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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Problème du socialisme (suite)
{Internationalisme}, n° 41, janvier 1949
Article mis en ligne le 1er novembre 2015
dernière modification le 5 avril 2016

par ArchivesAutonomies
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III

La signification de l’économie dirigée

Dans les numéros précédents nous avons posé la question suivante : Quelles chances raisonnables y-a-t-il d’une révolution socialiste mondiale dans ce monde désemparé ? Et nous répondions qu’il n’y a pas de chance dans un court délai, en particulier parce que le pivot de l’économie et de la position mondiale s’est déplacé de l’Europe vers l’Amérique et la Russie. Cela signifie que le développement du capitalisme se continuera dans le monde entier. Enfin nous faisions quelques remarques sur le prolétariat européen qui est maintenant la victime de ces conceptions socialistes étatiques. Il faut attendre que les conceptions de la lutte de classe et les conceptions du socialisme prennent de nouvelles formes sous les nouvelles formes de l’exploitation capitaliste qui se font jour depuis1930. Ces nouvelles formes de l’exploitation sont enfermées dans l’économie dirigée et dans le capitalisme d’État. C’est pourquoi il se révèle nécessaire de rendre compte de la signification de cette économie dirigée. Pour la bonne compréhension il sera utile de puiser dans l’expérience de l’Allemagne de 1930-45.

Le capitalisme libéral adoubé dans les crises.

En dépit de la courte durée de la période capitaliste libéral (1800-1930), le capitalisme s’est virtuellement embourbé. Cela saute aux yeux quand nous fixons l’attention sur les crises économiques qui tourmentent toute l’humanité. Ces crises se sont fait jour immédiatement après la naissance du capitalisme industriel. Régulièrement, tous les onze ans, la vie économique était paralysée pendant environ un an et après cette "période de guérison", les usines travaillaient profitablement et le chômage disparaissait. Mais au cours des temps, les crises se succédaient toujours plus vite et après 1900 tous les 7 ans la vie économique s’écroulait, pendant que les périodes de guérison s’allongeaient. L’an 1921 amena une stagnation comme on n’en avait jamais connu et 2 ans après, la production commença de nouveau. Les cheminées d’usines fumaient de nouveau, la crise était surmontée… pour la classe possédante. Mais pour les travailleurs la crise se poursuivit, ce qui se manifestait dans un nouveau phénomène : quoique la crise fut surmontée, une grande partie des travailleurs était devenus superflus pour la vie économique et restaient chômeurs. En Amérique il y avait tant de travail que la production augmentait jusqu’en 1929 de 26% au-dessus de la hausse de la période précédente. Mais le nombre des travailleurs dans cette production agrandie avait baissé en valeur absolue et pendant la période de la plus grande production il y avait encore 5 millions de chômeurs. En Angleterre le même phénomène se montrait : de 1921 jusqu’à 1928 le nombre de chômeurs ne baissait pas au-dessous de 1 millions. Quant à la situation en Allemagne, elle était aussi tragique.

Il va sans dire que cette situation était accablante pour la classe ouvrière. Non seulement parce que des millions d’hommes ne seraient jamais absorbés dans le processus de travail et courraient le risque de la dégénérescence dans le paupérisme, mais aussi parce que tous ces chômeurs avaient une influence désavantageuse sur les salaires et le temps de travail, pendant que l’État amenuisait les lois sociales. Et pourtant, tout cela avait peu d’importance comparée à la crise de 1929. Elle fut la plus profonde et la plus étendue de toutes celles que nous avons connues dans l’histoire du capitalisme.

C’est surtout la crise de 1929 qui nous a montré que le capitalisme libéral était devenu intenable. Dans tous les pays de grandes quantités de capitaux étaient anéantis et d’autres étaient menacés de faillite. C’est alors que les gouvernements dans tous les pays passèrent à une politique destinée à protéger les capitaux. C’est à dire que, pas à pas, ils éliminaient la libre concurrence par la fixation des prix, et par la réglementation de la production.

Un réseau étendu de tarifs de douane frappant les importations protégeait les capitaux internationaux dans tous les pays, de sorte qu’un échange libre de denrées devenait impossible. Mais toutes ces mesures qui faisaient se recroqueviller le marché mondial, augmentaient les tensions entre les pays et il était clair que ces murs de douane devaient être abattus par les canons dans l’intérêt du commerce mondial.

