Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Les mouvements ouvriers en France, expression des antagonismes impérialistes
Internationalisme n°39, Novembre 1948
Article mis en ligne le 1er novembre 2015
dernière modification le 10 octobre 2015

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Depuis le mois d’octobre, la France est le théâtre d’une grève de longue haleine que les mineurs mènent, appuyés par intermittence par d’autres corporations, tels les dockers, les cheminots.

Cette grève entraîne normalement une réaction gouvernementale qui, débutant d’une manière hésitante, se durcit au fur et à mesure, et la provocation aidant, des échauffourées sanglantes se déroulent, entrainant des protestations, des grèves partielles de solidarité, un déploiement considérable de forces de police, le tout couronné par un assaut de patriotisme : le gouvernement interdisant aux anciens combattants d’obédience stalinienne l’accès au soldat inconnu, provoquant ainsi une grève générale de protestation patriotique, à Paris.

De tels événements semblent ressortir d’un grand mouvement de lutte de classe si on ne regarde que la masse importante de travailleurs en lutte.

Pourtant, ces luttes, malgré la participation généralisée des ouvriers, demeurent sur le plan strictement impérialiste, exprimant pleinement un dévoiement de la conscience de classe, et par là une préparation idéologique intensive de la prochaine guerre mondiale.

Revenons en arrière pour mieux expliquer la nature des mouvements ouvriers actuels en France.
Avec une hausse croissante des prix et pas là du coût de la vie, le gouvernement Schuman, au début de l’été, se trouvait devant un problème économique : salaire-prix qui se heurtait à un problème d’assainissement des finances publiques pour permettre l’application du plan Marshall.
Devant l’acuité du problème salaire-prix et du problème financier, le gouvernement Schuman [1] préférait démissionner [2]. Sa composition 3ème force [3] créait des tiraillements en son sein, entre les socialistes, MRP et les radicaux détenteurs du ministère des Finances (R. Mayer [4]). La crise ainsi ouverte ne devait qu’accentuer encore plus les divergences SFIO, MRP d’une part, et Radicaux et Indépendants d’autre part.
André Marie [5] essaye de former un gouvernement axé sur une continuation de la politique financière de Mayer. Paul Reynaud établi à cet effet un plan qui rencontre l’hostilité des SFIO et MRP, en raison de sa dureté en matière financière et revendication de salaire.
Non seulement il fallait poursuivre la réduction des dépenses d’administration mais de plus il fallait supprimer les subventions économiques, accroître l’assiette des impôts et augmenter leur recouvrement.

Ce formidable coup de pouce donné à la hausse des prix, ne trouvait son pendant que par une indemnité de vie chère uniforme de 1250 francs par mois, présenté comme un palliatif pour compenser la hausse des prix de janvier à août 1948 et celle découlant de l’accentuation du plan Mayer-Reynaud.

Cette trop forte politique d’austérité devait effrayer un peu trop les partis du gouvernement liés à des centrales syndicales comme la CFTC et FO.

A. Marie et Reynaud durent céder la place à un nouveau gouvernement Schuman [6] axé un peu plus sur la SFIO, avec Pineau, ministre des Finances.

Le premier acte de ce gouvernement – qui dura comme celui de Marie que quelques jours – fut l’attribution d’une indemnité de vie chère de 2500 frs pour calmer les possibilités d’effervescence ouvrière que la CGT cherchait à exploiter pour le compte des staliniens.

Mais le problème était d’envergure, car il ne répondait pas seulement à un aspect particulier de la situation intérieure, mais exprimait plutôt la mise en place du dispositif économique du plan Marshall de préparation à la guerre mondiale.

Ainsi le mécontentement ouvrier était craint, non en raison d’une prétendue lutte de classe mais uniquement pour parer l’influence grandissante des staliniens et à l’agitation qu’ils déploient pour détacher la France du bloc occidental, et lui faire rejoindre le bloc oriental.

