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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Drames littéraires et drames sociaux (suite)
Internationalisme n°39, Novembre 1948
Article mis en ligne le 1er novembre 2015
dernière modification le 10 octobre 2015

par ArchivesAutonomies
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Avec Sartre, c’est une autre histoire. Il s’agit ici d’un esprit philosophique authentique qui, sur son propre plan, sait ce qu’il veut. Aussi sa pièce présente-t-elle une thèse là où l’œuvre de Steinbeck se contentait d’un développement.

Les Mains sales reprennent et prolongent les thèmes auxquels la revue de Sartre, Les temps modernes ont accoutumé ont accoutumé le public international depuis trois ans. Ces thèmes concernent le stalinisme et sont liés aux conceptions philosophiques présidant à l’activité de la Revue. La pièce s’inscrit donc dans un courant de pensée – la version sartrienne de la philosophie de l’Existence – et elle constitue le terme (actuel mais provisoire peut-être) d’une querelle commencée depuis longtemps.

Sartre a toujours professé (si l’on condense ses idées à l’extrême) que si – en termes familiers – un coupe-papier a besoin d’être conçu avant qu’il soit fabriqué, l’homme par contre a besoin d’exister avant que sa pensée ne s’exprime. Autrement dit, en termes métaphysiques, que pour les objets (fabriqués ou connus dans la "nature", car c’est la même chose pour ces derniers, puisqu’ils n’ont d’existence, c’est à dire pour l’homme, qu’une fois connus par lui) l’essence, l’idée de la chose précède l’existence, (disons la chose elle-même), tandis que pour l’homme l’existence précède nécessairement l’essence. Il se déduit de cette conception qu’un individu se trouve engagé par un acte, par un état d’existence, avant même qu’il n’y ait pensé, qu’il n’en ait conscience. Une "situation" est un beau jour donnée, et voilà notre homme en demeure d’en déduire après coup l’entendement, et en tout état de cause de la subir, sa démarche s’en déduisant seulement comme projet.

De ce cadre philosophique général, Merleau-Ponty - disciple de Sartre - avait, bien avant Les Mains sales, c’est à dire depuis trois ans, déduit dans Les temps modernes, une interprétation des problèmes de la politique et de la morale tels que le stalinisme les pose pour lui-même. Cette interprétation aboutissait à la fois à une explication et à une justification rétrospective des procès de Moscou, dans leur caractère le plus typique et le plus odieux "l’aveu" tel que les accusé oppositionnels au régime l’ont pratiqué dans la circonstance. Par-là Merleau-Ponty anticipait du même coup, justifiant aussi par avance procès et aveux futurs. Ces aveux étaient la conséquence des nécessités de la "situation". On conçoit que, dans ces conditions, si l’on voulait donner à cette façon de voir la réponse qu’imposerait une critique révolutionnaire, il faudrait remonter à une critique du système philosophique et la développer du point de vue de la théorie marxiste de la connaissance, puisque les considérations politiques n’en sont qu’une transcription. Mais un tel travail n’a pas sa place ici. Ce que par contre nous devons faire, et cela va être notre idée centrale, c’est de montrer le lieu étroit qui unit la thèse soutenue dans Les Mains sales et elle concerne elle aussi le stalinisme avec, certes, la conception philosophique de Sartre mais surtout avec les idées exprimées par Merleau-Ponty en fonction des mêmes principes philosophiques. Or un examen rapide montre précisément que l’enseignement, la morale, la thèse (comme vous voudrez) des Mains sales procède de la même conception que celle de Merleau-Ponty sur les procès de Moscou. L’une (la dernière) présentait une plaidoirie, l’autre livre un réquisitoire : par définition il s’agit du même procès, spécifiquement stalinien, dont le verdict reste unique en tout état de cause. Ce verdict c’est le devoir de mourir quand "l’histoire" a "raison" contre vous.

Dans les articles de Merleau-Ponty (réunis par antithèse au titre du livre de Koestler, sous celui de : "Le yogi et le prolétaire") on soutenait qu’un individu peut "avoir raison" par rapport à une perspective possible, ou même en fonction de son honnêteté et se justesse politique, tout en étant socialement "coupable", parce que l’histoire s’oriente autrement qu’il l’avait pensé ou préconisé. La discipline de parti (et l’on croit qu’il s’agit ici du parti "révolutionnaire" - comme si un tel parti pourrait objectivement exister dans la période de contre-révolution succédant à 1917) exige que ceux que les rapports de force condamnent, non seulement se soumettent mais périssent. C’est ce que "comprirent" les oppositionnels russe en 1936 et 37. Ils ne se contentèrent pas de subir leur éviction, conséquence de leur défaite. Ils l’acceptèrent et même plus : ils l’appelèrent. Zinoviev, Kamenev, Boukharine surtout, dont Merleau-Ponty dissèque le comportement en détail, hommes convaincus de la justesse de leur façon de voir, persuadés d’être dans le parti communiste, qu’ils tenaient pour le parti de la révolution, l’aile la plus consciente, se proclamèrent pourtant coupables d’enthousiasme dès que les évènements se retournèrent contre eux. Ils "comprirent" en effet que le temps et les circonstances en se prononçant pour un moment donné en faveur de leurs adversaires politiques, leur enjoignaient de disparaître. Ils plaidèrent coupables, s’accusèrent même au-delà de l’accusation, simplement parce que leurs idées n’avaient pas triomphé, preuve qu’ils avaient "tort" du point de vue historique. Là siège l’explication de leurs aveux spontanés, qui n’avaient besoin ni de violence, ni d’hypnotisme, ni de drogue. Boukharine fournissait selon Merleau-Ponty le meilleur exemple, puisque, justement tout en niant les chefs d’accusation relevés contre lui (sabotage, trahison, complicité avec l’ennemi, etc…) il ne convint pas moins de sa responsabilité politique, laquelle voulait qu’étant battu, il disparaisse. Autrement dit, pour rendre explicite par rapport à notre point de vue, la réalité de l’histoire (ce qui est ici la réalité contre-révolutionnaire) serait, à entendre Merleau-Ponty, le critère sur lequel devrait se régler ceux qui luttent pour la révolution alors que leur fonction est précisément, non seulement de mettre cette réalité en doute, mais de la rejeter et de la bouleverser.