Ici même nous ne voulons pas examiner plus avant l’effet de la crise de 1929. Nous voulons seulement faire voir que la production sur la base de la libre concurrence devenait toujours plus difficile et en fin de compte impossible. La vie économique dégringolait d’une crise dans l’autre, crises par lesquelles des millions parmi les populations payaient la dépense. Il se révélait clairement qu’il n’était plus possible de satisfaire aux besoins de la vie. Les trois quarts de la population du monde souffrirent de faim, était dépourvue d’habits. Et malgré cela le système de production réclamait que le blé soit brûlé dans les locomotives ou jeté à la mer, la viande était arrosée de pétrole pour interdire la consommation. Car il y en avait … trop. La démence du système ne pouvait pas être démontrée plus clairement.

Les tendances de réglementation dans le capitalisme libéral.

Les sociétés anonymes. Cependant, aussi dans le capitalisme libéral on peut parler d’efforts pour régler la production, quoique, en général, ils ne soient par regardés comme cela. Nous voulons parler de la collaboration de groupes de capitaux toujours grandissants. Tout le monde sait que, au début du capitalisme, les outils étaient encore petits et un grand nombre de petits entrepreneurs se faisaient la concurrence l’un l’autre. La concurrence menait à l’amélioration de la technique et par là à des outils toujours plus onéreux. Bientôt l’outillage d’une usine exigeait des capitaux tellement grands que ceux-ci ne pouvaient être fournis par un seul capitaliste. Ainsi beaucoup de petits capitalistes fournissaient les capitaux ensemble pour quelque grande usine : c’était une société anonyme.

Cette société anonyme était très simple, mais tout de même il faut remarquer qu’une particularité était ainsi introduite qui devait entraîner après elle des conséquences très profondes. Car, alors qu’autrefois chaque capitaliste avait la gestion de son propre capital maintenant on était obligé de qualifier u directeur qui avait droit de gestion du capital. Les actionnaires imputaient la gestion au directeur. Ici s’opéra une scission entre le droit de possession et le droit de gestion. Quand le directeur n’était pas versé dans l’art de faire du profit, le droit de gestion lui était ôté et imputé à un autre directeur.

Les cartels. L’étape suivante dans la collaboration entre les entrepreneurs, nous le voyons dans la formation des cartels. Les usines fabriquent le même produit, consentaient un même prix sur le marché (Réglementation des prix). Dans d’autres branches, les entrepreneurs divisaient le marché (réglementation du marché), ou ils déterminaient la quantité de la production pour chaque usine (réglementation de la production). La formation de telles organisations d’entrepreneurs ne s’exécute pas toujours volontairement. Mais le cartel luttait contre les "entreprises sauvages" jusqu‘à la mort, à la suite de quoi, le cartel achetait l’usine à bas prix.

Ici deux choses sont importantes. D’abord, on essayait de faire une réglementation de la production. Également nous voyons ici comment la scission entre le droit de possession et le droit de gestion s’approfondit : les règles pour la gestion des capitaux sont prescrites pour tous. Autrement dit : les grandes entreprises du cartel acquièrent le droit de gestion du capital des plus petites, quoiqu’ils ne le possèdent pas. La lutte pour la formation des cartels n’est pas la lutte pour le droit de gestion du capital, lutte menée par les plus grands capitaux.

Dès l’abord la formation des cartels était aussi considérée comme un effort d’éliminer la lutte de tous contre tous, pour établir une production planifiée. Mais il se révélait très vite que les cartels ne freinaient pas les crises. De plus, la crise une fois éclatée, les cartels se décomposaient et chaque entreprise cherchait à sauver sa peau en négligeant les règles prescrites.

Les banques. Avec les banques, on voit clairement la scission entre le droit de possession et le droit de gestion. Les banques travaillent avec les capitaux dépositaires. Les directeurs maitrisent avec ces millions une bonne partie de la vie économique et leur pouvoir s’étend en puissance beaucoup plus loin que les millions empruntés à la vie économique.

C’est facile à comprendre. Quand une entreprise a besoin de capitaux, souvent les banques les fournissent seulement contre un siège dans le conseil d’administration de l’entreprise. Autrement dit, la banque s’assure le droit de gestion sur le capital de l’entreprise, quoiqu’il ne la possède pas.

