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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Vue d’ensemble sur l’Europe Orientale à l’occasion de l’affaire yougoslave
Internationalisme n°37, Septembre 1948
Article mis en ligne le 1er novembre 2015
dernière modification le 10 octobre 2015

par ArchivesAutonomies
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Il y a de nombreuses leçons à tirer de la relativement récente affaire yougoslave. Elle vient confirmer des thèses et hypothèses et détruire certaines théories. Les questions qui sont en jeu sont surtout celles-ci :

– Quelle est la nature des unions impérialistes désignées sous le nom de "blocs" ?

– Un bloc l’emportant sur l’autre, le fameux "super-impérialisme" deviendrait-il possible ?

– Quelle est la nature du Stalinisme ? Est-il national ou international ?

– Représente-t-il une nouvelle classe voulant conquérir le monde ?

Voilà à peu près les grandes questions qui sont débattues et sur lesquelles la crise yougoslave donne une clarté nouvelle. Encore faut-il vouloir voir clair.

Nous allons examiner des tableaux comparatifs du commerce extérieur des pays d’Europe orientale depuis 1928 et essayer, au travers de ces comparaisons, de montrer que certaines affirmations purement théoriques – que nous avons faites dans ce bulletin et dans des exposés discussions et conférences – se relient à des expériences pratiques. Seulement, il y a des camarades qui portent des lunettes déformantes qui les empêchent de voir, dans les faits, ce qu’ils expriment. Si on n’est pas d’accord sur la portée essentielle d’un certain nombre de faits, aucune discussion n’est possible dans la théorie puisque l’on voit le monde différemment.

Entre 1928 et 1938, le commerce extérieur des pays d’Europe orientale et centrale a diminué de moitié. La guerre est venue. Après la guerre, les pays vainqueurs (à part les USA) sont presque aussi mal en point que les vaincus. Leur commerce extérieur n’atteint pas ou a du mal à atteindre le stade de 1938 ; et la situation déjà engagée en 1928 – dans le commerce extérieur de ces pays – n’a fait que s’aggraver dans des proportions considérables. Eh bien, le camarade Laroche , lui, continue, et cela depuis des années, à répéter que la guerre c’est la période d’euphorie progressive du capitalisme : "C’est, dit-il, justement à la faveur de la guerre et grâce à elle que le capitalisme se développe." (!!!)

On assiste à la fin de l’Europe. Pour que cette fin mette en branle le monde capitaliste tout entier, il faut que le mal dont elle souffre ne soit pas spécifiquement européen mais bien international. Et, en fait, la situation en Extrême-Orient, quoique revêtant des caractères différents, marque bien, dans l’orientation de sa tendance, le caractère de pourrissement général, de décomposition d’un mode économique de production, du maintien dans l’histoire d’une classe que marque la décadence générale du capitalisme. L’Europe est historiquement le vieux capitalisme ; et cela suffit, comme argumentation, pour tenter de faire d’un fait général un fait particulier à l’Europe.

En Extrême-Orient, nous avons affaire à de jeunes pays capitalistes. Depuis la fin du premier grand conflit mondial, aucun n’a réussi à s’émanciper nationalement d’une façon réelle, comme ce fut le cas des pays nés même à la fin du XIXème siècle. Aucun pays ne peut se développer sans immédiatement rencontrer les frontières d’un conflit entre les deux grands impérialismes qui emplit le monde tout entier et les entraîne dans leur sillage plus ou moins direct. N’est-ce pas là l’expression la plus éclatante de la décadence du capitalisme ?

Faut-il encore s’entendre sur les termes que l’on emploie. Développement du capitalisme signifie, pour nous, quand existait une période historique où de grands pays capitalistes pouvaient se développer sans que pour cela les conflits locaux qui présidaient à ces développements deviennent immédiatement l’objet d’un conflit généralisé. Autrement dit, tant qu’un pays (ou des pays), cherchant à se développer, ne rencontrait comme obstacle que des obstacles locaux et non le monde capitaliste tout entier. Il semble que cela soit clair. C’est clair qu’un misérable peuple juif – qui combat pour se créer un État et se constituer en Nation, qui compte peut être deux millions d’individus – ne se heurte pas seulement aux Arabes, pas seulement, derrière eux, aux Anglais, pas seulement à de grands monopoles pétroliers, mais encore aux rivalités des russes et des américains au Moyen-Orient. Les grandes rivalités inter-impérialistes qui permirent, à une certaine époque, le développement considérable de l’industrie dans ces contrées, sur le dos – nous le savons – des indigènes, ne sont plus maîtresses des conflits qu’elles ont fomentés. Au début, ces conflits intestins étaient entretenus savamment selon la devise "diviser pour régner" ; aujourd’hui, les grands impérialismes sont incapables de dominer ces conflits intestins, ne pouvant solutionner les leurs propres. La situation se retourne alors contre eux ; la guerre, par son exacerbation, empêche le développement. Et partout, la situation du capitalisme offre cette image d’un monde qui se désintègre, du chaos d’un schisme universel.

