ICO, un échec ?

Juin 1970
jeudi 26 novembre 2015
par  ArchivesAutonomies

Plus de dix ans d’existence, deux ans après Mai 68, ICO ne tire qu’à deux mille exemplaires. Ceux qui le réalisent (Paris, Montpellier) se plaignent de passer tout leur temps à ronéoter au faire imprimer des textes avec les lesquels ils sont souvent en total désaccord ; enfin, ceux qui le distribuent avouent souvent ne pas "oser" l’offrir (voir rencontre de Montpellier).

En d’autres termes, on pourrait dire qu’ICO est parvenu à réaliser la rare performance de désintéresser aussi bien les éventuels lecteurs que ceux qui l’élaborent.

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Les camarades de Paris ont mis en question l’idée même du journal national ; ils ont proposé la formule de journaux locaux : chaque petit groupe se charge localement de son petit bulletin. Ce n’est pas là résoudre le problème d’ICO, c’est au contraire le reposer intact au niveau local. En même temps, cette "solution" se place dans une perspective de division et atomisation qui vient contrer le besoin actuel de concentrer les efforts.

Cette proposition commet l’erreur de passer une fois de plus à côté du problème. Car, si aujourd’hui le malaise au sein d’ICO est général, ce n’est pas pour des raisons purement matérielles de division du travail, mais parce que nous sommes en présence de l’éclatement des contradictions qui sont à la base d’ICO.

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"L’information" est-elle possible ?

"Nous ne pouvons que leur apporter (aux travailleurs) des informations au même titre qu’ils peuvent nous en donner".

("Ce que nous sommes , ce que nous voulons")

Lorsqu’un groupe de camarades écrit à ICO pour demander ce qu’ils peuvent faire, on leur répond : informez nous, discutez nos informations et les vôtres, aidez-nous à informer (cf. ICO n° 88, page 10).

La base même de l’activité d’ICO serait donc "l’information". Mais une information "objective" est-elle possible ? Il est évident que non. Par le choix de son objet, par l’appréhension de cet objet, par son élaboration et par sa diffusion, l’information est profondément subjective. Surtout quand elle touche à une réalité comme celle de la lutte des classes.

Il ne sert à rien de répéter une et mille fois qu’ICO s’attache à décrire 1e mouvement des luttes "tel qu’il est" ; ce mouvement on le décrit obligatoirement à travers une prise de position. On ne peut le décrire que tel qu’on le voit. Il suffit de voir les différentes façons dont décrivent un même événement "Le Figaro", "Le Monde", "Rouge", "Lutte Ouvrière", "Les Cahiers de Mai" ou ICO pour comprendre à quel point il est absurde de se réclamer de "l’information sur les luttes telles qu’elles se déroulent".

Pourquoi dire et répéter qu’ICO est forme par "des travailleurs parmi d’autres" qui ne font qu’informer et s’informer puisqu’à côté on écrit : "il y a à ICO des camarades d’origine Marxiste (Communisme de Conseils) et des camarades d’origine Anarchiste (Anarchistes Communistes)" , (ICO, n°88, p. 9) et qu’on discute à ICO "de problèmes généraux tels que le capitalisme d’état, la hiérarchie, la gestion bureaucratique , l’abolition de l’état et du salariat, la guerre, le racisme, le socialisme etc." (Ce que nous sommes...)

Mais il ne s’agit pas simplement de constater la contradiction existante entre ce qu’ICO dit qu’il est et ce qu’il est en réalité, il est surtout important de comprendre que celle-ci constitue une des base fondamentales et de l’impuissance d’ICO et de ses difficultés intérieures.

1) L’impuissance d’ICO

A cheval entre le souci d’information et celui de prendre des décisions, ICO ne parvient à intéresser réellement ses lecteurs ni par ses informations ni par ses analyses.
ICO est devenu fondamentalement une "boite à lettres" ; son contenu reste déterminé par le hasard des lettres et des "correspondants".

