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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Internationalisme n°39, Novembre 1948
Article mis en ligne le 1er novembre 2015
dernière modification le 5 avril 2016

par ArchivesAutonomies
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Le Rassemblement Démocratique Révolutionnaire

Dans un récent numéro, nous avons vu le poids politique des partis staliniens et socialistes, leur importance, la place occupée par chacun de ces organisations dans la vie politique en France et l’influence qu’elle exercent respectivement sur les masses ouvrières.

Sans répéter l’analyse des causes qui ont leur, racines dans les conditions internationales, - rapport de forces entre les deux blocs qui dominent le monde – et dans l’évolution générale du capitalisme - transformation structurelle interne vers un Capitalisme d’État - mais aussi dans les conditions particulières propres à la France, et du mouvement ouvrier français tel qu’il apparaît après les décades de fourvoiement et de destruction idéologique, nous rappellerons la conclusion centrale à laquelle cette analyse nous a conduit : la tendance générale va au renforcement sinon absolu du moins relatif de la SFIO aux dépens du stalinisme ? Dans la masse ouvrière en général on peut observer une tendance croissante au découragement et à l’apathie.

Cette tendance, du fait même de l’adhésion des ouvriers à l’idéologie nationale de leur bourgeoisie, qui est un fait incontestable, s’explique aisément par le sentiment prédominant de l’impossibilité du rétablissement économique de la France. Ce sentiment d’impuissance qui domine la classe dirigeante du pays et qui fait accepter au capitalisme français de subir et de se soumettre aux exigences des puissances étrangères et particulièrement des États-Unis, se répercute au sein des classes inférieures, et développe chez elles doublement un sentiment de fatalisme et de désespoir. En reconnaissant et en admettant derrière leur bourgeoisie nationale, cet état de fait, les ouvriers signifient non pas un détachement de l’intérêt national (ce qui aurait une toute autre signification et qui serait à saluer), mais seulement qu’ils acceptent comme inévitable sinon souhaitable l’incorporation et la soumission de la France au bloc américain.

Le stalinisme, c’est l’action, la lutte pour une autre solution, (indépendance nationale dans le cadre du bloc russe). Mais pour lutter il faut croire, il faut être convaincu dans la réalisation possible de cette solution. Or les masses ouvrières y croient de moins en moins.
Les socialistes au contraire, c’est la soumission à un cours fatal. Celle-ci a l’avantage ne n’exiger aucune lutte, elle repose sur la passivité, sur le laisser faire. De là la tendance qui ne peut aller qu’en se développant de la défection à l’égard des staliniens et ce qui du même coup, signifie le renforcement du parti socialiste.
La tentative des staliniens de mobiliser derrière eux les ouvriers en créant un réseau de Comités de défense de la République, à la faveur des grotesques manifestations de césarisme du Général De Gaulle, a lamentablement échoué.

Il n’y a que les trotskistes, des masochistes de la politique, toujours prêts à offrir leur bêtise et leur souffrance en holocauste, qui avaient un moment pris au sérieux ces Comités [1] et s’étaient demandés comment y participer. Aujourd’hui il ne reste plus aucune trace de ces Comités qui jusqu’à la mémoire de leur nom sont effacés. Mais ce que les staliniens ne sont plus en mesure de faire les socialistes l’ont partiellement réussi en promouvant le Rassemblement démocratique dit révolutionnaire.
Certainement le RDR se défend d’être une annexe de la SFIO. Il est exact que le RDR n’est pas une annexe directe du type stalinien comme le sont la CGT et autres organisations entièrement soumises aux directives de ce parti. Tout comme pour la Centrale syndicale FO, il n’y a pas pour le RDR une soumission au parti socialiste ni même un lien organique avec ce dernier, mais il en existe d’autres au moins aussi forts : ce sont les liens idéologiques et politiques. Là-dessus l’identité profonde entre le PS et le RDR est plus réelle que ne le laisse supposer la différence apparente de langage et qui se caractérise pour le RDR dans un verbalisme plus creux, plus ronflant, plus hypocrite et qu’il appelle sans rire révolutionnaire.

