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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Wallace et la paix
{Internationalisme}, n°40, Décembre 1948
Article mis en ligne le 1er novembre 2015
dernière modification le 10 décembre 2015

par ArchivesAutonomies
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Ce titre est à propos du livre de Wallace Vers la paix édité en France en septembre 1948 et dont cet article est en grande partie l’analyse.

Présentation.

Avant les élections présidentielles aux États-Unis un cercle ouvrier qui fait une série d’études sur les États-Unis, nous avait demandé de faire un exposé sur le troisième parti américain de Wallace [1]. L’essentiel des questions que l’on pouvait se poser au sujet de l’attitude de Wallace et de son histoire se résume à peu près en ceci : Quelle signification peut avoir le communisme de Wallace ?
En effet, le communisme fait l’objet, aux États-Unis, d’une véritable prohibition "morale" [2]. L’accusation selon laquelle "l’or du Kremlin" alimentait la campagne électorale du "tiers parti" méritait un examen. Il s’agissait d’ailleurs de se poser comme but d’examen, plus de savoir la signification de ces bruits que de savoir si réellement des avions fantôme allaient la nuit déverser "l’or du Kremlin" dans les jardins de Mr Wallace.
Mais cette accusation semblait surtout en grande partie justifiée par l’intérêt que la presse russe apportait à ce parti et à son leader. La victoire de Wallace aux élections, écrivait cette presse, serait "… la victoire de la Paix, de la Démocratie et de la volonté populaire de faire échec à la réaction…"
Or on sait l’échec de Wallace. Il a eu un million de voix environ. Il ne faut toutefois pas sous-estimer ici, malgré sa cuisante défaite électorale, son influence dans la vie politique américaine ; son rôle de "prophète" a, et a eu, une utilité. D’abord, nombreux sont les wallaciens de cœur qui ont voté pour "faire échec à la réaction".
Il faut rappeler cet article du Monde (2 août 1948, p. 2, col . 5) paru un mois avant les élections présidentielles :

"Wallace reste candidat à la présidence" où il est dit : "... Mr Baldwin, - organisateur de la campagne électorale du parti progressiste -, a précisé que le parti progressiste n’avait pas présenté de candidats dans 67 circonscriptions électorales où il considérait que les candidats démocrates pouvaient être soutenus étant donné les sentiments pro-ouvriers qu’ils avaient manifesté et leur attitude en faveur de la paix…"

Or Truman, surtout dans la deuxième partie d’ailleurs de la campagne électorale reprenait beaucoup de ce qui avait fait le succès de Wallace en un temps où celui-ci était soutenu par les syndicats. Roosevelt avait appuyé sa politique économique sur une participation de la classe ouvrière. Elle participait à cette politique par l’intermédiaire des syndicats et surtout du CIO. Roosevelt fit remplacer en 1944 Wallace vice-président par Truman, représentant des démocrates du sud pour empêcher ceux-ci de donner leurs voix au parti républicain dont la position s’était renforcée ce qui faisait craindre à Roosevelt de perdre la présidence. C’est sur ce renforcement de fin et d’après guerre qu’avait misé la presse américaine en tenant comme assurée l’élection de Dewey [3]. Tenant cette élection pour assurée, on était obligé en même temps de considérer comme certaine l’éclatement du parti démocrate. Et en fait Thurmond [4] pour les démocrates du sud et Wallace pour les "progressistes" ne faisaient-ils pas campagne à part ? Cette situation a eu exactement l’effet contraire. Thurmond en faisant campagne électorale à part a empêché les votes des démocrates du sud opposés cette fois-ci à Truman d’aller au parti républicain et a affaibli d’autant celui-ci. Quand à Wallace il a empêché que nombre de votes "progressistes" aillent au parti républicain, permettant à ces votes, soit de s’exprimer pour lui, soit même pour Truman ;
En plus de ces questions de tactiques électorales qui ont joué, puisqu’on a vu le parti républicain être mis en échec d’une courte tête, la raison essentielle en est la politique de Truman et l’orientation générale de la politique mondiale des États-Unis. Or, le fait que Truman, qui fut l’homme des démocrates du sud, ait repris a son compte sous certains aspects les mots d’ordre principaux, la phraséologie et jusqu’à l’esprit des hommes du New-deal, le fait qu’il a été soutenu par les syndicats (ce qui est la raison principale de son succès électoral), le fait enfin du raidissement de son attitude dirigiste en économie, s’ils sont une explication de son succès, doivent eux-mêmes s’expliquer de cette façon ; les États-Unis se préparent à la guerre. Le succès de Truman n’a pas d’autre signification. Et surtout la politique sur laquelle il s’est acquis son succès.
C’est parce que cet exposé, bien qu’analyse de la position de Wallace et de son tiers parti dans la campagne électorale américaine jette en même temps des éclaircissements sur l’évolution de la politique américaine actuelle de peut-être future, que nous avons cru bon de la reproduire ici. En effet, comme nous le verrons, les préoccupations de Wallace sont spécifiquement américaines et c’est en cela qu’elles nous intéressent : comme une expression de la pensée politique d’une partie de la classe dirigeante aux États-Unis.

Wallace et la paix.

Il y a tout au long du prêche de Wallace trois leitmotivs essentiels :

1) le siècle de l’homme de la rue [5]

2) la paix avec les communistes et la Russie

3) le capitalisme "progressiste".

Prêchant pour une aussi noble cause, avec le ton des prophètes de la Bible (qu’aiment tant à emprunter les hommes d’État américains), avec la main sur le cœur quand il parle de protection des "peuples arriérés", avec les cheveux en bataille quand il dit vouloir la paix avec les communistes et la Russie, avec la cravate défaite et le col déboutonné quand il clame l’avenir du "capitalisme progressiste", nous allons voir comment Wallace tourne le dos aux buts qu’il propose. Et tout d’abord au lieu d’aller comme il le dit, "vers la paix", il va avec l’Amérique toute entière vers la guerre.
Il se rapproche bien des communistes, mais ce rapprochement avec certains "communistes" alors que d’autre part il s’arme contre tous les militants révolutionnaires qui pourraient être mis hors d’état de nuire sous le qualificatif de "nazi-trotskistes". Il défend bien un capitalisme "progressiste" et pacifiste, mais il ne fait qu’indiquer un moyen pour tenter de faire subsister un système, le capitalisme, dont le maintien dans l’histoire signifie exactement le contraire de Progrès et de Paix, mais n’es que Guerres et destruction.
Quant au règne de l’homme commun dans le monde, quelle ironie de sa part !
L’Amérique réduit une part sans cesse croissante du Monde à la portion congrue depuis 30 ans et Wallace veut s’appuyer sur les peuples qu’elle affame, qu’elle maintien dans l’oppression, pour justement poursuivre, par des méthodes meilleures, cette exploitation : "le siècle de l’homme commun dans le monde" c’est le siècle du règne de l’impérialisme américain dans le monde, le rationnement des hommes des cinq continents.
Mais nous savons déjà qu’en régime capitaliste, vouloir la Paix c’est préparer la guerre et que certains peuvent prêcher la guerre pour préparer la paix. Nous avons entendu les plus réactionnaires répéter le mot "révolution" comme une litanie, sur toutes les gammes et dans tous les tons. Le mot de "socialisme" sert à la bourgeoisie pour défendre le capitalisme décadent. Il convient donc de ne pas tomber dans l’erreur de se borner à une ironie facile devant les verbeux et pompeux discours sur la Paix, l’homme commun et d’autres choses de ce genre, mais de chercher à comprendre leur signification et de saisir quels sont les buts réels que se proposent d’atteindre ceux qui les font.

