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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Signification d’un message présidentiel
{Internationalisme}, n° 41, janvier 1949
Article mis en ligne le 1er novembre 2015
dernière modification le 21 octobre 2015

par ArchivesAutonomies
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Tous nos bons progressistes d’Europe ont frétillé d’enthousiasme à la lecture du message que Truman adressa au Congrès, en ce qui était pour lui début d’année et de présidence [1]. A le croire, le message représentait un premier pas vers la construction du socialisme. Truman allait désormais reprendre contre les trusts le "bon combat" entamé par Roosevelt. Ils voyaient, là aussi, une justification éclatante de leur politique, dite de dirigisme, et comme quoi le régime d’exploitation capitaliste tout doucettement disparaîtrait. Bref une grande victoire de la Justice et de la Liberté, de la Patrie et de ces autres grues métaphysiques qui, disait Lafargue, font le trottoir dans les discours parlementaires, les programmes, électoraux et les réclames mercantiliques. Oui da, que la riche Amérique en soit réduite aux méthodes tatillonnes des contrôles et des restrictions, imposés par l’État, prouvait que leur "voie" était bien la seule. Et de claironner..!

Il semble bien que le bruit fait autour du message est relativement hors de propos avec son contenu, la presse yankee qui annonçait, à sa veille, un "super new deal", ne parlait plus le lendemain que d’un "néo new-deal" ; aujourd’hui, foin même de ces superlatifs : c’est une : solution convenable. Le fait est que le "plan Truman" parait moins l’œuvre de capitalistes d’État, conscients organisés et tout, mais celle plutôt de bourgeois libéraux hétérodoxes certes, et que la nécessité seule accule à des solution pour eux aussi désagréables qu’inéluctables. En ce sens, les réactions favorables de Wall Street, qui se soucient plus de dividendes que des théories de Keynes et épigones, sont particulièrement significatives. D’autant que les propositions de Truman visent beaucoup plus à l’éviction des classes moyennes du cycle de production et de distribution et au renforcement du contrôle étatique et syndical sur les masses ouvrières, qu’à une lutte consciente contre les trusts et leur emprise croissante sur les secteurs clés de l’économie, ainsi que sur l’appareil d’État lui-même.

Socialisme ? Lutte anti-trust ? Voire ! L’un des points principaux du programme économique et social de Truman réclame le maintien des priorités et des allocations aux matériaux clés, lesquels ne seraient disponibles qu’en insuffisantes quantités. A première vue, l’on serait tenté d’affirmer que le brain-trust de Truman, et les équipes aux commandes de l’État, se réservent ainsi le contrôle de l’industrie américaine, tendent à s’assurer le monopole du commerce intérieur et extérieur des matériaux-clés aux États-Unis. Mais le maintien de ces priorités et allocations ne bénéficiera finalement qu’aux grandes organisations industrielles et bancaires. C’est le moment de se souvenir, que les 250 plus grosses entreprises industrielles des USA, qui possédaient en 1939 65% des moyens de productions nationaux, ont disposé pendant la guerre de 79% de l’équipement et des usines construites grâce à des fonds fédéraux ; bénéficiant en septembre 1944 de 78% des contrats de guerre, dont ils confiaient alors, et en partie, l’exécution à divers sous-traitants. Il ne faut pas négliger non plus, que 31 sociétés représentant 30% du capital total investit par ces 250 étaient contrôlées par 5 puissants groupes financiers à savoir : Mellon, Morgan First National, du Pont, Rockefeller et le groupe Cleveland. Ces cinq groupes détiennent aujourd’hui près de la moitié des moyens de productions détenus par toutes les sociétés en 1939 ; tandis qu’en 1945 les 250 détenaient un nombre de moyens de production égal à ceux possédés par toutes les sociétés américaines en 1939. L’on voit donc, sans phrases, à qui iront, continueront d’aller priorités et allocations.

