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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Perspective de guerre dans la situation française
Internationalisme n°38, Octobre 1948
Article mis en ligne le 1er novembre 2015
dernière modification le 10 octobre 2015

par ArchivesAutonomies
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Après une crise ministérielle qui dura plus d’un mois, nous pouvons constater que les mêmes raisons, qui créèrent une situation d’instabilité gouvernementale, existent toujours. Ni la hausse du coût de la vie et les troubles afférents, ni les problèmes immédiats de l’économie française n’ont été résolus.

Le trouble qui s’opère dans les cerveaux des gens est explicable, car les ministres changent mais le verbiage gouvernemental reste le même. Pourtant, nous ne pensons pas que l’actuelle situation soit un produit d’incompétence étatique ou de mauvais établissement d’un plan économique. À quelque variante politique près, la même situation confuse - tant sur le plan social que sur le plan économique - règne dans la majeure partie des États vassaux des deux grands blocs impérialistes.

Ce fait ne peut être applicable qu’en fonction de la conjoncture mondiale. Pour nous, la situation internationale commande la situation française, ainsi que toutes les autres situations nationales. Cette idée maîtresse repose sur deux arguments essentiels.

Le premier part de l’état catastrophique de l’économie française qui, par le simple jeu de la concurrence capitaliste, devrait amener la chute du pays dans un chaos indescriptible. Et pourtant il n’en est rien. La France continue à produire avec un très haut prix de revient ; ceci la disqualifie sur le marché mondial et crée un déséquilibre dans sa balance commerciale qui l’oblige à inflationner et à faire des prêts de capitaux en dehors de ses importations courantes. Bien plus, l’inflation accroissant la dette extérieure, celle-ci n’est pas comptabilisée et se transforme, par la nécessité des choses, en aide presque gratuite.

Aussi, sans les capitaux étrangers, la France ne pourrait vivre. Mais il serait ridicule de supposer que l’aide intérimaire et le plan Marshall soient d’inspiration philanthropique.

Il est vrai que nous assistons de plus en plus à une introduction de capitaux américains dans des branches de l’industrie française, mais ce phénomène ne peut, en aucun cas, justifier les quelques centaines de millions de dollars donnés à la France.

Et c’est le deuxième argument, pensons-nous, qui répond. La France, comme tous les pays vassalisés économiquement, ne peut non seulement vivre en économie de paix mais avoir seulement une production de consommation. L’économie française ne tient que parce qu’elle entre dans le domaine des dépenses militaires américaines.

Hormis cette fonction, la France n’a plus aucun rôle à jouer sur le marché mondial. Aussi, voyons-nous, depuis la "libération", tous les plans économiques des divers gouvernements s’effondrer lamentablement. On ne peut leur reprocher de n’avoir pas été d’envergure ; la seule chose qui clochait était leur impossibilité d’application.

Nous avons bien le plan Monnet qui subit à chaque fois des remaniements importants ; il ne présente une courbe ascendante - qui correspond à la réalité - que dans la branche d’industrie lourde et matières premières. Cette indication n’est pas un hasard ; une industrie lourde est la base de la puissance militaire.

Nous pourrons donc résumer notre pensée en ceci : la situation internationale est une situation de guerre, qui commande chaque situation nationale et en particulier la France, dans le sens d’une politique de guerre tant sur le plan économique que sur le plan social. Examinons donc les répercussions de cette conjoncture de guerre sur les plans économique et social.

Situation économique française dans la conjoncture de guerre

Depuis la "libération", tous les gouvernements qui se sont succédés, jusqu’à celui de Schumann en novembre 1947, ont essayé vainement de résoudre le problème de l’économie française de l’après-guerre. Au travers d’un dirigisme plus ou moins actif, c’est le capitalisme d’État qui s’installait. Au moyen des nationalisations et des contrôles de toutes les branches d’activités commerciales et industrielles, l’État tentait de donner une solution aux problèmes des prix et salaires. Si une seule partie de son plan flanchait, toute la politique économique aurait été remise en question. Le problème des capitaux et celui des salaires furent à la source de toutes les crises gouvernementales. Il y avait impossibilité de retarder la montée des prix ; le rendement industriel et la vieille technicité des méthodes engendraient le haut prix de revient. D’où la nécessité de bloquer les salaires en libérant les prix, d’assainir les finances publiques pour attirer les capitaux étrangers, seuls capables de rajeunir l’appareillage industriel, enfin faire cesser l’agitation sociale pour permettre un accroissement du rendement.

Le gouvernement Schuman de novembre 1947 est le premier à poser le problème en ce sens. Il ne s’agit plus de dresser un plan économique mais de pallier par des mesures exceptionnelles autant qu’aléatoires une situation inflationniste.