* * * * *

Depuis les environs de 1930 à 34, le capitalisme se maintient dans l’histoire mais il a pour cela modifié la forme de ses institutions politiques. L’État prend une part beaucoup plus considérable qu’antérieurement dans la vie économique des Nations. C’est ce que nous appelons le capitalisme d’État. Cette forme du capitalisme voit la fusion des anciens monopoles avec l’État. L’État devient le monopoleur suprême. Cela veut-il dire que trusts et monopoles cessent d’exister ? Bien au contraire, le capitalisme d’État c’est la politique du monopole qui peut être menée que par lui : cette politique part du dumping (guerre économique), et va, quand l’argument économique reste insuffisant jusqu’au super armement et à l’élimination des concurrents par la force. C’est la mort dans l’âme que la classe capitaliste d’un pays se résout à la guerre. Personne ne se sert du chirurgien allégrement. Mais il est des maladies des hommes comme de celles des sociétés, où il devient impossible de se passer de la chirurgie. La maladie du capitalisme décadent est de celles-là. Ceci est vrai aussi pour l’intervention sans cesse croissante de l’État dans la vie économique. La classe capitaliste ne s’y résout qu’à contrecœur et avec l’espoir éphémère de pouvoir un jour s’en passer. Momentanément l’économique et la politique ont à un tel point besoin de se compléter, qu’au lieu de la faire par le truchement d’un jeu libre et voilé, comme ce fut le cas dans une époque aujourd’hui révolue, ils s’intègrent et l’organe exécutif de la société : l’État devient justement la manifestation de cette intégration : il met à exécution des tâches que cette intégration nécessite. [6]
Deux phénomènes puissants ont été les moteurs de cette profonde transformation du capitalisme : (par ordre d’importance mais ayant tous deux des rapports étroits) :

1) Le prolétariat se proposant de but révolutionnaire de renverser le capitalisme et d’instaurer une nouvelle société sans classes réapparaît pour la seconde fois dans l’histoire après la Commune de Paris, entre 1917 et 1919, mais sa vague est brisée en Allemagne avant de pouvoir se développer plus largement ;

2) Le capitalisme est lui-même entré dans une ère de crise permanente, il est devenu décadent.

La vague révolutionnaire de 1917 à 1923 et la grande crise économique de 1929, voilà ce qui a conduit le capitalisme à modifier certaines de ses caractéristiques essentielles et à se manifester en Allemagne sous l’aspect du National-Socialisme, en Russie sous l’aspect du Stalinisme, aux États-Unis sous l’aspect du New-Deal de Roosevelt. Entre ces trois formes de régimes il n’y a pas de différences de nature mais seulement des différences qui expriment les besoins auxquels ils avaient à faire face et qui pouvaient varier. Autrement dit les classes dirigeantes de ces Nations procèdent des mêmes préoccupations et s’orientent vers les mêmes buts, la différence des voies empruntées s’explique par la variation des éléments économiques, sociaux et politiques dont ils disposaient pour y faire face.
Le New-Deal de Roosevelt exprime les nouvelles préoccupations des classes capitalistes [7] :

Sociales : intégrer les syndicats à l’État et enchaîner par-là la classe ouvrière à la Nation,

Économiques : surmonter la crise, résorber les pertes qui ont pu en résulter et ré-asseoir l’impérialisme américain sur des bases plus solides lui permettant de prétendre à la domination du monde [8].

La guerre de 1914-1919 a posé les États-Unis sur un plan de supériorité face à une Europe amoindrie. La période qui s’étend entre les deux grandes guerres mondiales ne fera qu’accentuer ce contraste. C’est en effet dans la capacité que montre un pays à augmenter une crise que se mesure sa puissance. Les États-Unis entreront dans le deuxième conflit mondial pour affirmer celui-ci. L’Europe mise à la portion congrue se révolte et se déchire. L’Allemagne voulant sortir de l’étroitesse du cubage d’air économique qu’on lui laissait respirer, s’effondre. L’Europe sort du conflit vaincue, vassalisée par l’Amérique.
Mais l’Amérique ayant abattu, d’une part l’Allemagne et ses rêves pan-européens, et d’autre part le Japon et ses rêves pan-asiatiques se retrouve face à face avec un colosse encore plus imposant, réunissant à lui seul la puissance de ces deux pays et étendant ses tentacules dans les mêmes directions qu’eux : l’Union des Républiques russes.
En Europe, la Russie met simplement la main sur l’Europe orientale et y prend la place de l’Allemagne ; en Asie elle soutient activement la libération des peuples et leur droit à disposer d’eux-mêmes, en attendant de pouvoir leur apporter une aide économique, ce qu’elle espère pouvoir faire un jour.
C’est maintenant la guerre à mort entre les deux impérialismes. Ce cours vers la troisième guerre mondiale s’est ouvert dès avant la fin du dernier grand conflit mondial, entre 1943 et 1944. Dans ce cours vers la guerre le corps à corps des deux colosses est proche.
C’est à la lumière de cette évolution que doit être envisagée la victoire d’un Truman "newdealien". C’est également à cette lumière que doit être examiné le "cas" Wallace.