Chine, Indochine, Indonésie, Inde sont, depuis la fin du conflit généralisé, entre les "démocraties" et le bloc de l’Axe, dans une situation perpétuelle de conflit larvé ou franchement ouvert. En chine, la guerre dure depuis 1927 ; la situation catastrophique est celle qui règne dans ce pays aujourd’hui, où tout le monde sait que la guerre entre la chine du Nord et la Chine "gouvernementale" ne peut que se continuer indéfiniment jusqu’à ce qu’une solution soit intervenue dans le conflit entre russes et américains. En Indochine et en Indonésie, la France et la Hollande préfèrent détruire leurs colonies plutôt que de leur donner leur indépendance nationale. Cela signifierait, pour ces pays, la perte effective de ces colonies qu’ils n’ont pas la puissance économique nécessaire pour continuer à contrôler d’une manière "libérale". Les intérêts français en Indochine quitteront celle-ci avec les troupes françaises qui y combattent. La puissance économique américaine, celle pas encore totalement décrépie de l’Angleterre, certains intérêts Chinois, feraient loi. Aussitôt indépendante, l’Indochine serait investie par des capitaux étrangers et sa jeune bourgeoisie ne serait là que comme intermédiaire, comme gérante de son entreprise hypothéquée. C’est ce qui explique que n’importe quel parti français, y compris le Parti Communiste Français, aurait fait la guerre en Indochine malgré la démagogie qu’il a faite quand il s’est trouvé dans l’opposition. Il a voté les crédits militaires ; ses ministres sont responsables autant que les autres de l’état de fait actuel ; seuls des intérêts politiques momentanés d’oppositionnel lui permettent cette démagogie.

Aux Indes enfin, de temps à autre, la presse annonce que le conflit du Cachemire dure toujours.

Que l’on soit optimiste ou non sur l’avenir de la société humaine en général, il n’en reste pas moins que, pour le quart d’heure, nous vivons une sorte de prélude à l’Apocalypse. Et si telles sont les prémisses, il ne semble pas que, à chaque lendemain, l’avenir immédiat aille en s’améliorant, témoin ce qui se passe à Berlin.

Le prolétariat – partout absent en tant que classe indépendante, avec son idéologie propre, tendant à poser ses buts propres de classe – se trouve, au contraire, disséminé dans l’immense schisme universel, derrière tous ces chefs nationalistes qui fleurissent en Europe et dans le monde, comme des champignons de culture. Les ouvriers combattent derrière les uns et les autres comme des mercenaires. C’est la plus haute expression de la décadence de notre société que de voir des jeunes ouvriers allant combattre dans les troupes de mercenaires pour "s’évader", "se libérer". On connaît tous la raison d’être et la pathologie de cet état de la jeunesse moderne : la décomposition du capitalisme, le schisme dans la société et dans la pensée, qui se traduit par cet élan morbide vers une "libération" dans la destruction.

C’est cela – et ce sont aussi les immenses destructions qui se poursuivent, dont les bilans commencent à être connus – que certains appellent "la condition de développement euphorique du capitalisme". C’est à croire qu’atteint par le mal ambiant, le schisme de leur esprit tente de faire rentrer la réalité dans leurs schémas théoriques.

Mais, est-ce à dire que la société capitaliste s’effondrera en quelques années et que ce sera la fin du monde promise par les chrétiens ? La décadence de l’Empire romain a duré presque mille ans. Il faudra bien se pencher sur ce problème et commencer par reconnaître son existence, se rendre compte que nous vivons la décadence du capitalisme, décadence dont la guerre de 1914-18 a été le signal et la crise de 1929 la confirmation. Le propre des époques de décadence est justement que les hommes ne se rendent pas compte de ce qu’ils vivent, du moins c’est ce qu’affirme Sismondi dans son Histoire de la chute de l’Empire romain les hommes perdent contact avec la réalité du monde considéré dans son ensemble, pour s’attacher à des problèmes particuliers, à des fractions de problème. C’est la traduction de la désagrégation du monde et d’une société, dans la dissociation des idées.

* * * * *

Dans l’ambiance mondiale du capitalisme en décadence, l’Europe est particulièrement touchée ; c’est elle qui, pour l’instant, en supporte le fardeau le plus lourd ; et les nuages qui s’amoncellent chaque jour dans le ciel de Berlin nous laissent à penser que nous ne vivons que le prologue.

Dominant le monde à la fin du XIXème siècle, l’Europe voit son déclin s’engager très nettement dès la Première guerre mondiale. Ce n’est pas par hasard que la Révolution Russe n’est pas restée une révolution locale mais a atteint effectivement toute l’Europe centrale, ayant une portée et une signification internationales. Jusqu’en 1928-1929, cependant, la crise révolutionnaire ayant été circonscrite, la classe capitaliste espérait encore dans la SDN et des jours meilleurs. La crise de 1929 ne lui laissa pas d’illusions. C’est dans sa capacité de surmonter une crise que l’on peut voir la force d’un pays. L’Europe ne put surmonter la crise ; même dans l’effort de guerre, elle n’atteint que rarement, dans certains pays, le niveau de 1928. En 1938, à la veille de la guerre, en pleine course aux armements, l’Europe plafonne autour de la moitié du commerce extérieur de 1928. Aujourd’hui, alors qu’il s’agit encore de s’engager vers la production d’armements, la seule possible pour le capitalisme décadent, l’Europe a du mal à dépasser 1938 (voir les chiffres à la page suivante). Et le schisme politique, effet de l’amoindrissement de l’Europe, devient, à son tour, condition de son effondrement.

Les quelques tableaux du commerce extérieur des pays d’Europe orientale vont mieux nous mettre à même de situer concrètement ce dont il s’agit pour chacun de ces pays. Les commentaires de chaque pays seront complétés par la suite.