Et c’est ce que nous avons vu ; d’une part promesse de baisse, d’autre part blocage des salaires, rajustement des prix-hausse-prélèvement exceptionnel, retrait de la circulation des billets de cinq mille, collectage prématuré des impôts. Cette politique économique prétendait réduire le déficit budgétaire et diminuer de beaucoup la consommation intérieure.

L’échéance de juin était trop proche pour faire sentir les effets de cette politique économique. Et c’est une véritable dérobade du gouvernement devant les problèmes économiques en suspens. Schuman va jusqu’à démissionner, mais la relève doit se faire sans tenir les engagements de juin. La cascade de ministères qui s’en suivit ne fit que rendre plus urgent la nécessité d’appliquer la politique financière de Meyer-Reynaud. L’exemple du ministre des finances Pineau (socialiste) en fut la confirmation. Le gouvernement qui succéda au deuxième gouvernement Schuman-Pineau devait revenir au plus vite à la politique Meyer-Reynaud.

Le gouvernement Queuille s’est donc posé comme tâche non de résoudre le problème économique français mais, vulgairement, un assainissement des finances publiques, une diminution de la consommation intérieure donc du pouvoir d’achat, pour donner des garanties viables à l’Amérique. De plus, une conjoncture internationale de guerre nécessite une finance publique en apparence saine, entraînant par là une possibilité de stabilisation sociale. Le geste de l’Amérique libérant 45 milliards de francs du plan Marshall, ainsi que la nouvelle de l’état-major occidental réclamant une dizaine de divisions blindées aux É-U pour la France, indiquent bien la nature politique des mesures financières du gouvernement Queuille. Si, aujourd’hui, on sent une réticence du côté américain, nul doute que les troubles sociaux actuels en sont la raison.

Cette raison, les staliniens la connaissent. Ils savent que la politique d’intégration de la France dans le bloc occidental peut se heurter à une situation déficitaire des finances publiques et de la monnaie, à une atmosphère de troubles sociaux pouvant transformer tout le dispositif militaire américain en Europe.

C’est sous cet angle que peut être interprétée la situation sociale française.

Nous savons que des mouvements sociaux ne peuvent exister que si une situation catastrophique de la classe ouvrière se trouve sous-jacente ; mais nous savons aussi combien il est facile de détourner la classe ouvrière pour servir la cause d’un impérialisme. Et les staliniens s’y emploient fort adroitement.

Situation sociale française

Le marasme économique, la hausse du coût de la vie, l’accroissement des impôts, devaient nécessairement créer une situation trouble. Les éléments petit-bourgeois, les commerçants manifestent dans la mesure de leurs moyens. Les boulangers, par exemple, décident de vendre le pain sans tickets. Le syndicat des moyennes et petites entreprises proteste véhémentement, on parle même d’une grève des impôts. Mais cette agitation n’est pas dangereuse, pourtant elle est symptomatique d’un état d’esprit.

La classe ouvrière voit son pouvoir d’achat diminuer tous les jours ; malgré la lassitude, elle ne peut rester indifférente. Ses mouvements, ses manifestations sont des réactions de désespoir, mais aussi de la confusion idéologique qui règne en son sein. Il est donc normal de voir les staliniens en profiter et même susciter les mouvements.

Pour le gouvernement, sa politique sociale sera à la mesure de sa politique financière. Une plus grande fermeté vis-à-vis des éléments troubles ou anti-occidentaux, une politique ouvrière de coercition et d’ordre bourgeois.

Pour les staliniens, au contraire, la tactique sera de profiter du mécontentement ouvrier pour créer le trouble au profit de l’impérialisme russe et, même si la classe ouvrière ne répond pas, créer des commandos de manifestants.

En conclusion, la situation semble dépendre du gouvernement ou des staliniens, elle représente bien la même configuration que sur le plan mondial où les impérialismes américain et russe se disputent la domination du monde.

La grande tragédie de cette époque réside essentiellement dans cette perspective, de voir la classe ouvrière servir de masse de manœuvre à l’un ou l’autre des impérialismes et cette situation se répercute dans les rangs de l’avant-garde révolutionnaire où la lassitude et le découragement éclaircissent les rangs.

Le problème, pensons-nous, n’est ni tactique ni principiel ; la confusion ouvrière, la dissémination des éléments d’avant-garde reposent sur un terrain idéologique qu’il nous faut rechercher.

Voilà la tâche des révolutionnaires dans cette période noire, tout le reste n’est qu’opportunisme menant dans l’un ou l’autre des camps impérialistes et pour finir à la guerre.

Mousso




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