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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le problème du socialisme (suite)
{Internationalisme}, n° 42, février 1949
Article mis en ligne le 1er novembre 2015
dernière modification le 23 octobre 2015

par ArchivesAutonomies
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(IV° Partie)

La classe ouvrière et l’économie dirigée par l’État

Dans nos digressions sur l’économie dirigée par l’État nous avons vu que cette économie n’est pas un soulagement de l’exploitation des populations laborieuses, mais au contraire une accentuation. Le sens de cette économie dirigée est virtuellement d’accroître cette exploitation et d’éliminer des branches du travail qui n’ont pas d’intérêts pour l’organisation des grands capitaux. Et nous précisons aussi que "l’unité nationale" et "internationale" est les plus importantes armes spirituelles de la bourgeoisie et de l’ancien mouvement ouvrier.

Dans cette société se mouvant dans la direction de l’État totalitaire, il n’est pas question d’une lutte pour l ‘amélioration des conditions du travail par le moyen des syndicats. Ceux-ci se chargent plutôt des intérêts de l’État et des entrepreneurs, parce qu’ils sont soumis à "l’intérêt national". En pratique ils ne sont que des contrôleurs de l’exécution des aménagements de l’État, et servent à briser des grèves qui éclatent sur l’initiative des travailleurs mêmes.

Cette nouvelle situation plonge les travailleurs dans la plus grande confusion. D’une part ils appuient la réglementation de la vie économique par l’État et l’alignement de toutes les organisations sur le front du "bien être national", c’est à dire ils renforcent les chaines de leur propre classe. Mais d’autre part, ils renient cet intérêt général par des mouvements sans cesse rallumés. Cette ambiguïté les rend impuissants. Les travailleurs n’ont plus ni but social ni moyen de lutter qui leur soit propres. La forme de l’organisation de classe qui a pris naissance à l’ère du capitalisme libéral, sur la base d’une conception commune des buts et des moyens, se trouve être aujourd’hui mise en doute. Par-là les sources d’énergie pour la lutte anticapitaliste sont c…. [1] (illisible). De temps en temps, il y a des luttes contre l’abaissement du standard de vie, mais c’est une lutte sans issue dans les conditions présentes. Une grève de quelques milliers de personnes ne vaut rien et une lutte à une plus grande échelle est toujours accompagnée du gaz lacrymogène ou du char d’assaut de l’État. La contre-force serait seulement possible si les ouvriers avaient une source d’énergie située dans une perspective socialiste et s’ils se libéraient de la peste : "intérêt général" et "intérêt national".

La confusion des conceptions sur le socialisme et sur les moyens de lutte a détruit les travailleurs en tant que classe. Naturellement ils forment encore une classe pour le capital, mais ils ne le sont pas pour eux-mêmes. Les vieilles conceptions ont perdu leurs forces et les nouvelles ne sont pas encore là, ou n’y sont que dans leur tout premier germe. La vieille conception de classe est en décomposition, une nouvelle commence à se dessiner sous le fond de luttes sauvages.

Les nouvelles conditions de lutte.

Un des remparts de l’économie dirigée consiste dans les efforts de la réglementation des prix en particulier pour les denrées de consommation des travailleurs. Le blocage des salaires y joue un rôle important. Les salaires sont fixés par l’État, bien que parfois les entrepreneurs soient portés à les hausser. C’est pourquoi la lutte pour la lutte contre l’État. C’est ainsi que les vieilles relations de pouvoir entre la classe possédante et la population laborieuse sont bouleversées et cette dernière est foudroyée. Une des plus importantes conséquences se trouve dans le fait que l’arme de la grève n’a plus de force dans sa vieille forme. Autrefois la grève était redoutée par les entrepreneurs à cause du préjudice financier et la faillite. Mais pour l’État il importe peu, en tout cas une atteinte financière n’est pas décisive. Le gouvernement ne vacille pas pour des causes économiques mais pour des causes politiques. La lutte économique se transforme en lutte politique.

Alors, la lutte contre l’appauvrissement croissant est devenue une question primordiale. Mais le prolétariat n’y est pas préparé. Le vieux contenu idéologique n’est pas approprié aux nouvelles conditions. La grève par tranches de métiers, tradition du capitalisme libéral est encore valable pour les travailleurs. Mais la pratique récente nous a déjà montré que cette méthode n’apporte que défaite sur défaite, ou des compromis très décevants. La force des ouvriers n’était pas efficace.