POLITIQUE INTERIEURE

A) Orientation économique. Alors que l’Amérique gagnait la guerre contre l’Allemagne et le Japon, un vent de rébellion semblait souffler, au sein même de la classe capitaliste aux États-Unis, contre l’emprise de l’État sur l’économie et les affaires.
La Paix en effet n’allait-elle pas susciter la mise au rebut du dirigisme abhorré ?
Le parti républicain étant dans l’opposition pouvait se faire le porte-parole de l’anti-dirigisme, et le président Roosevelt comprit bien le danger qui remplaça Wallace à la présidence par Truman, en 1914. En effet, Truman assura par sa présence à la vice-présidence les votes des démocrates du sud, qui auraient voté républicain contre Wallace et auraient ainsi compromis la candidature Roosevelt et le maintien au pouvoir du parti démocrate.
Qu’était en effet Wallace en 1944 ?

1) Le porte-parole du capitalisme d’État le plus ferme et le plus accentué : il était pour une économie dirigée planifiée.

2) L’élément du parti démocrate le plus proche de la classe ouvrière ; il est le principal dirigeant du "Political Action committee" qui est l’organe politique agissant du CIO, en quelque sorte le pont entre le syndicat et le parti démocrate.

En abandonnant Wallace, le parti démocrate obéit aux préoccupations électorales du moment, mais aussi à une orientation politique différente : il pense que la guerre terminée et gagnée par les Usa signifie pour sa classe dirigeante :

1) une assurance contre la crise économique et une possibilité de pouvoir lâcher librement les hommes d’affaires américains à la conquête du monde ;

2) la Nation qui avait besoin de l’effort de la classe ouvrière pour lutter contre la crise puis pour faire la guerre, peut maintenant abandonner celle-ci à ses propres destinées (se rappeler à ce sujet les grandes grèves d’après-guerre).

En effet, immédiatement à la clôture de la guerre, l’État américain administré par les démocrates opère ce que l’on appela la "re-privatisation des industries". La loi Taft-Hartley (anti grève) est promulguée. On parle de "reconversion de l’économie de guerre en économie de Paix".
En fait, l’État américain aura laissé un peu la bride sur le cou à la classe qu’elle représente, pour se payer le luxe d’une détente : Mars prenant un bain avant le combat de la Mort. L’heure du combat est maintenant venue. Finie la détente. Il va falloir revenir au dirigisme abhorré. Telle est la signification de la dernière politique de Truman. Le remplacement de Byrnes par Marshall [9] est autre chose qu’un simple symbole, ce n’est pas seulement le militaire qui remplace le circuit : c’est l’intimidation et la menace armée qui font place à la pression diplomatique.
Les dernières mesures Truman ne sont pas des mesures dictées simplement par des considérations électorales. Certaines répondent aux nécessités de la politique belliciste actuelle : la mainmise du contrôle étatique sur les industries de l’Est des E.U. (et nous savons que c’est que c’est là qu’elles sont les plus concentrées et les plus importantes), le contrôle de l’État sur la production et le commerce de l’acier [10], divers procès engagés par le département d’État contre certains grands trusts américains et parmi lesquels nous trouvons là Du Pont de Nemours, montrant avec suffisamment de clarté que la politique de guerre doit s’accompagner d’une mainmise totale de l’État sur la production et le commerce. On pourrait presque dire que c’est le bon prétexte et qu’on s’en sert à Washington.
Nous nous trouvons donc, dans la politique américaine devant une perspective de guerre très proche et active encore, surtout par Marshall. Dans ces conditions les perspectives ne sont pas, même pour un proche avenir ; - (c’est à dire après les élections présidentielles) -, à un retour au libéralisme, à l’achèvement d’une "reconversion" hypothétique.
Au contraire, si nous examinons l’appareil productif américain, nous voyons qu’il se met sérieusement sur le pied de guerre avec les prérogatives étatiques que cela suppose.
Wallace, lui, contemple désespéré, les bras au ciel, les yeux exorbités, la "folle politique des hommes d’État américains". Et tout d’abord la politique économique. Nous avons essayé de montrer au début comment, malgré le fait que son livre s’intitule "vers la paix", il pourrait aussi bien s’appeler "Vers la guerre". En effet, ce qui distingue Wallace des autres hommes d’État américains, ce n’est pas le fait qu’il désire la paix, le cœur ardent, mais la manière de s’en servir. Et la manière dont il la veut conduit à la guerre avec autant d’assurance que la manière dont la veulent les autres hommes d’État américains. Cependant, la "Paix" de Wallace serait une paix où l’on insisterait surtout sur l’organisation planifiée de l’économie, sur l’entente avec les grandes directions syndicales, leur participation à la gérance de l’économie. Or, une telle organisation. Or, une telle organisation de la production sera nécessaire aux E.U. pour poursuivre la guerre. Wallace reproche à Marshall de faire une politique d’intimidation armée, mais, où dans le fond, l’économie ne serait pas prête à subir un conflit avec le bloc russe.
Voilà l’économie que désire Wallace : C’est justement à l’opposé de ce que croit son protagoniste, plutôt une économie de guerre qu’une économie qui mène à cette idyllique harmonie du monde comme il le désire : la "Pax americana" qu’il désire n’est que le mythe qui sert à masquer le caractère belliqueux de l’impérialisme américain, caractère qu’aujourd’hui encore certains américains "progressistes" comme par exemple Wallace, réussissent hypocritement à masquer sous un pacifisme mielleux et douceâtre :

"… Le capitalisme progressiste…(…) est partisan de profits qui résultent d’une production abondante à bas prix. Il croit que les profits doivent être réinvestis aussi rapidement que possible en vue de faire baisser les prix, monter les salaires, de faire progresser la technique et de développer l’équipement industriel du pays. (…) croit au planisme en coopération avec le gouvernement. (….) désire que le gouvernement pratique une politique estimée à développer l’exploitation des ressources naturelles telles que les richesses de Notre sol, Nos rivières, Nos forêts et nos mines. Il sait que quand un gouvernement réussit dans ces tâches, d’énormes possibilités s’ouvrent à l’emploi des capitaux privés.
(…) croit que l’homme est fondamentalement bon (…)
(…) croit qu’en industrialisant les contrées arriérées du monde sur ces bases excluant toute exploitation de l’homme par l’homme ( !!!), il est possible de développer l’activité des entreprises et d’accroître l’embauche aux États-Unis.
(…) sait que l’homme moyen constitue le grand réservoir de la Démocratie.
(…) est un ami du syndicalisme dans la mesure où le syndicalisme est de tout cœur partisan du développement de la production.
(….) désire que le gouvernement POSSEDE une large part des entreprises d’utilité publique (…)
(….) désire aussi un large développement du mouvement coopératif.
(…) En d’autres termes, le capitalisme progressiste croit en une économie complexe faite de coopération et de planisme continus où le gouvernement, le syndicalisme, l’industrie, la finance et l’agriculture choisissent le système – quel qu’il soit – susceptible de produire le plus largement et de distribuer le plus généreusement et aux meilleurs prix dans une économie sans crise…" (H.A. Wallace, Vers la Paix, p.141-2)