Les chiffres représentent des millions de dollars. Ces statistiques sont extraites de "L’inventaire de l’économie européenne" publié par l’INSEE (oct-dec 1947)

Tableau 1 : TOTAL GÉNÉRAL DU COMMERCE EXTÉRIEUR EUROPÉEN

192819381946
Importations 34.131 14.209 16.194,4
Exportations 29.127 11.665 10.314

Ces chiffres se passent de commentaires ; les exportations tombent comme une tendance fatale, seules les importations remontent dans le commerce extérieur européen. Dans ces conditions, il faudra bien trouver des moyens pour équilibrer la balance commerciale :

– des moyens économiques : faire travailler la classe ouvrière à plus vil prix et plus ;

– des moyens politiques : l’inféodation aux grands impérialismes.

Tableau 2 : POLOGNE

Pays vendant ou achetant à la Pologne :ImportationsImportationsImportationsExportationsExportationsExportations
Années 1928 1938 1946 1928 1938 1946
Allemagne 172 48 6,8 152 44 7,7
URSS 7 2 97,7 66
Angleterre 60 28 0,9 48 47 2
USA 89 30 201,6 6 13 0,4
16 pays du plan Marshall 247 98 27 219 152 65,5
8 pays d’Europe orientale dont la Tchécoslovaquie 63 18 5,4 104 21 7,7
2,3 4
Total 638 247 338,8 517 256 132,8

Une première remarque s’impose : en 1928, la Pologne achète plus qu’elle ne vend. En 1938, bien qu’elle a vendu plus qu’elle a acheté, on se rend compte facilement que c’est à cause de circonstances exceptionnelles, car la tendance générale est à ce que la disproportion entre les importations et les exportations aille en s’accentuant dans le sens du renforcement des importations et de l’affaiblissement des exportations. Les pertes subies à cause de la guerre plus l’effort polonais actuel d’industrialisation tendent encore, après la guerre, à renforcer cette tendance. Un fait est ici particulièrement remarquable également, c’est la chute du commerce extérieur de 1928 à 1938, et la reprise de 1946 qui semble dépasser, du moins dans la valeur des importations, 1938. Enfin, fait qui se remarquera avec la même précision dans tous les pays d’Europe orientale, la Russie prend, dans le commerce extérieur de ces pays, la place que l’Allemagne y occupait avant sa défaite et, dans certains cas, tendra à supplanter l’Angleterre et les États-Unis.

Tableau 3 : TCHÉCOSLOVAQUIE

Pays vendant ou achetant à la TchécoslovaquieImportationsImportationsImportationsExportationsExportationsExportations
Années 1928 1938 1946 1928 1938 1946
Allemagne 371 55 7,3 217 52 20,1
URSS 10 3 16,6 18 4 34,5
Angleterre 42 16 18,2 67 34 8
USA 57 30 17,1 62 26 19,2
16 pays du plan Marshall 263 96 106,5 350 146 131,5
8 pays d’Europe orientale dont la 160 47 37,8 224 54 18,5
Yougoslavie 23 13,1
Hongrie 43 11,8
Bulgarie 4 5
Pologne 63 4
TOTAL 960 292 204,7 934 340 286,9

Tableau 4 : ROUMANIE

Pays vendant ou achetant à la RoumanieImportationsImportationsImportationsExportationsExportationsExportations
Années 1928 1938 1946 1928 1938 1946
Allemagne 78 43 76 56
URSS 2 1,8 1,7
Angleterre 31 11 15 19
USA 18 7 1,3 1 2
16 pays du plan Marshall 141 56 0,4 74 36 1,4
8 pays d’Europe orientale 85 25 0,4 74 36 1,4
TOTAL 331 137 3,9 329 206 3,4

La Roumanie sort très affaiblie de la guerre ; affaiblie à cause de sa participation aux côtés de l’Allemagne, affaiblie à cause des destructions de la guerre mais, aussi et surtout, par la perte de grandes portions de territoires qu’elle avait acquis à la fin de la guerre de 1914-18 et qui, pour la Bessarabie, fait retour à la Russie sous la forme suivante : la plus grande partie forme la RSS de Moldavie, une autre partie est annexée à l’Ukraine, ainsi que la Bukhovine. C’est une très grosse amputation pour la Roumanie.

Les Réparations, fixées par la Russie à la signature du traité de paix, se montent à 300 millions de dollars ; tous les avoirs allemands sont confisqués au profit de la Russie.

Dans ces conditions, on s’explique aisément qu’en 1946 le commerce extérieur roumain ne pouvait être brillant. Les importations des États-Unis doivent probablement comporter, à cette époque, une partie importante de machinerie nécessaire à la Roumanie pour la remise en marche de son industrie du pétrole qui est vitale pour elle. Un exemple intéressant montrera la nature des exportations roumaines et ce qu’elles peuvent rapporter :

En 1945, la Roumanie produit 4.763.067 T. de pétrole. (Extrait des Cahiers de l’Economie Soviétique nº II)
Elle en exporte 3.320.000 T.

dont 2.959.846 T. sont livrées à la Russie à titre de réparations

et 191.134 T. seulement sont exportées en Russie, Hongrie, Bulgarie et Angleterre.

Tableau 5 : HONGRIE

Pays vendant ou achetant à la HongrieImportationsImportationsImportationsExportationsExportationsExportations
Années 1928 1938 1946 1928 1938 1946
Allemagne 70 44 0,1 29 37
URSS 1 8,9 1 11,6
Angleterre 12 0,2 5 8 2
USA 13 4 3,9 2 7 0,6
16 pays du plan Marshall 120 72 4,9 103 44 12
8 pays d’Europe orientale dont la 144 21 13,6 79 29 13,7
Pologne 2,4
Tchécoslovaquie 8 11,8
Roumanie 2,6
TOTAL 358 151 31,8 215 122 358

La Hongrie qui sort également terriblement éprouvée de cette guerre a, en plus de ses destructions, 200 milliards de dollars de réparations à payer à la Russie. La crise interne, qui a suivi la guerre, a vu la Hongrie devenir un des pays en tête des pays inflationnistes du monde, après la chine.

