Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Revue de presse
{Internationalisme}, n° 42, février 1949
Article mis en ligne le 1er novembre 2015

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

The Bulletin est publié à New-York par la Workers League for a Revolutionary Party (ligue des ouvriers pour un parti révolutionnaire). J’ai en main son numéro de novembre-décembre 1948. L’article de tête, rédigé par T. Hardeen, traite de la "rébellion de Tito". Après avoir exposé l’affaire Harden rappelle l’appréciation, depuis longtemps par le WLRP, sur la révolution d’Octobre. "Dès les premiers jours de cette révolution, la bureaucratie du parti usurpa les fruits économiques et politiques du renversement de la bourgeoisie. Cette bureaucratie était animée uniquement par le désir de conserver le pouvoir. Elle avait une double tâche : prévenir son renversement militaire par l’impérialisme et, ce qui était pour elle plus important encore, prévenir une insurrection partout où elle amènera le prolétariat à la renverser. Ce dernier but la bureaucratie l’a atteint en pliant les masses montantes à son Komintern contre-révolutionnaire par le système des tournants ultra-droite et ultragauche." L’on reconnaît, ici, repris sur un mode infantile le thème habituel des mélopées trotskistes. Harden poursuit son discours en découvrant que Tito établit, les circonstances aidant, son propre régime national-bureaucratique. Ce qui n’eut pas l’heur de plaire à Staline. Et voilà pourquoi votre fille est muette ! Voilà pourquoi le Kominform rompit avec Tito ! Harden de terminer sa plaisante démonstration en invitant "particulièrement les ouvriers trotskistes à rompre avec leur direction, à cesser tout appui, ouvert ou dissimulé, au bureaucratique des camps moscovites ou belgradois et à créer avec le WLRP le Parti Ouvrier Mondial réel qui marchera à la destruction du capitalisme et de la national bureaucratie contre-révolutionnaire dans chaque État ouvrier." Tout cela ne serait pas sérieux, si ces fantaisistes déclarations n’attestaient pas de quel poids la tradition du trotskisme pèse encore sur les militants que l’on aurait souhaités autrement lucides, compréhensifs de leur époque et des tâches qu’elle impose aux révolutionnaires. Non, la hantise de construire un nouveau parti de classe, n’importe où et n’importe quand. Mais quid de rechercher dans l’expérience passée du mouvement ouvrier, dans l’évolution actuelle de la société les conditions et les nouvelles perspectives de lutte du Prolétariat.

Dans l’article suivant, Georges Marlen examine "la séparation organisationnelle entre Tito et Staline" et ses répercussions dans les deux clans du trotskisme américain. Pour cela Marlen ne regarde pas même la nature fondamentale du trotskisme international qui est de rassembler les déchets verbeux et gauchisants de la social-démocratie et du stalinisme, assemblée des ratés de la politique bourgeoise en quête de masse ouvrières à agiter stérilement. Non, du tout ! Et Marlen exhume de bien vieilles histoires, de ce que Trotsky fit ou plutôt ne fit pas en 1923, ayant le pouvoir à sa portée. Sans doute Marlen dénonce, à juste titre, les manœuvres de Cannon et suiveurs, proposant à Foster et aux "camarades" staliniens d’établir un front commun contre le stalinisme. Certes il dénonce clairement l’attitude de Max Schachtman évoluant vers le soutien de l’impérialisme yankee au travers du parti social-démocrate et de son leader Norman Thomas. Mais son analyse souffre du vice inhérent à toutes les thèses et résolutions trotskistes : substituer aux termes de classe les noms de personne. Ce n’est pas le Gang de Tito qui a rompu d’avec Staline, ce sont les tenants yougoslaves d’un capitalisme d’État national qui ont brisé avec leurs employeurs russes, incapables de combler leurs besoins. Ils ont rompu délibérément, en ayant les possibilités historiques et géographiques, afin d’exploiter à leur aise "l’aide" anglo-saxonne. Il n’en va pas de même pour les États d’Europe centrale-orientale sous la coupe du Kremlin, dont les demandes sont supervisées par Moscou, au mieux de ses intérêts spécifiques. Affirmer comme le fait Marlen que "les scissions Staline et Trotsky, entre Staline et Boukharine, entre Staline et Tito sont des scissions à l’intérieur d’un et même système politique" apparait nettement comme une généralisation abusive. C’est, en propre, oublier qu’en vingt ans le monde a changé. En ce sens la puérilité de la conclusion que G. Marlen donne à son article n’échappera pas : "L’émancipation politique de l’avant-garde prolétarienne signifiera simultanément la fin du système stalinien et le commencement de la grande révolution socialiste". Bien rudimentaire péroraison qui se garde de soulever les vrais problèmes, ceux qui aujourd’hui restent du domaine de la recherche théorique.