D’autre part la "normalisation" du jeu des relations commerciales, que la pénurie relative du temps de guerre avait faussé, met en mauvaise posture bien des entreprises modestes. A la saturation du marché en produits de consommation, c’est à dire au manque de consommations solvables, s’ajoute une concurrence accrue, jouant au profit exclusif des grosses entreprises. Le fait que la mévente atteint aujourd’hui surtout les industries et commerces de luxe et de demi luxe - dans des proportions variables sans doute – mais toujours importantes – autorise à voir les premiers symptômes d’une crise de sous-consommation qui s’étendra, plus ou moins, aux autres secteurs industriels, commerciaux et agricoles. Truman réclame le renouvellement et l’extension des contrôles existants sur les crédits bancaires et autres ; Encore un coup sensible aux moyennes et petites entreprises qui ne disposent pas de formidables liquidités du Big Business. Notons à ce propos que le rapport de la Smaller War Plant Corporation (quelques choses comme l’association des petits producteurs de matériel de guerre), publié en juin 1946, indiquait que 63 entreprises géantes disposaient de 10 milliards de dollars liquides. "Avec cette somme elles pourraient acheter tout l’équipement disponible financé par le gouvernement, ou 71 700 petites entreprises soit 94% des entreprises de production aux États-Unis." La guerre a accentué la concentration capitaliste aux USA, augmenté la composition organique du capital américain. L’après-guerre voit se précipiter le processus de centralisation de ce capital c’est-à-dire que les capitalistes deviennent de moins en moins nombreux. Une première conséquence en est la transformation des dirigeants des moyennes et petites entreprises en gérants, mieux en simples agents d’exécution du Grand Capital. Une deuxième, et non des moindre, en est l’abaissement du niveau de vie des travailleurs. La rationalisation de la direction du travail, et du travail lui-même, reprise depuis la fin de la guerre dans tous les secteurs de la production, l’introduction de machines perfectionnées à l’usine, sur les chantiers, dans les bureaux, mènent au chômage technologique. La fermeture d’entreprises désuètes, mal armées pour la lutte dans le cadre d’une âpre concurrence, accroîtra encore le nombre de chômeurs. Disposant de cette indispensable armée de réserve, le Big Business peut revenir avec Truman, aux dispositions de la loi Wagner [2] plus libérale que la législation antisyndicale Taft-Hartley [3], désormais promise à l’abrogation.

Ainsi donc, se présente, sous l’un des aspects, le programme développé par Truman devant le Congrès : renforcement du Grand Capital aux dépens des petites et moyennes entreprises. Il serait cependant avancé d’accorder toute sa rigueur à cette affirmation d’une tendance inhérente au régime capitaliste, opérant dans une perspective historique relativement large, mais parfois démentie, pour partie, dans le contingent, l’immédiat. En d’autres termes, des accrochages sérieux peuvent se produire sur le plan de politique intérieure, entre les progressistes du style Truman et les représentants de tendances recuites et périmées tels Taft ou Thurmond [4]. C’est pourquoi Truman et son brain-trust ont insisté, verbalement, sur un renforcement des lois anti-trusts, entamé des procès dans ce cadre et sur la réalisation de la fameuse promesse d’égalité des droits et des chances pour chacun quelle que soit sa race. L’antienne est vieille aux États-Unis comme ailleurs.

Un autre aspect important du programme est l’amorce d’une plus grande coopération entre les syndicats ouvriers, les grandes organisations paysannes d’une part, l’exécutif de l’autre. Aux paysans, Truman propose une politique de soutien des prix agricoles. Nous voyons en France, dans des conditions certes très éloignées de celles américaines, qu’une telle politique ne profite guère qu’aux grandes exploitations capitalistes ainsi qu’aux puissantes coopératives agricoles, mais que le paysan indépendant en fait pratiquement les frais, obligé qu’il est d’accepter les conditions des organismes gouvernementaux aux mains des capitalistes et des bureaucrates de la coopération.

Quant aux ouvriers d’Amérique, leur niveau de vie parait devoir régresser sur celui de la période de guerre. En effet l’amenuisement du pouvoir d’achat du dollar est estimé à 40% par rapport à l’avant-guerre, un dollar 1948 valant 60 cents 1939 ; sans que les salaires aient augmenté dans une mesure analogue. En outre, le nombre des heures de travail a été diminué sans compensation équivalente [5], pendant que les retenues opérées sur les salaires, au titre de l’impôt, montaient progressivement à un tiers du traitement. Ce ne sont pas la réforme des Assurances sociales ou le perfectionnement du système hospitalier et d’enseignement qui changeront appréciablement la condition ouvrière aux USA. L’Europe est à cet égard un teste suffisant. Ce sont là des mesures imposées par leurs contradictions internes, à l’État et au Grand Capital afin d’assurer la conservation et la reproduction e la marchandise force de travail. Quoi qu’il en soit de l’Europe, la Sécurité Sociale est encore moins développée aux États-Unis. Il n’y existe pratiquement ni assurances maladies ou invalidité, ni allocations familiales et leurs corolaires. 7 à 37% seulement des chômeurs bénéficient, selon des États, de l’assurance chômage. 10 millions ½ de travailleurs indépendants sont exclus de l’assurance vieillesse (salariés agricoles, emplois publics, commerce de détail), etc.. Les projets d’amendement tentent de pallier à certaines de ces imperfections.