On remarquera tout d’abord la composition du Comité d’initiative pour la création du RDR. Sur un total de vingt personnes quatre sont membres du Comité directeur de la SFIO (Rous, Rimbert, Arrès Lapoge et Boutbien [2]), quatre sont députés du même parti (Badiou, Lamine-Gueye, Pouyet et Rabier [3]), des journalistes socialisants comme Altman et Bénédite [4] de Franc-tireur, et les écrivains résistants : D. Rousset et Sartre ; Ces deux derniers occupent les places de vedettes.
Cette seule composition suffit largement pour faire comprendre ce que peut être l’orientation politique de ce rassemblement. Les fanfaronnades creuses sur le socialisme des hommes de bonne volonté et autres, pas moins creuses, sur la révolution démocratique, et la démocratie révolutionnaire couvre une pauvre politique bornée, de réformes à l’intérieur du régime capitaliste. En voici un exemple typique : on sait que l’impérialisme français a cru politique de mettre à la mode charlatanesque du jour, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, en se muant en Union française. Il n’y a plus d’impérialisme ni de colonies exploitées et opprimées par lui. Il n’y a plus qu’une coopération fraternelle des peuples et pays au sein d’une même Union qui par pure habitude de langue on appelle encore française. Et c’est aussi certainement par pure habitude du passé que, depuis sa proclamation, la nouvelle notion d’Union s’impose aux populations libérées de ci-devant colonies : Afrique du nord, Madagascar et Indochine, à coups de mitrailleuses et de bombardement aérien.
Le RDR qui, comme son nom l’indique, se dit révolutionnaire est aussi pour une politique "réaliste". Loin de dénoncer la fumisterie sanglante que constitue l’Union française, il la considère comme un fait, un événement progressif qu’il importe d’élargir et d’approfondir démocratiquement. Aussi dans son Appel qui est en quelque sorte son programme, sa revendication ne va pas au-delà de : "Toute la liberté doit être proclamée et implantée dans l’Union Française ."
Le rassemblement se réclame de Marx, de Proudhon, de Saint-Just, de la Révolution de 89, de 1848, la révolution d’Octobre 1917 russe de tout et de tous, pèle mêle dans une confusion inextricable, reflétant l’éclectisme et les idées confuses des chefs de file de ce rassemblement mais pour une bonne part cette confusion est consciemment voulue et entretenue afin de mieux contrecarrer tout effort de dégagement de la pensée révolutionnaire qui ne peut se faire que dans la clarté et la précision idéologique.
Le RDR se prétend tantôt une organisation de la classe ouvrière tantôt d’être au-dessus des classes.
"Notre Rassemblement – écrit Rousset dans le numéro 2 de La Gauchene tend pas à interpréter et à représenter les intérêts d’une classe. Il veut être l’organe d’expression et d’action de cet ensemble vital pour la démocratie qui embrasse à la fois les ouvriers inquiets, les classes moyennes déçues."

Toutes les divagations de Rousset et de ses amis ont pour leitmotiv la nécessité de doubler le parti socialiste et la Troisième Force sur le terrain extra-parlementaire. Dans le même article, cité plus haut, Rousset explique la raison d’être du RDR en ces termes :
"La catastrophe SFIO crée un vide politique sans précédent dans l’histoire française de ces vingt dernières années. Ce vide fausse tout le jeu de la démocratie". Et B ; Lefort dans ce même numéro d’expliciter cette idée. Après avoir constaté que la politique économique du gouvernement qui pèse lourdement sur les conditions de vie des masses travailleuses, ne manque pas de provoquer du mécontentement et que ce mécontentement à son tour est exploité par les staliniens et les gaullistes, il écrit :

"Mais les intrigues et les manœuvres gaullistes, pas plus d’ailleurs que celles des communistes ne rencontreraient les moindres chances de succès si ministères et majorité se trouvaient soutenue hors du parlement par une masse imposante de citoyens. C’est là le drame de cette Troisième Force qui en pratiquant au gouvernement – contre son gré le plus souvent – une politique réactionnaire, s’est interdit par-là la justification du RDR, qui au moment où il devient parfaitement clair qu’il s’opère un glissement vers la droite, doit assumer – avec tous ceux qui croient au progrès, au socialisme dans le respect des libertés individuelles – la défense de la Démocratie."