Cet aperçu sur les articles que The Bulletin consacre à la "rébellion de Tito" m’évitera, je pense d’analyser les autres. Voyons-les rapidement cependant.
Dans une étude intitulée "La guerre qui vient et les tâches de l’avant-garde prolétarienne" Thomas Harden boit à longs traits la rafraichissante liqueur de l’utopie. Empruntant ses armes à l’arsenal dogmatique du trotskisme il en vient à énoncer que : si les staliniens ne se sont pas emparés du pouvoir, en France et en Italie, c’est parce qu’il leur aurait fallu pour cela mobiliser le prolétariat. Et que, mobilisé par eux, le prolétariat n’aurait pas manqué de s’engager sur la voie du combat pour le socialisme, les renversant au passage. Harden "oublie" simplement la conjoncture internationale du cours vers la guerre, que dans les maquis aussi bien que lors de la récente grève des mineurs, les impérialistes anglo-saxons et leurs brillants seconds français, ont jugulé militairement les offensives stratégiques de leurs antagonistes impérialistes russes, auxquels les ouvriers caporalisés servaient de masse de manœuvre, de moyens de pression. On multiplierait ces exemples d’insuffisance dans l’analyse, on en aura quelques idées lorsque l’on saura que Marlen ne fournit pas une seule donnée économique, mais uniquement des faits historico-politiques. Après çà, bien sûr, il peut juger "la création d’une Internationale (fondée autour du WLRP) plus indispensable que jamais". Autant en emporte le vent !

The Bulletin publie enfin une lettre dénonçant l’opportunisme au sein du parti trotskiste de Grande Bretagne ; un exposé sur "les racines du patriotisme russe stalinien" ; un autre sur "Staline dictateur en 1918 " ; enfin un article sur "l’école trotskiste de la falsification". G. Marlen a pour marotte apparemment de dénoncer la prétention affichée par Trotsky d’avoir lutté "comme un lion" contre la clique stalinienne en 1923-1924. C’est là se complaire dans une exégèse sans intérêt. Entre le paradis et l’enfer, disait quelqu’un, il n’y a que la largeur d’un cheveu. Celle qui sépare le trotskisme de l’anti-trotskisme de G. Marlen doit être de dimension équivalente.
Nous avons vu le WLRP nourrir cette dangereuse illusion qui est la création d’un parti à tout prix. La Revolutionary Workers League (Ligue révolutionnaire ouvrière) a hérité de la célèbre panacée de l’IC et du trotskisme : la construction du Parti, remède à tous les maux présents et à venir du Prolétariat. Ainsi s’exprime International News, leur organe (novembre 1948) : "La prodigieuse vitalité, l’énergie déployée par les opprimés du monde entier, malgré 6 ans de la plus brutale des guerres enregistrées dans l’histoire, attestent de leur volonté et capacité de faire triompher leur révolution. Il ne leur manque qu’une chose : le Parti marxiste. La construction de tels partis et d’une Internationale qui transformera la lutte revendicative des opprimés en lutte pour le pouvoir est la tâche essentielle du jour." Et cela : "Pour la défense de l’URSS, en dépit et contre le stalinisme, défendez l’Union soviétique par l’extension de la Révolution d’Octobre ; bâtissez des partis marxistes !" Au travers de ces slogans, l’on voir reparaître les répons des enfants de cœur, leaders des sections nationales de l’IC ou du trotskisme, à leur grand prêtre officiant. Le fait que les militants, se prétendant à l’avant-garde du Prolétariat, n’aient pu se débarrasser de ces réponses acquises est l’un des plus inquiétants de l’heure.