Le pouvoir des ouvriers.

Pour discuter le problème du pouvoir des ouvriers nous allons l’aborder graduellement. Evidemment le pouvoir se repose sur leur emprise, sur le processus de travail et la vie sociale. Mais cela dépend de leur compréhension des contextes sociaux et d’un de ses dérivés : le niveau de leur conscience de class. Moins celle-ci est développée et moins grande est son emprise sur la vie sociale et d’autant plus sont-ils les jouets des exploiteurs. Aussi l’opinion d’une masse inconsciente pourrait exercer un pouvoir social permanent quand elle est conduite par une "avant-garde consciente", doit être repoussée comme une illusion. Cela se heurte à la force matérielle et idéologique de l’État et de la bourgeoisie.
Nous parlions de la compréhension des contextes sociaux et d’un de ses dérivés : le niveau de la conscience de classe. Mais beaucoup d’ouvriers ont l’opinion que la classe ouvrière ne peut jamais acquérir une compréhension suffisante pour diriger leurs propres luttes et pour en finir avec le capitalisme. Surtout dans le temps présent et dans l’avenir où l’État et ses acolytes sont maîtres des "techniques sociales" (la presse, la radio, le cinéma, les organisations). Tous les moyens de propagande sont au service des exploiteurs.
Certainement, la force pour dominer la formation de "l’opinion publique" n’est pas à sous-estimer. Toutefois, les "techniques sociales" n’ont qu’un effet limité. Le cerveau humain n’est pas un réservoir où l’on peut verser tout ce qu’on veut. En somme le cerveau n’est pas un organe de luxe, mais un organe pour maîtriser la vie, la lutte pour l’existence. Le cerveau est la grande usine où l’on peut verser tout ce qu’on veut. En somme le cerveau n’est pas un organe de luxe, mais un organe pour maitriser la vie : la lutte pour l’existence. Le cerveau est la grande usine où les expériences du processus de travail et de la vie sociale sont taxées à leur valeur pour la vie et sont converties en connaissance et en sentiments. Voici les limites des "techniques sociales". Car en dehors des résultats de la propagande des exploiteurs, il existe aussi une "propre" opinion comme processus élémentaire. Les oppresseurs le savent très bien et justement pour contrarier ce processus élémentaire la psychologie dirigée par les techniques sociales est inévitable.
Qui est-ce qui sera la plus forte ? La propagande alignée ou la formation des conceptions et sentiments élémentaires ? A ce sujet, il est à remarquer que la propagande bourgeoisie aura du succès dans la mesure où le capitalisme pourra assurer l’existence matérielle de la population laborieuse. Quand l’existence est assez supportable, les tensions sociales n’engendrent pas des conceptions subversives ou une lutte à outrance.
Mais nous avons vu qu’une telle situation n’est pas à attendre. Le sens de l’économie dirigée par l’État, s’étendant sur le monde entier, est justement de resserrer l’exploitation aussi forte que possible. C’est pourquoi une lutte de classe acharnée ne tardera pas de se faire jouir, une lutte débordant complétement les limites des partis et des syndicats et laquelle prendra des formes nouvelles plus adaptées au pouvoir (illisible) bourgeois énormément agrandie.

L’occupation des usines.

Quelles sont les formes nouvelles ? Par des expériences des luttes passées nous connaissons quelques indications. Souvent déjà les masses elles-mêmes défendaient leurs intérêts, abandonnés ou combattus par leurs syndicats. Quelques fois les syndicats acceptaient la direction d’une lutte éclatée spontanément, mais seulement pour la liquider aussi vite que possible, ou pour la diriger dans un cul de sac.
En tout cas, le mouvement éclaté spontanément nous a montré que les grévistes se choisissent un comité de grève, composé des ouvriers de l’usine et seulement responsable devant les grévistes. Et souvent nous voyons un nouveau moyen de grève lequel s’acclimate toujours plus. C’est l’occupation des usines, une création spontanée des masses comme moyen de lutte dans leur simple lutte économique.

