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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Cent ans de Manifeste Communiste et la perspective socialiste
Internationalisme n°37, Septembre 1948
Article mis en ligne le 1er novembre 2015
dernière modification le 10 octobre 2015

par ArchivesAutonomies
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Internationalisme publie dans les pages qui suivent le préambule d’une brochure, en préparation, du camarade Morel, brochure destinée à porter le titre retenu pour le fragment inséré aujourd’hui.

Comme ce titre l’indique, c’est d’une "célébration" du centenaire du Manifeste communiste qu’il s’agit. Néanmoins, le problème traité dépasse largement le cadre d’une simple commémoration puisqu’il se rapporte aux fondements mêmes de la perspective socialiste de Marx, que l’auteur voit dans la "Théorie de la révolution permanente". Aussi, le centenaire n’est-il en fait qu’un prétexte à l’examen de problèmes posés par la Deuxième Guerre mondiale et le cours vers la troisième, problèmes cruciaux pour la réorientation révolutionnaire d’aujourd’hui.

Si nous publions le préambule de cette brochure, c’est afin de la faire connaître à l’avance, mais surtout d’ouvrir immédiatement une discussion sur les idées qui y sont présentées, car le texte résume l’essentiel de la thèse. Nous pensons en effet que le réexamen du matériel théorique du marxisme et la discussion ouverte pour ce réexamen font partie des tâches de l’heure. En publiant les pages ci-contre, nous appelons, par conséquent, à la critique de tous ceux qui croiront utile de l’exercer et à la discussion sur l’ensemble de ces problèmes.

Internationalisme

I

La date mémorable de la publication du Manifeste Communiste (février 1848) rappelle notre entrée première et incontestable dans l’histoire. C’est à cette date que se réfèrent tous nos jugements et toutes nos appréciations sur les progrès que le prolétariat a faits dans les cinquante dernières années. C’est cette date qui marque le commencement de l’ère nouvelle.

Labriola Essais sur la conception matérialiste de l’histoire. Marcel Giard, p.3

L’année en cours voit la célébration du centenaire du Manifeste communiste. La presse officielle elle-même s’empare de cet anniversaire et le commémore à sa manière, on sait laquelle. Quoi d’étonnant ? Le capitalisme survit aujourd’hui en usurpant les idées socialistes de la classe ouvrière et en faisant mine d’adopter le marxisme après l’avoir falsifié et vidé de sa substance. De la gauche à la droite, revues, journaux, ouvrages traitent abondamment du marxisme pour le faire plus ou moins leur. En France, on l’enseigne à ce qui fut jadis l’École des Sciences Politiques. Dans ces conditions, il est logique que le régime prétende s’emparer du Manifeste communiste comme du reste, puisqu’il fut le point de départ du mouvement ouvrier révolutionnaire.

Lorsque les journaux des partis "ouvriers", social-démocrate et stalinien (et aussi, pour leur part dérisoire, les feuilles trotskistes), disent leur mot à propos du centenaire, ils s’associent en réalité à l’œuvre de la consolidation capitaliste, leur rôle n’étant pas de préparer le prolétariat à la révolution mais d’axer la classe ouvrière dans l’idéologie du capitalisme d’État mondial. Ils ne font qu’œuvrer à l’annexion de la phraséologie socialiste par l’État. On le voit vendre à l’encan la substance d’un document qui, au siècle dernier, apporta à l’humanité le plus grand espoir qu’elle n’ait jamais connu.

Devant cette entreprise, aucune presse révolutionnaire n’est là pour apporter la réplique et donner au centenaire le sens qui lui conviendrait. Une telle presse ne saurait plus exister dans ces temps qui suivent la Deuxième Guerre mondiale. À la vérité, elle était déjà morte bien avant que n’éclate le conflit. Et ce ne sont pas les timides périodiques publiés aujourd’hui par quelques groupes qui peuvent prétendre la représenter, n’ayant ni écho dans la classe ouvrière ni influence sur le cours de l’Histoire ; ils ne constituent pas une pierre à proprement parler.

Ces circonstances pourraient décourager mais ce serait une erreur. Elles doivent, au contraire, inciter à examiner les problèmes à nouveau. Aussi, laissant là le romantisme des anniversaires et des louanges de circonstances, chercherons-nous modestement à examiner dans une brochure ce que le Manifeste peut encore signifier. Telle est en tout cas la seule attitude que Marx eut approuvée.