Nous nous trouvons donc aux élections présidentielles devant trois équipes gouvernementales : une naturellement porté à se tourner vers les spécialistes, techniciens
Nous avons vu comment républicains et démocrates sont présenté les équipes les plus étatistes qu’elles pouvaient présenter à leurs électeurs. Cela n’est pas par simple hasard et surtout pas parce que l’étatisme est "populaire" parmi les électeurs de ces partis. Il faut en effet rappeler qu’ils ne comptent la classe ouvrière parmi leurs électeurs que lorsque les syndicats en ont décidé ainsi.
Or, des trois, c’est Wallace qui se présente drapé dans un pacifisme quasi mythologique. S’il pouvait paraître devant le peuple américain transformé en colombe tenant dans la main le rameau d’olivier, il le ferait certainement. Et cependant c’est lui qui présente le programme économique le plus adéquat à la poursuite de la guerre.
Enfin n’oublions pas que la pensée économique américaine, avant [11] et pendant [12] la guerre, s’est familiarisée avec le dirigisme et même le planisme qui sont très bien connus par l’intelligentsia américaine et préconisés par une très grande partie des spécialistes. La bourgeoisie américaine "éclairée" (et il y a une bourgeoisie américaine "éclairée"), voit cette politique économique d’un œil favorable, aux "situations exceptionnelles il faut une exceptionnelle direction de l’économie". Il s’agit avant tout de convaincre le plus de monde possible, le reste devra être "démocratiquement" contraint. Les livres et brochures de Wallace servent à essayer de convaincre le plus possible. Le gouvernement, lui, avec ou sans Wallace sera amené à la contrainte démocratique.

* * * * *

B) Orientation sociale et politique

Orienté vers l’économie planifiée et dirigée, Wallace est naturellement porté à se tourner vers les spécialistes, techniciens et intellectuels. Son verbe sirupeux est tout à fait le ton qu’il convient d’employer pour un tel public. L’intellectuel américain est une petite femme hystérique qui se nourrit de sucrerie et lit de la littérature "prohibée" pour se procurer des sensations. Le langage biblique de Wallace convient à son goût pour la confiserie. L’accusation de "communisme" qu’il doit supporter convient à lui procurer les sensations. Tel est le sens de son langage qui vise à atteindre une large couche de la petite bourgeoisie intellectuelle américaine dite "libérale".
Son "capitalisme progressif" et sa démonstration économique visent à atteindre des milieux plus directement bourgeois. Le tout est clos par l’étiquette "progressive" qui correspond à une tradition politique américaine, et dont il faut parler plus largement.

La tactique syndicale et le "Progressisme"

De 1880 à 1914, chaque nouveau parti ou tiers parti tente de subordonner les syndicats à sa politique. Cependant il dut se heurter à une tradition fortement établie à l’intérieur de ceux-ci et qui surtout devint la tactique, par excellence de l’AFL (American federation of labour), ce que les syndicalistes de l’AFL appelèrent la "tactique indépendante".
La tactique ainsi préconisée visait à favoriser l’élection des "progressistes" de chacun des deux grands partis américains, aux postes gouvernementaux ou au congrès. Ainsi, bientôt le pays serait gouverné en majorité par des progressistes. Donc pas besoin de tiers parti puisque celui-ci est constitué à l’intérieur des deux autres.
Voilà comment l’exprime un membre de l’AFL en 1924, au moment de l’affaire La Folette [13] : William Johnston, Président de l’Union des mécaniciens et Président de la Confédération de Cleveland :

"(…) Nous ne pouvons pas oublier … » dit-il "… que les plus grandes réformes ou conquêtes réalisées au cours de l’histoire de notre pays, ont été l’œuvre de groupes indépendants qui ont utilisé les partis sans se laisser manœuvrer par eux…"

Or c’est là précisément la conception de l’AFL. Johnston continuait ainsi :

"(…) Si nous organisons un nouveau parti, nous devons être prêts à consacrer toute notre énergie à le développer et à le renforcer. Nous devons dire à nos amis des vieux partis tels que La Follette, Brockhart et Frazier, qui se disent des démocrates. Nous ne vous soutiendrons que si vous sortez de vos vieux partis et que si vous entrez dans le nouveau parti que nous avons formé. Sommes-nous prêts à le faire ? Je ne le crois pas. A mon avis, cela serait faire le jeu de l’adversaire. Il n’est pas besoin d’un grand effort d’imagination pour se représenter avec quelles manifestations de joie les membres de la "Vieille Garde" des vieux partis apprendraient que les progressistes militants conduits par La Follette et Huddelston ont été obligés d’abandonner tout effort pour triompher aux épreuves primaires." (Actualités, octobre 1924)

L’orientation nouvelle depuis 1933.

Ce progressisme américain devait cependant se transformer radicalement avec l’arrivée de Roosevelt au pouvoir. Sa politique considérée comme "révolutionnaire" devait lui valoir le monopole du progressisme.
La politique économique de Roosevelt fut liée avec un certain nombre de lois sociales et particulièrement de lois syndicales. Les lois syndicales de Roosevelt eurent pour conséquences particulières de faire plus que doubler le nombre des syndiqués. L’afflux des nouveaux syndiqués vint renforcer considérablement la tendance aux syndicats d’industrie, et après plusieurs années de crise ceux-ci devaient être expulsés de l’AFL et se constituer en CIO. Les syndicats d’industries furent rooseveltiens avant leur constitution en syndicats autonomes. Ils constituèrent un organisme destiné à l’éducation politique des ouvriers et à soutenir la candidature Roosevelt aux élections : la "Citizen’s Non Partisan League".
La direction du CIO fut de tout temps rooseltienne. John Lewis dut se retirer de cette direction pour avoir refusé son soutien à Roosevelt aux élections. Avec le CIO nous avons affaire au syndicat qui s’intègre directement à la politique de l’État, qui est un des rouages de cet État, qui participe à la vie économique et qui va, - comme l’ont fait les syndicats dans la guerre de 1914-18 aux E.U., - soutenir, (et par simplement avec des phrases), l’effort de guerre américain.
Pendant la guerre, l’effort "d’instruction" politique des ouvriers, trouve son couronnement dans la création du "Political Action Committee" [14]. D’anciens secrétaires d’État de Roosevelt, des économistes, des techniciens s’y trouvent mêlés avec les dirigeants du CIO. Wallace, comme nous l’avons montré y était le membre le plus représentatif puisque vice-président de l’Union. A la convention de 1944, le PAC soutient de nouveau la candidature Wallace à la vice-présidence.
C’est à cette époque que Wallace publie sa brochure diffusée largement par le PAC : "The century of common man" = "le siècle de l’homme de la rue".

