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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune libre
Internationalisme n°27, 15 octobre 1947
Article mis en ligne le 1er novembre 2015
dernière modification le 10 octobre 2015

par ArchivesAutonomies
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Nous publions un article d’un camarade qui traite certaines questions présentant, à l’heure actuelle, un réel intérêt.

La rédaction

* * * * *

"La grande importance d’une orientation théorique juste apparaît avec le plus d’évidence dans une période de conflits sociaux aigus, de transformations politiques et de situations changeantes. Dans de telles périodes, les conceptions et généralisations politiques vite usées demandent à être concrétisées, précisées et rectifiées..." dit, quelque part, Léon Trotsky. La période actuelle - période essentiellement transitoire, agonie prolongée d’un régime sociale décadent ayant achevé d’exploiter ses dernières possibilités de survie - réclame cette "juste orientation" en demandant concrétisations et précisions constantes. Elle réclame d’abord une terminologie soigneusement ajustée aux processus historiques dont elle prétend rendre compte.

Dans un article intitulé "Instabilité et décadences capitalistes" (Internationalisme n° 23), le camarade Philippe associe "bonapartisme" et "État capitaliste fort... capitalisme étatisé". Le terme de bonapartisme s’accole à ce régime généralement militaro-policier qui se maintient au pouvoir en jouant un rôle d’arbitre entre classes antagoniques, mais en relatif équilibre de forces. Il fait prévaloir, ce régime, cette loi que Marx appelait celle du bâton, en frappant la classe dont les visées - ou l’oppression exacerbante dont elle supporte le poids - tend à rompre cet équilibre. Ainsi, du régime Peron en Argentine : "rachat" et "nationalisations" de biens capitalistes, démagogie effrénée, répression des menées révolutionnaires (aussi bien nationalistes petite-bourgeoises que socialistes) ; à l’extérieur enfin, politique d’appuis alternatifs sur l’un ou sur l’autre des "blocs" en affrontement. La caractéristique du bonapartisme est fonction de cet équilibre ; il s’effondre lorsque, sous la poussée de pressions extérieures, cet équilibre se rompt (Vargas au Brésil, par exemple). Le capitalisme étatisé ou, pour parler clairement, le capitalisme d’État suppose, lui, appropriation par l’État des secteurs clés de la production et, quoique cette appréciation puisse être partiellement contestée, on pourrait ranger, dans cette catégorie, la Russie stalinienne et la courte expérience néo-fasciste en Italie du nord. Ainsi, malgré une certaine base de masses, le bonapartisme est un accident provisoire, s’essayant à évoluer vers un capitalisme d’État qui s’édifie sur des bases économiques autrement plus stables, comme nous le verrons plus loin.

En fait, au lendemain d’une guerre qui l’a laissé exsangue, le capitalisme se cherche désespérément, bien qu’il doive, de par la logique même de ses contradictions, se préparer à un conflit qu’il sait signifier sa fin. Cependant et en conformité avec cette loi élémentaire de la biologie selon laquelle tout corps vivant tend à s’assurer les meilleurs conditions de vie, les différents impérialismes mettent en œuvre une série de travaux destinés à raffermir de chancelantes assises : sur le plan militaire, c’est l’accélération de la recherche scientifique, la construction de gigantesques laboratoires, l’aménagement d’immenses étendues géographiques (Turkestan, Texas, Australie enfin où le physicien anglais Oliphant, spécialiste des questions nucléaires, supervise un plan s’échelonnant sur dix ans) ; sur le plan économique, il n’est pas de nations (même l’Albanie) qui ne s’active à "planifier" sa production, n’ouvre pas de chantiers démesurés avec les répercussions sociales s’y impliquant (Staline commue la peine de mort en années de travaux forcés et la MVD trouvera recrutement aisé pour ses camps de travail sibériens) ; enfin, la façade chrétienne des bourgeoisies atlantiques s’orne des flamboyants fanions du paternalisme étatisé et du superlapinisme. Mais, tout cet apparent manège est en trompe-l’œil ; un regard sur les procès-verbaux de telle séance onuesque renseigne tout autant que la lecture d’un baromètre avant l’orage. Le monde des impérialismes oscille sur une plaque tournante dont chacune des voies conduit non plus aux glorieuses et fraiches campagnes de rapines mais à l’anéantissement des potentialités d’existence humaine et cela pour des décades en années.

