Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Malville : un membre de la coordination raconte
{IRL}, n°12, s.d., p. 11-14.
Article mis en ligne le 16 décembre 2013
dernière modification le 19 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Les premiers rapports avec la population.

Le principal effet de l’occupation de la première semaine : on s’est fait plaisir, on a appris un peu à se connaître et à connaître l’adversaire dans l’action, mais le principal effet c’est qu’à partir du 9-10 juillet, la population elle était avec nous, ouais, presqu’entièrement. A mon avis c’est le principal bénéfice qu’on a pu tirer de cette semaine. C’est qu’avant les gens étaient sceptiques, ils nous regardaient un peu avec méfiance, les paysans ils attendent d’avoir des preuves, "ces gens ils sont capables de quoi ?" Là ils ont vus que d’une part on arrivait quand même à construire quelque chose plus ou moins cohérent et à réussir à faire un certain nombre d’actions ; et puis ils ont surtout vu qu’ il n’y avait pas de dépradations, d’incendies, et en même temps ils ont été rassurés et informés. Le fait que maintenant il y a des comités dans la région, une vingtaine dans la région dont certains comprennent la totalité de la population adulte des villages : L’huis - Poleyrieux - Bouvesse - Montalieu - Morestel, c’est un bourg de 2800 habitants, il y a 50 personnes dans le comité, c’est beaucoup, mais pas beaucoup par rapport à la ville. Il y a des petits villages, par exemple Sollières, 280 habitants, 150 membres dans le comité, toute la population adulte. C’est important. Les comités ils n’existaient pas avant le 2 et 8 juillet, il y avait rien, un ou deux types qui bossaient à titre individuel, qui ne rencontraient que très peu d’échos. Mais la propagande qu’ils ont fait en deux ans remuait un peu le subconscient des gens, ils suggéraient quelques idées qui ne sortaient pas en public. Si tu veux pour qu’un paysan se mette dans un comité, pour lui le grand pas difficile c’est d’annoncer qu’il est membre du comité, c’est ça son problème. C’est anecdotique mais le jour où ils ont créé le comité à Morestel, ce gros bourg, les gens n’osaient pas entrer dans la salle où tel jour, telle heure, il y avait création du comité ; à cette époque c’étaient encore les gens de l’extérieur, les gauchistes, les antennes qui avaient créé ça. Les gens n’osaient pas entrer, ils attendaient sur le trottoir devoir s’ils étaient suffisamment nombreux et qui venaient, pour entrer tous ensemble ; aucun n’aurait ose/ rentrer le premier. Leur problème à eux il est là. Et les gens remarque, ils étaient tous membres d’un ancien réseau de relations qui existait pendant la résistance et ils disent "tiens on est les mêmes c’est la nième fois qu’on se retrouve".
Ça c’est à mon avis le principal résultat concret de cette occupation, au niveau de la population locale. Au niveau de nous on a appris à se connaitre et à connaître l’adversaire, c’est très important.
On a appris aussi nos contradictions et aussi un truc fondamental : comment faire quand on a une foule de 20.000 personnes qui est là, qui ne se connait pas et qu’on est un petit groupe d’organisateurs qui ose organiser ça et qui est vite débordé.

La question du rapport de force.

Ce qui s’est passé jusqu’au 8, notre idée c’était d’avoir un maximum de gens sur le site, et on a vu qu’en une semaine on pouvait compter sur un maximum de 1.000 personnes sur le site, en plein été. C’était comme ça, c’était un fait. Donc à partir du moment où on a vu qu’on était 1.000, que certains matins au réveil il n’y avait que 5,00 personnes parce que les gens allaient dormir un peu partout parce qu’ils avaient froid, et qu’il y avait 600 CRS sur place, ça voulait dire une chose très claire : on peut pas tenir le site, c’est ce qui s’est passé le 8 on a été vidé et puis quand on était 1 contre 1 CRS, il y avait pas de problème, on avait pas le rapport de force......
On s’est retrouvés dans la région environnante. Le 10 il y a eu le très fort matraquage, les nombreux blessés, les grenades offensives, tout ça, et on a su par des contacts indirects et des contacts personnels l’ultimatum très clair de la préfecture disant : "tout rassemblement de 50 personnes sera dispersé par la violence". Comme on avait pas le rapport de force pour tenir ou répondre à ça on a décidé d’adopter une stratégie de guérilla ! Qu’on se répande dans les villages, qu’on se disperse tout en restant coordonné, qu’ on agisse par petits pelotons dispersés de moins de 50 personnes agissant dans chaque village, créant des comités, faisant de l’information, préparant les actions de sabotage.
Maintenant pour une action de guérilla il fallait que les petits pelotons intégrés dans chaque village s’intègrent véritablement, ça veut dire est une action compréhensible pour les paysans.