Remplacer la SFIO "défaillante", remplacer auprès des masses la Troisième Force occupée à la tâche gouvernementale, être présent sur le plan extra-parlementaire pour contrecarrer l’influence des gaullistes et surtout des staliniens, et pour canaliser les mécontentements et les mobiliser pour la défense de la république et de la Démocratie, voilà la première tâche que se donne le RDR. Entreprise de confusion, mais surtout entreprise de sauvetage du régime actuel.
La seconde tâche est moins immédiate et à plus longue vue. Dans la guerre que le RDR voit venir, malgré sa démagogie pacifiste endormante, sur le non fatalité de la guerre, démagogie destinée à obscurcir un peu plus la vue des ouvriers, le rassemblement entend occuper une place et ne pas se laisser évincer par les Gaullistes. C’est le thème cher à Rousset qui volontiers revient là-dessus dans ses discours. La guerre contre l’hitlérisme allemand, la libération nationale n’aurait pas été possible dit-il sans notre participation. Les appels à la résistance de De Gaulle et de son Comité de Londres ne trouvaient que peu d’écho dans les masses en France. Les travailleurs se méfiaient de ses militaires galonnés bien connus pour leurs sentiments réactionnaires. Ce sont les partis ouvriers, les militants socialistes, syndicalistes, eux qui avaient la confiance des larges masses ouvrières qui ont pu les entraîner et faire de la résistance un mouvement efficace de masse.
En disant cela Rousset énonce une vérité qui dépasse son propre entendement. C’est une vérité fondamentale que sans adhésion des ouvriers, ni la résistance, ni en général la deuxième guerre mondiale n’auraient pu avoir lieu. Pour obtenir cette adhésion il fallait broyer la conscience de classe du prolétariat, lui faire ingurgiter sous l’étiquette socialiste, un contenu idéologique capitaliste, nationaliste, étatiste ; il fallait pendant des années le dérouter, et l’entrainant sur le terrain de l’opposition strictement capitaliste entre démocratie et fascisme, il fallait le faire se battre pour le "socialisme en un seul pays" ou "l’État ouvrier dégénéré" en Russie, pour "l’émancipation nationale et sociale" en Allemagne, pour le Négus en Ethiopie, pour la "République" en Espagne, pour le Front populaire en France, il fallait l’intégrer dans la nation, lui faire croire que Capitalisme d’État est socialiste. Pour un tel travail de dévoiement, d’abrutissement des ouvriers, de la destruction de leur conscience révolutionnaire de classe, il fallait des partis et des hommes politiques qui se prétendent être de la classe ouvrière. Pour obtenir le maximum d’efficacité, Staline est préférable à Nicolas II, Blum plus à sa place que Laval, Cabalero ou Garcia Oliver que Franco.
D. Rousset et les hommes du RDR ont raison de disputer à De Gaulle l’œuvre de la résistance. Ces pacifistes qui se refusent à accepter en parole l’inévitabilité de la guerre ont été en fait les artisans les plus actifs de la guerre d’hier, à eux appartient le redoutable mérite de se faire massacrer mutuellement pendant des années sur tous les champs de bataille du monde.
Mais ce n’est pas simplement pour disputer à De Gaulle la gloire et les mérites dans le passé que s’est constitué le RDR. Il y a surtout l’avenir. L’avenir de la troisième guerre. Il faut garder le contact avec les ouvriers, il faut les encadrer, les préparer. Demain comme hier, il faudra pour la conduite de la guerre l’adhésion des ouvriers. Qui mieux que les résistants d’hier sont à même d’exécuter la tâche de leur embrigadement pour demain ? Et cette préoccupation est d’autant plus grande que contrairement à la guerre d’hier ou tous les partis "ouvriers" mobilisaient les ouvriers dans le même camp, celle de demain verra les partis se diviser en deux camps, selon la division du bloc "socialiste" totalitaire russe et le bloc démocratique "socialiste" anglo-américain, ce qui rendra la tâche plus difficile. Et on ne peut vraiment pas laisser cette tâche aux hommes "réactionnaires" de De Gaulle.
Le RDR est contre la guerre. Bien sûr, bien sûr ! Tout le monde est contre la guerre. Hier aussi on était contre la guerre mais il fallait la faire pour combattre le fascisme. Demain il faudra la faire pour combattre le totalitarisme. On s’aperçoit qu’en dépit du capitalisme la démocratie vaut d’être sauvée. Le socialisme, la révolution, bien sûr, bien sûr, ans l’avenir, mais dans l’immédiat il y a un choix à faire pour le moindre mal et pour tous ces révolutionnaires le moindre mal, comme par hasard, coïncide avec les intérêts de leur État capitaliste national.
La deuxième tâche du RDR est, en un mot, d’aller de la résistance à la résistance, de la deuxième à la troisième guerre.
Quelles sont les perspectives de RDR en tan qu’organisation ? Un moment les dirigeants se sont laissés aller à croire possible de grouper une centaine de mille et même plus d’adhérents. Il va de soi que ce sont là des illusions infantiles. Quelques groupes par ci par là, quelques milliers de membres grignotés sur la gauche socialiste et les trotskistes toujours anxieux et en quête des "masses" et le RDR a fait son plein. Un journal qui, malgré la fantaisie d’en faire un hebdomadaire sort avec difficulté une fois par mois et encore irrégulièrement.
Il ne faudrait certainement pas négliger complétement une influence possible du RDR dans certains milieux sociaux (étudiants, employés et enseignants) et politiques, surtout à la gauche de la SFIO. Mais loin de relever le parti socialiste "défaillant" comme s’illusionnaient certains de ses dirigeants, le RDR ne fera que lui servir de doublure sur un certain plan.
Tel paraît être le RDR, son sort et la place qu’il occupe dans la vie politique en France.