La résolution des problèmes théoriques posés par les présentes conjectures est à l’ordre du jour des discussions de l’avant-garde prolétarienne. Mais cette étude demeurera stérile si elle ne se hisse à cette praxis que Marx a définie comme interdépendance et interférence dialectiques de la pensée et de l’action. Les idées et les projets valent ce qu’en font les hommes qui les prônent. Et la possibilité d’une troisième solution historique, intervenant dans un délai historiquement bref, montre que l’histoire ne suit pas un cours forcé, toujours déterminé et se déroulant comme les marches d’un escalier mécanique dont chacune des marches suivrait automatiquement l’autre au sens ascendant (voire descendant).

La stratégie américaine et son impasse

Pour parer aux effets de la plus puissante vague de grèves ayant secoué l’économie américaine, le sénat, aux objurgations du vieux réactionnaire Taft [1], s’est résolu à sanctionner une énergique législation antisyndicale et, de fait, anti-gréviste. Il est curieux de noter le jeu de la presse - de la radio gouvernementale - présentant cette législation comme "défense des droits ouvriers" contre l’arbitraire syndicaliste, contre l’insupportable autorité d’une bureaucratie qui s’est auto-nommée et tache de régenter la vie du pays, etc.

Car les monopoleurs tentent de conserver, à leur actif propre - non celui des bureaucrates planistes -, les avantages de "leur" reconversion industrielle. Il est sans doute trop tôt, par ailleurs, pour juger des effets de cette loi et la campagne électorale, d’ores et déjà ouverte, permettra bien des "petits accommodements". Mais, la période cruciale de reconversion passée, les contradictions capitalistes iront s’accentuant à nouveau, et ce premier pas vers la répression que constitue la loi Taft-Hartler ira se multipliant.

Les É-U, à l’heure actuelle au moins, ne connaissent pas de "surproduction" ; mais son spectre, celui de la crise de 1929, va assombrissant visages et voix "autorisées". Dans un récent ouvrage, Fritz Sternberg (je cite d’après les extraits publiés dans IV° Internationale de mars-avril 1947) a analysé "The coming crisis". Si la capacité de production des É-U, déclare-t-il, est pleinement utilisée, cette production pourra être deux fois plus grande que celle du reste du monde capitaliste. Ainsi, les monopoleurs américains paraissent tenir les impérialismes concurrents à la gorge, pouvoir submerger, supprimer toutes les tentatives d’opposition à leur hégémonie. Mais, ajoute Sternberg, les É-U étaient et sont encore le pays dans lequel le commerce extérieur joue un moindre rôle par rapport à l’ensemble de la production totale... même si l’on prend pour indice les exportations de 1944 (à 80% financées par prêts-bails), c’est-à-dire de la meilleure année du commerce extérieur, celle-ci représentent moins de 10% de la production américaine. Les exportations ne peuvent donc servir d’exutoire à "la surproduction" prévisible et tout accroissement de la consommation intérieure, entrainant un relèvement du standing ouvrier et partant des salaires, est interdit, comme nous l’avons vu plus haut. La création de nouvelles industries, et Sternberg l’a démontré magistralement, est contrecarrée par les intérêts des monopoleurs dont le pouvoir, durant la guerre, s’est amplifié dans d’interminables proportions.

Aussi, les É-U n’auront d’autre ressource que d’orienter leur production vers la préparation d’un potentiel de guerre. Il n’est pas douteux toutefois que quelques planistes "progressistes" chercheraient avec plaisir leur provende dans la planification, chère à la NRA [2]. Le manque excessif de maturité politique de la classe ouvrière américaine fait que le débat sera tranché, très provisoirement, par les élections présidentielles de 1948.

Et la Russie ?

