Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
La vraie cassure
Septembre 1917
Article mis en ligne le 11 novembre 2015

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Dans l’heure grave que nous traversons et devant les perspectives angoissantes qui se dessinent, le moment est venu d’observer attentivement les divergences qui s’opèrent et s’aggravent chaque jour dans le mouvement ouvrier français, et de rechercher quelles en sont les vraies causes et la vraie signification.
Il nous faut pour cela nous élever au-dessus des controverses de façade où émergent les personnalités les plus marquantes des deux courants, et par un effort de sincérité, chercher à dégager les lignes générales de nos observations comme on déduit une théorie mathématique d’un fatras de recherches et de calculs. Nous pourrons ensuite en dégager les leçons nécessaires et la volonté des résolutions viriles.

* * * * *

Pour apporter ma modeste contribution à l’œuvre de clarté et de vérité qui doit être entreprise pour éclairer les masses ouvrières, je voudrais apporter à la discussion quelques éléments qui me paraissent nouveaux et de nature à montrer la division qui règne dans le mouvement syndical sous un nouvel aspect.
Cette division plus profonde qu’elle n’est en apparence était latente depuis longtemps, bien avant la guerre, et ne s’épanouit aujourd’hui que sous la poussée des événements. L’ouvrier français facile à éblouir et à berner par des discours et par des phrases, ne pressentait même pas ce que dissimulaient les harangues tonitruantes des meetings et les fanfaronnades ridicules des ordres du jour, où le régime bourgeois était périodiquement réduit en poudre. L’auditeur enthousiaste des meetings fameux du manège Saint-Paul et du Tivoli-Vaux-Hall, peut aujourd’hui faire de salutaires réflexions s’il se remémore les déclarations sonores et cadencés du citoyen Jouhaux ; il pourra mesurer le chemin parcouru sur la route pseudo-révolutionnaire où on le conduisait lorsqu’il considérera le même entraîneur de foules devenu « collaborationniste » convaincu et presque ministrable.

* * * * *

La division qui semble apparaitre avec des formes de plus en plus définies semble bien opposer deux classes très distinctes de salariés : d’un côté les travailleurs de l’industrie privée restés sous le drapeau minoritaire dans la voie où doivent évoluer normalement les organismes de lutte du prolétariat ; les autres sous l’enseigne majoritaire groupent les industries régies administrativement : fonctionnaires de tout ordre, depuis longtemps mûrs pour l’Union Sacrée et ouvriers dont les industries deviennent peu à peu des entreprises municipales ou d’État. Les votes importants des principaux comités révèlent invariablement ce classement des professions, les exceptions qui dérogent à cette règle peuvent être expliquées par des raisons que j’exposerai plus loin.
Voyons rapidement ce classement au hasard de mes observations personnelles. Le groupe minoritaire compte la totalité des métaux (industrie privée) une grande partie des syndicats du Bâtiment parmi lesquels les plus importants et les plus actifs, l’habillement, et là plupart des organisations où règne une véritable activité syndicale.
Le groupe majoritaire compte principalement : chemins de fer, transports, inscrits maritimes, allumettiers, arsenaux, gaz, travailleurs municipaux, assistance Publique, Pompes funébres, postiers, etc.
Les observations que l’on peut faire dans les Métaux sont typiques, tous ceux de l’industrie privée sont minoritaires, ceux qui faisant actuellement les mêmes travaux le font dans les établissements de l’État (arsenaux) et font partie du personnel ordinaire et normal de ces ateliers sont majoritaires. Les industries électriques, aujourd’hui encore groupées dans la Fédération des Métaux, s’en détachent de plus en plus, au fur et à mesure que l’expansion des grandes firmes et leur évolution vers le monopole donne à leurs ouvriers le caractère de fonctionnaires.
Ce classement n’est sans doute pas absolu dans tous les votes, il peut évidemment varier un peu selon les questions en discussion, mais il résulte d’observations générales qui se contrôlent peu à peu. Si nous observons à ce sujet les deux Comités, composés à peu près des mêmes hommes qui assument la charge de diriger le mouvement ouvrier français - le Comité Confédéral et le Comité Général de l’Union des Syndicats de la Seine - nous pourrons vérifier facilement le classement habituel et à peu près régulier des corporations majoritaires et minoritaires.
Des exceptions paraissent cependant démentir cette règle.
Des délégués appartenant à des corporations qu’on doit classer dans l’industrie privée sont d’habituels et fermes majoritaires. Devant leur cas tout spécial nous devons alors pousser plus loin notre examen afin de voir si tel ou tel n’a pas de raisons particulières et personnelles d’être majoritaires, ou s’il ne subit pas indubitablement l’influence d’un milieu particulier ou de contingences spéciales. De ceux-là on peut hardiment affirmer qu’ils ne représentent nullement l’opinion moyenne de leur milieu syndical. Tel autre représente une corporation décimée par la mobilisation, ayant bénéficié de quelques petits proflts.il oublie d’interpréter la pensée de ceux qui sont au front, et ses votes inspirés par la reconnaissance du ventre ne peu¬vent infirmer nos observations. Sur ce sujet pénible il serait cruel d’insister, de coter des noms et des faits. II me suffit d’en signaler l’existence, à chacun d’observer et de vérifier
afin de juger en toute bonne foi, et de considérer qu’une majorité où de pareils éléments font no more peut être fort justement qualifiée d’artificielle et d’inexacte.