Pour l’essentiel nous retrouvons tout cela dans Les Mains sales que pourtant en divers milieux, et même parmi les éléments restés fidèles au communisme, on célèbre comme une pièce "révolutionnaire", non seulement parce qu’elle s’en prend au capital monopoliste, à la bourgeoisie dans son sens classique, mais aussi, au stalinisme expression politique liée à une forme actuelle d’évolution du capitalisme mondial.

La pièce met en scène un jeune bourgeois nommé Hugo qui devient stalinien comme tant d’autres au cours de la Résistance. Les Nazis ont occupé son pays – nous sommes pendant la dernière guerre – lequel au moment où commence l’action est sur le point d’être "libéré" par les armées de l’URSS. Le héros accepte d’enthousiasme de participer à une machination intérieure de l’appareil stalinien, une de celles – nombreuses – que provoquèrent les changements successifs de rapports entre le kremlin et les autres gouvernements. Il s’apprête à "descendre" un des chefs de parti pour le compte d’une des cliques de l’appareil : la clique partisante de la lutte à outrance contre l’occupant provisoire. Pour cela il se fait introduire comme secrétaire auprès du chef en question ; Il partagera sa vie, son intimité, puis brandira un révolver au moment voulu pour faire feu.

Pourquoi le leader politique, chef estimé, fils du peuple, comme il se doit, qui a pour nom Hoederer, devient-il soudain une cible pour les véritables "patriotes" du parti ? Simplement parce qu’il pense que l’armée rouge était victorieuse ; il faut tirer le parti maximum de la situation, il faut aider à ses succès militaires. Dans ce but Hoederer préconise de se rapprocher davantage des partis "bourgeois" en resserrant d’une part les liens qui relient ces partis et les éléments non staliniens de la Résistance, et d’autre part en ménageant une complicité auprès du gouvernement installé par l’occupation. Il pense préparer ainsi un régime provisoire et comme les staliniens contrôlent déjà les plus fortes unités de guérillas, qu’ils disposent en outre de l’appui déclaré du Kremlin – puissance occupante de demain – ils exigeront une place prépondérante. Par la suite, on se débarrassera une fois au pouvoir, de ces alliés du moment et on fera alors la "révolution" pour son compte. Ce plan Hœderer l’explique avec le cynisme qui convient aux deux autres parties traitantes : la fraction non stalinienne de la Résistance et aux autorités de la collaboration. Dison pour traduire la situation française : aux gaullistes et aux vichyssois, "double jeu". C’est à prendre, leur dit-il, ou à laisser. C’est cela ou la liquidation immédiate dès l’occupation par les armées russes. Argument qui pèse auprès du fils du Régent collaborationniste, politicien trouillard et cynique lui aussi, mais qui révolte le gaulliste phraseur, lequel s’emporte, exige la part du lion et la conteste aux staliniens, oubliant que les rapports de force commandent en fait la situation. Enfin le plan est accepté puisqu’il n’y a rien d’autre à faire. Or c’est précisément ce plan que, par contre, rejette la fraction du parti stalinien adverse de Hœderer. Elle y voit une compromission avec l’adversaire. Elle groupe les "vrais" ceux qui veulent "l’indépendance" nationale, la "révolution". Pour eux Hœderer apparaît comme un traitre et c’est pourquoi ils veulent l’exécuter.
En fait cette situation fournit simplement le cadre dans lequel se situera le geste homicide du héros. Et c’est la motivation de ce geste qui fonde et permet toute la thèse de Sartre.

En effet Hugo a une jeune femme qu’il a tirée de la bourgeoisie. Femme bébé qu’excède la "politique". Elle se peigne ou fait joujou pendant qu’on en parle. Pour la première fois elle trouve en Hoederer un militant sur la cinquantaine qui a une vie active et dure derrière lui dont l’ascendant se manifeste sur tous, à chaque minute, l’expression d’une virilité pour elle inconnue. En quelques minutes une situation naitra en un matin. Hoederer privé de femme depuis de long mois par la clandestinité embrassera la jeune femme, et Hugo entré à ce moment par hasard, sortant son revolver en un clin d’œil, tirera sans hésiter. Ici se situe la clef du drame.