Ce qui montre tout au moins de réelles difficultés de réadaptation.

Tableau 6 : BULGARIE

Pays vendant ou achetant à la BulgarieImportationsImportationsImportationsExportationsExportationsExportations
Années 1928 1938 1946 1928 1938 1946
Allemagne 18 28 0,3 21 34 0,1
URSS 41,4 33,9
Angleterre 9 4 1 2
USA 2 2 2,9 1 2 5
16 pays du plan Marshall 47 18 4,4 26 15 5,9
8 pays d’Europe orientale dont la 18 11 1,7 21 7 5,8
Tchécoslovaquie 5
TOTAL 86 60 61,5 67 62 52,4

La Bulgarie, elle, sort à peu près indemne de la guerre et sa situation se traduit immédiatement dans la situation de son commerce extérieur qui est sensiblement le même qu’en 1938. Seuls les avoirs allemands sont confisqués par la Russie au terme du traité de paix. Elle est nettement favorisée par rapport aux autres anciens alliés de l’Allemagne à tous points de vue ; nous verrons plus loin les raisons politiques de cet état de choses et ses conséquences.

Tableau 7 : YOUGOSLAVIE

Pays vendant ou achetant à la YougoslavieImportationsImportationsImportationsExportationsExportationsExportations
Années 1928 1938 1946 1928 1938 1946
Allemagne 32 38 27 44
URSS 40
Angleterre 13 9 28,2 5 12
USA 12 8 127,7 3 2
16 pays du plan Marshall 105 38 31,7 115 65 5,3
8 pays d’Europe orientale dont la 71 20 9,2 51 21 15
Tchécoslovaquie 42 7,2 13
TOTAL 233 114 200 205 143 64

La fédération yougoslave, affaiblie par la résistance acharnée que les groupes de partisans, formant une véritable armée, ont opposée à l’Allemagne, fait cependant bonne figure. Décidée à une industrialisation forcenée, la Yougoslavie importe du matériel d’équipement. Dans son commerce extérieur, la Russie n’a fait que remplacer l’Allemagne comme client, tandis que l’Angleterre et les États-Unis surtout deviennent ses principaux fournisseurs.

La récente crise yougoslave a révélé qu’alors que les autres pays d’Europe orientale tendaient à restreindre leur commerce direct avec les anglo-américains, la Yougoslavie, au contraire, tendait à accentuer l’état de fait actuel et antérieur, en demandant le déblocage de dollars et en traitant l’exportation de bois de mine et autres produit avec l’Angleterre, sans doute pour équilibrer la balance commerciale avec ce pays.

Que l’Europe a perdu la place qu’elle avait sur le marché mondial, qu’elle soit passée successivement de plus de la moitié des exportations à la place qu’elle occupe aujourd’hui où elle importe plus qu’elle n’exporte, et des produits fabriqués comme des moteurs et des machines, ce n’est pas la place ici de l’examiner dans le détail mais c’est surtout vrai pour l’Europe orientale d’une part et occidentale d’autre part.

Encore avant la guerre, l’Allemagne et l’Angleterre figuraient au premier plan du commerce extérieur, à l’intérieur de l’Europe orientale. La place a été occupée immédiatement par la Russie. L’Angleterre a tenté de reprendre la place qu’elle occupait avant la guerre. Les États-Unis ont essayé de s’y introduire pour devenir les principaux fournisseurs : prendre la place de l’Allemagne et évincer les autres pays. Tous les pays directement limitrophes de la Russie ont été intégrés par divers moyens au bloc russe et leur commerce extérieur se fait pour l’essentiel avec ce pays. Des importations de machinerie sont encore fournies par les États-Unis et cela parce que ces pays ne peuvent pas faire autrement. La Russie, elle-même, désirerait poursuivre avec les États-Unis des relations commerciales réduites pour ses approvisionnements en outillage. Mais, pour l’essentiel, la Russie devient la maîtresse incontestée du commerce extérieur de ces pays. Il n’y a pas là une question uniquement d’imposition brutale, par la force mais d’intérêts nationaux traditionnels du commerce de ces pays d’Europe qui, en l’absence de l’Allemagne se retournent naturellement vers la Russie : la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie et même la Bulgarie. Ces pays font des échanges commerciaux traditionnellement au maximum à l’intérieur de l’Europe et avec leurs voisins, exportant très peu outre-mer. De toute façon, il n’y avait plus place en Europe pour les capitaux anglo-américains. L’Allemagne les avait expulsés par la violence ; la Russie les expulse également. Ceci est également le reflet d’une situation européenne où ces capitaux ne peuvent plus prendre place s’il y a une grande puissance européenne, comme le fut l’Allemagne en 1939 et comme est aujourd’hui la Russie. Il y va ici des intérêts nationaux des petits pays subalternes qui ont meilleur compte, dont les intérêts sont plus liés à la présence d’une grande puissance européenne continentale plutôt qu’à l’Angleterre, puissance décadente devant la montée américaine. Dans ces conditions, la classe capitaliste des pays de l’Europe orientale est naturellement tournée vers la participation à un bloc européen avec, comme centre, une grande puissance comme l’était l’Allemagne ou comme l’est aujourd’hui la Russie. Cependant, si les intérêts économiques sont tels, la politique voit plus loin. La politique de l’Allemagne en 1939 a besoin de brusquer, elle ne peut attendre de faire de la propagande pour "l’Europe-Unie" et pour organiser économiquement cette Europe. Elle est contrainte de faire la guerre sous peine de mourir d’asphyxie. Le fait qu’elle soit contrainte de brusquer les opérations est une marque de faiblesse, un expédient. La réalisation de l’unité européenne par la force rencontre la résistance des pays parce qu’ils ne croient pas à la victoire de l’Allemagne.

