Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Où en sommes-nous ? (suite)
{Internationalisme}, n° 41, janvier 1949
Article mis en ligne le 1er novembre 2015
dernière modification le 5 avril 2016

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Le mouvement trotskiste

1948 était une année fatale au mouvement trotskiste en France. La fluctuation des influences, des courants politiques ne relève évidemment pas d’une ou moins grande habilité, d’un plus ou moins grand "savoir-faire" des organisations intéressées. En dernière analyse l’influence des courants politiques correspond et reflète les fluctuations de la situation et les tendances de son évolution. D’autre part dans la période actuelle où l’unité économique et politique du monde est plus étroite qu’elle n’a été dans toutes les autres périodes de l’histoire, nous devons pouvoir constater un même phénomène social dans tous les pays. Nous ne voulons nullement nier par-là l’existence des facteurs particuliers, propres à chaque pays, mais ces particularités n’interviennent et n’agissent que sur le rythme ou le degré de développement d’une tendance générale, dont la nature ne peut être comprise et que recherchée en partant d’un plan général mondial. Cela s’applique aussi exactement au mouvement trotskiste qui traverse partout une crise profonde et qui se traduit en France par des convulsions particulièrement aigues.

A plusieurs reprises nous avons eu l’occasion de rappeler notre analyse de la situation des deux dernières années de la guerre. Nous constations des tendances de reprise de lutte de classe du prolétariat, tendances très faibles, certes, mais existant et allant en croissant. Ce n’est évidemment pas dans la "Résistance" contre l’occupation hitlérienne et dans le déchainement des sentiments nationalistes et chauvins sous la bannière de l’idéologie de "l’antifascisme" que nous avons, à l’instar des trotskistes, décelé ces tendances de lutte de classe du prolétariat. Au contraire c’est uniquement dans la rupture avec la guerre impérialiste, dans la lutte contre la guerre qu’elles se sont exprimées et ont donné lieu à ces manifestations de juin 1943 en Italie, et du printemps 1945 en Allemagne. Dans les autres pays d’Europe ces tendances quoiqu’infiniment plus faibles se manifestèrent également. Elles étaient à la base de la formation de nombreux petits groupes révolutionnaires en France, en Belgique, en Hollande, en Italie chose qui ne s’était pas vue durant de longues années avant la guerre. Ainsi s’explique également, tout au moins en partie, le développement pris par le mouvement trotskiste, apparaissant aux yeux de certains ouvriers comme un mouvement authentiquement révolutionnaire.

Les positions de "Libération nationale" et le fait de se revendiquer de la "Résistance" et des hauts faits d’armes contre l’occupant "étranger" pouvaient ne pas desservir les trotskistes pour autant qu’ils s’adressaient aux ouvriers encore tout imprégnés d’un esprit chauvin, mais cela précisément ne faisait pas le trotskisme se distinguer des autres partis "ouvriers" résistants et nationalistes. Sur ce plan les ouvriers n’avaient aucune raison de préférer le trotskisme au stalinisme qui avait en plus pour lui d’être un parti autrement plus sérieux, plus puissant et plus agissant. Ce n’est donc qu’en se posant en parti révolutionnaire que le trotskisme gagnait à lui une partie des ouvriers, tentant confusément à se dégager de l’idéologie capitaliste.

Cette situation du trotskisme fut encore favorisée par les circonstances particulières qui ont vu les staliniens et socialistes à la tête du gouvernement d’où ils s’opposaient farouchement aux revendications ouvrières d’augmentation de salaires et d’amélioration des conditions de vie du prolétariat. Prenant le contre-pied, soutenant et proclamant la lutte pour les revendications économiques il était aisé aux trotskistes de se faire passer pour un parti de classe qui lutte pour la défense des intérêts ouvriers. Mais la situation a depuis profondément changé. Le parti stalinien a été écarté du gouvernement et pratique une politique d’opposition violente et systématique contre le gouvernement. Les trotskistes ont raison de dire que leur programme est aujourd‘hui celui de larges masses, mais cela l’est uniquement dans la mesure où il a été et pouvait être repris et même dépassé par les staliniens qui se livrent à une campagne d’envergure contre le gouvernement entrainant derrière eux de larges masses ouvrières dans les grèves économiques sans issue et des aventures sanglantes.

Les circonstances qui hier étaient quelque peu favorables au trotskisme ne le sont donc plus aujourd’hui. Il s’était d’ailleurs trop illusionné hier sur ses possibilités d’avenir se croyant vraiment en passe de devenir un grand parti de masses. De quelle hauteur ne toisait-il pas les petits groupes "d’ultra gauche" lui qui participait avec fracas aux campagnes électorales et aux référendums et qui se voyait déjà agitant les grandes foules de l’intérieur de l’Assemblée nationale, transformée en « tribune révolutionnaire ». Le voilà aujourd’hui réduit au rang de "groupuscule" tout méprisé mais avec "l’ultra gauchisme", c’est-à-dire avec l’effort de la recherche théorique et la compréhension, en moins. De quelques centaines d’adhérents qu’il comptait le parti trotskiste est passé au nombre de dizaines. La Vérité de 4 pages hebdomadaire, cinglant énergiquement vers le bihebdomadaire est devenue aujourd’hui une feuille de deux pages qui se paie le luxe de rester deux mois sans paraître. Les "Grands" meetings font place à de petites réunions sans assistant. La jeunesse ne subsiste plus que sur le papier. La JSR qu’on manœuvrait, l’ASR qu’on flattait, et avec qui on comptait dépecer la SFIO se sont carrément détournés du parti trotskiste. Et pour comble c’est toute la tendance dite de droite qui groupait la majorité des leaders et presque la moitié des adhérents qui abandonne l’organisation pour adhérer au RDR. Grandeur et décadence, mais très relative, du trotskisme.