Hugo en effet est arrêté, pour sortir enfin de prison une fois la Libération survenue. Les staliniens – ses camarades de parti – ont bien tenté de l’empoisonner d’abord en prison, et l’on fait passer afin de dissimuler la provenance du meurtre pour un agent hitlérien. En vérité ils pensent qu’il a tué par jalousie non point par conviction politique. Cette supposition les fait douter qu’on puisse le "récupérer" dans le parti. Comment peut-on en effet compter sur un homme qui mêle ses propres affaires à celles du prolétariat ? Seulement entre temps un nouvel événement est survenu. Le Kremlin a, après coup, approuvé la politique de Hœderer. Celui-ci est devenu héros national, l’homme qui avait vu juste et qui tomba sous les coups de l’occupant. Hugo apprend tout cela à sa sortie de prison. Il est effaré. Le parti falsifie son geste, trahi sa conviction, l’a fait passé pour un agent à gage. De plus, même en le déifiant, il a dénaturé la pensé de Hœderer, homme d’une réelle puissance, que Hugo malgré son geste avait appris à estimer. A son effarement succède bientôt l’angoisse. Le parti somme en effet Hugo de s’expliquer sur son geste : a t-il tué par esprit de vengeance passionnelle, ou pour les fins politiques qui lui ont été assignées ? Si la jalousie, seule, l’a animé on peut dire qu’il a trahi en un sens sa mission. Cela on peut l’oublier pour le passé, dans la mesure où ce qui est fait est fait, mais on doit en tenir compte pour juger de l’avenir. Demain peut-être de nouvelles tâches de confiance lui seront dévolues. S’il recommence à faire passer d’abord ses affaires personnelles quel crédit pourra-t-on lui faire ?

Aux questions pressantes dont il est assailli, Hugo répond qu’il ne peut rien dire. Il croit, lui, que son amour pour sa femme explique le geste tel qu’il s’est produit, mais qu’en tout état de cause il l’eut accompli ; parce que sa conviction politique était faite. Il croyait juste d’abattre Hœderer, il avait été volontaire pour ce "travail". Sans doute avait-il lambiné. Mais cela voulait rien dire, il s’apprêtait graduellement à frapper.

Pour répondre ainsi Hugo doit avoir du courage. Il est prévenu en effet que s’il ne peut affirmer le caractère exclusivement politique du crime, on devra le lâcher et laisser faire ceux qui dans le parti veulent, par prudence le "liquider". C’est à grand peine qu’on a obtenu d’eux les quelques heures nécessaires pour sa confession. Pour finir Hugo qui veut rester fidèle à ses convictions, son meurtre, la mémoire de Hœderer et ses mobiles personnels se livrera aux tueurs du parti en e proclamant lui-même "non récupérable".

On voit immédiatement l’analogie complète de la conclusion avec les théories de Merleau-Ponty : le héros se rend compte que le parti a raison contre lui, car si lui-même a vu juste dans les principes, du moins s’est-il trompé dans les détails et dans l’exécution. Aussi est-ce volontairement que - tel Boukharine lors des procès de Moscou - il met lui-même sa tête sous le couperet de la vengeance. Car ce qu’il appelle être "non récupérable" ce n’est pas refuser, mais (quoiqu’il semble) accepter. Mais si avec tout cela Sartre a vraiment prétendu présenter les problèmes qui assaillent quotidiennement – ou même occasionnellement – les révolutionnaires, mieux vaut tirer l’échelle. Car l’affaire se limite en réalité à des situations propres, non à la lutte révolutionnaire contre le Capital, mais au contraire aux conditions de son maintien.

Les révolutionnaires rejettent en effet le crime politique, le terrorisme, parce qu’il s’opère derrière le dos des ouvriers. L’assassinat a besoin d’ombre, de souterrain, de cagoules, ce qui exclut que, par nature, il puisse convenir même à l’avance, à un mouvement prétendant à instaurer, sous la forme de la dictature du prolétariat, l’exercice de la force par les travailleurs eux-mêmes. Certes la lutte révolutionnaire de prise du pouvoir et sa consolidation initiale n’exclut évidemment ni l’arbitraire, ni l’injustice, ni les procédés expéditifs provisoires, dans la mesure où les circonstances d’une révolution ne permettent pas de faire disparaître par enchantement les vices sociaux engendrés par la division en classe au nombre desquels compte l’usage de la force. Mais ceci n’a rien à voir les conspirations terroristes surtout à l’intérieur d’un même parti. La conviction du marxisme révolutionnaire a été proclamée sur ce point depuis un siècle. D’autre part, le révolutionnaire admet que la lutte passe par des conditions très diverses, réunit des éléments très dissemblables, bref les hommes tels que la société bourgeoisie les connaît ; Par conséquent il ne fait de puritanisme ni sur les "sentiments", ni sur les erreurs. La révolution suscite l’enthousiasme, l’idéalisme le plus pur, le dévouement ; mais elle connaît nécessairement des circonstances où les hommes "pêchent" aussi par brutalité, lâcheté, infidélité. En d’autres termes, lorsqu’il s’agit des comportements individuels, il admet les réactions, les réflexes, les impulsions. Naturellement il ne les idéalise pas. Il a une morale très stricte même, mais celle-ci implique, parce qu’elle est une morale révolutionnaire, le rejet des répressions, des tabous et des punitions. Mais cette conception s’applique aussi bien aux problèmes personnels qu’aux conditions de la lutte car ils sont intimement mêlés. Par exemple un cas comme celui que présente Les Mains sales où il y a meurtre par jalousie se situe en dehors de la morale révolutionnaire. Un communiste qui est dans la situation d’Hugo trouvant sa femme avec Hœderer, peut admettre cette circonstance ou en souffrir profondément (la morale révolutionnaire ne saurait être sur ce point uniforme. Mais il ne conçoit pas de tuer qui que ce soit pour autant. Pas même lui, car ce serait son cadavre, pour toujours peut être qu’il imposerait à quelqu’un qui a le droit de vivre libre quoiqu’il ait fait. Encore moins par conséquent ira t-il tirer sur ce que le bourgeois du coin considère comme son "rival" ! D’un autre côté, rien de cela n’empêche que s’il sort de ces principes sous l’emprise d’une poussée inconsciente (qu’on veuille y voir l’œuvre d’Œdipe ou celle de J. Prudhomme) ses camarades ne puissent encore l’estimer au point de vue politique et lui faire confiance sur ce plan. Militer pour le communisme c’est y mettre son être et non pas le retrancher. C’est être homme révolutionnaire pour la révolution de l’homme. C’est donc admettre qu’en tout état de cause des motivations affectives puissent parfois interférer avec celle de la lutte politique. Pourquoi pas après tout ! Cette question n’embarrasse personne, elle laisse calme ceux qui n’ont pas plus de difficultés qu’il n’est légitime avec leur libido.