Aussitôt que celle-ci consolide ses victoires, elle rencontre une beaucoup plus grande audience. En tous les cas, la Roumanie, la Hongrie, la Bulgarie s’intègrent aux côtés de l’Allemagne plus facilement, comme ils trouveront un changement politique rapide en faveur de la Russie, parce que leurs intérêts sont plus immédiatement liés à ceux de la grande puissance européenne. La Pologne et la Tchécoslovaquie avaient besoin que la puissance de l’Angleterre et de la France en Europe soit beaucoup amoindrie pour tourner leurs regards vers le pays grande puissance européenne. Il se trouve que c’est la Russie ; il aurait très bien pu se faire que ce soit l’Allemagne.

Mais les lendemains politiques ne sont rien moins que sûrs. S’il y a une fraction de la classe capitaliste d’une Nation qui représente, au pouvoir de l’État, les intérêts immédiats de cet État, il n’en reste pas moins que plusieurs conjonctures peuvent être envisagées pour l’avenir de cet État. C’est uniquement sur ce fait que naissent, se développent et meurent les divergences politiques au sein d’une classe capitaliste et, bien entendu, ce sont les couches les plus défavorisées par la politique d’un quelconque État qui serviront à l’opposition comme terrain d’élaboration et comme masse de manœuvre, jusqu’au jour où le pouvoir de cet État tombera, pour une raison ou pour une autre, dans les mains de cette opposition. Alors, les mêmes mécontents serviront aux nouveaux oppositionnels.

Nous allons examiner plus loin, quelques cas concrets : la Bulgarie particulièrement. Nous ne parlerons pas ici de la Tchécoslovaquie dont un camarade a parlé en détail au moment de la prise du pouvoir par les staliniens.

Un fait d’ores et déjà important à souligner au sujet de la Yougoslavie. La Russie n’a fait que prendre la place de l’Allemagne dans son commerce extérieur mais, contre tous les autres pays de l’Europe orientale, elle est loin d’y occuper la première place. Ce sont les États-Unis et l’Angleterre qui occupent cette place. En tant que puissance danubienne, la Yougoslavie est politiquement aux côtés des pays centre-européens ; mais, en tant que puissance ayant un large débouché sur l’Adriatique et par là sur la Méditerranée, le problème se trouve différent. Surtout que la Yougoslavie vise, par l’importance de son commerce extérieur, par le plan quinquennal d’industrialisation, à une place très importante en Europe orientale, à la place maîtresse de la confédération balkanique. Mais elle rencontre ici un adversaire dans la Bulgarie qui brigue la place. Elle vise à la place maîtresse dans la confédération danubienne, mais rencontre un adversaire dans la Tchécoslovaquie, plus continentale qu’elle et dont l’appareil industriel est autrement puissamment assis. Enfin, elle trouve un adversaire dans la Russie. La Russie préfère s’appuyer, dans sa politique danubienne, sur la Tchécoslovaquie, pays qui, dans la conjoncture actuelle, est un allié plus sur, d’abord parce que plus immédiatement proche, ensuite parce qu’ayant une puissance industrielle déjà constituée ; elle préfère s’appuyer sur la Bulgarie dans sa politique balkanique parce que la Bulgarie est une puissance de Nième ordre, qu’elle peut la tenir plus immédiatement sous sa main, qui a beaucoup à faire oublier et sera par là un allié plus servile. Dans ces conditions, la tendance de la montée de la puissance yougoslave se trouve entravée en Europe orientale ; il ne lui reste qu’à se soumettre ou à ruer dans les brancards.

C’est là la cause principale de la politique plus "dure" de la Yougoslavie, et c’est également là la cause essentielle de ses frottements sérieux avec le Kominform.

L’exemple de la Bulgarie illustrera de la meilleure façon l’adaptation d’un État à de nouvelles tâches politiques, cela en fonction de l’évolution de la situation générale (les évènements sont décrits dans le Monde du 30 mai 1945 sous le titre : "La Bulgarie depuis 1939") :

"… un certain nombre de bulgares, écrit le Monde, n’avaient cependant pas accepté l’orientation politique de leur pays…"

Il s’agit de la politique pro-Allemagne de Boris :

"… les communistes notamment et les non-communistes, comme Petho Stainai du Zveno (groupe politique spécialisé dans la pratique du coup d’État) et Nicolas Mouchaniv du Parti Démocrate qui protestèrent violemment au Zobranié. Dès 1942, se constituait dans la clandestinité le Front de la Patrie créé par Georgi Dimitrov avec les autres partis démocratiques bulgares. La résistance armée s’accroissait et faisait, malgré sa faiblesse numérique et son manque d’armes, des prodiges contre la gendarmerie surtout…"

