes, ces symboles étant si souples et si accommodants.

L’avenir, pour ces apprentis-sorciers, est à une multiplication des commissions d’arbitrage pour calculer le coefficient d’augmentation des prix. La lutte ouvrière est retenue par le souffle des machines à calculer. Et, si ça ne suffit pas, il faut diminuer les bénéfices, ce qui signifie qu’on ne pense pas à les supprimer. C’est donc la perpétuation de l’exploitation et de la guerre. Voilà les secrets du Programme transitoire de la 4ème Internationale, de nom seulement.

Mais ces trois solutions offertes à la masse des travailleurs ne s’encadrent pas moins dans le déroulement historique de la situation. La guerre qui s’approche inexorablement, divisant le monde et chaque pays en deux blocs impérialistes adverses, s’appuie sur ces démagogiques solutions qui ne font que préparer les diverses économies à soutenir une nouvelle vague de guerre, pour permettre au capitalisme de survivre encore. Il est vrai que les causes de cette prochaine guerre sont rejetées d’un camp à un autre et vice versa. Les fauteurs de guerre sont ceux qui admettent un bloc impérialiste contre un autre.

Que reste-t-il à la classe ouvrière ? Prendre fait et cause pour un bloc contre un autre ; mais alors elle aliène son indépendance de classe, fait les frais en sueur et en sang de la guerre impérialiste, subit saignée sur saignée pour maintenir debout l’édifice branlant du capitalisme. Elle perd sa conscience politique dans les entreprises de renflouage que lui présente l’État capitaliste. Elle ne voit plus de solution que sur le terrain de l’ennemi de classe et passe son temps à espérer dans les commissions d’arbitrage qui surgiront comme des champignons. La nature du collectivisme, qui ne pouvait demeurer enfermé dans des limites nationales, prend figure de nationalisations, portant la lutte concurrentielle du plan national au plan international.

Bien plus, la classe ouvrière ne voit plus la collectivisation comme le premier pas vers une société de consommation ; son socialisme ne se présente plus que comme une simple planification d’une économie existante et en pleine décrépitude.

À la politique indépendante de classe, la classe ouvrière est amenée à donner le pas à la démocratie : sa mission historique ne signifie pour elle qu’une recherche de mode d’élection équitable, sans tenir compte de la nature de classe de ces élections. Elle vote et votera sans s’apercevoir que, quel que soit le mode d’élection, elle est une minorité dans le monde bourgeois. Et même si elle ne se fait plus d’illusions sur la valeur progressiste des élections, habituée à choisir uniquement les solutions que lui présente la bourgeoisie, elle applique et appliquera la politique du moindre mal et sera entrainée encore plus par le char de la bourgeoisie. Que reste-t-il à faire donc ? Une seule politique, une seule tactique : le refus de toutes solutions présentées par la bourgeoisie.

La classe ouvrière n’a pas à chercher avec le capitalisme, au travers de discussions, la solution à la famine permanente. Les contradictions qui épuisent le régime actuel, les travailleurs n’ont pas à les résoudre, mais à abattre le régime. C’est la révolution qui se pose immédiatement sans programme transitoire, sans étape pédagogique. Il faut refuser l’existence et le fonctionnement du régime en sachant fort bien que ce refus entraine le choc des classes, la guerre civile classe contre classe.

Si la classe ouvrière considère la révolution comme un mythe ou comme un continuel désir irréalisable, c’est la famine et la guerre en permanence. Refusant ces deux fléaux engendrés par le capitalisme, on rejette tout ce qui peut perpétuer la vie de ce régime ; on oppose à tout compromis la révolution, non comme un mot mais comme un acte.

On pourrait rire de cette tactique, la trouvant trop simple ; mais à chercher une voie plus subtile, plus compliquée, on finit par tomber dans l’opportunisme et la collaboration de classe.

Et, pour l’immédiat, pas de politique du moindre mal à la mascarade d’octobre ; l’abstention consciente de classe devient un acte révolutionnaire.

Mousso




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