Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Lénine philosophe de J. Harper (suite)
Internationalisme n°27, 15 octobre 1947
Article mis en ligne le 1er novembre 2015
dernière modification le 10 octobre 2015

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

C) LE MATÉRIALISME

Ce n’est pas Mach que nous voulons discuter dans cet ouvrage mais Lénine. Mach n’y occupe une place considérable que parce que la critique que Lénine, en fait, nous fait découvrir ses propres conceptions philosophiques. Du point de vue du marxisme, il y a pas mal de choses à critiquer dans Mach ; mais Lénine prend le problème par le mauvais bout. Comme nous l’avons vu, il fait appel aux théories anciennes de la physique, telles qu’elles sont répandues dans l’opinion populaire, pour les opposer aux critiques modernes des fondements de ces théories. Nous avons vu également qu’il identifie la réalité objective du monde à la matière physique, comme le faisait auparavant le matérialisme bourgeois. Il essaie de le démontrer par les arguments suivants : "Si la réalité objective nous est donnée, il faut lui attribuer un concept philosophique ; or, ce concept est établi depuis longtemps, très longtemps, et ce concept est celui de la matière. La matière est une catégorie philosophique servant à désigner la réalité objective donnée à l’homme dans ses sensations qui la copient, la photographient, la reflètent et qui existe indépendamment des sensations." (p. 132)

Parfait, nous sommes sûrement tous d’accord avec la première phrase. Pourtant lorsqu’on veut restreindre à la seule matière physique toute réalité, nous sommes alors en contradiction avec la première définition. L’électricité aussi fait partie de la réalité objective ; est-elle pour autant matière physique ? Nos sensations nous montrent l’existence de la lumière ; celle-ci est une réalité mais ce n’est pas de la matière. Les concepts introduits par les physiciens pour expliquer ces phénomènes lumineux, c’est-à-dire d’abord l’éther puis les photons, peuvent difficilement être qualifiés de matière. Et l’énergie n’est-elle pas aussi réelle que la matière physique ? Plus directement que les choses matérielles elles-mêmes, c’est leur énergie qui se manifeste dans toute expérience et qui donne naissance à nos sensations. C’est pour cette raison qu’Ostwald déclarait, il y a un demi-siècle, que l’énergie est la seule substance réelle du monde ; et il nomme cela "la fin du matérialisme scientifique". Et finalement, ce qui nous est donné à travers nos sensations, quand nos semblables nous parlent, ce ne sont pas seulement les sons qui sortent de leur gorge et de leurs lèvres, et pas seulement l’énergie des vibrations de l’air, mais aussi et surtout, leurs pensées, leurs idées. Les idées humaines appartiennent à la réalité objective aussi sûrement que les objets palpables ; le monde réel est constitué aussi bien des choses spirituelles que des choses appelées matérielles en physique. Si dans notre science, dont nous avons besoin pour notre activité, nous voulons représenter notre monde d’expérience tout entier, le concept de matière physique ne suffit pas ; nous avons besoin d’autres concepts comme l’énergie, l’esprit, la conscience.

Si en accord avec la définition ci-dessus, la matière doit être considérée comme le nom du concept philosophique qui dénote la réalité objective, ce terme recouvre beaucoup plus de choses que la seule matière physique. Nous en venons alors à cette notion exprimée à plusieurs reprises dans les chapitres précédents où l’on considérait que le terme de "monde matériel" désignait la réalité observée toute entière. Et c’est là la signification du mot materia, matière, dans le matérialisme historique qui désigne tout ce qui existe réellement dans le monde "y compris l’esprit et les chimères", comme disait Dietzgen. Par conséquent, ce ne sont pas les théories modernes de la structure de la matière qui amènent à critiquer le matérialisme de Lénine, comme celui-ci l’indique un peu plus haut dans la même page, mais bien le fait qu’il identifie matière physique et monde réel.