Dès sa naissance, la Résistance nationale est un organisme fondamentalement bourgeois qui se pose comme but l’organisation de la Nation après la défaite de l’Allemagne et du gouvernement qui pratique la politique pro-allemande. La Résistance prend également, dès sa naissance, le caractère des intérêts capitalistes en jeux. L’alliance des différentes démocraties contre l’Axe. Cependant, en Europe orientale, contrairement à ce qui se passe en Europe occidentale, les pro-russes sont ceux qui dominent les autres éléments du Front National. C’est que, à l’intérieur du "bloc démocratique", la géographie politique russo-américaine détermine l’orientation et la tendance des différentes bourgeoisies. En France, les FTP staliniens sont des alliés que l’on supporte, mais la haute main sur la Résistance est, au travers du CNR, entre les mains des groupes orientés vers les pays anglo-saxons parce que les intérêts de la France sont, en cas de défaite de l’Allemagne, plus immédiatement liés à ces puissances. Ce n’est toutefois pas par hasard si les staliniens sont, dès cette époque, les ultra- nationalistes : ils sont déjà, à l’époque, une représentation des éléments qui se plient le moins à l’asservissement de la France à l’Amérique et, plus naturellement, orientés vers une alliance avec la Russie pour une politique plus "dure" vis-à-vis de l’Allemagne et où la France participerait pour une grande part au dépècement du vaincu. D’un point de vue français, cette politique rencontre une très large audience et c’est ce qui explique la montée en flèche du PCF après la "libération". Mais en regard des intérêts généraux, le grand capitalisme français a, malgré l’avilissement de sa situation (réduit au rang de "petit vassal"), plus immédiatement besoin des États-Unis qui peuvent d’ailleurs aussi l’aider plus immédiatement. Dans ces conditions, l’élément dominant ne sera pas stalinien, quoique ce dernier aura une très forte influence. Par contre, en Europe orientale, les staliniens, même n’ayant pas une aussi grande influence au début dans certains pays, pourront acquérir rapidement cette influence à la faveur d’une conjoncture politique où la Russie devient le poids principal en Europe orientale à la chute de l’Allemagne. Et la preuve que dans ces pays, les intérêts de la bourgeoisie sont représentés et entendent y être tous défendus, c’est d’abord la participation dans les différents Fronts Nationaux de groupes politiques qui, après l’effondrement de l’Allemagne et quand l’antagonisme russo-américain aura pu se donner libre cours, devront disparaître. Ils prendront de nouveau le "maquis" (comme voulait le faire Michaïlevitch en Yougoslavie) ou s’expatrieront (comme Mikholaiczyck en Pologne), pour, en attendant le dénouement de la situation présente, représenter les intérêts nationaux en vue de la réadaptation de l’État aux situations qui pourront éventuellement se présenter.

En Bulgarie, la défaite allemande pose de nouveaux problèmes pour l’État capitaliste bulgare, "…la fortune changeait de camp, écrit le Monde, … il s’agissait pour la Bulgarie, à l’heure de la débâcle allemande, de sortir du mauvais pas où elle s’était fourvoyée. Des cabinets se succédèrent dans un effort désespéré pour traiter avec les anglo-saxons à qui l’on a déclaré la guerre. Un cabinet Mouraviev, composé de démocrates et d’agrariens de droite, offre même une participation aux communistes. Comme si cela pouvait suffire, alors que les russes tout puissants déferlaient en Roumanie jusqu’à la frontière bulgare !
Les russes le firent tout de suite comprendre et rudement, en déclarant, le 5 septembre, la guerre à la Bulgarie.
Le 9 septembre, un coup d’État monté par l’actuel ministre de la guerre, le général Veltchev, membre du Zveno, réussissait grâce à l’appui du commandant en chef des troupes bulgares, le général Marino, et donnait enfin le pouvoir au Front démocratique de la Patrie. L’armistice était bientôt conclu …etc… etc.
"

Et l’on peut ajouter que la Bulgarie, grâce à ce tour de passe-passe, grâce à cette adaptation ultra-rapide aux circonstances, sort indemne de la guerre. Le roi Boris, pro-allemand, en faisant la politique d’Hitler, avait reçu en compensation un large territoire en Grèce et du territoire en Roumanie. Dimitrov sauve sa patrie en conservant, malgré l’échec d’Hitler, le principal de l’acquis de Boris et la situation de la Bulgarie dans les Balkans acquise dès cette époque.

En Roumanie, l’adaptation fut plus dure parce que de larges intérêts capitalistes étaient traditionnellement rattachés à l’Angleterre. Plus dure encore celle de Tchécoslovaquie où les intérêts capitalistes liés au capitalisme anglo-saxon étaient encore plus forts. Cependant, l’adaptation a dû se faire devant la nouvelle orientation de la politique économique de l’Europe centrale autour de la Russie.

"… la question de sécurité, écrit encore le Monde ("La Bulgarie et la Paix" 5/6/46), n’est pas la seule qui légitime aux yeux de l’URSS la place qu’elle prend en Europe sud-orientale…" et c’est vrai également en Europe centrale, "… elle invoque aussi la nécessité de les protéger (les États et nations de cette partie de l’Europe) contre les méfaits d’un libéralisme qui permettrait à certains capitaux et gouvernements de prendre chez elles une place considérable au dépens trop souvent de leurs intérêts réels…"

Si l’on comprend que le stalinisme représente, dans tous ces pays, une politique d’État capitaliste liée, pour des intérêts nationaux momentanés, à la grande puissance européenne du moment qu’est devenue la Russie, on comprendra aisément que les petits pays vaincus n’ont rien de mieux à faire, pour l’instant, que de s’aligner sur la politique de ce pays ; mais, on comprendra aisément aussi qu’un pays plus fort, moins proche immédiatement de la Russie, dans le camp des pays vainqueurs, comme la Yougoslavie, ait, sur des questions d’intérêts nationaux, des litiges ou des frictions qui se traduisent par des luttes politiques.

Le Parti Communiste Yougoslave, représentant de ces intérêts, les défend.