L’insertion dans les villages.

Ça veut dire un certain respect des mentalités locales qu’il faut avoir ; il y a certaine personnes qui culturelle-ment n’étaient pas prêtes à respecter un certain nombre d’interdits locaux, à comprendre la mentalité des pay-. sans. Bon ! par exemple il y a des gens pour qui rentrer par effraction dans une mairie c’est une chose qu’on peut faire, pour le maire c’est pas possible, il comprend pas. Il y a eu des vols qui se sont produits à plusieurs reprises. Des paysans ont vu leurs lapins disparaître les uns après les autres, certains occupants arrivaient en terrain conquis, c’est une forme de colonialisme assez insidieuses.
Pour certains occupants c’est normal : je vois un lapin je me sers, si d’autres font ça pour finir le paysan il a plus de lapins, mais pour lui c’est son gagne pain si ça se trouve. Je crois qu’il y a un minimum de respect à avoir.
Alors nous on avait dit qu’on aimerait que les petits groupes qui s’étaient installés dans cette optique de guérilla aient un minimum de moyens de subsistance et une certaine autonomie financière. Ça veut dire avoir des moyens de travailler, soit sur place, soit ailleurs et revenir. Ça sélectionnait les gens qui devaient rester. Ben ! Ouais.......qui a ces moyens de rester ? et qui les a pas ? En fait tout le monde peut rester. Du travail y en avait, dans les fermes du travail gagne pain, et du travail militant dans les comités pour l’information, du travail dans les usines proches il y en avait ; il suffisait d’avoir le courage de s’insérer véritablement dans un village et d’aller travailler vraiment chez les paysans, mais il ya eu des paysans qui ont eu des gros problèmes avec leur antenne.
Ils étaient installés chez eux et ils leur ont dit bon on vous aide dans les travaux des champs 4 - 5 heures par jour en contre partie vous nous hébergez ; c’était un rapport très bien, les paysans étaient parfaitement d’accord, mais il y en a certains, entre guillemets des "hippies", je ne sais pas comment il faut les appeler, ils ne faisaient absolument rien, ils ne remplissaient pas leur contrat. Certains se levaient à midi, ils venaient vaguement jeter un oeil dans les champs alors que les paysans s’étaient levés à 5 heures du matin pour commencer le travail. Je pense à un cas particulier qui s’est passé à Meyzieux, ils avaient accepté de décharger un certain nombre de balles de foin, ils sont restés 4 jours à 5 et ont déchargé 1 balle de foin, tout le reste du temps ils étaient couchés dans l’herbe à fumer.
Seulement les paysans eux ils comprennent pas ça, bon ! dans un premier temps ça peut marcher, mais il n’y i pas d’insertion de ces gens là dans la population et il n’y a pas d’action possible en commun ; effectivement il y a eu d’autres antennes avec des gens vraiment bien qui se sont bien -passées, qui ont restaurés des maisons pour y habiter et qui y ont habités, qui ont restauré des fours à pain, qui ont fait revivre toute une partie de l’économie qui était morte dans ces villages, qui se sont attirés beaucoup de sympathie dans les villages, qui ont bosses avec les paysans et qui ont créés des comités vivaces.
Bon ! ben tu vois y a de tout ! y a toute sorte de gens !

Les défauts de la coordination.

Maintenant nos défauts à nous. Là se sont posés les problèmes de l’insertion des gens dans les villages. Notre responsabilité c’est qu’il y a des tas de gens qui sont arrivés tout l’été à l’accueil pour venir donner un coup de mains, parmi ces gens il y avait des fumistes et des gens vraiment sérieux, enfin qui venaient avec de bonnes intentions et que nous n’avons même pas été capables, très souvent, trop souvent, d’orienter vers le paysan qui cherchait quelqu’un pour tel type de travail, de faire ce boulot de coordination : d’un côté faire la liste des paysans qui offrent du travail, de l’autre la liste des gens qui viennent ici bosser et de les mettre en contact. On n’a pas été capable de le faire parce que nous étions......Bon tu vois.......c’est un peu le merdier à organiser quand il y a plusieurs trucs à faire, bon ! tu es un peu hors de ta tête, et tu pares tous jours au plus pressé ; il y en a qui sont restés comme ça une journée entière à ne rien faire alors qu’il y avait du travail.
Alors effectivement il y a des gens qui sont partis de Malville écoeurés, qui n’ont pas été accueillis convenablement ; c’est en partie de notre faute, en partie parce qu’il est normal que 10 personnes ne puissent pas tout centraliser, il est normal aussi que les gens soient autonomes, qu’ ils aient la capacité d’entrer eux-mêmes directement en relation avec la population, qu’ils aient aussi le ton pour parler aux gens et non de passer par nous. Dans un sens nos manques, notre légèreté c’est dommage mais les gens pouvaient réellement s’insérer sans passer par nous.