* * * * *

Pour rechercher les causes profondes de cette division entre l’ouvrier de l’industrie privée et le fonctionnaire, il nous faut établir un parallèle entre deux sujets distincts afin de mieux les comprendre l’un et l’autre .
Le fonctionnaire, quoique parfois secrètement jaloux des hauts salaires de l’industrie privée, se satisfait d’une vie médiocre et fade. Endormi dans sa molle sécurité, il attend patiemment les améliorations lentement graduelles et savamment dosées, qu’il obtient soit d’une pression habilement organisée sur ses mandataires politiques, soit des sollicitations de ses mandataires syndicaux tout fiers du privilège de polir de leurs fonds de pantalons les bancs des antichambres ministérielles. Hypnotisé par sa retraite, il passe sa vie dans le même emploi attaché à un travail traditionnel dont la routine proverbiale des arsenaux fournit le plus démonstratif exemple. Sa devise : pas d’initiative, pas d’histoires ! En général il jouit de la considération publique ……..

L’ouvrier de l’industrie privée, celui de l’usine ou celui du chantier, celui-là est bien l’ouvrier, le "sale ouvrier" que tout bon journaliste de la grande presse doit le vilipender à chaque occasion. Son allure plus libre annonce l’homme de caractère indépendant, autrement dit le mauvais esprit.
Il connait assez souvent la "révocation". Il erre alors "sur le pavé" et voit chaque jour la misère en face, au lieu du mirage de la retraite dans le lointain grisâtre d’une vie morne. Toujours en bataille, il harcèle sans cesse le Capital de ses attaques répétées. Et tandis qu’à l’arrière du front syndical notre fonctionnaire fait le dénombrement des avantages acquis les invoque pour améliorer les conditions de son statut, puis revient à son poste d’observation ; notre brave poilu sans livrée reprend le combat dans un autre secteur, vers un autre objectif. Cela afin de continuer cette belle opération que depuis La Fontaine on appelle tirer les marrons du feu. C’est sa vie. Il lutte chaque jour, en grève ou non ; l’œil toujours ouvert sur l’adversité, aguerri au "serrage de ceinture" par la balance constante de la loi de l’offre et de la demande sur le marché du travail. C’est ainsi que d’un esprit de solidarité avivé par les malheurs de sa triste condition il lui arriva de faire le geste fraternel pour son frère le fonctionnaire. Serait-il de mauvais goût de constater que la réciproque ne fut jamais vraie ?
Une dernière touche à son portrait : Mal élevé il n’entend goutte aux finasseries et aux savants maquignonnages de la politique, ses "honneurs déshonorants" lui sont suspects ; mais il fit parfois des barricades "pour se dégourdir les bras" et se rappellerait encore volontiers à l’occasion comment on les fait. ·
Rapprochez ces deux hommes, comparez leur vie et la mentalité qui en découle vous saisirez la profondeur du fossé qui s’ébauche entre leurs organisations respectives. Vous comprendrez l’agacement des majoritaires qui s’impatientent contre ceux qui viennent les troubler, alors qu’ils s’organisent tout doucettement dans le cadre la Société bourgeoise ; fonctionnaire faisant fonctionner la Démocratie - entente, Union Sacrée des classes - et oubliant l’enfantement du Quatrième État, pour devenir les employés dociles du Tiers.
La collaboration dans laquelle ont refusé de glisser les Métaux - aux grands regret de certains - était depuis longtemps dans les mœurs de ceux qui sont fonctionnaires à quelque degré, ou la masquait seulement de quelques déclarations énergiques et bien senties ; et nous pouvons aujourd’hui féliciter les gouvernants de leur habileté à diviser la classe ouvrière. Toujours ils ont cherché à développer les régimes divers (qui divisent) pour des catégories de travailleurs qui ainsi, au lieu de marcher tous ensemble laissaient orienter leurs efforts vers des buts différents : Statuts compliqués pour avancement et augmentation automatique, retraites différentes : pour les ouvriers, pour les mineurs, pour les chemins de fer, etc. L’habile tactique commence à porter ses fruits, la· classe ouvrière est aujourd’hui coupée en deux, et la cassure s’élargira si les mesures nécessaires ne sont pas prises pour sauvegarder l’unité du prolétariat.
Le moment est donc venu de mettre la majorité Confédérale en face de ses responsabilités et de jeter un cri d’alarme à tous les syndicalistes de bonne foi qu’elle peut encore compter, C’est pourquoi je leurs dis aujourd’hui : Voici la cassure que vous créez dans le syndicalisme français, acceptant les avances d’une bourgeoisie habile et perfide vous rompez l’Union Sacrée des prolétaires, vous vous séparez· d’eux· pour vous jeter dans les bras de l’État, pour collaborer à cette Démocratie dont vous avez plein la bouche, vous repoussez ces parents pauvres qui n’ont ni retraites, ni vacances, ni avancement automatique, ni uniforme, ni casquette galonnée, ni considération des concierges, ni bienveillance des pouvoirs publics ; mais sur qui s’accumulent tous les mépris et toutes les injures, de qui exploite, de qui bave, et de qui rampe ! Voilà la vérité, vous pouvez maintenant réfléchir et choisir.

H. DUBREUIL (de l’Union des Mécaniciens de la Seine).

Septembre 1917.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53