Le 2ème gouvernement Schuman, parce que l’enjeu était d’envergure, ne put même pas réunir une majorité relative pour le soutenir. Il fallait que le gouvernement reprenne directement ou indirectement la ligne de conduite du plan Mayer-Reynaud. La crise ré-ouverte par la démission du 2ème gouvernement Schuman, ne pouvait pas durer très longtemps sans entraîner sur le plan extérieur une méfiance américaine – donc une coupure des crédits Marshall - et sur le plan intérieur un renforcement des deux ailes oppositionnelles, les staliniens et les gaullistes. Déjà on parlait de dissolution de l’Assemblée, c’est à dire 2 à 3 mois d’expectative gouvernementale en France avec une situation extérieure d’antagonismes impérialistes pouvant éclater brusquement.

Si ceci pouvait faire le jeu des staliniens, qui voyait déjà matière à agitation et désordre pour empêcher l’intégration de la France dans le bloc américain et des gaullistes qui espéraient pouvoir regrouper dans l’incertitude et l’expectative des nouvelles élections, une majorité pouvant asseoir le pouvoir personnel de De Gaulle, il en était tout autrement des partis à influence américaine, représentant effectivement ce qui peut encore rester des intérêts bourgeois français. Aussi la crise se dénoua très rapidement et une personnalité radicale forma un gouvernement de 3ème force avec comme objectif l’application du plan Mayer-Reynaud. La SFIO et le MRP acceptèrent de participer au gouvernement Queuille [7] malgré l’opposition de leur fraction syndicaliste.

Les effets ne devaient pas se faire attendre : le gouvernement Queuille constitué mi-septembre avait déjà fin septembre réalisé une partie de son programme. Un premier train de hausse des produits de base – transports entre autres – paraissait à l’Officiel et la presse faisait état d’un déblocage de 75 milliards de francs accordés à la France par les États-Unis. Fin septembre le gouvernement Queuille s’attaque au problème des prix et salaires et malgré un tapage monstre accouche d’une souris et de beaucoup de promesses. 15% d’augmentation des salaires par la suppression de l’impôt cédulaire [8] ; par l’attribution d’une prime horaire de 7 francs et 500 frs d’indemnité de transports ; enfin une promesse de baisse. En fait ces 15% étaient déjà engloutis par la hausse précédente. Les frais de ces 15% étaient amortis par les 5% d’impôt que les employeurs devaient verser en plus au titre de l’impôt cédulaire – comme quoi le capitalisme d’État est obligé pour survivre d’écraser le capitalisme privé – cet impôt nouveau devant se répercuter tôt ou tard sur les prix, malgré la réduction promise sur les marges bénéficiaires.
Bien plus, ce rajustement de salaire préludait et servait à justifier un nouveau train de hausse sur les prix alimentaires et domestiques. Il est vrai que la hausse envisagée était tellement excessive qu’elle laissait place à une baisse spectaculaire et inopérante de 5%.

Début octobre donc, la situation financière de la France semblait rétablie, accentuant par là sa fusion dans le bloc américain. La réunion de l’ONU à Paris donnait un semblant de stabilité au pays.