Finalement est ce que les gens s’autogéraient ? Est ce qu’il y avait une réelle démocratie ? Dans les AG ? Les décisions n’étaient elles pas prises par vous qui étiez présents partout ?

Le problème il s’est posé comme ça. Il y a l’équipe qui a préparé depuis 6 mois cette occupation, qui a pris des contacts avec les gens du coin, qui a habité sur place pendant quatre mois, disons qui connaissait les gens, qui se connaissait entre elle, qui disposait de l’information, qui savait quel paysan peut prêter des terres à quelle date etc....
Il y avait un gros travail sur place : être présent auprès de chaque groupe qui réclamait des informations, être là quand un paysan se plaignait, pour discuter avec lui. Et puis être là pour organiser des actions. Parce qu’on n’avait pas seulement à organiser la vie sociale dans la région, mais aussi à empêcher Malville, donc organiser des opérations de toute sorte pour empêcher les travaux. Tout ça a dépassé nos forces. On a été relayé sur place par des gens il y en a qui ont pris en charge le journal, des gens entièrement nouveau. Mais effectivement il aurait fallu décentraliser au maximum l’information et le pouvoir de décision on s’est heurté pendant trois mois à cette bagarre. Mais l’AG durait deux heures et il aurait fallu bien plus de deux heures pour donner l’information qu’on détenait : "Celui là je le connais je peux lui demander telle ou telle chose et pas telle autre....." Or qui détient cette information ? Alors dans les assemblées on passait un petit quart d’heures à donner de l’information et le reste du temps à s’engueuler.

Mais les gens qui étaient là n’étaient pas une masse homogène ?

Et non, en plus. Les difficultés sont venues de là. C’aurait été un groupe, les "non-violents", les problèmes n’auraient pas été les mêmes. Parce qu’on a quand même quelque chose de commun. Parce qu’on a la tactique de la non violence, mais encore fallait il savoir ce que ça voulait dire, jusqu’où on pouvait aller ; et puis il y avait toute sorte de gens, qui étaient venus là pour faire des actions "14 juillet". Chaque type venait avec son idéologie particulière et s’attendait à ce que tout le monde soit d’accord avec lui.
Et il n’y a pas eu de bavure, c’est dingue !
En fait ça prouve qu’une foule est capable de se prendre en mains et de finalement organiser des trucs assez chouettes et de continuer à en réaliser. Je pense aux actions de sabotages dont on a parlé, mais aussi aux actions qu’on a vu trop souvent : un petit groupe de 10 qui se réunit pour préparer une action et qui se sépare dans la nuit même sur un clivage politique qu’ils se sont inventés ou un pur mythe dans leur tête, simplement parce qu’ils n’ont pas eu le courage de réaliser simplement le truc.
Il y a eu une sacrée évolution et ça c’est quelque chose de positif, notre évolution à travers la lutte, de ce qu’on était au début et de ce qu’on était à la fin. Il y en a qui ont réalisé l’importance de l’amour, à quel point c’est important de s’aimer et de faire l’amour ! Il y en avait qui étaient des militants purs et durs, et qui sont tombés amoureux comme des fous, et ça c’est très important pour nous.

La tactique non- violente ?

Pour certains la non-violence c’est un dogme, pour d’autres c’est une tactique qu’on adopte pour l’instant. Déjà il y a une sacrée divergence. Le mot n’a pas le même sens. Pour nous, quand je dis nous c’est la coordination, et encore pas toute la coordination, la non-violence c’est pour l’instant la tactique que nous employons. Parce que les paysans aiment bien cette notion dans un premier abord. Personnellement il y a deux ou trois notions que je trouve chouette dans la non-violence et que j’ai découvert à Malville : Le respect de l’individu, de l’homme qui est en face de moi, le préfet avec qui on va négocier, le colonel de gendarmerie c’est à la limite un individu que je peux essayer de comprendre ou de ne pas comprendre, mais ça ne m’intéresse pas de brutaliser un homme. Ça ne fait rien avancer. Par contre il y a quelque chose que je trouve désagréable dans certains non-violents c’est cette espèce de masochisme chrétien, qui ont un certain plaisir à se faire taper dessus. C’est un héritage chrétien. Ce qu’on essaye de mettre debout c’est une théorie et une pratique qui se débarrassent de ce masochisme chrétien, ou on refuse de se faire taper dessus et où en même temps on ne trouve pas forcement utile de blesser physiquement l’adversaire.
Les formes d’action qu’on essaie de mettre au point peuvent être très diverses, que tel ou tel dogmatique de la non violence juge du haut de sa chaire, ça nous est égal.