Comme le dit bien Ernest Germain (dans le numéro de IV° Internationale déjà cité) :"L’industrie soviétique rencontre, sur la voie de la reconstruction, des difficultés extraordinaires." C’est que l’économie russe se ressent, après une guerre "nationale" ruineuse, de ces contradictions qui, dans des circonstances analogues, déchirent un vulgaire et quelconque État bourgeois. Une catastrophe naturelle - la famine - est venue s’ajouter aux séquelles économico-politiques des occupations allemande et roumaine (dispersion des kolkhoziens et partage des kolkhozes sur des bases industrielles, destruction quasi-totale du potentiel industriel dans la région de l’ouest), ainsi que d’un effort de guerre prolongée et dont tout le fardeau a porté sur le peuple. Le matériel pillé dans le glacis et en Allemagne "au titre des réparations" n’a pallié que dans une faible mesure aux déficiences terribles de la satrapie stalinienne. Cependant, le peu d’informations objectives reçues sur la situation en Russie ne permet guère que des hypothèses.

Il est aisé de voir pourtant dans les récents procès intentés à des bureaucrates responsables d’exploitations industrielles et agricoles, dont les intensives campagnes de presse dénonçant le sabotage, la corruption et l’incurie régnantes (ainsi que dans certains limogeages sensationnels ces jours-ci encore en zone russe en Allemagne), il est aisé d’apercevoir un raidissement de l’appareil du parti tendant à trouver, aux mille difficultés de l’heure, un bouc-émissaire dans la personne des directeurs d’entreprises et de militaires haut-gradés. Comme aux beaux jours de la NEP, les nouveaux millionnaires de village, les koulaks de l’après-guerre se gobergent et se pavanent à la satisfaction du "Père des peuples" et de son directeur de l’Emprunt. Les nombreux "héros de l’Union soviétique" s’essaient à toucher une part du gâteau, en s’infiltrant dans les rouages étatiques ; et les gens en place s’ingénient à renouveler, à leur profit, la vieille ficelle du "Ils ont des droits sur nous". À en croire les journalistes bourgeois, tout va presque pour le mieux dans la presque meilleure des Russies. L’extension du vagabondage et du "banditisme", plus encore les fictions graves et "accrochages" dans l’exécution du plan quinquennal (réservant, pour une fois, - indice non négligeable - une part assez large à la production d’articles dits de première nécessité) font de ce presque un rectificatif singulièrement élastique.

La bureaucratie du parti cherche à réduire l’importance prise au cours de la guerre par les technocrates et les militaires. Pour cela, elle vient s’appuyer sur les paysans enrichis et sur l’aristocratie ouvrière à laquelle elle permet de ci-delà quelque grève "inspirée". Le rétablissement de l’héritage et la scolarité payante complètent l’officialisation des palinodies religieuses afin de renforcer les privilèges de la classe dirigeante.

Sur le plan diplomatique, après une série de replis stratégiques, d’abandons de terrain (Iran, Mandchourie, Trieste), l’impérialisme stalinien en vient à se raidir : en Allemagne et en Corée, Staline donne une impulsion nouvelle à ses "organisations populaires, démocratiques et unifiées" ; refus d’étude du plan Marshall et surtout rejet imposé aux vassaux d’Europe centrale-orientale ; renversement de politique en Grèce et dans les États satellites où s’affirme l’abandon de la tactique du front national "ouvert" ; enfin, en Chine, une aide plus conséquente est apportée aux bandes de Mao-Tsé-toung. La politique stalinienne reprend donc du poil de la bête et cherche à opposer un barrage aux ambitions américaines. L’annonce d’une excellente récolte en céréales compense certains espoirs déçus d’un prêt américain. Bon gré, mal gré, la Russie impérialiste a mis la main sur l’économie et la politique de ses "protégés", a rappelé à la Tchécoslovaquie qu’elle n’est pas un pont mais un bastion ; et, dans le fond du Kremlin, Staline se souvient qu’il fut pope pour prier Dieu revenu, que la guerre, sa guerre, n’arrive pas trop tôt.