En quelques lignes le RWL a su résumer ses positions sous la forme sylogistique de : la situation est révolutionnaire, construisons nos partis marxistes et l’extension de la révolution d’Octobre redonnera à la Russie son visage prolétarien. Il est inutile, je pense, de revenir sur notre perspective pour la présente période : cours vers la 3ème guerre mondiale impérialiste dans lequel nulle tentative révolutionnaire ne peut se faire jour. Les antagonismes impérialistes aujourd’hui occupent seuls la scène de l’histoire. Le prolétariat, en tant que tel n’y a point de place. Les masses ouvrières et paysannes sont intégrées à l’un des deux blocs et affrontement, en tant que catégorie économique [1]. Dans ces conditions la volonté affirmée de construire le "bon" parti est vouée à la stérilité de vœux pieux. La conscience socialiste n’est pas donnée de la situation économique des ouvriers. Elle ne saurait jaillir spontanément des luttes revendicatives. C’est le rôle du parti que de la leur transfuser au travers de la lutte révolutionnaire. Mais aujourd’hui, nous l’avons vu maintes fois, nous nous trouvons, si l’on peut dire, placés sur la courbe descendante du mouvement révolutionnaire. Est-ce à dire que toute activité révolutionnaire est inconcevable ? Si, mais elle change de plan. Hier, dans une période montante, elle se donnait comme objectif la prise du pouvoir par le prolétariat constitué en ses organes unitaires. Aujourd’hui, l’activité révolutionnaire se situe essentiellement sur le plan de la pensée ; sa tâche est de réexaminer l’acquis du mouvement ouvrier, étudier le procès évolutif du monde capitaliste, aborder par-là les grands problèmes qui se poseront demain, éventuellement au Prolétariat : les rapports du Parti et de la classe, ceux de l’État et de la Révolution. Et cela, non dans une atmosphère de secte, retirée du monde dans son bulletin ronéotypé, mais dans la recherche de discussions entre groupes prolétariens révolutionnaires, dans une atmosphère de confrontation d’idées.
Avec la défense de la Russie, nous voyons se déployer l’étendard publicitaire du trotskisme. Au vrai, le RWL se donne lui pour un défenseur "conditionnel de l’URSS". Cette condition nécessaire, si je lis bien International News de juin 1948 est "l’action indépendante de la classe ouvrière internationalement et à l’intérieur de la Russie." elle est basée sur tant et tant de conditions secondaires (indépendance politique et organique de l’organisation révolutionnaire marxiste, une authentique armée rouge et la démocratie ouvrière en URSS, etc…) que la "défense conditionnelle" de la Russie par le RWL a toutes les chances de rester platonique. On nous apprend (comment défendre l’URSS, point 4) "que sous le régime stalinien l’armée rouge sert aux fins anti-ouvrières de la bureaucratie. Mais en tant qu’armée rouge, elle est basée sur des relations de propriété prolétarienne et aura des millions de travailleurs armés dans ses rangs. Ce n’est pas une arme bourgeoisie. Nous sommes pour une action de classe indépendante à l’intérieur e au dehors de l’Armée rouge."
Le délire confusionniste du trotskisme ne va pas plus loin. Une lettre adressée en mars 1946 par le CE du PCI d’Italie à la RWL avait essayé de lui démontrer l’insanité de ses vues. Peine perdue. Le RWL croit en la Russie État ouvrier, fille de la Révolution prostituée par Staline et sa clique anti-ouvrière. Saint Paul disait déjà que la foi est la substance des choses qu’on doit espérer, une démonstration de celles qu’on ne voit pas.

Cousin

Notes :

[1Voir Internationalisme n°38 du 15 novembre 1947 : Programme transitoire ou programme révolutionnaire.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53