Le capital financier. Il y eut une période où les banques se développèrent si puissamment qu’elles assujettirent des parties considérables du capital industriel et commercial. Partout elles conquirent un siège dans les Conseils d’administration des grandes entreprises. Mais plus tard, le capital industriel et commercial devint plus puissant et il commença alors d’acheter des actions bancaires afin de pénétrer dans les directions des banques. Ainsi le capital bancaire, industriel et commercial s’enchevêtraient souvent formant ce qu’on appelle le capital financier.

Ce que nous enseigne tout cela, c’est que dans les cercles des grands pouvoirs capitalistes, il ne s’agit pas en premier lieu de prendre possession de capitaux d’autres personnes, mais de lutter pour la gestion de la vie économique. La centralisation de la gestion est donc autre chose que la concentration des droits de possession. La centralisation du pouvoir des capitaux entre les mains de peu de personnes va plus vite que la concentration des droits de possession. C’est évident dès qu’on réalise que les actions sont souvent éparpillées sur des milliers d’actionnaires.

Ce phénomène de scission entre le droit de gestion et le droit de possession doit aussi être envisagé du point de vue de la réglementation des forces productives. Sans aucun doute il constitue une sorte de réglementation. Mais cette normalisation n’était qu’une mise en ordre de bataille des capitaux afin de porter la concurrence sur une échelle plus élevée. En réalité cette "normalisation » préparait des catastrophes beaucoup plus intenses, des crises plus profondes, des guerres plus acharnées.

L’économie planifiée allemande.

La loi sur les devises de Bruning 1931. L’Allemagne continuait sa marche vers la normalisation de la vie économique. La crise de 1929 diminua l’exportation allemande dans des proportions considérables, et de plus, les banques étrangères commençaient à réclamer le remboursement de leurs crédits à court terme. L’Amérique percevait que l’Allemagne n’était plus capable de payer les frais de la guerre s’élevant à 1.600 millions de marks-or et accordait pendant un an (moratoire Hoover). Mais cela n’apportait pas une solution. En 10 jours les banques étrangères faisaient rentrer 2 milliards et cela signifiait la fin de la capacité de paiement. Il n’y avait plus de devises, l’or avait émigré vers la France et l’Amérique et toutes les banques allemandes étaient obligées de fermer leurs guichets. L’Allemagne avait fait faillite. (12 juillet 1931)

Que fait-on en cas de faillite ? Les créanciers font une liste des avoirs et des dettes et commencent à vendre les biens du débiteur. Pour l’Allemagne, on suivit la même procédure, (rapport Layton), et le danger menaçait que les actions de entreprises allemandes déménagent à l’étranger, qu’elles prennent la même route que les actions des chemins de fer allemands. Les capitalistes allemands étaient menacés d’expropriation totale. Mais les capitalistes allemands n’avaient pas l’intention de se soumettre à cette expropriation et ils se préparaient pour la grande lutte.

D’abord il s’agissait d’importer les matières premières pour l’industrie. Pour s’assurer les devises nécessaires, le chancelier Brüning promulgue sa loi sur les devises [1]. Chaque particulier détenant des devises devait fournir celles-ci à la Reichbank et le gouvernement déterminait la quantité et la sorte de denrées d’importation et de plus spécifiait dans quelles entreprises elles seraient utilisées. Il va sans dire qu’un contrôle sur les devises était nécessaire, c’est-à-dire un contrôle sur l’importation et l’exportation (le gouvernement déterminant alors les importations selon les sommes disponibles). D’un seul coup, le capitalisme libéral prenait fin pour une grande partie de la vie économique. Ce n’était pas en vertu d’un principe, mais sous l’emprise de la détresse, que s’exécute ici la plus grande centralisation que nous ayons vu dans ce temps-là (sauf en Russie). Les bien possédés restaient comme ils étaient, éparpillés, mais la gestion se déplaçait des trusts et des cartels vers l’État.

La crise avait provoqué la fermeture d’une grande partie des usines. Il y avait 12 millions de chômeurs et d’autres millions d’ouvriers ne travaillaient pas plus que 3 jours par semaine. Des millions de jeunes hommes déambulaient sur les grandes routes comme des vagabonds. La décomposition de la grande industrie n’était plus seulement une perte de capitaux considérables pour les capitalistes : cela devenait une catastrophe "nationale". Pour les masses, le maintien de ces industries ne se réduisait plus au sauvetage de quelques capitalistes, mais se posait comme "intérêt national". Mais dans la pratique, la centralisation de la vie économique dans les mains de l’État signifiait centralisation dans l’intérêt des grands capitaux. Virtuellement, c’était les intérêts des grandes industries qui déterminaient ce que l’État devait faire ou négliger, parce que le pivot de la vie économique et politique reposait sur eux.