Il ne s’agit pas de faire l’exégèse de ce document, car on sait ce qu’il contient. Mieux vaut laisser cette exégèse aux docteurs de la loi, aux amants des Écritures saintes. Un fait primordial compte avant tout : le Manifeste annonçait que les contradictions internes du capitalisme conduisaient "nécessairement" à l’avènement d’un ordre socialiste par la dictature du prolétariat. C’était le message qu’il lançait au monde. C’est lui que les ouvriers et même tous les hommes (y compris ceux qui prirent peur) retinrent. La méthode et la pensée de Marx se trouvent dans l’ensemble de ses œuvres, dans leur nombre, celles dont nous parlons ici. Mais ce qu’à juste titre on reconnaît comme spécifique au Manifeste communiste, c’est précisément cette annonce d’une perspective socialiste ouverte devant l’humanité.

Apprécier la valeur actuelle du Manifeste, c’est donc réexaminer cette perspective, profitant de ce qu’un centenaire tombé par hasard à un tournant décisif de l’histoire, en fournit le prétexte. Là est la vraie question à laquelle le marxisme doit faire face en urgence. Les dates successivement avancées, depuis un siècle, pour la chute du capitalisme sont, en effet, toutes passées, les unes après les autres. Le régime, loin de progresser et de laisser place à la dictature du prolétariat au cours de convulsions révolutionnaires, loin d’aboutir à l’avènement du socialisme, est entré, au contraire, dans un état de crise permanente. Décadent, plus barbare que jamais avec ses guerres, son totalitarisme, ses camps d’extermination, il s’est effondré sur lui-même, conduisant la civilisation bourgeoise à sa ruine.

En ce sens, on peut dire aussi qu’il est encore debout, survivant à la date qui apportait un terme à sa vie comme régime progressif, comme force de développement. Dans ces conditions, le socialisme reste-t-il une perspective possible alors que tous les espoirs passés semblent désormais enterrés, notamment depuis la Deuxième Guerre mondiale ?

C’est à cette question qu’il faut répondre. Il n’est pas sûr qu’on puisse le faire aujourd’hui. Faute de réponse claire et complète, il faut au moins tâcher d’en esquisser les éléments, sans cela la réorientation révolutionnaire exigée par la situation ne sera pas possible.

Mais pour faire cela, il faut se demander d’abord dans quelles conditions Marx s’était placé pour annoncer, par la voix du Manifeste, la transformation "nécessaire" du capitalisme en socialisme par la dictature révolutionnaire du prolétariat, puis retracer l’histoire réelle par rapport à l’histoire prévue, enfin faire le bilan d’une perspective nouvelle. Autrement dit, il faut commencer par resituer Marx et sa perspective par rapport à l’histoire, parce que le développement contemporain tend à masquer le sens véritable des conditions anciennes, puis envisager la perspective historique d’aujourd’hui. Ceci revient à partir de Marx et de sa doctrine comme éléments historiques. Car, s’il est clair que seules la méthode et la doctrine du grand révolutionnaire peuvent nous permettre de comprendre où va la société d’aujourd’hui (de même qu’elles lui permirent, à lui-même, de tracer une perspective légitime pour l’époque où il vivait), il n’empêche que cette méthode et cette doctrine sont, pour ce qui concerne le passé jusqu’à ce jour, désormais justifiables de la philosophie de l’histoire. Les idées de Marx, qui apparaissent dans la seconde moitié du 19ème siècle comme une vision géniale mais rationnelle de l’avenir, prennent pour nous, avec le recul, la valeur d’un fait social objectif appartenant au passé. Il en va pour elle comme des idées des penseurs bourgeois, Montesquieu, Saint-Simon ou tant d’autres. Elles ont guidé le mouvement ouvrier révolutionnaire du passé, donc agi et pesé sur l’histoire. Elles en font partie. Par exemple, telle idée restée alors purement générale chez Marx, telle conception limitée à sa valeur d’ensemble, prend rétrospectivement une signification historique précise, pas seulement en fonction de la pensée propre de Marx mais aussi des évènements postérieurs à leur formulation, voire même intervenus après que leur auteur eut disparu de ce monde. En d’autres termes, ce dont il s’agit, pour nous, c’est de savoir simultanément ce que Marx a dit et voulu dire de l’histoire, et ce que l’histoire a fait de Marx.

Cette tâche est-elle possible ? Il faut essayer de l’accomplir. Il faut reprendre les données de la perspective classique du socialisme.

Or, lorsqu’on examine cette perspective, on constate qu’elle s’est successivement renouvelée, soit avec Marx lui-même, soit depuis ; mais que ses lignes générales étant restées les mêmes, elle a donné naissance à une tradition qui domina constamment le mouvement révolutionnaire, tradition exprimée par une théorie connue sous le nom de "théorie de la révolution permanente".