La signification du mot matière dans le matérialisme historique, telle que nous venons de la définir, est bien entendu complètement étrangère à Lénine ; contrairement à sa première définition, il restreint cette signification à la seule matière physique. C’est de là que provient son attaque contre le "confusionnisme" de Dietzgen : "La pensée est fonction du cerveau", dit J. Dietzgen (Das Wesen der menschlichen Kopfarbeit, 1903, p. 52. Il y a une traduction russe : L’essence du travail cérébral). "La pensée est le produit du cerveau... Ma table à écrire, contenu de ma pensée, coïncide avec cette pensée, ne s’en distingue pas. Mais hors de ma tête, cette table à écrire, objet de ma pensée, en est tout à fait différente" (p. 53). Ces propositions matérialistes parfaitement claires sont cependant complétées chez Dietzgen par celle-ci : "Mais la représentation qui ne provient pas des sens est également sensible, matérielle, c’est-à-dire réelle... L’esprit ne se distingue pas plus de la table, de la lumière, du son que ces choses ne se distinguent les unes des autres" (p. 54). L’erreur est ici évidente. Que pensée et matière soient "réelles", c’est-à-dire qu’elles existent, cela est juste. Mais dire que la pensée est matérielle, c’est faire un faux pas vers la confusion du matérialisme et de l’idéalisme. Au fond, c’est plutôt chez Dietzgen une expression inexacte. Il s’exprime en effet ailleurs en termes plus précis : "L’esprit et la matière ont au moins ceci de commun qu’ils existent" (p. 80)." (p. 253)

Ici, Lénine répudie sa propre définition de la matière comme l’expression philosophique de la réalité objective. Ou peut-être la réalité objective est-elle quelque chose de différent de ce qui existe réellement ? Ce que Lénine veut exprimer - mais qu’il n’arrive pas à formuler sans "expressions inexactes" - c’est que les pensées existent réellement certes, mais la réalité objective pure et véritable ne se trouve que dans la matière physique.

Le matérialisme bourgeois, en identifiant la réalité objective avec la matière physique, devait faire de toute autre réalité, comme les choses spirituelles, un attribut ou une propriété de cette matière. Par conséquent, il n’y a rien d’étonnant à ce que nous trouvions des idées analogues chez Lénine. A l’affirmation de Pearson : "Il n’est pas logique de dire que toute matière possède une conscience ", Lénine réplique :

"II est illogique d’affirmer que toute la matière est consciente (il est par contre logique de supposer que toute matière a la propriété de refléter les choses extérieures, propriété qui, au fond, s’apparente à la sensation)." (p. 93)

Et il est encore plus clair lorsqu’il se retourne contre Mach :

"Quant au matérialisme, auquel Mach oppose ici encore ses conceptions, sans nommer tout franc et tout net "l’ennemi", l’exemple de Diderot nous a montré quelle était la véritable façon de voir des matérialistes. Elle ne consiste pas à dégager la sensation du mouvement de la matière ou à l’y ramener, mais à considérer la sensation comme une des propriétés de la matière en mouvement. Sur ce point Engels partageait le point de vue de Diderot." (p. 46)

Mais il n’indique pas où Engels aurait fait cette profession de foi. Nous sommes en droit de nous demander si la conviction, qu’Engels partageait les vues de Lénine et de Diderot, repose sur des preuves précises. Dans l’Anti-Dühring, Engels s’exprime tout différemment : "La vie est la forme d’existence des matières albuminoïdes", c’est-à-dire la vie n’est pas la propriété de toute matière, mais apparaît seulement dans des structures moléculaires très compliquées, comme l’albumine. Il n’est donc guère probable qu’il ait pu considérer la sensibilité - qui, nous le savons, n’est propre qu’à la matière vivante - comme une propriété de toute matière. Cette manière de généraliser à la matière en général des propriétés qui n’ont été observées que dans certains cas particuliers, relève d’une tournure d’esprit bourgeoise non dialectique.