Cette centralisation n’était en réalité qu’une étape dans la lutte permanente pour la gestion des capitaux. D’abord quelques usines ou des banques ou cartels se battaient pour la gestion de leurs capitaux. Sous la pression de la détresse, l’État devint un moyen de contrôle de presque tous les capitaux investis, mais dans l’intérêt des plus grands capitaux. En 1931, cela contenait des possibilités insoupçonnées et il s’agissait seulement de chercher une forme pratique pour cette gestion centrale.

Dictatures de 1932

La recherche de cette forme pratique se développait l’année suivante, en 1932. Le parlement, institution dans laquelle les différentes couches de la population cherchent à défendre leurs intérêts, devait être anéanti. Pour la forme, il pouvait naturellement rester, mais il ne devait plus exercer le pouvoir réel. C’est pourquoi la dictature modérée de Von Papen et Schleicher fait son apparition.

De la même façon que le pouvoir économique fut concentré dans les mains de quelques-uns, le pouvoir politique fut concentré dans les mains de quelques-uns. L’un n’est que l’expression de l’autre. Ainsi, quand Hitler vint au pouvoir en 1933, l’essentiel sur ce plan était déjà réalisé. Le temps était mûr désormais pour utiliser la gestion centrale des capitaux d’une façon favorable. Favorable pour le grand capital, naturellement.

National-socialisme.

Ce n’est naturellement pas un hasard si ce fut justement le parti national socialiste qui devait se charger d’exécuter la centralisation en faisant fonctionner la totalité du capital investi en Allemagne pour les intérêts des grands capitalistes. Car ce parti prêcha la lutte de Libération nationale contre le traité de Versailles et pour la reconstruction d’une "grande Allemagne". Et ceci fut en harmonie avec les intérêts des grands industriels qui devaient conquérir de l’espace vital, en rabaissant les murs des tarifs douaniers et en conquérant des pays coloniaux riches en matières premières. Pour ceci il fallait un appareil militaire monstrueux, dont la construction ouvrait en même temps un nouveau marché intérieur pour les différentes industries nécessaires pour l’armement.

Dans la nouvelle production "planifiée" toute la vie économique fut pour ainsi dire unifiée dans une grande société anonyme sous la direction des directeurs des grandes industries comme "homme de métier" ainsi que des nationaux-socialistes. La grande société anonyme pour la reconstruction d’un grand appareil militaire, autrement dit "l’État allemand" fixait maintenant quelle branche de la société devait disparaître et combien les autres devaient produire. Les branches de l’économie chargées d’alimenter la population devaient être tenues au plus bas niveau ; de sorte que tout le travail puisse être utilisé au réarmement. Le taux de profit fut réglé par directive centrale et fixé à 6 ou 8%.

Echange de marchandise.

Il apparaissait déjà assez vite quelles possibilités énormes offrait la centralisation de la vie économique allemande. Malgré les entraves et malgré le manque d’or, d’importantes transformations commerciales pouvaient avoir lieu. Quand, sous le régime libéral, un importateur allemand de céréales voulait recevoir une quantité de blé de la Roumaine, il pouvait le faire uniquement en payant en devises. Mais sous les nouvelles formes, lorsque l’importateur des céréales fut devenu le même que l’exportateur de machines et autres produits (c’est-à-dire l’État), devises et or furent superflus et on pouvait payer avec d’autres marchandises. Des firmes isolées pouvaient difficilement faire des transactions de cette sorte. Il fut prouvé que l’économie totalitaire était une arme tellement puissante sur le marché mondial que mêmes les plus grands monopoles du capitalisme libéral ne pouvaient pas, et de loin, se mesurer avec elle. Ceci apparût même plus fortement là où les prix qui durent être payés ou la contre-valeur à recevoir ne furent plus d’un intérêt primordial. Dans le cas où les frais s’élevaient trop haut toute la population allemande était là pour en prendre sa part. Mais te toute façon on pouvait faire du commerce et produire, tandis que ceci était impossible sous le capitalisme libéral.