Quelle est la forme motrice de cette occupation ? Quel est le sens ?
Quand les mineurs polonais l’appliquaient pour la première fois dans la lutte économique, il semble qu’ils y aient été poussés par la peur de la police et l’angoisse que les chômeurs auraient à prendre leur place. Mais dans les grandes occupations en Belgique, en France et en Amérique d’autres considérations ont certainement joué leur rôle. Dans ces cas il s’agissait de grandes masses. Pour elles tout contexte commun était rompu quand ils débrayaient simplement pour rester chez eux. Elles se désagrègent en individus isolés. Il n’y a guère d’occasion pour se rassembler, qu’il n’y ait pas d’argent pour la location des locaux, sans se demander dans quelle mesure les salles leur seraient disponibles. En outre, la réunion de quelques milliers de personnes n’a aucune valeur pour l’organisation d’une lutte. Elles peuvent avoir une bonne raison d’être pour la propagande, comme démonstration de l’unité et pour donner l’occasion de montrer l’éloquence des orateurs bien en vue. C’est pourquoi les grands meetings sont une affaire de "dirigeants" des partis et des syndicats, et où les assistants n’ont rien d’autre à faire qu’à écouter. Mais pour l’organisation de la lutte elles n’ont aucune utilité pratique.

La désagrégation de la masse est évitée par l’occupation des usines. Ici les travailleurs sont "chez eux", ils se connaissent, au moins les grévistes de la même section de l’usine, et ici on ressent de minute en minute l’attachement dans la lutte, la solidarité, le contexte commun, tout le monde peut participer aux discussions et à toutes les occupations se rapportant à la lutte. Toutes les actions peuvent être partagées, organisées et contrôlées par tous. C’est pourquoi l’occupation des usines devient l’arme la plus importante pour l’époque de l’économie dirigée. Les usines deviennent les centres de rassemblement et de l’organisation qui donnent la plus solide liaison psychique de l’unité de classe. Il va sans dire que l’État, la bourgeoisie et l’ancien mouvement ouvrier s’opposent à l’occupation des usines par tous les moyens. Le déblaiement des usines signifie que la nouvelle unité de classe est brisée. Les grévistes sont désagrégés en individus. Ils ne sont plus qu’une masse dans le sens psychologique. Et pour les syndicats s’est le moment de liquider le mouvement.

Mais il va aussi sans dire qu’aucune terreur ne peut éviter les occupations d’usines à la longue, parce que l’organisation d’une lutte est la condition de vie pour chaque mouvement. Et cela n’est plus possible en dehors des usines.

La lutte à grande échelle.

La lutte à grande échelle doit être précisée, nous ne faisons ici que quelques remarques. A quoi voulons-nous arriver ? Et quelle est la crainte de l’État quant à l’occupation des usines, A-t-il peur du grand nombre de "désobéissants", Ou des inconvénients pour la vie publique ?

Rien de cela, l’État a peur de la nouvelle organisation de la classe ouvrière qui tend à faire écrouler sa propre organisation, l’assise de son pouvoir. Par l’occupation des usines les travailleurs contestent à l’État et à la bourgeoisie non seulement le droit de gérer les moyens de production, mais aussi les "lois publiques". Ils s’opposent aux ingérences de l’État et se font leur propre "droit" comme communauté indépendante. Quand cela leur est possible ils utilisent le téléphone, le télégraphe, la radio et il leur sera nécessaire de réquisitionner l’imprimerie d’un journal, consolidant ainsi leur propre contexte et saperont l’organisation de l’État. Ils réquisitionneront les autos et les camions des usines et priveront les usines de matières premières quand ils en auront besoin pour la lutte. Quand il s’agit d’une lutte de plus longue durée comme en Italie en 1920, la question du ravitaillement de la population laborieuse se fait sentir, et probablement la réquisition des aliments et leur distribution par les grévistes seront nécessaires. Bref, la lutte moderne pour l’existence exige des moyens qui autrefois n’étaient pratiqués que dans la révolution.

L’essentiel des conditions de la lutte moderne se trouve dans la nécessité de réunir les forces de la classe ouvrière et la réunion des secteurs les plus différents de la vie économique. Les délégués des différentes branches se rassemblent comme Conseil ouvrier et ils prennent une grande partie de la vie économique en gestion. Cette unification n’est que provisoire, elle n’est pas encore une organisation de la production, l’occupation des usines n’étant encore qu’un front de bataille. Mais il se montre ici en petit ce que sera plus tard l’organisation de la vie économique et publique en total, exécutée et animée par toute le population laborieuse poussée pendant une longue période de lutte contre le Capital dirigé par l’État.