On peut ici remarquer que Plekhanov affiche des idées semblables à celles de Lénine. Dans son livre Grundprobleme des Marxismus (Questions fondamentales du marxisme), il critique le botaniste Francé au sujet de "la spiritualité de la matière", de "la doctrine selon laquelle la matière en général et surtout la matière organique a toujours une certaine sensibilité". Ensuite Plekhanov exprime ainsi son propre point de vue : "Francé y voit le contraire du matérialisme. En réalité, c’est la traduction de la doctrine matérialiste de Feuerbach (...) On peut affirmer avec certitude que Marx et Engels (...) auraient suivi ce courant de pensée avec le plus grand intérêt" (Édition allemande, pp. 42 et suiv.). La prudence de cette affirmation montre bien que Marx et Engels n’ont jamais manifesté dans leurs écrits un intérêt quelconque pour cette tendance. De plus, Francé, en naturaliste borné, ne connaît que les oppositions existant au sein de la pensée bourgeoise ; il prétend que les matérialistes ne croient qu’en la matière, donc, d’après lui, la doctrine selon laquelle il y a quelque chose de spirituel dans toute matière n’a plus rien à voir avec le matérialisme. Plekhanov, au contraire, pense que cette doctrine constitue une petite modification du matérialisme, qui s’en trouve renforcé.

Lénine était parfaitement conscient de l’accord qui existait entre ses conceptions et le matérialisme bourgeois du 19ème siècle. Pour lui, le "matérialisme" est la base commune du marxisme et du matérialisme bourgeois. Il précise que Engels, dans son livre sur Feuerbach, faisait trois reproches à ces matérialistes, à savoir qu’ils conservaient les doctrines matérialistes du 18ème siècle, que leur matérialisme était mécanique et que, dans le domaine des sciences sociales, ils restaient accrochés à l’idéalisme et ne comprenaient rien au matérialisme historique ; et il poursuit :

"C’est exclusivement pour ces trois raisons, exclusivement dans ces limites, que Engels rejette le matérialisme du XVIII° siècle et la doctrine de Büchner et Cie. Pour toutes les autres questions, plus élémentaires, du matérialisme (déformées par les disciples de Mach) il n’y a, il ne peut y avoir aucune différence entre Marx et Engels d’une part et tous ces vieux matérialistes d’autre part." (p. 250)

Nous avons démontré dans les pages précédentes que c’était là une illusion de la part de Lénine ; ces trois reproches entraînent, dans leurs conséquences, une opposition fondamentale dans les conceptions épistémologiques. Lénine fait un amalgame analogue quand il écrit qu’Engels était d’accord avec Dühring sur la question du matérialisme :

"Pour Engels, bien au contraire, Dühring, en tant que matérialiste, n’était ni assez ferme, ni assez clair et conséquent. " (pp. 251-252)

Témoin la manière dont Engels achève Dühring en des termes remarquablement méprisants.

L’accord de Lénine avec le matérialisme bourgeois et son désaccord avec le matérialisme historique se manifestent en de nombreuses circonstances. Le matérialisme bourgeois avait lutté et luttait principalement contre la religion ; et ce que Lénine reproche au premier chef à Mach et à ses adeptes, c’est de soutenir le fidéisme. Nous avons pu le constater dans plusieurs des citations que nous avons faites et on trouve des centaines d’exemples dans son livre où le fidéisme est considéré comme le contraire du matérialisme. Marx et Engels ne parlent pas de fidéisme ; pour eux la ligne de démarcation se trouve entre matérialisme et idéalisme. Dans le terme "fidéisme" l’accent est mis sur la religion. Lénine explique où il a pris ce mot :

"On appelle en France fidéistes (du latin fides, foi) ceux qui placent la foi au-dessus de la raison." (p. 267).

