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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Anarchistes toujours prêts
{IRL}, n°16, Octobre 1977, p. 14 et 22.
Article mis en ligne le 16 décembre 2013
dernière modification le 19 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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On a beaucoup parlé d’anarchistes le lendemain des affrontements meurtriers de Creys-Malville. L’épouvantail du drapeau noir garde toute son efficacité dans la presse et à la télé. A la marche de Malville, il y avait beaucoup de libertaires c’est vrai ; que certains d’entre nous, anarchistes patentés aient déconné, non pas dans les événements eux-mêmes mais dans la préparation de la marche, c’est un fait, et on va y revenir. Il reste que c’est un peu facile de mettre su le dos des anarchistes l’impasse au sens propre et au sens figuré, dans laquelle s’est trouvée la manif à Faverges. La responsabilité d’affrontements qui ont surtout coûté cher aux manifestants, ce ne sont pas les groupes casqués qui la portent. Elle repose essentiellement sur les flics et le pouvoir, qui étaient décidés à l’affrontement, qui s’étaient préparés à le rendre sanglant et qui y sont parvenus en espérant déconsidérer le mouvement écologiste à l’aide du mythe des "commandos anarchistes professionnels". La responsabilité, repose aussi sur l’organisation de la marche. On ne se donne pas pour objectif l’occupation du site, par des moyens "non-violents" sans indiquer comment ce sera possible. Mais ça ne veut pas dire que les anars n’ont pas à tirer un bilan de leur rôle dans la manif et dans sa préparation. Je veux surtout parler de ce qui s’est passé à Montalieu où il y avait pas mal de libertaires, en particulier les anars organisés à la F.A, l’O.C.L et l’U.T.C.L. Il me semble qu’il y a trois grandes idées sur lesquelles la grande majorité des libertaires se retrouve d’accord et qui étaient directement en jeu dans notre participation aux deux jours contre le sur-générateur :

  • la première c’est que l’affrontement violent avec le pouvoir est inévitable, non parce que le mouvement de contestation doit être violent, mais parce que le pouvoir opposera toujours la violence à la contestation. Celle-ci doit nécessairement trouver les moyens de résister à cette violence, de la dissoudre et de la détruire, à l’intérieur d’un rapport qui ne prend pas forcément la forme guerrière mais qui est forcément violent du fait même du pouvoir.
  • la seconde c’est que la contestation, sur le terrain nucléaire comme sur d’autres, pour l’emporter, doit prendre nécessairement une forme massive, regrouper le maximum de gens.
  • la troisième c’est que ce mouvement massif de contestation doit s’organiser de façon à ce que chacun puisse sans cesse contrôler ce qu’il fait et ce qui risque de lui arriver. L’organisation doit être décentralisée, non hiérarchisée, avec possibilité de discussion permanente.

    Ces trois idées se tiennent, les deux dernières contrôlant la première. L’affirmation du caractère violent inévitable des rapports avec le pouvoir, l’affirmation de la nécessité de se préparer à ces rapports violents peut conduire à une pratique militante dont la composante non-violente du mouvement écologiste voit bien les dangers : produire une organisation minoritaire, militarisée, centralisée et autoritaire qui se constitue en structure de pouvoir parmi d’autres structures de pouvoir, et qui, soit parvient à établir avec la masse des gens un rapport de terreur (celui-là même qui fait la force de l’État) lui permettant de l’emporter sur la scène du pouvoir, soit se retrouve isolée de la masse des gens pour être finalement écrasée. Dire que les mouvements de contestation doivent être des mouvements de masse, sans cesse autocontrôlés, ce n’est pas nier le caractère inévitable de l’affrontement avec le pouvoir, c’est dire que cet affrontement doit prendre des formes propres, qui ne sont pas celles des appareils de pouvoir, qu’ils soient de droite, de gauche ou d’extrême gauche.
    Les 30 et 31 Juillet à Creys-Malville les conditions étaient réunies pour que les libertaires puissent tout du moins faire comprendre leurs conceptions. Les "larges masses" comme disent les autres, étaient loin d’être toutes au rendez-vous, mais il y avait du monde, beaucoup de monde. Par ailleurs la volonté de la part des organisateurs, de donner à tous ceux qui étaient là la possibilité de discuter ce qu’il fallait faire, aussi merdique soit elle ne fait aucun doute. Que pouvaient faire les libertaires ?