S’il y a embarras dans toutes ces histoires c’est ailleurs. Par exemple le cas de ce "militant" tel que l’admet Sartre, qui fait davantage figure de mouton que d’autre chose. Il pense que sa conviction est fondée mais n’en déduit pas moins (voilà précisément le nœud de l’affaire) qu’il doit se livrer aux coups de la racaille ! La belle âme "révolutionnaire" vraiment qui se laisse liquider par des procédés du milieu.

Un révolutionnaire, Sartre l’oublie, ne se laisse pas abattre. Moralement peut être, parce qu’il y a des lois historiques au découragement, mais aussi parce que seuls les monstres ne connaissent jamais la faiblesse. Mais "physiquement" surement pas. Devant les mœurs policières d’un parti dans lequel il milite, et qu’il avait cru jusqu’à ce jour être un parti révolutionnaire, il réalise qu’il s’est fourvoyé en y adhérant, ou sinon c’est qu’il accepte déjà la résignation, idéologie qui provient de la classe ennemie, de ses prêtres et de ses sbires. Aussi il résiste. D’abord par la lutte, en posant la question sur le plan politique. Les adversaires ont-ils posé le problème dans le cadre des règlements de comptes ? Lui-même les contraint par son initiative à prendre une position de classe. C’est à dire à démasquer qu’ils servent la répression des exploiteurs. Il appelle à la conscience des ouvriers. Si ce n’est pas possible, il se soustrait, c’est à dire qu’il se cache, éventuellement émigre à l’étranger pour continuer la lutte. Si aucune de ces issues ne subsiste, il reçoit les assassins à coups de pistolet. De toute façon comme l’on dit : il fait quelque chose. Ni il ne conçoit d’attendre, ni de se livrer. Il cherche avant tout à vivre politiquement et physiquement. Il rejette toute "attitude", et ne voit en aucun cas dans le sang des martyrs, une semence de communiste. Il laisse la philosophie de la mort, celle qui accepte ou appelle la suppression, aux bureaucrates. Il y voit le complément idéologique nécessaire du système des coupables professionnels, accusés volontaires, bataillons de la mort, hommes torpilles et camps d’extermination. S’il n’agit pas ainsi c’est qu’au lieu de considérer l’organisation comme le moyen par lequel il agit pour sa classe, il en fait une fin à la direction de laquelle il se met servilement. Il perd de vue, ce faisant, que ce dernier phénomène révèle le caractère contre-révolutionnaire de l’organisation. C’est la preuve qu’il a perdu toute vigilance révolutionnaire. Car s’il l’avait conservée, c’est à dire qu’il se sentait militant et non "engagé", il rejetterait tout cela avec dégoût, dédain, révolte ; Mis en présence d’arguments qui l’inciteraient à la soumission comme le font en fait (n’est-ce pas clair ?) ceux de Sartre, il répondrait d’abord par les arguments du philistin avant d’en venir à ceux du philosophe ; il poserait la question, comme on l’a fait ci-dessus, sur le terrain politique.

Par conséquent, rien de ce que Sartre anime pour nous sur le théâtre n’a, que ce soit à un titre ou à un autre, le moindre rapport avec la révolution. Il s’agit tout au plu d’affaires de conspirateurs, de gangsters et de cocus, toutes gens qui n’ont d’existence que par rapport à la vie bourgeoise. Les thèmes, thèses et autres situations de la pièce, enfin les problèmes soi-disant angoissants, s’évaporent en tant que problèmes pour les communistes. Avec Les Mains sales nous sommes ailleurs, tout simplement. Nous assistons à un débat (mené d’ailleurs avec un tel talent dramatique et une telle précision de pensée qu’on est littéralement tenu en haleine pendant trois heures) qui nous situe en effet – par le truchement du stalinisme – à l’intérieur de la bureaucratie politique du capitalisme d’État.

On dira peut-être que Sartre ne reprend pas à son compte les personnages qu’il peint : ce sont des staliniens, que lui-même rejette. Les montrer tels qu’ils sont, c’est dans son esprit, les condamner.

Très juste. Nous ne prétendons en aucun cas dire le contraire. Mais comment, pour employer le langage des pédagogues de lycée, la morale, l’enseignement de la pièce, se tirent-ils ? Voilà la question. Le fait que ni l’un ni l’autre ne sortent du cadre des mœurs staliniennes, du moins si nous admettons qu’elles sont bien ce que Sartre nous en dit (même cela serait à voir) fournit déjà une réponse. Car enfin Sartre ne fait œuvre dans Les Mains sales ni d’anatomiste ni de zoologue. Il ne se limite pas à une description, ce qui serait absurde et retirerait à la pièce toute valeur comme telle. Sartre pose un problème. Dans la manière de le situer siègent nécessairement les éléments de la réponse. Il n’y a pas moyen de s’évader de cette situation. Or la manière dont le problème est ici posé, enfin le problème lui-même, est propre à la bureaucratie et n’existe pas pour les révolutionnaires. Cela détermine de toute façon le sens de classe -inéluctable- de l’œuvre. C’est un cas autrement subtil que celui de Steinbeck. Là on nous parlait ouvertement de l’État et de ses "privilégiés" : les ouvriers. Ici, par contre, c’est à travers la situation dramatique qu’on se trouve mené à dégager le sens. Toutefois le sens – sens bourgeois bureaucratique – apparaitra peut être mieux si nous recourrons à des exemples parce qu’en se situant par rapport au cadre général ceux-ci lui donneront plus de relief.