Déchets socialistes et appendices staliniens.

Avant le RDR, d’autres tendances issues du parti socialiste ont essayé de créer en France un mouvement socialiste de Gauche. C’était d’abord les vestiges de l’ancien Parti Socialiste Ouvrier et Paysan (PSOP) dont la guerre de 1939-45 avait complétement anéanti et dispersé les membres dans toutes les formations de la Résistance. Ces vestiges attendirent longtemps le retour du Mexique du Grand "Chef", Marceau Pivert mais ils furent déçus dans leur espoir. L’enfant terrible du socialisme français, ce Saint Just du Front Populaire s’était bien assagi pendant les années de guerre et renonçait à la prétention vraiment par trop ridicule de jouer au Lénine français, dont il n’avait ni la formation doctrinale, ni la force de caractère, ce révolutionnaire en carton-pâte a sagement repris sa place dans les rangs du vieux parti SFIO. Après tout quand on est de la taille théorique d’un M. Pivert, il est bien plus sage et plus sûr de jouer les seconds rôles dans un grand parti, que les premiers dans un petit. En troquant le titre de secrétaire général du PSOP pour celui plus modeste de secrétaire de la Fédération socialiste de la Seine, Pivert a somme toute ramené les choses à des proportions plus exactes, et prouvé qu’il n’était pas complétement dépourvu de bon sens.
Derrière l’autorité d’un L. Blum et sous sa haute direction il est bien plus aisé d’organiser des Conférences pour les États-Unis socialistes d’Europe et autres conférences des peuples opprimés où Pivert et consorts trouvent un champ pour dépenser le besoin d’activité "socialiste".
En fin 1946, une partie de la fédération de la Jeunesse Socialiste "travaillée" par les trotskistes en "plein essor" fut exclue de la SFIO et constitua une organisation autonome : La Jeunesse Socialiste Révolutionnaire. Longtemps les trotskistes mirent leur espoir dans cette organisation JSR, l’entourant de soins particuliers, la flattant, l’encourageant, lui faisant parfois, mais très gentiment la leçon, espérant faire d’elle le catalyseur des éléments mécontents dans la SFIO en vue d’un nouveau regroupement et de la constitution avec les trotskistes d’un nouveau "Parti révolutionnaire". En cas d’échec de ce grand plan les trotskistes étaient sûrs de pouvoir absorber purement et simplement la JSR et l’intégrer dans le PCI. Les remous internes et finalement la sortie de la tendance "action socialiste révolutionnaire" de la SFIO, semblaient un moment favoriser le plan des trotskistes qui jubilaient. Mais ce triomphe fut de très courte durée. La nouvelle tendance ASR s’unifiait effectivement avec la JSR formant un parti sous ce nom, mais refusa la tutelle trotskiste et toute unification avec ces derniers. Les trotskistes en étaient pour leur frais. Mais de son côté le nouveau parti devait aussi très rapidement déchanter. Après quelques flambées, une anémie pernicieuse devait s’emparer de lui, ses sangs s’amenuiser et son organe bimensuel : Révolution, battait de l’aile au point de ne paraître que très espacé et fort irrégulièrement. La constitution du RDR devait être le coup de grâce pour ce nouveau parti qui finalement fut absorbé dans le Rassemblement.
Aujourd’hui subsiste officiellement le parti Socialiste révolutionnaire, mais dans la pratique son activité ne se manifeste qu’au sein de la grande famille socialiste qu’est le RDR. En somme nous avons assisté à un processus qui va du centre à la périphérie, de la centrale à l’annexe, de la maison mère à la succursale. Ces militants se trouvent-ils mieux dans l’antichambre que dans les salons du parti socialiste. C’est là une question qui les regarde. Pour nous, un fait importe à constater, c’est que tous ces "mouvements" ne sont que des remue-ménages se passant au sein de la social-démocratie, sans parvenir au grand jamais à déborder ce cadre, ni à esquisser même timidement une nouvelle orientation au delà de l’orbite socialiste.