L’axe, pour comprendre la question yougoslave, est d’abord de comprendre que la politique des partis staliniens, où qu’ils soient, se pose comme voulant donner à l’État de la Nation une certaine orientation politique tendant à garantir l’indépendance et l’intégrité de la nation. Le nationalisme et le chauvinisme stalinien n’est pas de la démagogie ; il est lié, en tant que moyen au but, en tant que contenu idéologique, à la nature de classe du contenant. La forme de l’État stalinien, comme "démocratie" autoritaire, est un capitalisme d’État attachant la classe ouvrière à la politique nationale de ce capitalisme. L’organe essentiel de ce rattachement est le syndicat, le parti étant le milieu où sont formés et recrutés les cadres pour la direction de cet État en même temps que le "guide vigilant de la Nation", c’est-à-dire le soutien, partout et par tous les moyens, de cet État. Toute politique d’État cherche à établir un équilibre entre les classes qu’il entend gouverner ; la politique stalinienne entend réaliser cet équilibre en intégrant dans la Nation la classe ouvrière dont le capitalisme d’État a besoin pour réaliser ses plans économiques. Le fonctionnement de la "démocratie" dite "libérale" intègre la classe ouvrière dans la Nation en faisant participer les syndicats et les partis "ouvriers" à la machine étatique parlementaire, constamment remaniable selon les besoins du moment. Les syndicats sont des organismes consultatifs, les partis “ouvriers” participent honnêtement à la gestion de l’État. Quand le besoin s’en fait sentir plus immédiatement, on porte plus d’attention aux syndicats et aux partis ouvriers ou, au contraire, on fait une politique plus nettement "réactionnaire", comme le dit le vieux jargon politique.

Dans les pays de "démocratie" autoritaire, la classe ouvrière est intégrée à la Nation d’une façon beaucoup plus solide, plus cimentée. Les syndicats – qui, en "démocratie" parlementaire sont de simples rouages de l’État, des organismes consultatifs - deviennent entièrement intégrés à l’État en "démocratie" autoritaire de capitalisme d’État ; ils sont fondus dans l’État qui prend l’allure d’un organisme immensément hypertrophié et dépersonnalisé, où la classe ouvrière rencontre en face d’elle ses propres délégués syndicaux comme des agents salariés du capital en son propre sein. La police et la discipline du travail est directement le rôle du syndicat, rôle qui bien entendu est lié à toute une émulation du travail et du "rôle grandiose tenu par la classe ouvrière dans la Nation". La classe ouvrière - qui, traditionnellement, était habituée à réclamer pour qu’on lui porte attention et qu’on lui jette de temps en temps un os à ronger, qui avait traditionnellement l’habitude d’être considérée comme la dernière roue du carrosse capitaliste - devient, avec la montée du capitalisme d’État, une des roues principales et l’objet d’attentions toutes spéciales, elle est "instruite" et corrompue idéologiquement à l’aide de tout un matériel de propagande spécialement étudié à son intention par des spécialistes des "questions ouvrières", minée de mouchards syndicaux et politiques, soigneusement contrôlée, scrupuleusement dirigée sur le lieu même du travail. Et, quoique les staliniens ne soient pas les seuls à employer ces méthodes que tout capitalisme d’État emploie, ce sont eux qui ont poussé au maximum la participation ouvrière à l’État, l’enrégimentement idéologique et politique "de la grande masse du peuple".

La Yougoslavie est un complexus tout à fait original. Pays essentiellement agricole, composé d’une masse paysanne représentant à peu près de 80 % de la population, paysannerie extrêmement arriérée, elle désirait, à la chute des pays européens du bloc de l’axe, prendre, dans son coin, une importance que l’absence de l’Allemagne et de l’Italie lui donnait espoir d’acquérir. Elle s’engage dans un programme d’industrialisation à outrance sur le plan intérieur et, sur le plan extérieur, elle se prépare à jouer en Europe, grâce à Trieste qu’elle espère acquérir sur le dos de l’Italie vaincue et à un rôle dominant dans une fédération balkanique et danubienne ainsi qu’à l’alliance avec la Russie, le rôle de pont entre l’Orient et l’Occident. En même temps, grâce à son effort d’industrialisation, elle vise au rôle dominant dans la Fédération balkanique. La situation au lendemain de la "libération" pouvait lui laisser ces espoirs. Nous avons déjà signalé la situation particulière de son commerce extérieur, le seul pays d’Europe orientale gouverné par un parti communiste et ayant l’essentiel de ses fournitures venant des pays anglo-saxons, décidé d’ailleurs à poursuivre une politique économique que dans le sens d’échanges avec ces pays comme les évènements récents l’ont montré.