Opposer la religion à la raison est une réminiscence de l’époque pré-marxiste, de l’émancipation de la bourgeoisie où l’on faisait appel à la "raison" pour attaquer la foi religieuse, considérée comme ennemi principal dans la lutte sociale ; la "libre pensée" s’opposait à I’"obscurantisme". En brandissant constamment le spectre du fidéisme comme la conséquence la plus dangereuse des doctrines qu’il combat, Lénine montre que pour lui aussi, dans le monde des idées, la religion reste l’ennemi principal.

Ainsi attaque-t-il Mach quand celui-ci écrit que le problème du déterminisme ne peut pas être résolu d’une façon empirique : dans la recherche scientifique, dit Mach, tous les savants doivent être déterministes, mais dans la vie pratique, ils restent indéterministes.

"N’est-ce pas faire preuve d’obscurantisme lorsqu’on sépare soigneusement la théorie pure de la pratique ? Lorsqu’on réduit le déterminisme au domaine de la "recherche", et qu’en morale, dans la vie sociale, dans tous les autres domaines sauf la "recherche", on laisse la question à l’appréciation "subjective" (...) Voilà bien un partage à l’amiable : la théorie aux professeurs, la pratique aux théologiens !" (p. 196)

Ainsi tous les problèmes sont abordés du point de vue de la religion. De toute évidence Lénine ignorait que la doctrine calviniste, pourtant profondément religieuse, était d’un déterminisme très strict, tandis que les matérialistes bourgeois du XIX° siècle croyaient au libre arbitre et professaient par là même l’indéterminisme. D’ailleurs un penseur vraiment marxiste n’aurait pas manqué l’occasion d’expliquer aux "machistes" russes que c’est le matérialisme historique qui a ouvert la voie au déterminisme dans le domaine social ; nous avons montré plus haut que la conviction théorique, que les règles et les lois sont valables dans certains domaines ; ce qui revient au déterminisme ne peut être fondé sur des bases solides que lorsque nous réussissons à établir pratiquement de telles lois et de telles relations. On a vu plus loin que Mach, parce qu’il appartenait à la bourgeoisie et donc qu’il conservait une ligne de pensée fondamentalement bourgeoise, était nécessairement indéterministe dans ses conceptions sociales, et que par conséquent ses idées étaient en retard sur celles de Marx et incompatibles avec le marxisme. Mais on ne trouve rien de ce genre chez Lénine ; nulle part n’est mentionné le fait que les idées sont déterminées par la classe sociale ; les divergences théoriques planent dans l’air sans lien avec la réalité sociale. Bien sûr les idées théoriques doivent être critiquées à l’aide d’arguments théoriques. Toutefois, lorsque l’accent est mis avec une telle violence sur les conséquences sociales, il faudrait quand même prendre en considération les origines sociales des idées critiquées. Mais cet aspect essentiel du marxisme ne semble pas exister chez Lénine.

Aussi il n’y a rien d’étonnant à voir que parmi les auteurs précédents c’est surtout Ernest Haeckel que Lénine estime et comble d’éloges. Dans un dernier chapitre intitulé "Ernst Haeckel et Ernst Mach ", il les compare et les oppose :

"Se ralliant, au fond, à l’idéalisme philosophique, Mach livre les sciences au fidéisme (...) Et c’est cette doctrine "sacro-sainte" de toute la philosophie et de la théologie professorales qui est souffletée à chaque page du livre de Haeckel. Le savant qui exprime assurément les opinions, les dispositions d’esprit et les tendances les plus durables, quoique insuffisamment cristallisées, de la plupart des savants de la fin du XIX° et du commencement du XX° siècle, montre d’emblée, avec aisance et simplicité, ce que la philosophie professorale tentait de cacher au public et de se cacher à elle-même, à savoir : qu’il existe une base de plus en plus large et puissante contre laquelle viennent se briser les vains efforts des mille et une écoles de l’idéalisme philosophique, du positivisme, du réalisme, de l’empiriocriticisme et de tout autre confusionnisme. Cette base, c’est le matérialisme des sciences de la nature. " (pp. 363 et 365)