La Sécurité Sociale est un élément important de l’État capitaliste. Par les offices de placement, l’État oriente la main d’œuvre au mieux de ses besoins. Contrôle le marché du travail et surtout ceux des travailleurs dont les opinions, seulement passent pour subversives. Sur un autre plan, la Sécurité Sociale permet à l’État, sinon de remplacer un moins de doubler les syndicats dans leur rôle de société de secours mutuels. Aux USA, la Sécurité Sociale embryonnaire n’a pas été arrachée par les syndicats mais octroyée par l’État qui s’assurait ainsi la clientèle des syndicalistes, tandis que leurs bonzes tendaient à s’intégrer à l’appareil étatique.

Cela posé, il n’empêche que ces mesures sont le fait de la nécessité. Elles ont été préconisées par les syndicats, mises en avant par Truman au cours de la campagne électorale. D’ores et déjà il apparait certain que les leaders syndicalistes retrouveront les beaux jours du temps du New-Deal et de plus beaux encore. Ils siégeront dans les commissions d’arbitrage, géreront avec l’approbation officielle, non seulement les mutuelles syndicales, mais participeront largement à la gestion des organismes d’assurances fédéraux. Enfin le retour à la loi Wagner, favorisera à nouveau les grands Trade Unions (AFL, CIO et fédération des cheminots) aux dépens des Compagny Unions (syndicats jaunes). En effet, si, à l’échelon local, le capitalisme individuel préfère utiliser ses jaunes à lui ; l’État, capitaliste collectif, recherche à l’échelle nationale, les tractations avec les bonzes des Trade Unions.

Ainsi donc, nous voyons aux États-Unis s’opérer un lent amalgame des trusts, des organisations syndicales et de l’État. Ils s’interpénètrent de plus en plus et tendant, en dépit même des contradictions qui les divisent à former un corps unique. Plus même que par le passé, le personnel de direction monopolistique et celui de l’État sont interchangeables, toujours prêts à se relever l’un l’autre. Alors qu’en Europe la phase de transition du capitalisme des monopoles à celui de l’État s’est déroulée au milieu de heurts violents, de guerres impérialistes désastreuses atteignant toutes les infrastructures dans leurs œuvres vives, cette phase s’inscrit aux États-Unis dans un cours relativement moins mouvementé – au travers de crises économiques et sociales, profondes et durables, sans doute, mais ne nécessitant pas une intervention formidable et immédiate de l’État dans la vie du pays. C’est pourquoi, aux États-Unis les dirigeants effectifs de l’économie nationale proviennent surtout des milieux d’hommes d’affaires eux-mêmes stipendiés du Grand Capital. Et leur politique dérive des intérêts de ce Grand Capital et sur le marché intérieur des USA et sur le marché mondial. Que, ultérieurement, au cours d’une guerre mondiale frappant directement les États-Unis une différenciation nette s’établisse entre la propriété d’État et celle des monopoles, cela ne fait pas de doute. Encore que l’État américain serait, en même temps, l’organe d’exécution de quelques monopoles tentaculaires et gigantesques, leur expression achevée. Le discours de Truman, s’il s’inscrit dans cette tendance répond cependant à des nécessités plus proches et plus précises que nous avons vu être l’absorption des petites et moyennes entreprises par le Big Business ; l’intégration des cadres syndicaux à l’appareil étatique et surtout la préparation des chaines nouvelles et solides aux masses ouvrières d’Amérique.