C’est une longue route, car presque tout doit encore être appris comme résultat des nouvelles expériences. LA VIEILLE CONCEPTION DE LA CLASSE ORGANISEE DOIT SE CHANGERF DE FOND EN COMBLE. Selon la vieille conception les syndicats centraux (CGT, etc…) sont l’incorporation de la classe unifiée et organisée, c’est à dire une centralisation d’organisations permanentes avec des statuts, règlements et cotisations alors que la conception nouvelle est justement le contraire de tout cela. La classe organisée n’est pas organisation qui peut être "fondée" et de laquelle on peut s’extraire individuellement. La classe organisée c’est la classe ou une partie de la classe en action, où les forces sont concentrées, conformées c’est à dire sont organisées. Mais c’est encore tout autre chose qu’une "organisation".

La route est longue encore car la tradition du passé pèse toujours, la nouvelle organisation du Capital n’a pas encore pénétré dans tous les domaines de l’organisme social, et l’illusion que l’économie dirigée capitaliste serait un levier du socialisme n’est pas encore dissipée.

Unité de classe.

L’occupation des usines nous procure un exemple exact de la nouvelle unité de classe ; l’expression de la nouvelle conscience de classe, se développant avant ou après la 3ème guerre mondiale. Il n’est pas du tout question d’une unité des opinions car dans les usines, dans les Conseils ouvriers, tous les courants politiques et religieux se font jour. C’est pourquoi Lénine parlait de "Centres d’embrouillements", lesquels être conquis par les bolcheviks.

Dans l’avenir sans doute les différents partis politiques, comme les partis politiques et les syndicats essayeront de s’assurer l’emprise sur ces "Centres d’embrouille" par des machinations politiques, comme les sociaux-démocrates et les syndicats le faisaient en Allemagne et les bolcheviks en Russie en 1918 et 1919. Il est sur que beaucoup d’expériences décevantes seront nécessaires avant que la population laborieuse ne se soit affranchie de ce ferment de désagrégation.

Cette "conquête" de la lutte par quelque parti ou syndicat, pourquoi est-elle si néfaste ? Est-ce le manque d’un programme vraiment révolutionnaire ? Sans doute nous n’avons pas à attendre une politique révolutionnaire des partis et syndicats d’aujourd’hui. Toutefois cela n’est pas l’essentiel. Il ne s’agit pas de bon ou de mauvais programme.

Le problème est tel que l’organisation moderne du capital exige une telle force de la classe ouvrière, une telle cohérence, une telle fixité et assiduité dans les délibérations, une telle mesure de promptitude à se sacrifier, que ces caractères psychiques ne peuvent se former qu’en fonction d’une nouvelle communauté psychique, d’un nouveau "nous". Autrement dit, tout travailleur luttant doit savoir et sentir que la fidélité à quelque organisation. La solidarité de classe doit prévaloir à la solidarité d’organisation. Est nécessaire ce qu’on appelle une nouvelle "masse psychique".

L’accroissement de cette nouvelle "masse psychique" sur la base des usines est le contenu historique de la lutte de classe à venir. Quoique la masse se compose d’individus séparés, elle inclut chacun avec ses propres contenus de savoir, de sentiment et de volonté, le total étant autre chose que la somme des individus. Entre les différents individus s’établit une conformité de toutes les facultés psychiques dans une nouvelle unité, et celle-ci détermine le comportement individuel en tant que partie intégrée au total. Voilà la force nécessaire pour affronter efficacement les difficultés immenses de la lutte et qui en même temps engendre une nouvelle joie de vivre comme toute communauté psychique en procure. Sur cette assise se fondent les nouvelles conceptions de l’ordonnance du travail, de la société c’est à dire : du socialisme.

La "conquête" de la direction de la lutte par quelques organisations est néfaste, indépendamment du fait de savoir si leurs programmes soient bons ou mauvais. Elle est désastreuse parce que cette conquête scissionne les masses entre partisans et adversaires de l’organisation conquérante. Ainsi la masse luttant est empêchée de se consolider en tant que "masse psychologique" de sorte que les énergies pouvant seulement se développer en tant que fonction de la masse psychologique, restent en retard. Inévitablement cela entraine l’effondrement de tout mouvement de masse fondement de l’action de classe du prolétariat dans la période présente de l’organisation moderne du capitalisme.

Paulo

Notes :

[1NdE – "crevées", certainement.




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