Cependant, la Russie a vendu Trieste pour des avantages politiques propres à elle ; elle a fait un marché, en son intérêt propre en Europe, qui tend à amadouer l’Italie dans l’espoir d’en déloger les américains un jour, et cela sur le dos de la Yougoslavie. Et, non seulement les Yougoslaves s’inquiètent du sort futur de Trieste - qu’ils étaient pour le moins capables de vendre eux-mêmes contre des avantages ou contreparties dont ils auraient bénéficié -, non seulement ils pensaient avoir le droit, de par leur situation de vainqueurs, de disposer eux-mêmes de Trieste, mais encore ils s’inquiètent que la situation d’une Italie favorisée ne les amoindrisse en fait et n’entrave la réalisation de leur rêve de grande puissance méditerranéenne. D’autre part, la Yougoslavie, initiatrice pendant la guerre d’un projet de fédération balkanique et danubienne, se voit préférer la Bulgarie et Dimitrov dans le rôle dirigeant de cette entreprise, et voit ses projets de devenir une grande puissance économique dans le bloc russe d’Europe orientale annihilés par la rentrée triomphale de la Tchécoslovaquie qui devient immédiatement l’objet de soins tous spéciaux du Kremlin. Dans ces conditions, on s’explique très bien l’attitude du Parti Communiste Yougoslave en tant que représentant des intérêts nationaux du capitalisme de cette fédération de pays. Les accusations que Tito a reçues du Kremlin sont plus de nature à renforcer sa position à la tête de cet État. De telles accusations nuiraient beaucoup plus à un parti comme le parti stalinien français qui, en tant que parti d’opposition en France en verrait plutôt sa force amoindrie. Le parti stalinien français n’en a pas moins eu ses divergences avec Moscou sur la question de l’internationalisation de la Ruhr. Il n’est pas tellement certain que le Parti communiste Français, s’il se trouvait au pouvoir en France dans la conjoncture actuelle, serait aussi fermement, même en apparence, cimenté au Kominform ; Thorez n’a-t-il pas déclaré qu’il n’était pas contre le plan Marshall "en soi" mais seulement pour une meilleure utilisation qui laisse à la France une plus totale indépendance nationale.

Le monde capitaliste est une totalité d’entités capitalistes dont la science économique peut étudier l’évolution ou les rapports internes en le considérant comme une totalité. Mais totalité n’a jamais voulu dire unité. Chaque entité capitaliste constitue un antagonisme pour le voisin. La constitution d’unions entre entités capitalistes n’a jamais été autre chose que des unités entre des antagonismes qui s’effaçaient devant un antagonisme plus puissant, dominant sur le moment tous les antagonismes et les faisant passer au second plan. Cela ne veut donc pas dire, parce qu’il y a un bloc impérialiste ou la constitution d’un tel bloc, que nous assistons à l’unité de plus en plus grande du monde capitaliste. Cela veut dire, au contraire, qu’au-dessus des antagonismes traditionnels, qu’au dessus des antagonismes entre les différentes entités capitalistes, d’autres antagonismes plus forts s’élèvent qui dominent le moment et qui font que l’attention générale est dominée par cet antagonisme ; mais tous les autres antagonismes subsistent et même le fait qu’ils sont étouffés momentanément implique qu’ils devront un jour éclater. Le monde capitaliste est constitué d’antagonismes fondamentaux et historiques : antagonisme entre le prolétariat et la classe capitaliste et antagonismes nationaux au sein de la classe capitaliste. Ce n’est pas parce que, à un moment dans l’histoire, le prolétariat prendra la première place en degré d’importance dans les antagonismes du monde capitaliste que les antagonismes inter-capitalistes disparaîtront ; ils pourront, peut-être, s’estomper momentanément et localement, mais ils ne disparaîtront qu’avec le capitalisme lui-même. Les antagonismes inter-impérialistes, quoique d’une nature de classe capitaliste, ne font pas disparaître les autres antagonismes de la société. Ils apparaissent quand l’antagonisme prolétariat-classe capitaliste est estompé. Ils estompent eux-mêmes momentanément les autres antagonismes inter-capitalistes mais les laissent subsister entiers et, à l’occasion, en suscitent de nouveaux. En conséquence, toute théorie qui consiste à voir le monde capitaliste comme une unité face au prolétariat et faisant la guerre en vue de le détruire consciemment, ou bien voyant la société actuelle comme étant constituée par un seul antagonisme entre deux grandes unités : le capitalisme d’une part et le stalinisme d’autre part (théorie qui conduit à poser le problème absurde du super-impérialisme après la suppression d’un des antagonistes), ces théories perdent le contact avec la réalité du monde capitaliste décadent dont la tendance est, malgré des antagonismes inter-impérialistes qui font apparaître le monde capitaliste comme momentanément formé de deux unités uniques aux prises ; au contraire, le monde capitaliste décadent va vers la désagrégation, la désintégration, la dissociation, la dislocation des unités. Et le capitalisme d’État - qui apparaît comme l’unité la plus absolue de la Nation, de la classe capitaliste - révèle, au contraire, des antagonismes en puissance au sein même du monde de la classe capitaliste, antagonismes inconciliables et qui vont en s’accentuant. C’est, dans la mesure où l’on comprend les antagonismes inter-impérialistes comme des super-antagonismes, que l’on peut comprendre qu’ils ne deviennent souvent que l’occasion ou le prétexte, dans certains cas particuliers, pour mettre de l’huile sur le feu sur des antagonismes déjà existants leur donnant une violence, une acuité qu’ils n’auraient peut-être pas pris dans d’autres périodes du capitalisme. Un nouveau regard sur la situation aux Indes ou en Palestine peut nous en convaincre. Un regard sur la situation en Grèce ou en Chine nous donne une image de l’acuité des antagonismes inter-capitalistes à l’époque du capitalisme d’État, au sein même de deux tendances profondément nationales de la classe capitaliste, et dont l’antagonisme actuel entre la Russie et les États-Unis n’est que le prétexte.

La tendance du capitalisme décadent au schisme de plus en plus grand, au chaos, c’est là que réside la nécessité essentielle du socialisme voulant réaliser le monde comme une unité. La lutte pour le socialisme commence par poser, comme principe premier, l’unité des prolétaires du monde entier en vue de réaliser un monde dont la réalisation par le prolétariat le niera en tant que classe, par la négation de tous les antagonismes entre les classes.

La phrase "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !" garde tout son sens profondément révolutionnaire ; c’est de cette union seule que prendra fin la décadence du monde et la destruction de la société.

Philippe




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