En ce sens, le message de Truman signifie une tentative de renforcement de l’idéologie américaine, pragmatique, patriote, individualiste, démocratique, libérale et, d’un seul mot le tout : calviniste. Sur le plan propangandistique le message apparait bien comme ce "catalyseur d’idéalisme" dont parle la presse. Mais il est tout aussi bien un avertissement adressé à la Russie. En réclamant le maintien de l’entrainement militaire obligatoire, en présentant un budget dont, en définitive, 17% seulement sont destinés à des dépenses civiles, Truman introduit quelques éléments de contradiction dans son lénifiant discours. Après cela il peut affirmer : "Nous nous trouvons au début d’une ère qui peut signifier soit une grande réalisation, soit une terrible catastrophe pour nous et pour l’humanité." Les antagonismes impérialistes trancheront le débat.

Enfin, en doublant la continuation du plan Marshall d’une proposition de maintien du contrôle des exportations, Truman avertit la Grande Bretagne que s’il est tout disposé à voir dans l’Europe une filiale commerciale et un bastion militaire, il n’y tolérera pas le renforcement d’un concurrent singulièrement actif et acharné. C’est à l’empirisme que se fie le State Departement afin de mener sa lutte pour la domination mondiale contre la Russie, d’abord et surtout, mais aussi contre la Grande-Bretagne.

* * * * *

J’ai passé en revue et succinctement, ce qui me paraissait le plus important dans le discours programme de Truman. Il ne faut cependant pas surestimer sa portée réelle. J’en dirai volontiers qu’il représente un programme maximum que les circonstances et les adversaires politiques sauront réduire au minimum. L’intervention de l’État dans la vie économique américaine se fera surtout par l’intermédiaire de la Haute Banque et du Capital Industrialisé. Les syndicats verront s’agrandir leur champ d’activités d’administration du travail, et s’ouvrir des perspectives d’intégration à l’appareil d’État. Le message de Truman marque une étape dans la fusion de l’État et des monopoles aux États-Unis. A ce titre, il fait le point de la situation présente et des prolongements qu’il entend lui donner. La signification profonde devait être recherchée dans les processus qui se font jour à l’heure actuelle aux États-Unis et qui sont ceux logiques du capitalisme en l’absence de tout bouleversement révolutionnaire de la Société : le passage du capitalisme des monopoles au capitalisme d’État.

Cousin

Notes :

[1NdE - message annuel au Congrès sur l’état de l’Union du 5 janvier 1949 et au début de son deuxième mandat. Message-réforme appelé "Fair Deal" c’est une réforme économique et sociale visant, dans la continuité du New Deal de Roosevelt, à assurer le plein-emploi, à augmenter le salaire minimum, à soutenir les tarifs agricoles, à renforcer le système de sécurité sociale, à améliorer l’habitat (par l’élimination des "taudis") et la mise en œuvre de grands travaux.

[2NdE - Loi votée en mai 1935 et connue sous le nom de loi nationale sur les relations de travail (National Labor Relations Act). Une vague de grèves ayant submergé les États-Unis à partir de 1933, le président Roosevelt tenta de l’endiguer en établissant une Commission nationale du travail (National Labor Board), sous la direction de son ami Robert Wagner, sénateur démocrate de New York. Loi la plus radicale du New Deal, en ce qu’elle altère profondément le rapport de forces entre employeurs et employés, et donne un réel pouvoir économique et politique aux syndicats ouvriers. De plus, la loi interdit au patronat un certain nombre de pratiques "injustes" : création de syndicats "maison" (jaunes) ; discrimination à l’encontre des ouvriers syndiqués.

[3La loi Taft-Hartley de 1947 régit les relations entre le syndicat et le patronat. Le Président Harry S. Truman s’y était opposé en vain. La loi des républicains restreint les prérogatives des syndicats et limite le droit de grève des employés dans les entreprises du pays.

[4NdE - James Strom Thurmond (1902-2003) homme politique américain, membre du Parti démocrate de 1933 à 1964 puis du Parti républicain, gouverneur de Caroline du Sud de 1947 à 1951, et sénateur au Congrès des États-Unis de 1955 à 2003. Bien que démocrate il se présente en 1948 contre Truman.

[5Il était pendant la guerre de 42 à 45 heures hebdomadaires, plus même dans certaines corporations. Il y a quelques jours un leader syndicaliste (AFL) envisageait froidement la perspective d’une semaine de trente heures.




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