  • sortir de leur paranoïa minoritaire et regarder autrement qu’avec leurs œiIIières de purs et durs ce qui se passe autour d’eux.
  • éviter un folklore inutile et inéficace qui ne peut que renforcer cette paranoïa et l’isolement que le pouvoir entretient autour d’eux.
  • soutenir à fond les tentatives, même merdiques, de la coordination pour donner à la masse des gens présents les moyens de contrôler ce qui allait se passer.
  • défendre leurs conceptions sur le caractère inévitable de l’affrontement violent et exiger de discuter des moyens d’y faire face.

    Ce dernier point restait le plus difficile, il est peu probable que nous ayons pu changer le terme du mécanisme enclanché mais on pouvait du moins essayer. Non seulement, pour un grand nombre d’entre nous nous n’avons rien fait, mais certains ont fait tout le contraire. Je veux parler de l’intervention du militant de la FA à l’AG de Montalieu le samedi soir. Cette intervention n’est pas une simple action individuelle, le gars de la FA prétendait bien parler au nom des « libertaires » et la présence des drapeau noirs et rouges (avec chacun leur label FA OCL...) ne laissait aucun doute pour les deux ou trois mille personnes présentes à l’AG : les anarchistes étaient bien là. Qu ’a fait ce représentant patenté de l’anarchisme officiel ?
    Soutenir à fond la tentative des organisateurs pour permettre, dans leur désarroi, une discussion la plus large possible sur ce que nous devions faire le lendemain ? Non pas. Le copain de la FA est venu faire croire que le camp de Porcieu avait déjà décidé de la tactique à suivre. Quand on sait que cette décision était sensée avait été prise dans une réunion de vingt personnes (sur les deux ou trois cent du camp déjà très minoritaire par rapport à l’ensemble des gens de Montalieu ) mais où en fait rien n’avait été décidé, en dit long sur les conceptions de démocratie directe du gars de la FA. Présenter l’idée toute simple selon laquelle l’affrontement était inévitable et que, violents ou non-violents, il fallait au moins savoir ce qu’on allait faire ? Non pas. Le militant libertaire a opposé le grand principe de la violence à celui de la non-violence, "nous anarchistes", parce que violents par principe on pliait armes et bagages pour aller rejoindre les phalanges bardées de fer des allemands, c’était comme ça et pas autrement, qui aiment les anarchistes les suivent, et personne n’a suivi pas même les anarchistes.
    Montrer que les idées libertaires ne se réduisaient pas aux stéréotypes tout fait répandus en permanence dans l’opinion ? Non pas. Les drapeaux noirs et rouges flottaient au vent, l’orateur se faisait applaudir par une poignée de mecs saouls et pour tout le monde les anars étaient à la hauteur de la réputation que leur fait le pouvoir. Pour la grande masse des gens de l’AG le point de vue libertaire s’était réduit à la manifestation folklorique d’une petite secte illuminée ; comble d’ironie le représentant de la Ligue Communiste (parlant au nom de la quatrième internationale !) pouvait se payer le luxe de dénoncer au micro les manœuvres des libertaires ; et le soir à Porcieu dans le "fief anarchistes" il a fallu entendre les gens enfin réunis dénoncer les partis politiques qui essayaient de manipuler le mouvement, - argument cher aux oreilles anarchistes - sauf que dans le cas précis le parti manipulateur c’étaient les anarchistes !... Je ne voudrais pas avoir l’air de reprocher aux anars leur manque de "finesse politique". Je trouve en effet que c’est plutôt une qualité, (quoique) mais enfin, tant que d’apparaitre au grand jour bannières déployées autant ne pas s’entêter à démontrer le contraire de ce que veulent être le projet et la pratique libertaire.

    P.S. L’orateur de Montalieu était de la F.A. il aurait pu être du collectif libertaire lyonnais ou de tout autre groupement ; que les copains de la F.A. n’y voient pas une basse attaque contre leur organisation, mais le comportement du camarade n’est pas sans rappeler certaines autres naïvetés. Je pense à cette couverture du Monde Libertaire qui reproduisait une photo d’une A.G. chez Renault où on avait mis au bonze de la tribune (P.C.-C.G.T.) un brassard avec marqué F.A.... Paranoia et mégalomanie, les deux mamelles des sectes, n’épargnent pas les organisations anarchistes.




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