C’est avec Trotsky que la théorie de la révolution permanente prit corps comme telle. Elle fut introduite et popularisée par lui aux environs de 1905, et l’appellation est également de cette époque. Elle soutenait qu’une révolution bourgeoise d’un pays arriéré du 20ème siècle ne pouvait être que l’œuvre de la dictature du prolétariat et devait nécessairement "transcroitre" aussitôt en révolution socialiste. La théorie était liée par conséquent à une conception tout à fait déterminée, se rapportant aux relations entre pays arriérés et pays avancés dans l’impérialisme. Elle correspondait en principe à une phase du mouvement révolutionnaire et du marxisme bien postérieur à Marx. Elle était fonction de faits historiques inconnus de l’auteur du Manifeste. En ce sens, elle était étrangère à Marx.

Toutefois, lorsque Trotsky formula la théorie de la révolution permanente, il prétendit seulement adapter, à des circonstances nouvelles, ce qui constituait l’essence de la conception de Marx. Et, afin de montrer en quoi ses idées prolongeaient celles de son prédécesseur, le révolutionnaire russe, après être parti de sa théorie, remonta dans l’histoire afin de dégager quels éléments se trouvaient déjà chez Marx.

Si l’on reprend aujourd’hui cet ensemble, on constate, en effet, que malgré les différences historiques, il existe une unité de pensée entre Marx et Trotsky ou, pour mieux dire, entre les courants représentant le marxisme révolutionnaire du Manifeste communiste jusqu’à l’assassinat de l’ancien Commissaire du peuple. Comme on l’a déjà dit, les lignes générales sont restées les mêmes pendant ces cent années, fondant une perspective qui forme un tout homogène. Et c’est pourquoi, si l’on reconstitue aujourd’hui cette conception, en la considérant non plus seulement comme une vue sur la perspective de l’histoire mais comme un fait historique, on est amené à dire : avec et depuis Marx, la perspective marxiste du socialisme a toujours reposé sur une certaine conception de la révolution permanente et c’est pourquoi aussi on est fondé à s’y référer sous ce nom.

Cette théorie de la révolution permanente, prise en bloc sur cent ans d’histoire, reparait sur une double idée. La première était que la montée des forces productives, qui avait suscité l’avènement de la société capitaliste, ferait entrer ces forces en contradiction avec les rapports de production propres au régime. Au cours du bouleversement technique et économique réalisé par le capital, la société serait poussée, au-delà de l’ordre capitaliste, vers l’ordre socialiste. La seconde idée était que la substitution de cet ordre nouveau à l’ordre ancien ne pourrait se réaliser qu’au travers d’une révolution et par la dictature du prolétariat. Il faudrait pour cela que le prolétariat prenne conscience de la tâche qui lui était ainsi impartie. Cette "prise de conscience" ne serait évidemment pas le fruit d’une sorte d’intellection, l’histoire devait la susciter, la créer, la faire murir, la fortifier et l’élever au niveau requis pour qu’elle puisse opérer pleinement.

Puisqu’elle était "conscience", elle relèvera nécessairement des conditions subjectives de la société, c’est-à-dire de sa superstructure. Or, c’est dans la lutte de classes - la lutte idéologique et politique au cours de laquelle celles-ci ont une vie sociale dépassant les simples rapports économiques qui fondent leur existence - que cette conscience se formerait.

Pour qu’il en soit ainsi, il faudrait que cette lutte des classes amène le prolétariat à se former "en tant que classe", c’est-à-dire en parti politique [1]. Précisément la révolution bourgeoise, fruit des luttes de classes par lesquelles s’étaient affirmés la domination et le développement de la société capitaliste, amenait la preuve qu’il en était bien ainsi. Elle créait les conditions sociales et le climat idéologique nécessaires. La révolution de 1848 l’avait indiqué et la Commune de Paris confirmé ; plus tard la révolution de 1917 le vérifiait.

Par révolution bourgeoise, il faut entendre, il est vrai, non pas seulement telle ou telle date précise, ou tels évènements déterminés au cours desquels les luttes de classes atteignent certains sommets (comme les crises de 1789, 1830, 1848, etc.), mais bien plutôt toute une période historique. En ce sens étendu, la révolution bourgeoise, qui s’était d’abord posée en Europe et en Amérique, avait commencé au 17ème siècle, dans les années précédant la révolution anglaise. Elle s’était prolongée, sur ces deux continents, pendant toute la période qui se termine avec la guerre de Sécession, la Commune de Paris et la naissance consécutive de l’impérialisme. Enfin, après avoir rebondi pour surgir à la fin du siècle dernier dans les États soumis à la pénétration impérialiste, elle se termine à son tour, dans ces pays, par les révolutions qui se situent autour des années 1905 et 1917.