Les staliniens ne pouvaient rester insensibles à cette situation défavorable pour eux. Il leur fallait frapper un grand coup pour désorganiser l’économie marshallisée de la France et neutraliser ainsi un des pivots de la stratégie américaine à défaut de la conquérir. Un tel coup aurait été inopérant sans l’aggravation des conditions de famine des travailleurs en France. Une telle situation de misère pouvait servir de tremplin à l’agitation des staliniens pour assurer les intérêts du bloc impérialiste oriental. Seulement la leçon de la grève générale de novembre 47 avait porté ses fruits. Les staliniens ne pouvaient songer à déclencher un mouvement généralisé. A côté des grèves tournantes, ils cherchèrent à immobiliser l’industrie – clé du pays. Les efforts sont donc portés sur les mineurs. La CGT lance un ultimatum au gouvernement, d’avoir à satisfaire les revendications "justifiées" des mineurs. Ces revendications n’étaient pas exorbitantes par rapport au coût de la vie, mais elles étaient inacceptables pour le gouvernement qui cherchait à réaliser un équilibre financier bien précaire. Les staliniens le sachant, déclenchèrent la grève générale dans les mines.
Dès ce moment les revendications des mineurs passent au deuxième plan pour découvrir tout l’arsenal de la propagande anti-Marshall, probloc oriental. C’est le conseil national de la CGT proclamant comme objectif premier l’opposition à la "marshallisation" de la France, c’est le retrait des propagandistes officiels du parti stalinien.
Toute la mine est en grève ; à ces débuts cette grève du sous-sol se fait dans "le calme et la discipline". Le gouvernement temporise espérant réduire cette grève par la famine. Mais peu à peu dans le courant d’octobre l’attitude du gouvernement et des staliniens se durcit.
Par les mauvaises conditions de vie, par une politique d’intimidation violente, la CGT brise les efforts de la CFDT et de FO pour arrêter la grève.
C’est le moment pour le gouvernement d’intervenir en massant dans les zones des grèves des CRS et des troupes.
Pour les staliniens qui recherchent l’épreuve de force avec le gouvernement, l’occasion est trouvée. Il s’agit pour eux de créer un désordre économique pouvant entraîner un désordre économique pouvant entraîner un désordre social. Pour le gouvernement c’est plus qu’une question de prestige ; c’est 3 millions de tonnes de charbon perdu, c’est une révision du plan d’importation, enfin la crainte d’une paralysie de l’industrie de base. Du coup la tendance vers la stabilité économique est ruinée.
Nous assistons alors à de véritables opérations militaires de dégagement des puits. Par la force le gouvernement cherche à briser l’unité de la grève. La propagande se transforme de part et d’autre en violence et intimidation. Les staliniens font une pression brutale (sabotage, exposition, brimades) sur les mineurs étrangers. La reprise du travail s’effectue fin octobre, accompagnée de troubles et de répression des 2 côtés.
La lutte devient franchement partisane. Moch [9], ministre de l’Intérieur, fait des déclarations "sensationnelles" sur les relations du Komintern et du PC français. Les staliniens font à leur tour des pétitions et des manifestations spontanées contre "Moch assassin".

La classe ouvrière est au plus bas, aucun ressort, une passivité qui oblige la fédération des métaux au cours du Congrès du 5 novembre à remettre à plus tard la grève de la métallurgie. Les dockers font la grève dans les ports mais la troupe les remplace et déjà des sections importantes comme Marseille décident de reprendre le travail. Les cheminots, quant à eux, fortement influencés par le CFTC et FO et malgré le référendum organisé par la CGT, hésitent à se mettre en grève.
Cette fatigue ouvrière qui résulte de toute une longue suite de luttes au profit des impérialistes en présence, russe et américain, profile déjà la guerre, admise comme une fatalité. La compréhension de la situation tragique où la classe ouvrière se trouve lui échappe totalement, tellement la confusion est grande entre capitalisme d’État et socialisme.

Mais la lutte d’influence ne joue pas seulement entre gouvernement et PCF. Sur le plan parlementaire, après les élections du Conseil de la République, et la victoire du RPF, le gouvernement cherche sa majorité pour ne pas se trouver avec une assemblée en conflit avec le conseil de la République.
Aussi après un mois de troubles sociaux le gouvernement Queuille risque fort de se voir bloqué par le RPF et toute la politique financière de stabilité à coups de décrets et d’arrestations de "trafiquants" ne sera plus qu’un souvenir.

Devant ce problème où la classe ouvrière ne sert que de masse à manœuvrer, les trotskistes ne se départent pas de leur traditionnel mot d’ordre "Gouvernement ouvrier et paysan". C’est encore Kerenski pour eux. La crise qui les a secoués rend encore plus ridicule leur "tactique" dans le vide et leur politique.