Cela ne dérange pas Lénine, dans ses louanges, que Haeckel combine, comme tout le monde sait, la science populaire avec une philosophie des plus sommaires ; Lénine lui-même parle de "naïveté philosophique" et dit que Haeckel "n’entre pas dans le détail des questions philosophiques et ne sait pas opposer l’une à l’autre les théories matérialistes et idéalistes de la connaissance." (p. 366). L’essentiel pour lui c’est que Haeckel soit un adversaire acharné des principales doctrines religieuses.

"La tempête soulevée dans les pays civilisés par les Énigmes de l’Univers de E. Haeckel a fait ressortir avec un singulier relief l’esprit de parti en philosophie, dans la société contemporaine d’une part et, de l’autre, la véritable portée sociale de la lutte du matérialisme contre l’idéalisme et l’agnosticisme. La diffusion de ce livre par centaines de milliers d’exemplaires, immédiatement, traduit dans toutes les langues et répandu en éditions à bon marché, atteste avec évidence que cet ouvrage "est allé au peuple", et que E. Haeckel a du coup conquis des masses de lecteurs. Ce petit livre populaire est devenu une arme de la lutte de classe. Dans tous les pays du monde, les professeurs de philosophie et de théologie se sont mis de mille manières à réfuter et à pourfendre Haeckel." (p. 363)

De quelle lutte de classe est-il question ? Quelle classe est ici représentée par Haeckel et contre quelle autre classe lutte-t-elle ? Lénine ne le dit pas. Doit-on comprendre qu’il pense implicitement que Haeckel, sans le vouloir, agissait comme porte-parole de la classe ouvrière contre la bourgeoisie ? Mais, en ce cas, il faut préciser que Haeckel s’opposait violemment au socialisme et que, dans sa défense du darwinisme, il essayait de faire admettre cette doctrine à la classe dirigeante en soulignant que le principe de la sélection naturelle du plus apte était une théorie d’essence aristocratique qui pouvait très bien servir à réfuter "cette absurdité totale du socialisme égalitaire". Ce que Lénine appelle une tempête soulevée par les Énigmes de l’Univers (Welträtsel) n’était en réalité qu’un léger orage au sein de la bourgeoisie, qui représentait le dernier stade de son abandon du matérialisme pour une conception idéaliste du monde. Ce livre de Haeckel fut le dernier sursaut, bien affaibli, du matérialisme bourgeois ; les tendances idéalistes, mystiques et religieuses étaient cependant déjà si fortes dans la bourgeoisie et chez les intellectuels que de toutes parts les attaques fusèrent contre le livre de Haeckel et en dévoilèrent les faiblesses. Nous avons indiqué ci-dessus ce qui faisait l’importance de ce livre pour la masse de ses lecteurs de la classe ouvrière. Lorsque Lénine parle ici de lutte de classes, cela prouve à quel point il ignorait la nature de la lutte des classes dans les pays de capitalisme développé et qu’il la voyait surtout sous forme d’une lutte pour et contre la religion.