Un premier exemple est déjà fourni par le type social et psychologique d’Hugo. Sartre l’a péché dans des eaux où il arrive à lui-même de voir nager des staliniens : les eaux basses du Café de Flore. C’est un bourgeois, avons-nous dit, mais d’un genre qui ne produit qu’exceptionnellement des révolutionnaires : le fils du faiseur de sous dans les affaires. C’est le jeune gars à chemise de soie et bagnole qui, bien qu’irrésolu est en fait plus bagarreur que combattant. C’est un "intellectuel", nous dit-on, et cela est le plus incroyable. Comment ? Sartre, universitaire, philosophe, essayiste, auteur dramatique, et "engagé" de Rassemblements, nous présente un gaillard qui doit ses titres de culture à ce qu’il transporte avec lui des extraits de Hegel ! Il est docteur en droit. Allons donc ! Sartre sait mieux qu’un autre qu’un "docteur en droit" n’est nullement un intellectuel, même s’il lit Hegel parce que c’est une des bibles du parti. Ce personnage pour gars de "gauche" n’a rien de tel, ni ses cravates ni ses réflexions. Encore moins n’a t-il rien d’un intellectuel révolutionnaire. Cela montre que Sartre lui-même n’a aucune notion, pour aussi "révolutionnaire" qu’il se prenne, du procès de réflexion et de renouvellement de soi par lequel un jeune bourgeois vient à la révolution pour des mobiles de connaissance, pour s’efforcer à comprendre "à force d’étude – comme l’a dit Marx – le procès de l’histoire". A plus forte raison par une révolte contre l’exploitation dont il vit. Il est vrai que le type d’Hugo existe bien parmi les staliniens d’après 1942 – surtout d’après 1944. Encore même là est-ce approximatif. Mais c’est précisément un indice parmi tant d’autres du caractère capitaliste des partis "communistes".

Un deuxième exemple illustre aussi la situation, c’est lorsque ce personnage est confronté avec des ouvriers. Car, dans la pièce, le prolétariat est sur la scène, authentiquement. Du moins Sartre le croit-il, ce qui n’est pas pareil.

Le "prolétariat" est figuré par deux ouvriers qui, mitraillette en bandoulière servent de garde du corps à Hœderer. Ce sont deux "brutes", telle est l’opinion d’Hugo, qui leur jette d’ailleurs en pleine figure. Ces deux malheureux ont été placés là par le parti, lequel leur a fait troquer outils contre armes automatiques. Inutile de dire que si eux ni Sartre – si l’on peut dire – ne comprennent qu’ils n’ont rien d’un détachement de milice ouvrière en insurrection, mais qu’ils sont simplement les formations paramilitaires d’un appareil politique qui tend à s’installer, à travers une situation de guerre dans les rouages de l’État bourgeois. Ils ne sont responsables devant rien, et pas davantage ils n’assument une responsabilité de contrôle : ils sont au service de la direction supérieure du parti dans une guerre engagée pour le partage de l’Europe. Ils ont déjà quitté une bonne part de leur caractère de classe. Ils parlent de tuer, non de gérer ? Surtout, ils ne se donnent pas pour tâche de comprendre, mais s’exécuter. On le voit bien dans leur rapport avec Hugo.

Celui-ci les subit, c’est bien le mot. Il y a un obstacle, figurez-vous : ils n’ont pas Hegel dans leurs valises. En bons gardes du corps déclassés par le stalinisme, ces deux hommes pensent d’eux-mêmes, que les préoccupations ne sont pas leur affaire. Ils le disent et ils se font répondre par Hugo que leur sort est enviable. "Je souhaiterais avoir comme vous un rôle de brute qui n’a pas besoin de penser." leur répond à peu près celui-ci. "Cela m’éviterai les préoccupations, les hésitations, les problèmes, je pourrais agir sans penser." Voilà comment la pièce nous présente de soi-disant communistes intellectuels et ouvriers car à aucun moment il n’y a lieu de penser qu’ils ne sont pas tenus pour tels par Sartre. Personne ne leur oppose une conscience d’ouvriers ou d’intellectuels révolutionnaires, nul ne refuse, nul de s’insurge. Pas un personnage, pas une situation révélant que de tels états de conscience qui acceptent la division capitaliste entre l’esprit et les mains ne sont rien moins que l’expression idéologique de la bourgeoisie, que cette acceptation vienne de l’une ou l’autre des parties en cause. C’est que, malgré les apparences ou la prétention, on reste dans le cadre du stalinisme, tel que celui-ci apparaît à Sartre. Et l’ouvrier prend nécessairement la figure que le bourgeois réactionnaire ou le bureaucrate veulent bien lui donner.

La pièce de Sartre, critique prétendue du stalinisme d’une portée que d’aucun croient valable pour la révolution, est donc simplement une pièce bourgeoisie située du point de vue de la bureaucratie.