Les impérialismes secondaires

Nous venons de voir les dépendants de l’impérialisme russe défilant avec lui dans les circonstances officielles à la manière de ces barbares vaincus que le char du triomphateur romain poussait à ses devants. En dehors de ses implications politiques, l’effort principal des stratèges moscovites tâche d’harmoniser les "plans" des États vassaux où la Russie a repris la politique de colonisation économique précédemment menée par le Reich. Cette harmonisation s’effectue en concordance avec le plan quinquennal russe et celui de la Tchécoslovaquie, clé de voute du système. Après avoir vu s’ouvrir la porte de service, le capitalisme occidental l’a vue refermée par ses portiers même. Les occidentaux ont alors procédé à des mesures de "rétorsion" : protestations en faveur des bourgeois indigènes brimés, des "libertés" (de vote, presse, parole, cultes, etc.), coupures de crédits concomitants à la suppression de l’UNRRA et autre amicaux avertissements. Les satellites sont donc réduits aux moyens de bord, c’est-à-dire la planification dont ils ont été bureaucratiquement dotés.

Partout ailleurs dans le monde les tacticiens américains poussent leurs points, renforcent au mieux leurs avant-postes (Grèce et Turquie, Iran, Japon, Espagne, Italie, Allemagne enfin). La réglementation des changes et le contingentement douanier sont les armes sur lesquelles comptent les impérialismes secondaires afin de se défendre du cher grand méchant loup yankee. Aussi, ce dernier réemploie-t-il sur place les capitaux dont la faiblesse de production de ses débiteurs et la saturation à prévoir de son propre marché intérieur lui interdit le rapatriement en marchandises. Les monopoleurs des É-U renflouent et s’approprient des industries dans le marasme, créent des filiales, mettent la main sur tous les brevets d’inventions, contrôlent d’un mot tout ce qui, chez ses débiteurs bourgeois, échappe à l’emprise étatique (encore leur arrache-t-il souvent des concessions axés principalement sur l’obtention des bases et "la liberté du commerce"). Aux méthodes classiques de l’occupation militaire colonialiste, les yankees ont délibérément substitué celle perfectionnée des britanniques, du noyautage économique.

Philippe a raison, dans l’article précité, d’insister sur le fait que les impérialismes de second ordre n’en tentent pas moins de jouer leur carte. En effet, et dans l’esprit de ses promoteurs, la conférence des seize et celles qui précédèrent devraient permettre d’échapper, au moins dans l’immédiat, au dilemme Russie-Amérique. Par des unions douanières (le.... en serait l’embryon), une "juste répartition" des charges incombant au titre de la reconstruction occidentale, les impérialistes européens espèrent tirer quelque peu leur épingle du jeu mortel. Ils n’ignorent pas que leur présence aux colonies est gravement menacée par des impérialismes matériellement plus riches (É-U) ou idéologiquement (la Ligue Arabe en particulier, poursuivant des buts très relativement autonomes). Eux aussi, les européens, sont conduits, de ces faits, à s’appuyer sur une armature bureaucratique dont le substrat est récolté dans les cadres de l’aristocratie ouvrière, national-communiste, ou de la petite-bourgeoise social-démocrate ou chrétien-démocrate. Mais cette bureaucratie, sans conscience spécifique de classe, obéit encore aux injonctions de ses surdéterminants impérialistes.

Les perspectives immédiates du prolétariat

Ainsi, cette analyse, certes imprécise et gravement lacunaire, nous amène à constater la disparition du prolétariat comme moteur autonome de la lutte des classes, cela dans le cours des trois dernières années. Si une appréciation de la période actuelle comme étant une période de recul irrévocable me paraît encline au pessimisme panique, il n’en reste pas moins qu’un grand nombre d’ouvriers marchent sans murmure aux ordres de la bureaucratie. Période de stagnation apparente, le stade actuel du combat prolétarien est une phase cruciale. Un nouveau bond en avant de la classe est lié à une prise de conscience dialectique, à l’expérience acquise et à des nouvelles méthodes de lutte-grève avec gestion par exemple.

Les perspectives médiates de l’évolution historique

L’ère des monopoles a épuisé les dernières possibilités de survie d’une bourgeoisie luttant pour conserver les bénéfices et privilèges de l’oppression sociale par elle exercée. Concomitant, sur le plan politique, à l’ère des grands impérialismes et de leurs suiveurs, le capitalisme monopoleur trouvait face à lui une petite-bourgeoisie fonctionnellement hostile ainsi qu’un prolétariat surexploité et réduit aux incertitudes du chômage. Affrontées aux monopoleurs, la petite-bourgeoisie et de larges couches prolétariennes étaient conduites aux mysticismes, au culte gravitant autour d’un chef révélé dont le pouvoir exorbitant leur paraissait garantir un standard de vie directement menacé par ailleurs.