Une fois de plus nous pouvons vérifier ce postulat qu’il ne subsiste aucune possibilité de faire surgir un courant révolutionnaire du sein des partis historiquement incorporés à la bourgeoisie ou au capitalisme d’État. Les crises et les luttes de tendances au sein de ces paris, ne portent en elles aucune contribution à la constitution des organismes du prolétariat et de ce point de vue n’ont aucune signification. Ce n’est pas dans la continuité, mais seulement dans le détachement pur et simple et individuel, de ces partis, c’est à dire après la rupture organique et idéologique totale que l’ancien militant de ces partis trouve la condition pour devenir un militant révolutionnaire du prolétariat.
Une autre vérification expérimentale d’une grande importance est le fait de l’impossibilité de construire un parti révolutionnaire dans une période de recul. Tout groupement qui dans une telle période tend vers un travail large de masse, doit inéluctablement tomber dans l’ornière d’un des deux grands partis "ouvriers" capitalistes : la social-démocratie ou le stalinisme et devenir d’une façon ou d’une autre un appendice de ces partis. L’ASR le devient par voie indirecte en se laissant absorber par le RDR. Il cesse d’exister en réalité, par lui-même parce qu’il cesse d’avoir toute fonction propre. Par contre, le MSUD (Mouvement Socialiste Unitaire Démocratique) la tendance stalinienne exclue de la SFIO peut subsister et même se transformer en "parti" indépendant (Parti Socialiste Unitaire) parce que cette tendance est elle-même directement l’appendice du stalinisme.
La tactique stalinienne à cet égard est double selon les pays intégrés ou non dans le bloc russe. Dans les premiers et de par sa nature même (expressions plus achevée du capitalisme d’État) le stalinisme tolère difficilement l’existence de plusieurs partis. Il tend alors à les liquider ou les unifier au sein d’un parti unique (ce qui est la même chose). C’est le cas de tous les partis socialistes qui, dans les pays de la démocratie nouvelle se sont vu obligés d’entrer dans le parti stalinien. Dans les pays du bloc occidental par contre, où le stalinisme se trouve dans une situation d’infériorité et sur une position défensive, le stalinisme préfère ne pas concentrer toutes ses forces dans une seule organisation. En multipliant les organisations annexes il se laisse toujours la possibilité d’un meilleur camouflage et d’une action défensive plus efficace. C’est le cas en Italie avec le parti socialiste de Nenni et en France avec le Parti Socialiste Unitaire. Et aussi peu importe que ce soit ce parti (PSU), numériquement et politiquement, le stalinisme trouve tout de même son compte à le maintenir "indépendant" et non à l’incorporer dans le PCF.

Le PSU ne se développe guère et il n’est pas question pour lui de se développer. Dans les pays du bloc occidental le stalinisme ne livre pas de bataille de conquête et de développement mais pour garder le maximum de barrages en harcelant sans cesse les arrières lignes du bloc capitaliste adverse. Ce n’est donc pas surprenant que dans cette guerre-là les staliniens soient amenés à abandonner parfois des positions acquises. C’est le cas de Franc-tireur le journal ayant le plus grand tirage en France. Pendant des années il était dominé par l’équipe pro-stalinienne, les chefs actuels du PSU, et leur position semblait inébranlable. Mais l’aggravation de la tension entre les deux blocs se traduisant par l’accroissement de la lutte entre les partis socialiste et stalinien, devait mettre fin à cette collaboration en apparence idyllique dans la rédaction de Franc-tireur, entre les gauches socialistes du RDR et les pro-staliniens du PSU. Ce dernier a perdu la bataille et ses représentants furent obligés de se retirer pour lancer le journal Libération abandonnant Franc-tireur à l’équipe du RDR.
Victoire du RDR qui possède officiellement un des plus grands journaux de France. En réalité victoire du parti socialiste sur le parti stalinien et au-delà d’eux, épisode dans la guerre de position que se livrent les deux blocs impérialistes pour la préparation de la troisième guerre mondiale.