Ce jugement peut à première vue surprendre. Les staliniens ont écumé, et les critiques littéraires et autres de leurs feuilles ont déployé comme à l’ordinaire le cortège de leurs grossièretés. Bien sûr ils ont dit aussi, comme nous qu’il s’agissait d’une pièce "bourgeoise" ce qui est amusant dans leur bouche. Mais par là ils rattachaient l’idéologie de l’œuvre, naturellement, à la bourgeoisie qui relève de la propriété privée, c’est à dire pour eux, qui correspondent à des couches bourgeoises liées à la propriété d’État capitaliste, l’ennemi numéro un après le prolétariat. D’où leur fureur et leur erreur. On comprend bien que notre point de vue est opposé aussi à celui-là.

La critique stalinienne se trompe en effet. Son simplisme sert à cacher une mauvaise cause. En insistant – car ce fut un de leur thème – sur le fait que le "tout Paris" se pressait à l’orchestre des Mains sales, pour dégager leur sens de classe, les staliniens camouflent la situation. Il est bien vrai qu’au théâtre Antoine, le spectacle est autant dans la salle que sur les planches, pour autant que ce qu’on pouvait y voir puisse amuser. Le public semble sortir des gravures de modes. Plumes, fourrures et cigares donnent leur marque à l’atmosphère et les travées empestent le parfum trop abondant. Statistiquement, dans le public, les mentons niais et doux des monopoleurs l’emportent de loin en nombre sur les faces aigres des bureaucrates. Or, le public ne donne pas directement son sens à la pièce. Il faut voir la chose sous un angle plus historique.

La question fondamentale, et qu’il faut bien comprendre, c’est que cette pièce qui est conçue comme une charge féroce contre le stalinisme ne sort en rien des problèmes soulevés par lui. C’est sur le plan philosophique qu’il faut juger une telle pièce, pas seulement sur le costume social des St Georges et des Dragons qui se terrassent sur la scène.

Par conséquent même en admettant que les vues de Sartre débordent du cadre étroit du stalinisme, de toute façon, elles ne sortent ni des problèmes philosophiques ni des idéologies auxquelles, par rapport à la situation actuelle du capitalisme, le stalinisme fait le pendant dans la politique. Le dilemme tragique qui fait toute la pièce, qui vaut l’opposition entre Hœderer et Hugo, l’assassinat du premier par le second, enfin l’attitude finale du jeune docteur en droit qui, se proclamant lui-même non récupérable, se fait exécuter par les flics de son parti plutôt que de s’insurger et de passer à la révolution, ce dilemme existe n’existe qu’en fonction de la bureaucratie et de la police du capitalisme d’État. L’acceptation par Sartre de l’idée qu’un tel dilemme existe suffit à ranger ses développements philosophiques, même critiques, dans une "rationalisation" de la bureaucratie. De même en irait-il d’un juriste qui théoriserait sur la propriété, même avec l’idée de la détruire en fait, il ne sortirait pas de problèmes de droit propres à la classe des propriétaires.

Par conséquent l’engouement pour la pièce des classes bourgeoises liées à la propriété privée, ne doit en rien faire illusion. Certes ces classes haïssent l’État, c’est à dire en principe le leur, surtout aujourd’hui qu’il devient l’épine dorsale d’une forme structurelle du capitalisme qui, s’en prend à la propriété monopoliste. C’est bien pour cela qu’une charge apparente contre le stalinisme suscite leur jubilation, parce que celle-ci représente l’aile marchante de l’étatisation. Néanmoins la bourgeoisie monopoliste, ni aucune autre classe de la bourgeoisie prise dans son ensemble n’est aujourd’hui extérieure au capitalisme d’État même si elle le croit et si pour partie elle s’y oppose. La logique du capital opère dans le sens du capitalisme d’État, et chaque couche bourgeoise en devient une fonction. Cela, c’est le monde d’aujourd’hui, dans lequel les courants "libéraux" de la bourgeoisie prennent, une fois au pouvoir des mesures étatistes. Au siècle dernier Les Mains sales étaient inconcevables et même si nous admettons par l’absurde qu’elles l’étaient, du moins pouvons-nous affirmer qu’elles n’eurent suscité que l’horreur et non l’attrait parmi la bourgeoisie. Le fait qu’elle applaudit aujourd’hui est un signe de sa capitulation devant l’État. En réalité la critique sartrienne du stalinisme ne change pas le sens de classe de la philosophie de Sartre que l’éviction des ministres staliniens du gouvernement en 1946 n’a changé en quoique ce soit le caractère social de la production et de l’État capitaliste en France. Avec ou sans ces ministres, le régime reste celui du capitalisme d’État. La présence des staliniens nécessaire lorsque, mines, usines, transports, banques et assurances devenaient au nom du "socialisme" la propriété de l’État capitaliste en mal de plus-value, ne l’est plus dès qu’il s’agit seulement de la maintenir et aussi de ranger l’impérialisme français dans le bloc antisoviétique. Dans la première période Sartre était "impressionné" par le stalinisme et sous la plume de Merleau-Ponty, la philosophie sartrienne de l’existence nationalisait les procès de Moscou ; dans la seconde se sentant plus dégagé, Sartre passe désormais à la satyre, mais toujours en fonction des mêmes principes. Il reste stalinien d’esprit. L’essence philosophique de sa démarche, les fondements dont elle procède, des astuces sur "l’engagement" aux angoissantes prisons morales des Mains sales, sont les mêmes qu’avant et ils conservent le même caractère de classe. Ils procèdent des imbroglios psychologiques du système bureaucratique. Ces éléments et même leur critique telle qu’elle est entreprise dans la pièce n’ont pas de sens pour la révolution.