Le changement de la politique de Roosevelt et le choix qu’il fit de Truman fut alors considéré comme une trahison par le PAC [15].
L’idée d’un troisième parti qui avait de tous temps préoccupé les dirigeants des "comités" politiques du CIO se fait alors plus précise. On en prépare même la constitution pour les élections de 1948. Les tractations et pourparlers s’engagent. La loi anti-syndicale Taft-Hartley vient considérablement renforcer ce courant. Le PAC voit son action interdite mais il est remplacé par le PCA sous la direction de Wallace. Le caractère politique de ce PCA, son orientation est claire, il s’intitule : "Progressive Citizen’s of America". Il tend à réunir derrière lui les votes progressistes, à s’appuyer sur les syndicats, à poursuivre la politique de Roosevelt du New-Deal. Son noyau politique est constitué autour de Wallace et du journal de celui-ci : New Republic.

En 1946, une scission a lieu dans le PCA.
Eleanor Roosevelt [16] et un certain nombre de rooseveltiens qui avaient constitué le PCA avec Wallace contre Truman se séparent de Wallace à cause de son attitude en face des communistes. Ils forment : l’American for Democratic Action.
Parmi ceux qui constituent l’ADA en sortant du PCA nous trouvons, autour d’Eleanor Roosevelt :

- Harold Ickes : ancien ministre de l’intérieur de Roosevelt. On a parlé de lui pour remplacer Forestal à la défense nationale après les élections (voir Monde du 6 novembre 1948, page 12, col. 1).

- Léon Henderson : premier conseiller économique de Roosevelt.

- Bester Bowles : ancien directeur du contrôle des prix, réélu aux élections de novembre 1948 dans le Connecticut (voir Monde du 6 novembre 1948, page 1 : "Le président Truman retournera-t-il au New-Deal ?")

- Wyott, etc.

Le ADA préconisera de voter démocrate aux élections présidentielles. Wallace, quant à lui, constituera son Parti progressiste.
Le but de Wallace est clair. Il veut regrouper en un seul parti les progressistes disséminés dans les deux partis républicains et démocrates. Il veut s’appuyer sur les syndicats. Ce parti lui est nécessaire pour lui assurer la stabilité de l’exécutif pour la réalisation de son programme d’économie planifiée, de nationalisation, etc…
Mais n’est-ce pas en grande partie aussi, quoique moins accentué vers le planisme, la politique menée par Truman et le programme défendu par lui dans la deuxième et dernière partie de la campagne électorale.
L’évolution de la politique américaine est très nette : la perspective de guerre lui impose le capitalisme d’État, ainsi d’ailleurs que ce pacifisme au nom duquel on prépare la guerre. Ne dit-on pas aujourd’hui couramment que pour avoir la Paix il faut préparer la Guerre ?
Signalons enfin, pour établir un parallèle, que le Canada, qui s’inscrit dans une tradition politique plus anglaise, mais est lié au développement économique des États-Unis, a vu se développer considérablement ces dernières années un parti travailliste qui a acquis le premier plan dans la politique exécutive de ce pays. C’est un indice qui permet de comprendre pourquoi c’est grâce aux syndicats que Truman a été victorieux et que la politique du capitalisme est maintenant beaucoup mieux menée par des hommes de "gauche" que ceux de "droite", si ces termes veulent encore dire quelque chose.

* * * * *

POLITIQUE EXTERIEURE

Opposition au plan Marshall.

Wallace est opposé au plan Marshall pour des raisons qui le poussent au capitalisme d’État. Il veut une économie planifiée pour s’assurer contre "la Crise". Pour cela il a besoin de prévoir longtemps à l’avance. Prévoir veut dire établir un programme économique "d’aide" planifiée, où chaque pays bénéficiaire passe par l’intermédiaire d’un organisme tel l’UNR. Wallace comme Marshall poursuit le but américain de la domination du monde. Marshall substitue l’aide militaire empirique à l’Europe à un programme d’expansion économique mondial. Wallace veut un programme dirigé d’expansion "encore jamais vu dans l’histoire" (selon ses propres termes), et pour lui la protection militaire de cette expansion en est un complément indispensable. Il reproche aux militaires d’avoir une politique à courte vue et de prendre l’aide militaire qui ne doit être qu’un MOYEN d’expansion économique, comme un BUT en soi. Pour Wallace l’aide Marshall à l’Europe est une mauvaise politique, une politique qui coûte trop cher pour ne pas rapporter assez. Il reproche à Marshall de mettre tout l’accent sur l’Europe, d’y jeter l’argent par les fenêtres et d’oublier ainsi un vrai, un bon, un grand programme d’expansion mondiale des États-Unis. Il lui reproche de lâcher la proie pour l’ombre.
Voilà le programme de Wallace :

"(…) Les américains qui sont opposés au projet de financement du plan Marshall par les USA ne sont pas nécessairement communistes ou pro-russes…" (Vers la Paix, p.68)
"I° Mon plan prévoit une proposition émanant des États-Unis et adressée aux Nations Unies concernant l’établissement d’un fonds de Reconstruction des Nations Unies conçu sur le modèle de l’UNNRA. Ce fonds aurait pour objet de financer la réhabilitation économique des pays d’Europe et d’Asie… en vue de permettre à leur agriculture et à leur industrie de recouvrer leur productivité…" (p. 70)

Dans la suite, toujours la ligne rooseveltienne par excellence ; seul la 4° marque le désaccord réel de Wallace-Marchal-Truman.

"4°…. Ces allocations seraient consenties sans qu’il soit tenu compte du caractère des institutions politiques et sociales des Nations bénéficiaires (…)" (p.71)

- c’est de ce point que nous discutons dans le paragraphe suivant.