Que s’est-il donc passé pour le parti trotskiste ?

D’abord une situation qui se précise dans son cours, débouchant dans une nouvelle guerre mondiale. Une situation précise est toujours fatale à des groupements politiques qui ont pour nature d’être imprécis. Le trotskisme s’est toujours plu dans des positions « en attendant que », « en dépit de », « bien que », etc… Le stalinisme et le "socialisme" étaient des forces contre-révolutionnaires et cependant les partis stalinien et socialiste étaient des partis ouvriers avec qui il fallait organiser le front unique contre la réaction, pour la défense des intérêts du prolétariat et pour la réalisation d’un gouvernement ouvrier contre le capitalisme. On proclamait la lutte à mort contre le gouvernent de Staline tout en proclamant la défense inconditionnelle de l’URSS, dans la guerre sous la direction du même gouvernement. La Pologne de Mr Beek était proclamée capitaliste, mais non impérialiste, qu’il fallait défendre en 1939 contre l’attaque de l’impérialisme allemand. Mais il fallait pratiquer le défaitisme révolutionnaire en Finlande attaquée par l’URSS, et qui fut malgré sa position de pays agressé, déclaré pour la circonstance "pays impérialiste". La IVème internationale luttait catégoriquement et par tous les moyens contre la guerre impérialiste, mais introduisait immédiatement une distinction entre pays ennemis de l’URSS où il fallait pratiquer le défaitisme et les pays alliés où le défaitisme se transformait en opposition politique. Finalement cette distinction s’est élargie à la notion de bloc fasciste et bloc démocratique, et l’opposition politique dans ce dernier s’est transformée en pratique de participation directe ou indirecte à la Résistance et à la revendication de la guerre efficace contre l’Allemagne fasciste sous la direction des syndicats. Il serait beaucoup trop long de citer toutes les manifestations qu’a donné lieu la trop subtile stratégie élastique du trotskisme. Quiconque voudrait par exemple se débrouiller dans les explications contradictoires trotskistes de leur participation dans la lutte de l’armée "populaire" contre le gouvernement de Tchang-Kaï-chek, après avoir appelé les ouvriers à participer à la défense de l’intégrité nationale de la Chine de ce même Tchang-Kaï-chek contre le Japon risque fort de se perdre dans le labyrinthe de la confusion trotskiste. Dans toutes les situations une chose apparait nettement, c’est que nous trouvons le trotskisme associé à une des forces capitalistes en présence. L’association immédiate certaine au nom des intérêts d’avenir du prolétariat. Plus est problématique pour l’avenir du prolétariat, la pratique concrète et quotidienne des trotskistes et plus il leur est nécessaire que la situation présente un état de confusion permettant de sophistiquer et de mystifier.

A la veille de la deuxième guerre "l’antifascisme" servit judicieusement de couverture à tous les partis "ouvriers" plus particulièrement au trotskisme. C’est au nom de l’antifascisme qu’on a entraîné les ouvriers dans la guerre espagnole pour finalement les jeter dans le grand massacre mondial de 39-45. La disparition de l’État fasciste, découvre du coup le maigre corps sans chair ni esprit du trotskisme.

Il faut se rappeler que le trotskisme n’a pas d’existence politique propre. Il n’est qu’un appendice ou du stalinisme ou de la démocratie "socialiste", et d’une façon générale un mélange des deux. A une période où la défense des intérêts du capitalisme d’État russe marchait de pair avec les intérêts des États capitalistes démocratiques, contre le bloc des pays dits fascistes, c’était la paix de conscience dans le trotskisme. Toutes les tendances pouvaient cohabiter en paix chacune trouvait dans l’autre une alliée et un complice. La plateforme confuse, volontairement vague de l’antifascisme abritait tout. Chaque tendance y trouvait son compte et le parti dans son ensemble y trouvait son ciment.

Les trois tronçons du trotskisme pouvaient ainsi réaliser vers la fin de la guerre leur unité organique et servir d’exemple pour l’ensemble du monde trotskiste. C’est dans la même période que les deux partis des États-Unis : les défensistes et les non-défensistes de l’URSS devaient entamer des pourparlers pour une réunification.

Mais les circonstances idylliques sont passées. Le monde se trouve aujourd’hui déjà engagé dans la guerre quoiqu’encore dans la phase "froide" entre les États-Unis et la Russie. Hormis les petits groupuscules d’ultragauche qui ne présentent aucun poids dans la situation immédiate et qui se situent en quelque sorte hors d’elle, dont l’activité est au-delà de ses contingences, toutes les autres forces politiques "réalistes" qui veulent agir sur la situation présente, se trouvent dans l’obligation de faire un choix plus ou moins net entre l’un et l’autre bloc antagonique en présence. Le mouvement trotskiste ne pouvait échapper à cette obligation. Les tendances pro-russe et pro-démocratique, toutes les deux également pour un capitalisme d’État, devaient fatalement se séparer. Aux États-Unis les pourparlers pour l’unification, du parti de Cannon et celui de Schachtman, devaient être abandonnés. En France où avait été réalisé le parti unifié, celui-ci ne pouvait pas manquer d’éclater.