La Revue Internationale.

On ne peut brosser un tableau quelque peu achevé de tous ces groupes et tendances politiques qui gravitent autour des partis socialiste et stalinien sans mentionner l’équipe de La Revue Internationale. Son histoire comme son sort présentent un certain intérêt, car aussi bien par sa composition personnelle, que par son travail, elle prétendait jouer un rôle dans la vie politique des ouvriers en France et même en dehors de la France. C’est un phénomène assez curieux que cette équipe éclectique de quelques jeunes intellectuels a prétention marxiste venant en majeure partie du trotskisme et souffrant du mal de devenir des théoriciens révolutionnaires du prolétariat.
La rédaction comprenait Naville, Rosenthal, Bettelheim, Martinet, Nadeau, Rousset, Bessaignet, des noms pas inconnus pour les militants ouvriers. Des hommes ayant des qualités certaines pour la rédaction d’une revue mais à qui il manquait une conception sociale et une orientation politique précises. Tant qu’il s’agissait de traiter des problèmes généraux abstraits, la Revue gardait un certain niveau et un intérêt indéniable, amis dès que la Revue fut amenée à examiner des questions politiques concrètes, et essayer d’y donner une réponse, le manque d’unité d’orientation éclatait au grand jour. La fragilité politique de la Revue s’est révélée à l’occasion de la discussion sur la "théorie" de Burnham et de son livre "l’ère des organisateurs". A travers la confusion théorique, les orientations politiques diamétralement opposées des rédacteurs devaient nécessairement rendre impossible tout travail ultérieur en commun. Au bout d’une vingtaine de numéros, et après trois ans d’existence la Revue était à bout de souffle et l’équipe devait se disloquer.
Il n’est pas sans intérêt de voir ce qu’est devenue cette équipe. Cela est très significatif et permet de comprendre pourquoi la Revue Internationale n’a en fin de compte rien apporté, et pourquoi il lui était interdit d’apporter quoi que ce soit en réponse aux problèmes brulants qui se posent aux militants révolutionnaires ; à savoir : l’analyse de l’évolution du capitalisme moderne vers le capitalisme d’État et tout ce que cela comporte comme réexamen, théorique indispensable sur la nature, le contenu et les conditions de la révolution socialiste à venir et sur la tâche des militants dans le présent. Sur les sept rédacteurs nommés plus haut nous en trouvons aujourd’hui trois (Naville, Bettelheim, Martinet), dans le Parti Socialiste Unitaire stalinisant, trois autres (Rousset, Rosenthal et Nadeau) dans le RDR socialisant. De ces sept seul Bessaignet a eu la force de rompre avec la Revue dès qui lui est apparu se dessiner ses véritables tendances : socialiste et stalinienne. En rompant avec la Revue et en dénonçant ces tendances également étrangères à la lutte pour la révolution socialiste, Bessaignet est resté fidèle à la cause du prolétariat et s’est placé dans des conditions pour pouvoir militer pour cette cause au lieu de se perdre.
L’histoire de la Revue Internationale apporte la preuve que la théorie révolutionnaire de classe ne peut pas s’élaborer ni se diffuser par l’intermédiaire de n’importe quel organe ne serait-ce même une Revue qui se dit internationale. L’élaboration théorique est étroitement liée et directement conditionnée au milieu politico-social. Dans une revue à orientation politique incertaine, ne peuvent s’élaborer que des théories vagues, incertaines, confuses. Pour ce qui est de la théorie révolutionnaire du prolétariat, son élaboration exige un milieu révolutionnaire, un groupe, une revue révolutionnaire.
La Revue Internationale est morte. Les hommes qui l’ont dirigée ont repris chacun la place qui était toujours la leur. Les trotskistes pleurent la perte d’une revue théorique trotskisante. Le prolétariat n’a aucune perte à pleurer, car on ne peut perdre ce qu’on n’a jamais eu.

(à suivre)

Marco

Notes :

[1NdE - Appel pour la création du RDR du Comité d’initiative du 27 février 1948.

[2NdE - Jean Rous ex-PCI et ex-membre du secrétariat de la IVème Internationale d’avant-guerre, Pierre Rimbert, Jacques Arrès-Lapoque, Léon Boutbien.

[3NdE - Raymond Badiou, Amadou Lamine-Gueye, Marcel Pouyet, Maurice Rabier. (tous SFIO).

[4NdE - Georges Altman, Daniel Bénédite.




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