Avec cette méthode d’échange des marchandises l’Allemagne pouvait prendre en main presque tout le commerce avec les Balkans. La France et l’Angleterre furent éliminées de ces marchés. Des rapports commerciaux avec l’Afrique du sud et l’Amérique du Sud furent liés de la même façon.

Ainsi l’Allemagne devenait par l’abolition de la concurrence en Allemagne, un concurrent invincible sur le marché mondial. Par l’abolition de la concurrence à l’intérieur, la production "planifiée" n’était qu’une arme puissante pour la lutte dans la concurrence entre les puissances mondiales.

Aujourd’hui l’Allemagne est battue et la 2ème guerre mondiale a laissé l’Europe dans la ruine. Une grande partie de l’appareil de production est usé, ou détruit, les routes sont en mauvais état, et les moyens de transport doivent être renouvelés. Et de plus les dettes de l’État se sont élevées à une hauteur inconnue.

Tous ces renouvellements ainsi que l’amortissement des dettes, sont possibles seulement par des "épargnes" de la population laborieuse et c’est pour quoi un bas niveau de vie est le prix du "redressement" du pays. Et c’est justement ce "redressement" qui exige notre attention particulière. Car il ne s’agit pas d’un redressement du système capitaliste libéral, mais au contraire d’un avancement à grands pas vers une forme d’organisation du capital plus haut : l’économie dirigée par l’État.

La nouvelle organisation du capital en est seulement à son premier développement, dans certains pays elle est déjà plus développée que dans d’autres. Mais le principe, valable pour tous les pays, est le suivant : l’État devient un grand collecteur où toute la plus-value de l’industrie et de l’agriculture se concentre. Il peut le faire de différentes manières : par les impôts sur les profits et il est alors actionnaire silencieux dans toutes les entreprises, aussi par sa politique des prix et de la production, pour ne pas oublier enfin ses restrictions à la consommation et le blocage des salaires. L’État s’empare pour une grande partie de la gestion de la vie économique, quoi qu’il ne soit pas le détenteur des moyens de production, pour les intérêts de grands capitaux qui sont le pivot de la vie économique et politique. La totalité des forces productives du pays doit être coordonnée comme dans un grand konzern [2] sur le marché mondial et sur le marché mondial et sur le terrain politique mondial. C’est pourquoi l’économie dirigée par l’État n’amène pas un soulagement de l’exploitation des populations laborieuses mais au contraire une accentuation. Le sens de l’économie dirigée par l’Etat est virtuellement d’accroître l’exploitation des masses, et d’éliminer les branches du travail qui n’ont pas d’intérêt pour l’organisation des grands capitaux.

Maintenant devient claire la raison pour laquelle nous disions que le prolétariat européen est la victime des conceptions socialistes étatiques. Jusqu’à maintenant il a crû que l’État était le levier du socialisme. Dans ses conceptions, le capitalisme privé doit être suivi par l’économie dirigée par l’État et, quand cela est possible, l’État doit être le détenteur des moyens de production. L’Ancien mouvement ouvrier convient aux zélateurs ardents de l’économie dirigée par l’État parce qu’il y voit la réalisation de son socialisme. Mais ce socialisme n’est pas la suppression de l’exploitation et de l’abolition des classes. Quand les dirigeants de l’Ancien mouvement ouvrier se parent encore du nom de socialistes ou communistes, ils visent une société dans laquelle ils obtiendront les fonctions dirigeantes comme fonctionnaires de l’État et seront payés avec de hauts salaires comme en Russie.

Les sociaux-démocrates, les staliniens, les dirigeants des syndicats occupent une place ambigüe dans les luttes présentes. Il est vrai qu’ils appuient partout le redressement capitaliste ; mais quand cela est possible ils combattent le capital privé pour le transférer entre les mains de l’État. Leur pouvoir comme nouvelle classe d’oppresseurs prévus obtient par là une assise solide. Leur antagonisme contre le capital privé se fait jour dans les nationalisations. Mais là où il s’agit de maintenir l’emprise par les masses ils font front unique de "l’intérêt national" avec les capitalistes ou vers l’État oppresseur. Par là ce qui se révèle n’est pas que les dirigeants seraient des "traitres au socialisme", ou qu’ils seraient "mauvais dirigeants", car c’est une conséquence de leurs conceptions du socialisme ; dans lequel les partis et les syndicats doivent être les moyens de maîtriser non seulement les moyens de la production et de la vie sociale, mais aussi de maîtriser les hommes comme appendices des moyens de travail.