La crise que traverse le mouvement trotskiste et qui prend des formes différentes selon les pays a pourtant pour fondement la division du monde capitaliste en deux blocs antagoniques. Ce fait qui est l’essentiel pour la compréhension de
La crise dans le mouvement trotskiste, n’apparait cependant pas toujours avec la netteté souhaitable et est loin d’être complètement compris par les intéressés eux-mêmes. Des luttes personnelles de cliques bureaucratiques du sommet pour la direction, avec les méthodes et intrigues qui leur sont propres s’y ajoutant, font souvent estomper et obscurcir le véritable fond de la crise. D’autre part des divergences politiques réelles mais secondaires tendent à occuper le premier plan. Mais aussi importantes qu’elles soient celles-ci ne doivent pas nous faire oublier la raison essentielle de la crise du trotskisme. Il y a certainement du vrai dans l’explication que donne la majorité sur le caractère petit-bourgeois démocratique de la tendance droitière qui vient de quitter le parti trotskiste pour se rattacher au RDR. Il y a autant de vrai dans l’accusation de bureaucratisme que les derniers adressent à la majorité. On pourrait d’ailleurs inverser les reproches, qu’ils resteraient également valables et parfaitement applicables aux deux tendances. Mais précisément parce que ces défauts ou ces qualités (comme on voudra) sont un fait inhérent au trotskisme qu’ils ne peuvent appliquer la crise présente de ce mouvement. Cette même crise et pour la même raison, a été connue par d’autres formations comme la gauche socialiste et l’équipe de la Revue Internationale où, comme chez les trotskistes, une partie allait rejoindre le bloc stalino-russe et l’autre le bloc américain-démocratique.

Cette crise met-elle fin au mouvement trotskiste ? Ce serait une erreur de la croire. Comme toutes les autres formations politiques issues du mouvement ouvrier et happées dans l’engrenage de l’idéologie du capitalisme, le trotskisme subsistera et occupera une place plus ou moins grande selon les circonstances et les pays. Il ne disparaîtra qu’avec un changement définitif de cours, quand le prolétariat s’engagera résolument dans la voie de la révolution socialiste. Alors toutes les positions d’équilibre et de demi-mesure qui sont à la base du programme "Transitoire", ces mots d’ordre démocratiques et cette tactique "réaliste" qui font incorporer le trotskisme dans l’idéologie capitaliste ; perdront leur raison d’être et avec elles l’être du trotskisme. Jusque-là le trotskisme peut enregistrer des abandons aussi massifs que récemment en France (la moitié de l’organisation) sans que cela vienne mettre fin au trotskisme ni que cela puisse servir de point de départ, ou avoir une signification, d’une évolution quelconque de ce mouvement. Le dernier congrès du parti trotskiste en France, aussi bien que le récent congrès de la IVème Internationale, pas leur réaffirmation des positions éternelles du trotskisme en sont un témoignage suffisant.

* * * * *

Que deviennent dans tout cela les tendances gauchisantes du trotskisme ? Comme l’on sait il y avait au moins deux tendances gauchistes cristallisées au sein du parti français : celle de Gallien [1] et celle de Chaulieu. Mais aucune ne parvenait à achever sa maturité et à dépasser le trotskisme. Elles pouvaient en porter une critique partielle et partiellement valable, comme par exemple le rejet de la défense de l’URSS, mais quant au fond elles restaient prisonnières de l’idéologie trotskiste et du programme transitoire. Cela vient confirmer le postulat maintes fois énoncé par nous, qu’un courant révolutionnaire ne peut prendre naissance au sein d’un organisme qui a cessé d’être un organe de classe du prolétariat. Toute velléité de la pensée révolutionnaire se trouve rapidement étouffé dans ce milieu, et dégénère. A leur tour les mouvements organisés au sein de telles organisations portent en eux et reproduisent l’essence anti prolétarienne du programme initial. C’est seulement dans un milieu politique propre à lui, c’est-à-dire à l’extérieur des organisations non-prolétariennes que le courant révolutionnaire peut se former et se développer.

C’est pourquoi on ne peut garder qu’une attitude extrêmement réservée à l’égard de la tendance gauchiste de Gallien, qui vient de rompre avec éclat en plein congrès avec le parti trotskiste. Cette tendance qui depuis longtemps a rejeté la défense de l’URSS analysée par elle comme du capitalisme d’État, continue par ailleurs à se réclamer des positions fondamentales du trotskisme : la lutte aux côtés des peuples opprimés, l’action syndicale pour les revendications économiques, la participation aux campagnes électorales et le "parlementarisme révolutionnaire", le Front Unique entre tous les partis se réclamant de la classe ouvrière, les mots d’ordre démocratiques, etc… Dans tout cet arsenal de lutte du mouvement ouvrier passé, qui ne correspond plus en rien à la période nouvelle du capitalisme, qui dans la situation présente, ne peut pour autant servir que d’un moyen supplémentaire d’enchainement du prolétariat au Capitalisme d’État, la tendance Gallien, tout comme le trotskisme orthodoxe, voit toujours un levier pour l’action révolutionnaire du prolétariat. Tout comme le trotskisme officiel, la tendance Gallien ne voit pas les profondes modifications intervenues par l’évolution récente du capitalisme.