Avec ce chef et sa clique, les monopoleurs - ayant favorisé son accession au pouvoir afin de museler l’avant-garde et des revendications prolétariennes par trop dangereuses pour lui - ont composé et lui ont abandonné une partie de l’initiative politique. Mais les progrès de la concentration industrielle et du machinisme, les effets d’une rationalisation intensive des normes du travail en ont accru la division. Et cette division, cette complexité extrême devait entrainer une anarchie de la production que quelques contremaitres insuffisamment spécialisés ne pouvaient enrayer. Pour y remédier, les monopoleurs ont dû, de plus en plus, s’entourer d’un état-major de cadres, de technocrates agissant à l’intérieur même du cycle de production, à s’appuyer, se confier à leur seule initiative. Revenant par-là et sur un rythme historique accéléré, avec un processus de désintégration qui, de l’empire romain fortement centralisé, nécessitèrent le passage vers les formes féodales ; passage effectué par l’intermédiaire de chefs de clans barbares et d’un clergé associés, infiniment plus jeunes et dynamiques.

Cependant cette collaboration du monopoleur et de ses cadres subordonnés, se déroulant dans un milieu capitaliste, ne va pas sans contradictions vite portées au summum. Dans l’exacerbation, la tension totale des forces productives que cause une guerre mondiale, les monopoleurs et leurs gestionnaires viennent en opposition ; et celui qui a, sur les lieux de production, la prise la plus directe, se sert de l’État fort afin d’augmenter la somme de ses privilèges, de consolider des avantages (antérieurement acquis) par expulsion du parasite capitaliste. Cet épiphénomène des compétitions et conflits inter-impérialistes s’accuse dans la république néo-fasciste de fin 1943-44 ; l’intervention armée des anglo-saxons, seule, ayant fait cesser un tel état de chose, à leur profit bien entendu.

Ainsi, d’une part pour contrôler et assurer une production aux normes complexes, les monopoleurs passent pouvoir aux gestionnaires pour la défendre, impulsent et soutiennent un régime bonapartiste avec lequel ils ont dès lors partie liée. D’autre part les gestionnaires, conscients de leur nécessité pour le monopoleur et de la précarité de la situation, considérant le capitaliste comme une anachronique superfluité, iront chercher l’appui de l’État fort pour les en débarrasser. Le sort du monopoleur est soudé à la recherche et l’appropriation de matières premières, à l’accroissement de la production, à l’ouverture de nouveaux marchés etc. Les intérêts du gestionnaire sont, là, solidaires de ceux de son capitalisme. Économiquement, sinon politiquement, son influence ne paraît s’exercer que sur des incidences limitées. Mais il n’est plus de cadres restreints autonomes dans l’économie du 20ème siècle ; il y a interdépendance foncière d’un cycle de production à un autre. Et les gestionnaires, dans leur procès de montée au pouvoir, s’ils sont solidaires de leur capitalisme face aux concurrences et face aux revendications prolétariennes, ne s’en préparent pas moins à mener le combat pour leur propre compte :

1) En évinçant leurs monopoleurs de leur situation parasitaire grâce au concours d’une clique militaire (Franco, Perón, De Gaulle, Tchang Kai Chek) ou d’une caste bureaucratique petite-bourgeoise (Roosevelt, Bevin, Blum).

2) En accentuant l’emprise de l’État sur les formations politiques du prolétariat, déviant du même coup ses efforts de libération et le menant vers une voie de garage.

3) En apportant ses soins à la confection d’une idéologie et d’une superstructure affirmant la vanité de l’existence humaine (Führerprinzip, existentialisme) et sa stricte conformité aux déterminismes extérieurs (matérialisme mécaniste, paternalisme étatisé, réalisme socialiste), allant dans certains cas pathologiques à se réclamer de l’action pour l’action (Malraux, Hemingway, Jünger).

Enfin, le technocrate s’oppose aux empiètements du bureaucrate politicien, à ce qu’il considère comme excès de pouvoir et manque de spécialisation. Et le bureaucrate, tenant en main l’appareil judiciaire et militaire, "liquide" alors les opposants (procès de Moscou, procès d’ingénieurs en Russie et sous le nazisme).