* * * * *

Cette situation veille de guerre ne laisse pas entrevoir une possibilité de sursaut prolétarien. Les deux blocs se préparent par des déclarations de paix à présenter la guerre inévitable. Les révolutionnaires subissent un éloignement idéologique de la classe ouvrière. Ils vont contre le courant, refusant de poser constamment les problèmes immédiats car ils savent bien que ces problèmes ne font que camoufler ou fausser dans la période tragique actuelle la véritable signification historique de la classe ouvrière et sa mission.

Les révolutionnaires peuvent-ils prendre position dans les bagarres du 11 novembre opposant un sens économique du patriotisme à un autre. Et pourtant la classe ouvrière a été appelée par la CGT à faire une grève générale de 24 heures.
Les révolutionnaires n’ont pas de mot d’ordre à l’emporte-pièce, mais une volonté d’action dans la constitution d’un programme politique de classe.

Mousso

Notes :

[1NdE - Le 22 novembre 1947, Robert Schuman forme son gouvernement, et choisit René Mayer pour le portefeuille des Finances. La constitution du "grand cabinet Schuman-Mayer" représente un infléchissement par rapport aux finances et à l’économie, à la charnière des années 1947 et 1948. La stabilisation, plusieurs fois ajournée depuis le "plan d’Alger" de 1944, est enfin adoptée, selon des principes proches de ceux définis par la Commission du Bilan national et par Jean Monnet, ami de René Mayer, auquel il propose un schéma détaillé, le 6 décembre 1947. Il s’agit d’une des trois sources du "plan Mayer".
Ce "Plan" qui est un ensemble global, est fondé sur un triple ajustement libéral, portant sur les prix, les finances publiques et les changes

[2NdE - Le 27 juillet 1948.

[3NdE - La Troisième Force entre 1947 et 1951 a été la coalition gouvernementale au pouvoir sous la Quatrième République, regroupant la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), l’Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR), les Radicaux, le Mouvement républicain populaire (MRP) et des modérés, contre l’opposition du Parti communiste français et des gaullistes. Elle succède au tripartisme (MRP, SFIO et PCF), après l’exclusion des communistes du gouvernement Paul Ramadier le 5 mai 1947.

[4NdE - René Joël Simon Mayer (1895 - 1972), radical socialiste après la Seconde Guerre mondiale. Cf. : Caron François. Le plan Mayer : un retour aux réalités : trois personnalités de l’après-guerre face à l’action (1945- 1946) in : Histoire, économie et société, 1982, 1e année, n°3. pp. 423-437.

[5NdE - André Marie (1897 - 1974). Son gouvernent ne dure qu’un mois. Il avait pris comme Ministre des Finances Paul Raynaud pour continuer la politique économique et financière de René Mayer.

[6NdE - Le second gouvernement Schuman a été du 5 septembre 1948 au 7 septembre 1948.

[7NdE - Henri Queuille (1884 - 1970), membre du parti radical socialiste, plusieurs fois ministre sous la Troisième République, notamment à l’agriculture, il fut trois fois président du Conseil sous la Quatrième République, notamment du 11 septembre 1948 au 5 octobre 1949.

[8NdE - Impôt cédulaire ou analytique par opposition à impôt général ou synthétique. Le principe de l’impôt cédulaire est que chaque revenu est distingué pour être imposé de manière particulière. Un impôt particulier frappe des revenus particuliers. Avec ce système on peut adapter l’impôt à chaque type de revenu. Il doit donc s’agir, ici, de l’impôt sur le revenu permettant de distinguer les faibles revenus.

[9NdE - Jules Salvador Moch (1893-1985) membre de la SFIO (parti socialiste). Pour contrer la grève, Jules Moch mobilise 60 000 CRS et soldats, qui se heurtent aux 15 000 grévistes retranchés dans les puits, et leur imposent, fin novembre une cuisante reprise du travail. La répression est sévère, avec plus de 3 000 licenciements, six morts et de nombreux blessés.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53