Elle ne voit pas et ne sait pas analyser la réalité et se contente de faire entrer cette dernière dans ses schémas puisés dans le passé. Sourde et aveugle, elle persiste à voir présentement, dans ce cours accéléré vers la 3ème guerre mondiale, un mouvement révolutionnaire croissant dans tous les pays et répète derrière le trotskisme officiel, toutes les sottises sur le travail dans les grandes masses, et la constitution immédiate d’un parti révolutionnaire. Sur le plan international, la tendance Gallien se rattache à tout un courant du trotskisme animé par G. Munis et qui compte les sections mexicaine, espagnole, italienne et de l’Amérique latine, Natalia Sédova, la veuve de Trotsky semble également adhérer. Ce courant n’est donc pas complètement séparé, même organiquement du trotskisme, puisque par bien des sections, il se rattache encore à la IVème Internationale.

Le sort de la seconde tendance gauchiste du parti trotskiste français, celle de Chaulieu est bien plus lamentable encore. Plus forte en nombre que la première, elle est cependant plus faible sur le plan international. Sa particularité qui est son appréciation de la société russe comme du collectivisme bureaucratique, et sa théorie sur les trois forces historiques en présence : le capitalisme, le prolétariat et la bureaucratie, l’apparenterait dans une certaine mesure à la W.P. des États-Unis, mais bien des positions politiques l’en différencient et font qu’elle reste isolée et à l’intérieur de la IVème Internationale. Après avoir préconisé le redressement des partis trotskistes et préparé ensuite sa rupture avec ce parti en France, la tendance Chaulieu s’est finalement assagie. En fait, elle s’est liquéfiée. Une partie de ses membres s’est retirée purement et simplement de l’organisation et de toute activité, l’autre partie avec Chaulieu en tête y demeure emprisonnée, prenant sa part de responsabilité politique dans la nouvelle direction du parti, trouvant son degré avancé de corruption et de décomposition idéologique.

En résumé, l’orthodoxie triomphe au sein du mouvement trotskiste. A part le fait qu’il est réduit numériquement à l’état d’un petit groupe, politiquement rien n’est changé. Le trotskisme n’a rien oublié, ni rien appris. Il reste identique à lui-même.

La Fraction Française de la Gauche Communiste Internationaliste

Des quelques groupes révolutionnaires qui ont surgi à la fin de la guerre, en 1944-1945, seul subsiste actuellement en plus de notre groupe (GCF) le groupe de la FFGCI (fraction française de la Gauche Communiste Internationaliste).

Tous les autres groupes, l’UCI (Union Communiste Internationaliste), l’OCR (Organisation Communiste Révolutionnaire), le RKD (Communistes Révolutionnaires d’Allemagne), se sont disloqués et ont disparu. Ce fait témoigne indiscutablement de l’extrême difficulté qu’il y a pour toute activité révolutionnaire, aussi minime soit-elle, dans la situation que nous vivons de cours inexorablement vers la 3ème guerre. Dire que l’on vit un cours de guerre, c’est dire en même temps qu’au sein du prolétariat on assiste à un processus de dissolution de sa conscience de classe, qui se traduit dans le fait qu’il épouse les buts de la bourgeoisie, qu’il fait sien l’idéologie et l’orientation de celle-ci. Dans une telle conjoncture, il ne sert à rien de s’indigner, de protester ou de se lamenter, et encore moins de se refuser à reconnaitre le fait et d’agir comme si de rien n’était. Il importe avant tout de comprendre. C’est pour n’avoir pas compris, pour avoir pêché contre la réalité, pour avoir levé bien haut les pieds dans un cours, qui lui, suivait une marche descendante, que ces groupes se sont disloqués après s’être vainement épuisés dans une agitation stérile.

Ce n’est pas par hasard que ce soit ces groupes-ci qui aient suivi cette évolution vers le néant. La raison immédiate est que ces groupes venaient directement de l’organisation trotskiste dans laquelle ils se sont formés et avec laquelle ils n’avaient rompu que très tardivement en fin 1944. Ils avaient rompu avec le trotskisme essentiellement sur la question russe dont ils rejetaient la défense, mais avaient gardé le fond du programme trotskiste dont ils ne parvenaient à se dégager sur certains points que très lentement et très péniblement. Ils avaient surtout hérité du trotskisme sa conception de l’organisation, sa conception du comportement du militant, son remplacement de la conviction par la trique de la discipline, de l’étude théorique par un activisme bruyant.