"(…) Les quatre cents millions de dollars que nous avons déjà accordé à la Chine ne furent guère que des acomptes à valoir sur les libéralités globales dont il semble qu’on soit incapable de fixer le terme. Lorsqu’un homme paie un premier acompte sur une forme de crédit, il peut se trouver contraint après quelques années, si les paiements sont réellement trop lourds, d’abandonner cette forme. La Doctrine Truman avec ses quatre cents millions de dollars, représente bien le plus petit acompte qu’on puisse imaginer de verser pour la ferme la plus grande que quiconque ait jamais essayé d’acquérir à crédit. La ferme ici c’était le monde entier… les EU…. Ne peuvent acheter le monde à si bas prix…" (p.73)
"… C’est … en tenant compte à la fois des besoins de chacun et des possibilités qu’il possède de rembourser les crédits qui lui auraient été consentis… qu’un budget annuel devrait être établi….
… D’ailleurs, ce n’est qu’en investissant intelligemment et régulièrement des fonds dans des pays en voie de développement, dont les ressources sont encore inexploitées et dont la population s’accroît, qu’un capitalisme démocratique comme celui des États-Unis parviendra à se maintenir…" (p. 76)

- et enfin..

"… Répandons aux quatre coins de l’horizon nos capitaux, notre science, les ressources de notre technique et le secret de notre productivité afin de développer le standard de vie de tous les peuples. Les biens que nous aurons jetés dans le courant nous reviendront multipliés à l’infini d’ici peu. La Nation qui semblerait à d’aucuns se ruiner en agissant ainsi s’enrichira au contraire matériellement et spirituellement. Une mission magnifique d’offre aujourd’hui aux États-Unis. Selon ce que nous déciderons, nous deviendrons la Nation la plus aimé ou la plus haïe de toute l’histoire du monde…" (p. 83)

- et par la même occasion la plus riche.

Avec ce qu’il affirme ici, cela constitue surtout une véritable profession de foi impérialiste. Je pense que de toute façon cela ne peut pas laisser les camarades indifférents :

"…Avec le temps les EU auront un besoin de plus en plus pressant des matières premières éparses dans le monde. C’est donc faire preuve à la fois de compréhension et de sagesse que de ne pas affecter notre capacité de production actuelle exclusivement à la satisfaction de nos seuls besoins". (lire des besoins militaires). "Notre marché intérieur continuera sans doute à absorber quatre-vingt dix pour cent de notre production totale, mais les dix pour cent excédentaires ont une signification psychologique et spirituelle extraordinairement importante… " (Oh ! Qu’en termes galants ces choses-là sont dites et de quels termes "spirituels" est nommée la part accumulable de la plus-value. Cette part devant à tout prix être réalisée "au dehors"). "… et, à la longue, ils auront un intérêt pratique incontestable. Il est probable, en effet, que les États-Unis seront contraints d’imposer dans l’avenir une quantité sans cesse croissante de minerais, de pétrole et même de produits agricoles en provenance du monde entier. Nous ne devons pas oublier que beaucoup de petites nations dépendant exclusivement du marché américain pour la plupart de leurs exportations ou de leurs importations ou des deux…"

- A croire Wallace convaincu à la doctrine luxembourgiste !

"… Parce qu’ils sont la plus grande nation créditrice de tous les temps, les États-Unis doivent s’employer plus encore qu’auparavant à sauvegarder l’intégrité de leurs débiteurs et à les protéger contre toute banqueroute monétaire qui serait le prélude d’une inéluctable banqueroute sociale et morale…" (p.56 et 57).

* * * * *

Le véritable sens du "communisme" de Wallace et de son "Pacifisme" envers la Russie.

Dans ses voyages (voir son livre sur son voyage en Asie) Wallace s’est rendu compte du considérable prestige qu’a acquis la Russie avec son monopole sur le "socialisme", le "marxisme", le "léninisme" et le soutien du "droit des peuples à disposer d’eux-mêmes".

Alors que la politique traditionnelle américaine consista à entraver les révolutions nationales en Asie comme en Europe Orientale, Wallace pense que cette politique est aujourd’hui périmée et que les États-Unis doivent chercher au contraire à porter leur concurrence économique en faisant la concurrence à la Russie sur le terrain "idéologique".

Wallace veut compenser la possibilité qu’à la Russie d’exporter les icônes de Lénine et du "marxisme" soutenant les révolutions nationales et qui a un échos dans les "...masses arriérées et pauvres de ces pays", par l’exportation de sa proclamation du "règne de l’homme de la rue dans le monde..."

"Est-il juste" demande t-il "de laisser à la Russie seule la chance de coopérer avec le menu peuple paysan et ouvrier ?..."

"Pour ma part, je désire voir les États-Unis prendre, de toute leur puissance, le parti de l’homme moyen dans tout l’univers. J’espère que l’Amérique quittera le camp des exploiteurs et disputera à la Russie l’honneur de rédimer les populations du monde...

...et à ces populations nous pouvons offrir tellement plus que les russes eux-mêmes.

Tel est le seul moyen, je le sais, de sauver notre propre capitalisme démocratique.

Je sais aussi qu’une efficience accrue chez les deux tiers des populations qui vivent dans des contrées arriérées ouvrira des marchés illimités pour les EU… des marchés qui non seulement sont nécessaires à l’extension de NOTRE prospérité, mais qui conditionnent même le maintien pur et simple de NOTRE standard de vie…" (pages 18 et 19 - voir aussi p.162).

Wallace tend à démontrer que les pays de "démocraties nouvelles" où les "communistes" ne sont pas les seuls à constituer les Fronts Nationaux, Patriotiques ou autres, mais où ils y ont une influence prépondérante, sont avec des intérêts particuliers, avant d’être "communistes".

Les "communistes" qui dirigent ces États sont nationalistes avant tout, et "communistes" après. Ce qui port Wallace à préconiser une politique différente a leur égard que celle pratiquée par les États-Unis jusqu’à présent. Pour lui, il s’agit de renverser cette politique. Jusqu’à présent les États-Unis ont soutenu militairement des "cliques réactionnaires", n’apportant leur aide économique qu’à des gouvernements strictement anti-communistes. Pour Wallace il s’agit au contraire de dispenser l’aide économique sans distinction politique, à tous les pays. Ainsi son "pacifisme" avec la Russie là où elle apporte une aide morale sans apporter une aide matérielle. Il s’agit d’apporter l’aide matérielle et de couper ainsi l’herbe sous les pieds à la Russie en détachant matériellement les pays qui se rapprochent d’elle moralement. C’est une manière différente de faire la guerre à la Russie et combien plus intelligente que la politique américaine en Chine (par exemple), qui n’a apporté que déboires à l’État américain :

"En Extrême Orient, la Chine, avec ses 450 millions d’habitants est considérée, à la fois par les États-Unis et pas la Russie comme l’appoint susceptible de donner l’hégémonie mondiale à l’une et à l’autre des deux grands puissances. L’Amérique et la Grande Bretagne seraient certainement prêtes aux plus grands sacrifices pour empêcher l’URSS d’établir son contrôle sur la Chine. La Presse nous assure chaque jour que telle est la raison pour laquelle nous devons éviter l’écrasement de Tchang Kaï-chek par les communistes.