PLEKHANOV

La parenté entre la pensée de Lénine et le matérialisme bourgeois, qui est manifeste dans son livre, n’est pas une déformation du marxisme propre à Lénine. On trouve des idées analogues chez Plekhanov qui, à l’époque, était considéré comme le premier et le plus important théoricien du socialisme russe. Dans son livre Grundprobleme des Marxismus (Questions fondamentales du marxisme), d’abord écrit en russe puis traduit en allemand en 1910, il commence par envisager d’une façon générale la concordance de vues entre Marx et Feuerbach. Ce qu’on désigne communément par "humanisme" dans l’œuvre de Feuerbach, explique-t-il, n’est en fait qu’une démarche qui part de l’homme pour arriver à la matière. La citation de Feuerbach sur la "tête de l’homme" reproduite ci-dessus montre que la question de la "matière cérébrale" a été résolue à cette époque dans un sens purement matérialiste. Cette manière de voir fut aussi celle de Marx et d’Engels et devint la base même de leur philosophie. Bien sûr Marx et Engels pensaient que les idées humaines sont produites dans le cerveau comme ils pensaient que la terre tourne autour du soleil. Mais Plekhanov ajoute que : "Lorsqu’on examine cette thèse de Feuerbach, on se familiarise du même coup avec l’aspect philosophique du marxisme." Puis il cite cette phrase de Feuerbach : "L’être engendre la pensée et non la pensée l’être. L’être existe en lui-même et par lui-même, l’existence possède en elle-même sa base" ; et il conclut : "Cette façon d’envisager le rapport entre être et pensée est devenue, chez Marx et Engels, la base de la conception matérialiste de l’histoire" (Édition allemande p. 48). Certes, mais le problème est de savoir ce qu’ils entendent par "être". Ce mot en apparence incolore mêle sans distinction de nombreux concepts opposés qui se dégagèrent ultérieurement. Nous appelons être tout ce qui nous est perceptible ; du point de vue des sciences de la nature, "être" peut signifier matière, du point de vue des sciences sociales le même mot peut désigner la société toute entière. Pour Feuerbach, il s’agissait de la substance corporelle de l’homme : "Der Mensch ist was er ist" (l’homme est ce qu’il mange). Pour Marx, c’est la réalité sociale, c’est-à-dire la société des hommes, des rapports de production et des outils qui détermine la conscience.

Plekhanov parle de la première des thèses sur Feuerbach ; il dit que Marx y "complète et approfondit les idées de Feuerbach" ; il explique que Feuerbach considérait l’homme dans ses relations passives et Marx dans ses relations actives envers la nature. Il cite (p. 18) cette phrase du Capital : "En agissant sur la nature extérieure et en la transformant, l’homme transforme en même temps sa propre nature", et il ajoute : "la profondeur de cette pensée apparaît clairement à la lumière de la théorie de la connaissance de Marx (...) Toutefois, on doit admettre que la théorie de la connaissance de Marx découle directement de celle de Feuerbach ou, plus exactement, qu’elle est un approfondissement général de la théorie de la connaissance de Feuerbach". Et dans la page suivante, il parle à nouveau du "matérialisme moderne, le matérialisme de Feuerbach, Marx et Engels". En fait, ils ont tout simplement utilisé tous les trois, cette phrase ambiguë : "l’être détermine la pensée", et la doctrine matérialiste selon laquelle le cerveau produit la pensée n’est qu’un aspect très accessoire du marxisme et ne contient en fait aucune ébauche d’une véritable théorie de la connaissance.

L’aspect essentiel du marxisme, c’est ce qui le distingue des autres théories matérialistes qui sont l’expression de luttes de classes différentes. La théorie de la connaissance de Feuerbach fait partie du combat pour l’émancipation de la classe bourgeoise et repose sur la carence des sciences de la société en tant que réalité toute puissante qui conditionne la pensée humaine. La théorie marxiste de la connaissance part de l’influence de la société - ce monde matériel que l’homme fait lui-même - sur l’esprit et par là appartient à la lutte de classe du prolétariat. Bien sûr, historiquement, la théorie de la connaissance de Marx procédait des idées de Hegel et de Feuerbach mais tout aussi certainement elle est devenue quelque chose de totalement différent de ce qu’ont pu écrire Hegel ou Feuerbach. Il est significatif pour comprendre les conceptions de Plekhanov de remarquer qu’il ne voit pas cet antagonisme et qu’il donne une importance capitale à un lien commun - qui n’a aucune importance réelle dans le problème véritable - : les pensées sont produites par le cerveau.

(à suivre)




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53