C’est pourquoi l’économie dirigée par l’État est plus qu’une organisation des forces matérielles. L’État essaye de grouper toute la vie spirituelle autour d’un seul principe : unité nationale. Le bien être de toute la nation, la force de la nation, doivent être le point de départ de toute l’organisation de la société. Plusieurs partis, plusieurs syndicats, plusieurs organisations de jeunesse, plusieurs organisations culturelles, tout cela est possible. Toutes ces organisations de plusieurs opinions ne donnent aucun souci au régime du moment que l’assise commune se pose dans l’unité nationale. Malgré les opinions différentes, les pensées, les sentiments et la volonté, les masses sont ainsi conduites dans le même fleuve. C’est pourquoi il faut voir dans l’unité nationale une des plus importantes armes spirituelles de la bourgeoisie et … de l’Ancien mouvement ouvrier. La "psychologie dirigée" est un complément nécessaire à l’économie dirigée par l’État. C’est pourquoi le bas niveau de la culture et de la civilisation du présent sera encore abaissé par la nouvelle organisation du capital.

L’avenir pour les masses est sombre. Le filet de l’économie dirigée a commencé à s’étendre sur la population laborieuse et il gêne toujours leur résistance à des tendances appauvrissantes des nouvelles formes d’oppression et d’exploitation, parce que ces populations sont prisonnières de leur propre conception du socialisme et de la lutte de classe sous la direction des partis et des syndicats.

Mais ce temps d’impuissance n’est pas établi pour l’éternité. Ceci veut simplement dire que la période des syndicats et des partis correspond nécessairement à la "préhistoire" de la classe ouvrière, elle concorde avec le petit capitalisme de l’époque, cependant que la grande lutte essentielle contre le grand capital et son État s’annonce déjà. Pour cette lutte de nouvelles formes organisationnelles sont inévitables et dans la lutte nouvelle la classe ouvrière renouvelle ses conceptions du socialisme.

Polo

Notes :

[1NdE - En mars 1930, Heinrich Brüning devient chancelier. Il se fixe pour objectif de rétablir l’équilibre des finances publiques. Sa politique, menée par décrets-lois, est très déflationniste : les salaires et les prestations sociales sont comprimés, les dépenses publiques réduites. Cette politique conduit rapidement à une aggravation de la situation économique et sociale. En 1931, le PIB recule de 12,1 % et le chômage va atteindre 30 %. Devant une telle situation, les retraits des avoirs étrangers s’accélèrent. En septembre 1930, les élections au Reichstag signent la victoire des deux partis hostiles au système de Weimar : les partis nazis et staliniens. Le 11 mai 1931, l’engrenage qui mènera à la crise bancaire s’amorce. La première banque autrichienne, le Crédit-Anstalt, annonce sa faillite. Le 11 juillet, le patron de la Danatbank, Jakob Goldschmidt, informe le gouvernement que sa banque n’a plus un sou vaillant. Au lendemain du "Bank Run" du 13 juillet, et alors que la Dresdner Bank s’est aussi déclarée en cessation de paiement, Heinrich Brüning décide de prendre – enfin – des décisions énergiques. Un strict contrôle des capitaux est établi, les activités des banques sont limitées aux paiements indispensables à la vie quotidienne, la Bourse est fermée pour une durée indéterminée et une structure de défaisance pour le secteur bancaire, l’Akzeptbank, est mise en place. De son côté, la Reichsbank élève son taux directeur à 15 % pour reconstituer ses réserves en or et en devises. La fuite des capitaux est stoppée net. La Reichsbank peut aider le système bancaire sans risquer un effondrement de la monnaie. Puis, Heinrich Brüning renforce encore sa politique de déflation. Il devient dans l’imaginaire populaire le chancelier de la faim. En mai 1932, le président Hindenburg, fraîchement réélu, le remercie en raison de son impopularité. Et Hitler deviendra chancelier le 30 janvier 1933.

[2NdE - Konzern désigne l’association d’entreprises qui associe concentration horizontale et concentration verticale. Les konzerns ont été lancés de manière massive par l’État impérial allemand qui était très protectionniste. C’est en 1904 par exemple qu’est fondé le cartel de la chimie qui regroupait AGFA, BAYER, et BASF.




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