La conception du Parti et du rapport entre le Parti et la classe semble de plus en plus devenir un test pour tout groupe révolutionnaire, un test qui révèle leur vitalité ou leur inévitable dégénérescence ultérieure. A ce test les groupes en question fournirent la réponse trotskiste classique. Dès lors que ces groupes se mouvaient sur le plan de la conception trotskiste fondamentale, leurs divergences, même celle concernant le rejet de la défense de l’URSS, paraissaient secondaires et ne pouvaient justifier leur existence politique et organisationnellement séparée. Ne trouvant la raison à leur propre existence, ils cherchèrent à la fonder sur la fidélité à des positions qui leur semblèrent plus orthodoxes. C’est dans le passé qu’ils cherchèrent les positions idéales pures, pour les opposer aux "déviations" du trotskisme. Ils découvrirent ainsi Lénine pour l’opposer à l’opportunisme de Trotsky et se dirent des léninistes purs. Par suite et graduellement ils découvrirent l’opposition ouvrière, les Cronstadiens, le KAPD, Luxembourg. Tour à tour ils semblaient tenir enfin une certitude, ils croyaient avoir atteint la vérité vraie, et immanquablement, après un court répit ils voyaient des failles et ils recommençaient à bondir d’étape en étape, de théorie en théorie. C’était une course folle à travers l’histoire du socialisme mais en sens inverse. On trouvait Bakounine et au-delà encore Stirner. Au lieu de comprendre la doctrine comme un développement historique, c’est-à-dire en relation étroite avec le développement historique, c’est-à-dire en relation étroite avec le développement des phénomènes sociaux, et par conséquent la tâche propre qui incombe aux révolutionnaires d’aujourd’hui de donner la réponse aux problèmes mondiaux tels qu’ils apparaissent dans la situation historique nouvelle, la doctrine pour eux devait contenir la vérité toute achevée, toute armée, la réponse une fois pour toute donnée, définitive et toujours valable. Inhabitués au travail révolutionnaire théorique, ne concevant l’activité du groupe révolutionnaire qu’essentiellement dans l’application pratique de la vérité doctrinale, mais déçus de n’avoir pas trouvé dans l’histoire de la doctrine socialiste cette sorte de vérité, ces groupes devaient s’en prendre à la doctrine et la rejeter elle-même comme non valable. A force de chercher la vérité dans le passé, ils avaient abouti à cette vieille philosophie de l’ecclésiaste : "vanité, tout n’est que vanité", confirmant le fait maintes fois observé que "l’activisme" est une maladie grave qui conduit au désespoir et au suicide ceux qui la contractent.

Pour nous, l’expérience de ces groupes offre en plus un autre enseignement d’importance. Nous savions qu’il était exclu depuis longtemps que du sein des partis stalinien et socialiste puisse surgir des tendances évoluant vers des positions révolutionnaires. Mais on ne pouvait donner catégoriquement la même réponse concernant le mouvement trotskiste. Malgré son évolution politique l’entrainant rapidement dans l’engrenage idéologique du Capitalisme d’État, son existence relativement récente et son caractère politique confus, d’opposition permirent encore de croire à une telle possibilité ou tout au moins laissèrent cette question ouverte. L’expérience du groupe de l’OCR semble conclure à cette question par la négative. C’est probablement pour la dernière fois, et cela à la faveur des événements cruciaux comme la guerre impérialiste qui a vu le mouvement trotskiste y participer, qu’un groupe à tendance révolutionnaire s’est détaché de l’organisation trotskiste. Et si ce groupe s’est avéré non viable cela ne fait qu’indiquer le degré de dégénérescence par trop avancé du mouvement trotskiste. Cette dernière expérience de rupture avec l’organisation trotskiste semble avoir épuisé tous les germes révolutionnaires qui pouvaient s’y trouver. Il est plus que douteux que des tendances qui restaient attachées à l’organisation alors que celle-ci adhérait à la guerre impérialiste puissent évoluer vers des positions révolutionnaires. D’une façon générale, l’organisation comme telle a cessé d’être le climat politique permettant l’éclosion de telles tendances. Cette conclusion doit nous inciter, pour l’avenir, à une attitude politique d’extrême réserve pour tout ce qui est ou provient du mouvement trotskiste.

* * * * *

Très différent par son origine idéologique et ses militants est le groupe de la FFGCI. S’étant constitué à la fin de 1945, il a pour origine politique, comme nous-mêmes, la Gauche Communiste Internationaliste et plus précisément la Fraction italienne dite bordiguiste. Les militants qui constituent ce groupe en plus de quelques camarades qui se séparèrent de nous en 1945 proviennent en majorité de l’ancienne fraction italienne et du groupe existant avant-guerre, l’Union Communiste, plus quelques militants activistes venus du trotskisme. En conséquence il échappe en partie aux tares typiques des groupes provenant directement du trotskisme mais en partie seulement.

Ce qui caractérisait les fractions de la Gauche Communiste Internationaliste avant la guerre c’était en premier lieu la vitalité théorique, l’effort constant de réexamen critique à la lumière de l’expérience et des événements nouveaux, des positions traditionnelles, la répugnance du dogme. En second lieu, c’était son rejet de tout activisme tapageur, et était considérée comme telle toute activité en disproportion avec les possibilités objectives données par le cours réel des évènements. C’est à ce double trait que la Fraction italienne doit d’avoir pu fournir durant cette période noire, la deuxième moitié d’entre les deux guerres, cette remarquable contribution à la pensée théorique révolutionnaire que constitua sa fameuse revue Bilan. Mais la dissolution de la fraction italienne au sein du parti communiste internationaliste d’Italie, la proclamation même de ce Parti, dont aucun doute ne peut plus subsister aujourd’hui quant à sa prématurité, devaient entrainer des conséquences fâcheuses pour ce parti comme d’ailleurs pour les autres fractions de la GCI.