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Les raisins de la colère et Les Mains sales constituent donc une unité. Les deux œuvres ont un sens social analogue, et le fait qu’elles ont paru simultanément en France cette année n’est que l’accident qui permet leur rapprochement dans cet article. La vérité est qu’ensemble, sous le couvert d’étiquettes révolutionnaires elles reflètent le capitalisme d’État et sa bureaucratie. Elles marquent une étape de la conscience sociale telle que l’exprime l’œuvre d’art écrite. Leurs différences tiennent seulement à une inégalité de développement entre l’Amérique et l’Europe et à une différence dans les conditions historiques. En effet l’Amérique possède encore un puissant système monopoliste, fissuré certes, déjà engagé sur la voie de la décadence. Le New deal, les nationalisations, du temps de guerre, et aujourd’hui de nouveaux contrôles d’État le prouvent abondamment. Mais le capital monopoliste américain comme forme du capital, est encore intact. Il s’est étendu pendant la guerre. Les monopoleurs sont toujours là, et si des rapports de fusion se dessinent déjà avec l’appareil, ils sont l’œuvre des monopoleurs eux-mêmes qui s’installent dans l’administration. Bref toutes les choses égales d’ailleurs (l’histoire ne se répétant pas), le capitalisme américain en est à une situation qui rappelle celle de l’Europe pendant l’entre-deux guerres. On n’en est encore qu’à l’étatisme, et le fait que la reconversion, c’est à dire le retour des industries d’État au capital privé, a été possible en 1945 preuve quelle est encore sa vitalité. Si l’on se fie à l’expérience de l’Europe qui passa de l’Étatisme de contrôle à la propriété d’État entre 1930 et 1945, avec la deuxième guerre mondiale, on peut penser que sa politique d’État suivie depuis le New Deal est l’annonce d’un développement analogue aux États-Unis. La troisième guerre mondiale et les décades à venir en décideront. C’est une hypothèse qu’on a déjà envisagée plus haut. Mais pour l’instant il s’agit davantage d’une orientation que d’un achèvement. Aussi, compte tenu des particularités de l’histoire des États-Unis, les formes préparatoires du capitalisme d’État se limitent-elles aux interventions sous le couvert des formes politiques traditionnelles. Elles s’inspirent des préceptes économiques forts restreints de Keynes : déficit budgétaire, syndicalisme et travaux publics. C’est ce que traduisent Les raisins de la colère qui du point de vue de leur signification sociale ne dépassent pas le cadre du syndicalisme et des chantiers gouvernementaux.

En Europe, la situation est inverse. Là se trouve l’épicentre de la décadence impérialiste. Le capital est abattu. Le monopole d’État le remplace dans les secteurs primordiaux. Les rapports de classe sont tout autres. L’État détenant l’essentiel des moyens de productions et d’échange dans certains pays – et c’est le cas de la France – donne à la bureaucratie et à ses ramifications un poids qui entre en balance avec celui de la bourgeoisie monopoliste. Importante économiquement, la bureaucratie développe ses armes politiques propres de pouvoir. Elle compte des alliés dans la société. Elle usurpe la phraséologie révolutionnaire. Son aile "avancée" s’organise à travers les partis politiques issus de l’ancien mouvement ouvrier, partis qui deviennent le réservoir d’hommes pour ses équipes. C’est donc seulement en Europe que peuvent se discuter des problèmes tels que celui des Mains sales, qui suppose que la bureaucratie a déjà posé, à travers les partis, tel que le parti stalinien, des problèmes politiques de gestion bureaucratique. Ce qui se traite dans la pièce de Sartre indique donc un stade plus avancé de décomposition du capitalisme, un arrêt plus prononcé de l’accumulation, un "plan" économique, enfin une bureaucratisation des mœurs et des esprits plus forte que ce n’est le cas aux États-Unis, où une telle pièce n’est pas encore concevable, comme production du cru.

D’autre part, les différences historiques de culture apparente aussi le cadre de Sartre à celui de Steinbeck. Les conditions de l’histoire font dès aujourd’hui, de la bourgeoisie américaine une classe barbare culturellement, aussi conçoit-on qu’elle pose ses problèmes dans l’œuvre dramatique, par des exemples concrets, un examen empirique. Les paysans fournissent ici un type. En Europe, en France, c’est différent. La bourgeoisie française a eu une haute culture, dont elle épuise aujourd’hui les restes et, hormis les périodes basses où la barbarie médiévale reprend le dessus, comme avec Pétain, c’est ailleurs que dans les campagnes, qu’elle porte ses spéculations. Elle reste philosophe. Elle pose encore les questions, mieux les fausses questions, sur le plan philosophique, tentant de donner une valeur universelle aux drames qui traduisent sa crise sociale. C’est, là aussi, une grande différence qui prouve que à l’inverse de ce qui se passe en Amérique, sa vitalité intellectuelle dure plus longtemps que sa vitalité économique.