Au cours de toute cette période, ce sont flux et reflux révolutionnaires successifs. Ces mouvements trouvent leur fondement économique dans les rythmes de progrès et de crises cycliques caractéristiques du développement capitaliste. La bourgeoisie, classe exploiteuse, était alors révolutionnaire ; elle faisait sa révolution, elle agissait par des méthodes insurrectionnelles et, grâce à ces conditions, le prolétariat, classe exploitée naissant dans les affres de la révolution bourgeoise, pouvait à son tour se frayer une voie vers sa propre conscience. En effet, devant l’exemple de la bourgeoisie, il passait à son tour à l’insurrection. Les idées dont il avait besoin se formaient et s’alimentaient aux sources de la pensée bourgeoise qui, alors, n’hésitait pas à hausser ses critiques de classe (dirigées contre le féodalisme, l’absolutisme, l’ancienne société) au niveau d’une critique de toute société et par la société capitaliste elle-même. Des penseurs de la bourgeoisie élaboraient les idées socialistes et certains pouvaient, en fonction de la logique même de leur position de révolutionnaires bourgeois, passer dans le camp de la classe ouvrière, contribuer alors à la formation de sa conscience, faire murir ses idées de classe, enfin l’élever, grâce à leurs recherches personnelles, à la connaissance et à la compréhension des buts historiques de la révolution. La classe ouvrière pouvait ainsi trouver un enrichissement en s’assimilant la seule culture disponible : la culture bourgeoise, dont elle-même était privée par sa position sociale.

C’est de cette façon que la révolution bourgeoise devait permettre au prolétariat d’acquérir sa conscience de classe développée jusqu’à sa forme supérieure : la "capacité" politique et historique. Celle-ci signifiait que le prolétariat serait capable non seulement de conduire la révolution - révolution faite au nom de la collectivité tout entière pour son salut et son épanouissement –, mais surtout d’organiser la société, une fois réalisée la transformation révolutionnaire. Cela impliquait notamment qu’elle soit capable de conserver le pouvoir après l’avoir conquis.

Des deux ordres de conditions ainsi considérées, les premières représentaient les conditions objectives de la révolution socialiste, les secondes les conditions subjectives. Toutes deux étaient nécessaires. La dictature du prolétariat, aboutissement de la révolution bourgeoise, serait la culmination, la transcroissance de cette révolution.

Cette théorie avait représenté le fond même de la pensée de Marx, aussi bien sur la perspective que sur la révolution socialiste ; et si, après lui, elle prévalut aussi avec Lénine et Trotsky, c’est parce que ceux-ci la renouvelèrent, l’approfondirent, mais cette fois par rapport aux transformations du capitalisme concurrentiel en capitalisme des monopoles et au développement de l’impérialisme.

Il est vrai que certaines tendances marxistes posèrent les problèmes politiques de la révolution prolétarienne d’une manière qui pourrait faire croire, à première vue, qu’elles entendaient la perspective d’une façon différente. Tel fut le cas en particulier du courant de gauche - qu’attaqua Lénine - courant dont on peut tracer l’histoire depuis Rosa Luxemburg et la gauche allemande, les communistes de conseil de Hollande avec Gorter et Pannekoek, Amedeo Bordiga et la gauche du Parti Communiste italien, jusqu’à la Gauche Communiste Internationale d’avant la dernière guerre et aux tendances qui la prolongent jusqu’à aujourd’hui. Ces courants proclamèrent par exemple, dès 1918, que les luttes bourgeoises dans les pays opprimés par l’impérialisme avaient cessé de jouer comme facteur de la révolution socialiste. Cela ne voulait-il pas dire que, dans le langage qui était le leur, ils rejetaient la perspective classique telle qu’on la leur avait transmise, ils rejetaient la perspective classique telle qu’on l’a définie plus haut ?

En vérité, c’est le contraire qui est vrai ! Car, si ces courants préconisaient une politique révolutionnaire différente, parfois opposée à celle du courant marxiste dominant, du moins conservaient-ils la perspective de Marx. Et cela constituait une véritable contradiction.