La reconstitution du parti révolutionnaire surtout après une longue période d’absence implique théoriquement cette double signification : - que nous nous trouvons en présence d’un cours montant à la révolution. En d’autres termes, la maturité des conditions objectives ; et - que le programme servant de base politique à la constitution du Parti contienne la solution, non seulement des problèmes auxquels s’était heurté le mouvement révolutionnaire dans la période précédente, mais encore la direction de la réponse à donner aux nouveaux problèmes issus de la période présente. En un mot, la maturité du programme, la maturité des conditions subjectives. La reconstitution du Parti en Italie devait donc entraîner automatiquement toutes les fractions de la GCI, afin de justifier cette proclamation, à proclamer cette contre-vérité qu’au lendemain de la guerre en 1945 s’ouvrait un cours de montée révolutionnaire. C’est la logique d’une absurdité de ne pas rester unique. Aussi les fractions de la GCI, en Belgique comme en France ne devaient pas se contenter seulement de justifier l’existence du Parti en Italie, mais encore se payer le ridicule de proclamer pour les autres pays aussi, le moment enfin venu de la reconstitution du nouveau Parti du Prolétariat, et cela considération de ce fait aussi simple qu’à elles deux, elles groupaient un nombre de militants pouvant être dénombrés sur les doigts (des mains et… des pieds il est vrai) d’un seul homme.

Voilà pour ce qui est des conditions objectives dont les évènements devaient se charger de réduire à néant l’analyse fantaisiste et ramener lentement les camarades de la GCI à plus de bon sens et d’intelligence de la réalité. Pour ce qui est du 2ème point des conditions subjectives, les conséquences devaient être, si possibles, pires. En l’absence d’une maturité théorique véritable d’un programme, on était amené à proclamer pour telles les positions politiques inachevées et souvent largement dépassées par le développement historique, comme par exemple la participation aux campagnes électorales, aux organisations syndicales, etc… Et plus, on sentait la pérennité de ces positions plus désespérées, plus on s’y accrochait de crainte de voir tout s’effondrer. On s’est figé. Les principes devenaient des dogmes, les positions des tabous, la critique devenait hérésie. Contre elle et pour en avoir raison, on ne connait d’autre moyen, et cela est fatal que de recourir aux mesures disciplinaires.

D’une part on hissait toute position erronée à la hauteur d’un principe programmatique inviolable et intouchable, et d’autre part on se contentait de cet "acquis" considéré suffisant pour "guider" l’assaut révolutionnaire, négligeant complètement l’immense travail théorique qui s’impose aux révolutionnaires aujourd’hui comme la tâche la plus positive.

Bien entendu la FFGCI a été amenée à réviser bien des positions considérées auparavant comme fondamentales, comme l’analyse de la situation, les questions syndicales et la participation parlementaire. Mais cela, non en fonction d’une analyse théorique d’ensemble, mais par bribe, par morceau, par la force des choses, avec lenteur et hésitation qui indiquent l’incertitude et la demi-conviction dans ses propres positions et qu’elle se trouve plutôt à la remorque des évènements qu’à leur niveau et à leur compréhension.

Si les groupes tels que l’OCR, offrait l’image d’un navire ayant rompu ses attaches, voguant à la dérive, balloté au gré des vents, et prenant eau de tous côtés, la FFGCI nous offre l’image contraire d’un navire parfaitement immobile appréhendant d’affronter la mer, si bien ancré qu’il se laisse envahir par la rouille qui le dévore.

"Nous sommes les derniers des Mohicans !", c’est en ces termes que définissaient les groupes révolutionnaires dans la période présente, un vieux camarade de la GCI. C’est là plus qu’un programme, c’est toute une conception du rôle du militant révolutionnaire. Le militant serait d’après cette conception devenu le gardien d’un temple, d’une tradition sacrée. Au risque de passer pour des profanateurs de cimetières où reposaient les vieux chefs glorieux et les tables sur lesquelles sont gravées les formules sacrées du mouvement passé, nous concevons pour le militant un tout autre rôle que celui d’être la fin de quelque chose, si grande soit-elle. Le militant aujourd’hui n’est pas le dernier d’un mouvement qui s’éteint, mais en tout temps doit être la suite, la continuité d’un mouvement qui vit, le premier d’un développement nouveau.