Sans doute, la valeur des problèmes traités, leur ampleur comme leur sens, a-t-il profondément échappé aux deux écrivains qu’on vient de rapprocher. Il est sûr qu’en aucun cas, ils n’ont prétendu frayer délibérément les voies à un cinéma et à un théâtre, pour lesquels la bureaucratie viendrait exprimer ses aspirations et ses angoisses sur la scène. Ils n’ont pas eu conscience de l’avoir fait. Nul doute qu’ils ignoraient vers où va l’accumulation du capital. Steinbeck comme Sartre, cherchaient à œuvrer, sur le plan philosophique et artistique, dans un sens qui aide l’homme à se dégager de l’asservissement capitaliste. Il n’y a aucune difficulté à admettre, si l’on veut leur résolution sur ce point. Encore qu’il ne faille prendre les honnêtes gens pour aussi sots qu’on voudrait bien, le croire. Car enfin pour Steinbeck, l’attitude politique ne va pas - d’après ce que nous croyons savoir – en delà de coups d’œil langoureux vers le stalinisme, comme il est fréquemment de règle parmi les meilleurs des écrivains américains, il n’en va pas de même pour Sartre.

Celui-ci, pris à son propre piège, a voici quelques mois joué à l’engagé politique, et une critique de la portée sociale de sa pièce ne saurait l’oublier. Il figure publiquement sur la tribune d’un mouvement politique qu’il a contribué à fonder : le Rassemblement Démocratique Révolutionnaire, lequel après quelques mois a déjà atteint la liquéfaction à laquelle il était destiné. Or le RDR, si l’on s’en tient aux articles publiés par sa presse, s’est proposé comme but avoué de renoncer à l’appel direct au prolétariat, préférant "rejoindre" cette classe par le truchement de la petite bourgeoisie. On proclame hautement qu’il s’agit de remplir le vide creusé par la désagrégation du parti socialiste – petit bourgeois s’il en est – vide nuisible à l’équilibre français. On appelle au soutien de la social-démocratie allemande, force collaborationniste qui sert de point décisif d’appui à l’impérialisme anglo-américain. Tout cela qui ressortit à la politique du capital, ne peut être ignoré et fournit un contexte instructif aux Mains sales qui viennent renforcer notre thèse. Mais même si par une négligence coupable, nous décidions, par respect pour la valeur authentique d’écrivain des deux hommes, de tenir leur démonstration politique respective, pour des pantalonnades qui n’engagent pas directement leurs œuvres comme artistes, ou comme penseurs, si nous acceptions l’idée qu’ils se prennent de parfaite bonne fois, pour des écrivains révolutionnaires, il resterait néanmoins, que dans leur échantillons que nous avons exprimé de cette œuvre, ils ont en réalité, assimilé le capitalisme en général à l’une de ses formes, et de ce fait plaidé le contraire de ce qu’ils voulaient. Aussi leur tragédie est-elle moins celle qu’ils écrivent que celle dont ils sont les acteurs. L’événement grave si l’on tient compte du fait qu’aujourd’hui, il domine également le prolétariat, c’est de dégager cela et non de dénigrer ce qui nous semble important et utile. Écrivains bourgeois comme prolétaires sont pris dans la même contradiction, voilà l’enseignement capital ; leur action présente dans l’art pour les uns, et la lutte politique pour les autres, parce qu’elle ne s’exerce pas dans le sens de la révolution, quelques soient leurs illusions à cet égard, ne conduit qu’à aider à l’asservissement de l’homme à l’élaboration des états de conscience "révolutionnaire" dont le capitalisme d’État a besoin pour se développer. En appelant l’homme à s’affranchir d’une structure dépassée du capitalisme, mais sans quitter en fait le plan propre du capital, artistes bourgeois et ouvriers détournés de la lutte révolutionnaire, participent en réalité à son asservissement plus forcené sous une nouvelle structure plus décadente. C’est la preuve que le sort de l’art et de la conscience est le même que celui du prolétariat, le destin des drames littéraires est identique à celui des drames sociaux.

C’est aujourd’hui le sort de tous les "hommes de bonne volonté" que de faire comme Steinbeck et Sartre. Ainsi le veut l’histoire qui dans des sociétés divisées en classes se fait toujours à l’encontre des intentions, lorsqu’elle n’est pas le fruit d’une conscience claire de la révolution.

Morel

PS : Je voudrai dire quelques mots personnels pour les lecteurs de cette revue. La théorie encore incertaine à laquelle je souscris qui voit dans les transformations du capitalisme contemporain, y compris le secteur "soviétique", l’avènement d’une nouvelle forme structurelle : le capitalisme d’État, forme succédant au monopole, ne trouvera sa confirmation théorique et historique que si elle permet d’expliquer, outre les conditions actuelles de l’accumulation du Capital, les autres manifestations de la société traduisant ses conditions. Au premier rang de celles-ci se trouve l’art. Mais ce serait vrai aussi pour le Droit, la Religion, la Science, etc… ; et en général toutes les formes de culture. Ou elle expliquera, ou elle échouera dans sa tentative d’expliquer. Là est la preuve qu’il ne faut en aucun cas éviter de tenter quelle qu’en soit l’issue.

Le présent essai est une tentative de ce genre. Elle voudrait être une suggestion et seulement cela. A ma connaissance c’est une des toutes premières. Si elle reçoit une volée de bois vert et s’effondre effectivement sous les coups de la critique, d’où qu’elle vienne pourvu qu’elle porte, cela aidera d’une certaine manière à examiner, approfondir ou réviser ce que la théorie de capitalisme d’État sous tous ses aspects, a encore de profondément de désespérément infantile. Comme cette théorie pose elle-même des problèmes de théorie économique extrêmement difficiles à résoudre dans l’état actuel des connaissances et de l’expression historique, il est bon d’étayer dès maintenant ce qui n’est encore que résultat (quoiqu’on en dise parfois) d’une vue intuitive mais correcte de la philosophie de l’histoire par des examens détournés. Puisse cet écrit ouvrir la voie à ceux que leur formation prépare spécialement à ces travaux.

M.




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