En effet, il est exact, comme nous espérons que les chapitres qui suivent contribueront à le mettre en lumière, que du point de vue révolutionnaire le courant de gauche suivit, à partir d’une certaine époque, une politique plus juste que les autres tendances. Mais ceci est une autre question. Le fait est que les formations du courant de gauche concevaient elles aussi la révolution socialiste comme le terme naturel du développement du capitalisme et, dans l’ensemble, selon les conditions indiquées par Marx lui-même. On peut dire, alors, soit qu’ils ne tiraient pas de la perspective acceptée par eux les conclusions qui s’en déduisaient logiquement, soit que, jugeant correctement une situation historique et prenant des positions politiques opposées à celles héritées du mouvement traditionnel, ils n’allaient pas assez loin, s’abstenant de rejeter du même coup la perspective de Marx. L’insuffisance de recul historique explique, à notre sens, cette contradiction. Ces courants, qui aujourd’hui représentent les seules tendances marxistes révolutionnaires authentiques et sur lesquels repose présentement l’avenir du mouvement ouvrier révolutionnaire, se doivent d’en sortir rapidement.

La conclusion est donc bien que la perspective marxiste du socialisme, perspective fondée sur la théorie de la révolution permanente, a été universellement acceptée jusqu’à aujourd’hui, que ce soit tacitement ou ouvertement, implicitement ou au contraire, consciemment ou non, peu importe. D’ailleurs, même si certains courants minoritaires l’avaient rejetée, cela n’aurait pas d’importance ici. S’il s’agissait - ce qui doit être fait aussi - de rechercher une ligne politique proprement dite, alors cette question deviendrait primordiale, puisque, seule, elle permettrait de retracer comment a cheminé une position politique de classe au cours de toute une période. Mais, ce que nous tentons actuellement consiste seulement dans un essai de philosophie de l’histoire. Et, dans ce cas, un seul fait compte : la conception qui a prévalu a été effectivement celle de la révolution permanente. C’est elle qui a animé le courant dominant, c’est en fait par elle et en fonction d’elle que le prolétariat dans son immense majorité est intervenu dans l’histoire des derniers cent ans. Voilà le fait central : c’est de lui et seul que nous partons.

* * * * *

Il est clair que l’ensemble de ce qui se rapporte aux conditions subjectives de la révolution appartient désormais au musée de l’histoire, les conditions historiques comme la théorie et la perspective qui leur correspondaient. La révolution bourgeoise est en effet terminée à l’échelle mondiale, la "révolution permanente" ne peut donc plus opérer ; le capitalisme, loin de se développer, sombre dans la plus noire décadence, sans que, avant cette issue, le prolétariat soit venu, comme l’avait annoncé la perspective, relayer la bourgeoisie dans la tâche d’impulser la société en avant ? Le capitalisme des monopoles qui, après la mort de Marx, avait été la réalité pour plusieurs décades, disparaît à son tour. Il laisse la place au capitalisme d’État. Celui-ci est en pleine gestation à travers les guerres mondiales devenues le mode permanent d’existence du régime. Et de ce que l’on peut observer présentement, il apparaît que le prolétariat - asservi à l’État capitaliste devenu tout puissant par les syndicats et les anciens partis ouvriers - a disparu de la société comme classe indépendante douée d’aspirations révolutionnaires. Il est associé à des luttes qui n’ont en fait rien à voir avec des objectifs sociaux qui lui soient propres. Il devient un facteur actif de la survivance du capitalisme au travers d’une nouvelle forme structurelle. Dans ces conditions on ne peut se dérober à la question : ces événements ne sont-ils pas l’expression de son incapacité historique ?

Le travail qu’on s’est proposé plus haut d’entreprendre dans ce texte consistera à reprendre l’arsenal historique théorique du marxisme sur la révolution permanente (c’est-à-dire, en fait toute la théorie de la révolution sur laquelle il fondait sa perspective et son action) et à établir comment il a définitivement perdu toute valeur historique et pratique pour l’avenir au cours des événements que couronne la Deuxième guerre mondiale. On enregistrera donc son échec pour le passé. C’est seulement ensuite qu’on recherchera si toute perspective socialiste doit être abandonnée ou si, au contraire, les conditions du capitalisme d’État permettent une nouvelle perspective socialiste. Ce sera évidemment une perspective sans rapport avec celle admise jusqu’ici. Ainsi sera surmontée la contradiction dans laquelle le courant restait plongé dans l’entre-deux-guerres. Tel est, nous le croyons, le seul effort qu’on puisse entreprendre aujourd’hui, mais le seul aussi qui permet de célébrer à sa mesure le centenaire du Manifeste communiste.

MOREL

Notes :

[1Marx - Manifeste Communiste.




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