Toute constatation de phénomènes arrivée à son terme d’évolution se transforme en son contraire. Tel est l’un des postulats essentiels de la dialectique. Ainsi, la bourgeoisie, individualiste à l’origine, peut avoir pour successeur le collectivisme bureaucratique. Cette possibilité deviendra inéluctable dès lors que le prolétariat, représentant la classe seule apte à réaliser le devenir humain, n’effectue pas la prise de conscience nécessaire à l’accomplissement de ses tâches révolutionnaires. Et Pierre Chaulieu répète fort à propos que "l’Histoire n’est déterminée en définitive que par l’action déterminante de l’Homme."

En matière de conclusion, quelques suggestions concrètes

Que peut signifier pour nous, révolutionnaires marxistes, l’ensemble de ces conjectures ? Cette évolution générale, mais non irréversibles, des formes d’administration bourgeoises vers la bureaucratie ? Rien d’autre que spécifier singulièrement l’urgence de nos tâches. L’extraordinaire essor des sciences en cette première moitié de siècle assurera, dans la seconde moitié, un pouvoir discrétionnaire à la classe qui saura accommoder à ses fins les applications inouïes de recherches sortant à peine des limbes des théories. Cette classe se voit déjà désignée : la bureaucratie, agrégat complexes de petit-bourgeois technocrates et politiciens. Elle tient en mains l’investigation scientifique et demain, avec l’appui d’un État fort, elle en enlèvera aux monopoleurs les bénéfices pratiques.

L’époque actuelle est une plaque tournante. Entre la bourgeoisie, désespérément accrochée à ses prérogatives, et la bureaucratie "en route vers les cimes" le débat ne peut être avant la mise hors de combat du prolétariat. Si affaibli idéologiquement et physiquement que soit ce dernier, les prémices objectives de sa révolution sont mures, aussi mures que pourrissantes (Trotsky). La dictature du prolétariat est encore une éventualité historique, en premier lieu tributaire d’une prise de conscience élargie aux perspectives immédiates et médiates.

Aussi l’effort des militants s’attache à l’élucidation, à la mise en lumière, en valeur des facteurs subjectifs. Cependant, le temps où le syndicat travaillait dans les masses pour les éduquer et les rendre combattives est de l’histoire ancienne, celle d’un âge d’or du capitalisme (Internationalisme n° 24). Et ce travail incombe aujourd’hui aux militants agissant dans leurs groupes constitués :

- La formation de cercles d’études ou de discussions le plus largement ouverts.

- Le resserrement des contacts intergroupes à l’échelle internationale via des conférences périodiques à participation large.

- Enfin, l’approfondissement de nouvelles méthodes de lutte, d’un nouvel esprit de classe et cela sur tous les champs d’expression humains, tels sont les moyens dont disposera le prolétariat pour sortir d’un confusionnisme savamment entretenu par les tenants, toujours inavoués, des formes nouvelles que prend l’exploitation de l’homme par l’homme. L’analyse de la course au pouvoir menée par les fractions de la bureaucratie n’infirme en rien, nous l’avons vu, l’essentiel des schémas de la lutte des classes. Mais elle permet - en situant la possibilité d’une troisième solution historique (Chaulieu), en précisant cette situation, ses implications entre le capitalisme comateux et les formes perfectionnées du servage qui pourraient lui succéder - d’insister sur l’absolue nécessité d’une action prolétarienne lucide, concertée et s’affirmant comme devant s’exercer sans précipitation certes, mais non plus sans retard.

Georges Cousin [3] - 18 août 1947

NDLR : Cet article présentant des points théoriques que nous ne partageons pas, nous comptons répondre dans le prochain numéro d’Internationalisme.

Notes :

[1NdE - Robert Alphonso Taft (1889-1953) connu par la loi très restrictive Taft-Hartley de 1947 régit les relations entre le syndicat et le patronat ainsi que le droit de grève.

[2NdE - National Rifle Association (NRA) association de protection des droits civiques, ayant pour but de promouvoir les armes à feu aux États-Unis.

[3NdE - Premier article de Serge Bricianer.




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