La prise en charge de l’action par la population.

Nous ce qu’on demande c’est que la population puisse prendre le pouvoir sur sa vie, mais il est bien clair qu’il n’y a pas de pouvoir sans information ; c’est pour ça que nos revendications sont indissociables : information d’ abord, arrêt des travaux et ensuite référendum. Si le pouvoir acceptait un référendum ça veut dire qu’il accepte de remettre en cause son monopole sur le pouvoir de décision donc ce serait une victoire au niveau de la répartition du pouvoir en France. Jusqu’à maintenant les gouvernements se sont toujours arrogé dans tous les pays le monopole sur le droit de décider..

Et les heurts avec les forces de l’ordre , l’arrêt des travaux.

Il ya plusieurs choses. D’une part on planifie notre action sur cinq ans, on essaie d’avoir des actions sur cinq ans puisque c’est le temps que doit durer les travaux. Maintenant pour ce qui est de l’action de masse et du sabotage, aucune des deux ne peut aller sans l’autre ; l’action de masse est importante pour avoir un soutien important dans la population et pour que les petits groupes soient insérés dans la population et aussi parce que l’information de la masse.......il faut que les gens soient informés du problème pour qu’ils prennent un éventuel pouvoir sur leur vie ; tant qu’ils sont non-informés ils ne peuvent rien décider. Donc l’information est fondamentale, mais par ailleur les actions de sabotage sont tout aussi fondamentales puisqu’elles arrêtent effectivement les travaux.
Aujourd’hui on en est à un point où l’information des masses a relativement avancé il faut que ça aille plus loin, mais ce n’est pas notre faute si chaque fois qu’un groupe se réunit pour faire une action il n’arrive pas toujours à la mener à bien même lorsqu’elle est de petite envergure. Mais il y a eu quelques petites actions dont on n’a pas parlé.
Maintenant il est clair qu’il faut que ça continue, il faudrait que les gens apprennent à se connaître afin de passer effectivement aux actes.
Il y a un truc que je trouve regrettable dans l’extrême gauche. Elle est très capable de faire des discours, mais rarement des actes. On peut facilement organiser des manifestations où des gens viennent protester contre quelque chose, c’est plus difficile d’organiser des actions. Ce sont des manifs des meetings o(m les gens défilent et après ils rentrent chez eux. En fait c’est très frustrant humainement, tu fais une marche et après tu rentres chez toi. Au bout de quelques années de cette vie là ils se rangent, parce qu’ il leur manque un débouché : l’action. Et puis il y a une bagarre entre le court terme et le long terme. Il y a des actions qui auraient pu hypothéquer le long terme. Par exemple si le trois juillet on avait essayer de forcer le barrage, on se serait fait matraquer et on n’aurait pas pu revenir le lendemain. Il y a des fois où il faut savoir attendre. Aujourd’hui il y a beaucoup de gens qui sont très pressés, qui voient les travaux qui commencent. A cela nous on dit : organisez vous, il suffit d’être 3 ou 4 et de faire des trucs. A part ça......

Et les heurts avec les forces de l’ordre , l’arrêt des travaux.

Et bien tu vois un maire comme celui de Bouvesse c’est un .maire PC, mais ce n’est pas le PC, c’est un petit maire perdu dans son truc et qui y va d’instinct, il fait une déclaration à l’instinct, il dit je trouve sympas ces gens, et ensuite trois semaines après quand tu retournes le voir il a reçu entre temps une lettre du comité central, et il est beaucoup plus nuancé, il parle maintenant de "non au tout nucléaire, non à Malville tant qu’un certain nombre d’assurances et d’études n’ont pas été faites."
A Morestel le sénateur est mort. Tous les candidats, il y en a six correspondant aux grands partis, tous les candidats sont obligés de se prononcer sur Malville, c’est là dessus que tout le monde les attend. Il y en a beaucoup qui n’osent pas. Les deux de gauche, le PS et le PC ont dit non à Malville avec leurs réserves traditionnelles, les autres sont très gênés, il y a le candidat RI qui comptait sur sa carrière pour vendre du gravier à Malville. Dernièrement il a été obligé de dire dans un débat qu’il n’était pas là pour vendre du gravier à Malville. Au niveau de la vie dans la région ça discute. Mais ça nous échappe un peu ces subtilités, ils ont des critères de référence que nous on n’a pas.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53