Il y a encore deux autres raisons pour lesquelles la FFGCI tourne le dos au travail théorique. C’est la crainte d’une part d’introduire le doute chez les militants et d’autre part de les distraire de l’activité pratique. Cela mérite qu’on s’y arrête un peu, d’autant plus que ce n’est pas seulement dans la bouche des dirigeants que nous trouvons ces arguments mais encore dans celle des militants ouvriers. C’est d’ailleurs dans la mesure où cette mentalité est répandue parmi les ouvriers que les dirigeants l’exploitent et la théorisent. De notre côté nous ne croyons pas que le révolutionnaire ait à céder à cette mentalité, ni à l’accepter comme un mal inévitable, mais doit la heurter de front, quitte à choquer momentanément les ouvriers qui la proclament. Après tout la tâche du révolutionnaire n’est pas de gagner à lui un plus grand nombre d’ouvriers arriérés, mais d’aider ces ouvriers à prendre conscience de leur mission historique en tant que classe. C’est le seul critère qui puisse nous guider. Que signifie que le travail théorique trouble ou introduise le doute chez les militants ouvriers ? La révolution socialiste n’est ni une fatalité, ni même une certitude. Elle peut devenir une réalité par l’action de la classe historiquement révolutionnaire. Mais cette action de la classe n’est pas déterminée par la foi religieuse au socialisme mais repose uniquement sur la connaissance des conditions historiques qui font du socialisme une nécessité objective, et c’est cette connaissance qui fait du socialisme une possibilité subjective. Or le doute n’est pas le scepticisme stérile et stérilisant, mais un élément positif actif, une condition inhérente à la plus grande connaissance. Le doute arme le militant, stimule son activité, tient en éveil son attention, lui donne confiance en lui, lui donne l’unique acteur de son destin ; alors que c’est précisément la foi, la croyance aveugle en quelque dogme qui endort sa vigilance, annihile ses facultés, en lui faisant embrasser cette croyance en un destin extérieur à lui, le fait douter de lui-même. La croyance n’est que du scepticisme en puissance et l’impuissance en soi. Le doute théorique, élément et condition de la connaissance, est par essence une attitude révolutionnaire, le prolétariat n’a rien à en craindre. Ceux qui le craignent pour lui, c’est parce qu’ils doutent du prolétariat et se montrent eux-mêmes de piètres révolutionnaires.

Le prolétariat n’a pas non plus besoin d’une théorie de consolation. Ce n’est pas un enfant à qui on doit faire avaler des pilules amères en le distrayant ou en lui faisant de belles promesses. C’est un colosse qui a un monde à détruire et un monde à bâtir et qui n’a pour unique point d’appui que sa conscience de classe. Aiguiser sa conscience en lui montrant ses faiblesses et ses défaillances et non flatter sa mentalité arriérées, très compréhensible chez une classe opprimée, toujours maintenue dans l’obéissance, c’est la seule façon possible de l’aider à remplir sa tâche historique géante.

Pas davantage le militant ouvrier n’a besoin de méthode Coué : "Ca va bien, ça va bien, ça va toujours mieux". Cette autosuggestion qui est de la mystique sur le plan social devient de la mystification. Si elle est nocive pour la cause de l’émancipation du prolétariat, en fin de compte ce sont les mystificateurs eux-mêmes qui sont mystifiés. La FF comme les autres sections de la GCI doivent l’avoir appris pour leur propre compte et à leur propre dépens.

Le doute est l’expression, le reflet des difficultés réelles que rencontre le prolétariat sur la voie de son émancipation. Il ne lui servirait à rien de fermer les yeux et de sembler les ignorer, il doit les surmonter. Le prolétariat ne saurait le faire que par la connaissance toujours plus approfondie de la nature de ces difficultés. L’ouvrier n’est un militant révolutionnaire qu’en faisant cet effort en vue de la connaissance, ou il n’est rien. La tâche du groupe révolutionnaire est précisément d’inciter, de créer les conditions nécessaires permettant à tout ouvrier de devenir un militant de la classe, et non de lui épargner le doute et autre trouble, ou chercher à le consoler, en le maintenant toujours plus dans l’ignorance et dans un sentiment d’infériorité.

La deuxième raison consiste à ne pas distraire les militants de l’activité pratique. La pratique est un des traits les plus caractéristiques du prolétariat, en tant que classe jeune, dynamique, révolutionnaire. La vérité révolutionnaire se démontre dans la pratique. Mais rien n’est plus étranger à une conception révolutionnaire que cette singulière opposition que l’on tente d’introduire entre la pratique et la théorie. Ce sont là deux moments inséparables de toute action efficace, c’est-à-dire de toute activité réelle. C’est précisément en les séparant, en établissant un divorce entre l’un et l’autre qu’on engendre ces maladies spécifiques qui sont la contemplation passive et l’activisme forcené.

Nous avons connu pendant la dernière guerre cette tendance dans la GCI qui s’est refusée à tout activité aussi minime soit-elle même celle de penser. Il n’est pas étonnant, il est même logique que cette tendance se soit transformée après la guerre, avec la constitution du Parti en Italie en son contraire, en un activisme outrancier en attendant de retourner à nouveau demain à la contemplation pure.

Il était tout naturel que la constitution prématurée du Parti en Italie détermine chez ses protagonistes le besoin d’une activité activiste. Moins ils la sentaient efficace, positive plus ils attribuaient cette inefficacité à une activité pratique insuffisante. Ils se lançaient toujours davantage dans l’agitation dans le vide, pour s’étourdir et échapper à la sensation du vide… Cela pouvait satisfaire partiellement le besoin d’action chez les militants ouvriers qui se donnaient ainsi l’impression d’agir. Mais tôt ou tard l’impression agréable mais factice se dissipe pour ne laisser d’autres traces que la lassitude d’épuisement inutile. C’est en prétendant répondre au désir des éléments ouvriers et pour les garder, que le Parti en Italie limitait ces controverses et ces recherches théoriques, bonnes disait-il pour des "intellectuels" et des "docteurs". Nous avons déjà dit ce que nous pensons de cette plate démagogie à l’ouvriérisme. Dans la mesure où elle repose sur des sentiments réels de certains ouvriers, elle n’est que l’idéalisation de ce qu’il y a de plus arriéré dans la mentalité ouvrière. Elle est une prime accordée à l’ignorance. Mais il y a plus. En vérité la sollicitude envers les ouvriers n’est qu’une façade derrière laquelle se cache toujours l’incompréhension et l’incapacité, d’un certain type de dirigeants, d’aborder eux-mêmes les problèmes fondamentaux. Aujourd’hui, après 3 années d’existence les résultats sont là Il n’y a aucun danger que le PCI soit devenu – Dieu le garde- un "cénacle de docteurs". Mais hélas, il n’a pas su pour autant garder les ouvriers dont une grande partie a conclu le débat en "votant avec les pieds". Quant à le Fraction française elle ne pouvait perdre ce qu’elle n’a jamais eu. Elle est restée, malgré ses appels répétés à la construction du parti.