L’argument est douteux : une victoire des communistes chinois ne donnerait pas nécessairement à la Russie le contrôle de cet immense pays. Si les plus irréductibles adversaires de la Russie réussissaient à déclencher u ne intervention totale de l’Amérique, ils iraient à l’encontre de leur propre dessein : en effet puisque nous ne pourrions pas empêcher la victoire du peuple soulevé contre Tchang Kaï-chek, le résultat de notre intervention serait sans doute de précipiter la Chine dans les bras de la Russie… " (p.165)

… Pendant mon voyage en Chine "rouge" … la plupart des intellectuels avec qui je m’entretins étaient diplômés de nos propres universités. Ils n’appartenaient pas à l’extrême gauche mais croyaient simplement en des principes qui ressemblaient beaucoup à ceux qui inspirèrent jadis Jefferson et Lincoln...

… Tchang Kaï-chek perdra la bataille quelle que soit l’aide que puisse lui apporter notre gouvernement (..) quant à ceux qui prétendent qu’à la suite de la défaite de Tchang Kaï-chek, la Chine tomberait au pouvoir de la dictature soviétique, ils se sont laissés abuser par la propagande. EN EFFET LES COMMUNISTES CHINOIS SONT AVANT TOUT CHINOIS ET EN SECOND LIEU COMMUNISTES…. »

…. Nous autres américains, nous ne devrions jamais oublier que les communistes chinois sont pour la Chine bien plus que pour la Russie, lorsque nous considérons ce que le gouvernement a fait et ce qu’il s’apprête à faire en Mandchourie où à l’abri d’un rideau de fausses informations se développe l’une des situations les plus lourdes de périls du monde d’aujourd’hui (…)"

Son pacifisme n’est donc pas en contradiction avec la politique américaine belliciste actuelle. Il tend seulement à préparer les États-Unis, au cours du conflit qui va s’engager, à la possibilité d’agir sur un plan différents que celui employé jusqu’à aujourd’hui : il veut s’employer à séparer les alliés actuels de l’URSS et présente les moyens par lesquels une telle politique pourrait être réalisée.

Quand on pense à l’affaire Yougoslave, on peut en effet montrer que Wallace ne rêve pas mais est au contraire d’un réalisme plus puissant encore et voyant en tous les cas plus loin que l’équipe Truman-Marshall.

Son "pacifisme" avec la Russie lui est nécessaire pour se rapprocher de ces Nations, mais n’en conduit pas moins avec autant d’assurance à la guerre avec ces pays que la politique actuelle du Département d’État et cela d’autant plus qu’il préconise, face à ces Nations de considérer la Russie actuelle, non pas comme une Russie "communiste" mais comme une Russie qui est la même au point de vue de la politique extérieure que celle des Tsars (selon ses propres termes). Il vise donc, tout en affirmant la nécessité de poursuivre jusqu’au bout les négociations avec la Russie pour "limiter les zones d’expansion des deux pays", surtout à tenter de détacher d’elles certains de ses alliés actuels. En effet, si un conflit devait éclater, Wallace le pacifiste fait homme au pouvoir et appliquant son programme, toute la responsabilité en encourrait à la seule Russie, alors que ce sont les États-Unis qui cherchent la guerre.

Mais comme Wallace ne sera pas au pouvoir en 1949 pour appliquer son programme et que la guerre s’engagera sans lui, son œuvre, son parti et sa personne pourront servir aux fins qu’il se propose, dans le cours même du conflit. Cette politique n’est d’ailleurs pas en contradiction avec une guerre éventuelle entre les EU et la Russie, elle préconise seulement certains moyens que l’échec cuisant essuyé par les américains en Chine et que quelques déboires essuyés au début du conflit armé qui va s’engager, pourraient imposer au Département d’État.

Et là il pourrait être fait appel à lui pour accomplir une de ces délicates missions "pacifistes".

On voit comme le pacifisme de Wallace envers la Russie est un moyen préconisé pour lui faire plus intelligemment la guerre.

* * * * *

La signification du "communisme" de Wallace

Que Wallace n’est pas communiste, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Il croit en Dieu, en une humanité "bonne et non méchante" et que son "capitalisme progressiste" est, au contraire de "l’exploitation de l’homme par le vieux capitalisme réactionnaire…", l’assurance de "développer considérablement le niveau de vie de tous les peuples arriérés…".

Dans le cours vers la guerre sa proclamation de paix avec les communistes vise, comme nous l’avons vu, à préparer les américains à une distinction entre "communistes" russes et des "communistes" chinois ou yougoslaves ou autres, aux fins de tenter de séparer de la Russie certains de ses alliés actuels.

Aux États-Unis même, cette politique consiste à démontrer que les "communistes" américains sont avant tout américains. En ouvrant son parti aux communistes, en leur faisant voter pour lui, il permet aux "communistes" américains, aiguillonnés par l’accusation d’être une cinquième colonne, de montrer qu’ils sont de bons patriotes, en participant avec Wallace, en pacifistes, dans la guerre contre la Russie et en préconisant avec lui, le rapprochement avec des pays "communistes" mais non russes.

De plus, Wallace s’il est avec de "bons" communistes, c’est à dire avec des communistes qui sont de braves patriotes américains, chinois ou autres, est contre les "factions" (selon ses propres termes). C’est à dire qu’il est prêt à faire admettre par les communistes américains eux-mêmes, l’épuration des membres du Guépéou ou de l’espionnage russe aux EU. En faisant la distinction entre "communistes américains et "faction", il admet la répression contre les éléments de la police secrète et de l’espionnage russe.

De plus, il fait un rapprochement entre les nazis-trotskistes" et les espions allemands pendant la dernière guerre, (p. 97 à 100 et p.92) qui permettrait, en cas de développement d’un mouvement ouvrier révolutionnaire aux EU pendant la prochaine guerre, d’arrêter tout simplement les militants révolutionnaires, comme cela s’est pratiqué de tout temps, comme des "espions de l’étranger".

Enfin, il est utile de souligner quel prestige "démocratique" acquièrent les États-Unis dans le monde en laissant librement faire campagne électorale pour la présidence, un parti publiquement accusé de recevoir "l’or du Kremlin", alors que partout ailleurs on lutte contre les "communistes" autrement qu’avec des phrases, (il est frai avec l’or américain).