L’activisme diffère de l’activité en ce qu’il ne tient aucunement compte de la nécessité, de la rationalité de l’action. Ne tenant pas compte des possibilités tout lui devient possible. L’action n’est plus alors en correspondance avec la réalité, avec les conditions objectives mais devient un acte libre, un pur fait de la volonté. L’activisme séparé de la réalité, voit à son tour la réalité se séparer de lui, chacun suivant une direction différente, la plupart du temps diamétralement opposées. Une telle attitude, si elle a pour avantage d’ôter à l’activiste le souci d’avoir à étudier les cours objectifs des situations dans lesquelles il entend intervenir, présente cet inconvénient de changer la nature de son activité qui, de révolutionnaire qu’il la voulait devient du donquichottisme.

Un exemple en ce sens nous a été fourni récemment par la Fraction française, qui ne pouvant accepter l’idée d’un travail de petit groupe et voulant à tout prix agir dans la grande masse, a préféré le lancement d’un journal imprimé à la publication d’un bulletin théorique périodique. Pas un instant la FF ne s’est demandé si un tel journal d’agitation politique correspondait à une possibilité réelle, c’est-à-dire répondait à un besoin, à une demande véritable. Peut-être espérait-elle provoquer par cet acte un choc psychologique dans les masses. Toujours est-il que grisée par sa propre audace, en l’occurrence, la publication d’un journal politique imprimé, elle a fait un pas de plus, et a confié la diffusion à une entreprise de distribution de la Presse : la Maison Hachette. Quiconque est au courant tant soit peu des conditions de la presse en France, sait que ce mode de distribution par l’intermédiaire de cette entreprise centrale, exige un minimum très élevé de ventes. L’avantage de cette distribution d’être largement répandue à travers tout le pays est un poids insupportable pour un petit journal à tirage limité et d’une vente incertaine. Les frais de diffusion pour chaque exemplaire vendu et plus encore pour les invendus sont tels qu’ils écrasent fatalement et rapidement le petit journal. Les trotskistes en savent quelque chose, eux qui furent finalement obligés de retire la diffusion de la Vérité à Hachette et se contenter de l’assurer par leur propre moyen. L’activisme et l’inconscience ont incité la FF à recourir à cette pratique. Résultat après une année : 4 numéros de L’Internationaliste sortis et quelques 200 000 francs de gaspillés. Aussi depuis plusieurs mois la FF à bout de souffle s’est trouvée dans l’obligation de suspendre toute publication. Considérée du point de vue purement pratique une telle activité ne peut être qualifiée autrement que de l’aventurisme. Au point de vue politique c’est infiniment plus grave. L’isolement des groupes révolutionnaires est inévitable dans une période où la classe ouvrière suit l’idéologie de l’État capitaliste. Dans de telles conditions, "coller" à tout prix aux masses ne peut se faire, qu’en se mettant soi-même à son niveau, c’est-à-dire qu’on ne parvient à agir dans la masse qu’en cessant soi-même d’être révolutionnaire. Pour ce qui concerne un journal politique d’agitation, de deux choses l’une : ou il agite des positions politiques susceptibles de trouver un écho dans la masse et cela ne peut être que des positions non-révolutionnaires, ou bien il agite des positions révolutionnaires, mais dans le vide, c’est-à-dire il s’agite lui-même. Même dans le second cas, l’agitation activiste compromet gravement l’activité révolutionnaire effective, une première fois en usant vainement les faibles forces révolutionnaires, une deuxième fois en les empêchant de faire un effort de recherche théorique indispensable pour la compréhension de la situation nouvelle.

La FFGCI malgré ses erreurs et faiblesses est incontestablement un groupe révolutionnaire. Il pourrait à ce titre représenter un élément actif du futur mouvement ouvrier. Mais pour être effectivement une contribution pour le mouvement à venir, il doit au plus vite se dégager de l’équivoque dans laquelle la maintient une orthodoxie figée et dans laquelle la rejette sans cesse ses tendances activistes.

Marco

Notes :

[1Gallienne Jacques, né en 1908. membre du PC de 1930 à 1933. Exclu comme oppositionnel, rejoint la Ligue Communiste en 1934 et milite dans la SFIO. Membre du PO I en 1936 et de son comité Central. Mobilisé puis prisonnier guerre, participe à l’activité clandestine du POI, puis du PCI à son retour de captivité en 1941. militant actif du syndicalisme enseignant. In : Les trotskystes en France pendant la deuxième guerre mondiale (1939- 1944), Jean-Pierre Cassard, Sélio, Paris, 1982.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53