Philippe

Notes :

[1NdE - Henry Agard Wallace (1888 –1965), 33ème vice-président des États-Unis sous le mandat de Franklin Delano Roosevelt (1941–45) jusqu’en 1944. En 1944, il apparaît que Roosevelt sera à nouveau réélu, mais qu’il ne tardera pas à décéder du fait de l’évolution de sa maladie : le poste de vice-président devient alors hautement stratégique, son titulaire étant très probablement promis à assumer la présidence pendant la majeure partie du mandat. Comme cet article le démontre les cadres conservateurs du parti, comme l’armée et les services secrets, n’acceptent pas l’idée de voir le progressiste Wallace devenir Président. C’est ainsi qu’est désigné le modéré Harry Truman, qui, alors presque inconnu du grand public, était plus enclin à suivre la ligne préconisée par les cadres du parti, plus libérale et intransigeante sur la question de l’URSS. Roosevelt conserve sa confiance à Wallace et le nomme secrétaire au Commerce dès le début de son quatrième mandat. Le 20 janvier 1945, Truman succède à Wallace au poste de vice-président et, comme attendu, Roosevelt meurt 82 jours après. Truman devient donc président des États-Unis. Il maintient provisoirement Wallace à son poste ministériel. Truman se sépare alors de son ministre le 20 septembre 1946. À partir de ce moment, Wallace se met à critiquer violemment la "doctrine Truman" concernant l’endiguement du communisme, dénonçant en elle le risque d’« un siècle de peur » (a century of fear).Wallace décide de se présenter comme candidat du Parti progressiste à l’élection présidentielle de novembre 1948. Il obtiendra 2,54% des suffrages.

[2NdE – Le maccarthysme n’est pas loin, il va se développer de 1950 à 1954 avec le sénateur Joseph Raymond McCarthy.

[3NdE - Thomas Edmund Dewey (1902 - 1971), gouverneur de l’État de New York de 1943 à 1955. Il a été le candidat républicain aux élections présidentielles de 1944 et 1948, qu’il perdit. Ne pas confondre avec le philosophe John Dewey qui présida la « commission Dewey » en 1937 appelé par Trotsky pour sa défense contre les attaques de Staline.

[4NdE - James Strom Thurmond (1902-2003), membre du Parti démocrate de 1933 à 1964 puis du Parti républicain, gouverneur de Caroline du Sud de 1947 à 1951, candidat à la présidence des États-Unis en 1948 et sénateur au Congrès des États-Unis de 1955 à 2003 pour la Caroline du Sud.

[5Les points 1 et 2 ont été repris par Truman dans sa campagne électorale.

[6Voir la citation et note 9 de la page.

[7Une importante bibliographie sur le New-Deal est notée dans Nouveaux courants de la théorie économique aux États-Unis de G. Pirou, tome IV, p.169.

[8Dans la conclusion de son ouvrage (déjà cité) G. Pirou écrit notamment : "... Mr. André Siegfried, - dans un cours qu’il donnait le 9 avril 1937 au collège de France-, soulignait justement que l’arrivée au pouvoir du Président Roosevelt s’est accompagné d’un transfert des grandes affaires du plan économique sur le plan politique. Précédemment, c’est à New-York qu’elles se traitaient, maintenant c’est à Washington qu’elles sont résolues. Nous touchons ici à la différence la plus fondamentale qui sépare l’économie dirigée de l’économie spontanée…. L’économie dirigée poursuit toujours, à quelque degré, la subordination de l’économie au politique, non seulement dans l’ordre des mesures pratiques proposées, qui aboutissent à une ingérence des pouvoirs publics dans l’agencement de la production et des échanges, mais encore sur le terrain de la construction scientifique elle-même, car l’économie dirigée ne peut se fonder en théorie, se justifier en raison, que si l’on pose, au-dessus des intérêts économiques, le primat de préoccupations nationales, sociales, morales, dont l’État se fera l’interprète et qui lui donneront autorité pour imprimer aux affaires un cours autre que celui qu’elles auraient pris naturellement…" (T. IV, pp. 172-173.)
Ajoutons à cela la signification profonde que revêt la constatation que tous les économistes ont dû faire du système du New-Deal, à savoir : "que le système a joué en faveur des producteurs et à l’encontre des consommateurs (idem, p. 174 et aussi p. 170). Tout cela suffira, à la lumière de ce qui est dit dans ces pages, pour montrer sa véritable nature de classe, plus ample développement de ces points nous étant interdits ici.

[9NdE - George Catlett Marshall (1880-1959), général d’armée de la Seconde Guerre mondiale, il fut l’un des principaux conseillers et stratèges du président Roosevelt pour la conduite du conflit. Il devient Secrétaire d’État en 1947 et s’attelle à la réalisation du programme ERP (European Recovery Program), connu sous le nom de "Plan Marshall".

[10Voir Monde des 26-27 septembre et 3-4 octobre 1948, p.5 : La bataille de l’acier aux EU.

[11Voir L’évolution de la théorie économique aux États-Unis de Gaétan Pirou.

[12Voir la Revue Internationale n°10 article de Pierre Bessaignet : "La conception américaine du plan".

[13NdE - Le Parti progressiste (Progressive party) était un Tiers parti politique américain créé en dissidence du Parti républicain (États-Unis) pour promouvoir une politique sociale plus avancée et plus proche des préoccupations propres à l’ère progressiste.
Fondé en 1912, le premier parti progressiste, surnommé Bull Moose Party (le "parti de l’élan"), fit de l’ancien président républicain Théodore Roosevelt son candidat à l’élection présidentielle de la même année. Après son échec à cette élection ainsi qu’aux scrutins de mi-mandat de 1914, le parti déclina et disparut en 1916.
Ici, il est question de deuxième parti qui fut relancé huit ans plus tard par le sénateur républicain Robert Marion La Follette (1855-1925), ancien rival de Roosevelt, qui obtint un score honorable à l’élection présidentielle de 1924. Ce second parti, principalement implanté dans le Wisconsin, s’éteignit dans les années 1940.

[14NdE – créé en juillet 1943 comme un mouvement politique qui mobilise les ouvriers pour le soutien du parti démocrate et la 4ème réélection de Roosevelt.

[15NdE – Le PAC est créé après 1946 sans lien direct avec le précédent parti. Ce troisième Parti progressiste devait son nom à ses idées très avancées, telles que le pacifisme (alors que débutait de la Guerre froide), la revendication d’un salaire minimum et d’une couverture médicale universelle ou encore l’abolition de la ségrégation raciale. En vue de l’élection de 1948, le parti choisit Henry Wallace.

[16- NdE - Anna Eleanor Roosevelt (1884 - 1962), l’épouse de Roosevelt.




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