Résultat : l’information est parcellaire, jamais systématique ; elle n’exprime souvent que des états d’âme individuels ; et surtout elle reste une information PASSIVE ne visant (et ne pouvant viser) aucune intervention.

A l’exception des cas d’information de l’étranger - où souvent on publie les travaux d’autres groupes - on ne peut pas compter sur ICO pour avoir l’information nécessaire : il faut espérer qu’un copain ait eu par hasard l’envie d’écrire son point de vue sur telle ou telle lutte.

Qui oserait offrir ICO en assurant l’acheteur qu’il aura les informations dont il a régulièrement besoin ?

Quant aux analyses théoriques et prises de position, le manque d’intérêt est le même. Là encore c’est le hasard le plus complet d’abord quant à l’objet : malgré le caractère mensuel d’ICO, on ne peut pas compter sur lui pour avoir une analyse des événements immédiats, qui pourtant concernent tout le monde ; deuxièmement, quant à l’analyse elle-même : à l’exception d’un certain "anti-bureaucratisme" confus, ICO ne présente pas un ensemble de positions un tant soit peu cohérent, même sur le problème des syndicats, "leitmotiv" des 90 numéros d’ICO, on peut trouver au n° 88 page 12, une lettre telle que : "Nous devons faire connaître la CNT, lui donner un nouvel élan, en faire un syndicat puissant..."
Avec juste une parenthèse : ("Un camarade de Paris doit faire une réponse à cette lettre")

Les réflexions théoriques se résument la plupart du temps à l’opinion de quelque individu qui se penche "par hasard" sur un problème dans une lettre. Parfois il y a une réponse… Et souvent ne s’agit-il que d’un retour sur ICO lui-même, ce qu’il est, etc...

Qui oserait se servir d’ICO pour montrer qu’on peut ne pas être Trotskyste ou Stalinien et avoir une conception sérieuse et cohérente des luttes et de ce qu’il y a à faire ?

La formule actuelle d’ICO le condamne à rester renfermé sur lui-même, impuissant vis à vis de l’extérieur.

Ainsi, le journal champion des grèves sauvages et de l’anti-syndicalisme, est en France un de ceux qui à la plus faible diffusion, au moment même où se dessine un mouvement général de grèves anti-syndicales.

Les Difficultés Intérieures d’ICO.

Toujours par le refus des prises de position claires et sérieuses (on ne fait que répéter : personne ne détient la vérité), ICO se trouve être constitué de camarades ayant des positions absolument différentes à tous les points de vue. Il s’y retrouve ainsi aujourd’hui des conceptions aussi diamétralement opposées que celles des "Communistes de Conseils" et celles des partisans de "l’action exemplaire". Aussi, les rencontres nationales et internationales n’ont-elles débouché qu’à des dialogues de sourds.
Personne ne se sent réellement concerné par ICO car il n’est l’organe de personne. Il en découle que c’est une toute petite minorité qui doit faire face à toutes les tâches matérielles. Et de plus, celles-ci consistent souvent "à faire imprimer des textes avec lesquels elle est en total désaccord".

ICO est obligé d’être incohérent de façon à pouvoir regrouper en son sein un plus grand nombre de tendances ; de ce fait, étant constitué par des tendances contradictoires, le résultat de son travail est obligatoirement incohérent.

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Sur le plan de l’organisation du travail on parvient à la même incohérence : "Chacun...reste entièrement libre de l’action qu’il mène dans sa propre entreprise" ... jusqu’à former une section CGT ? ou CNT ? jusqu’à travailler avec le PC ? A préconiser les actions exemplaires ? N’est-ce pas là une contradiction avec les autres idées d’ICO ?

En outre personne n’a d’obligations par rapport à ICO (par souci de démocratie et pour éviter toute bureaucratie). Mais à quoi cela peut-il aboutir sinon à faire reposer tout le travail d’ICO sur la volonté d’une petite équipe : n’est-ce pas là la base même d’une bureaucratie ?

ICO ne peut s’en sortir qu’en rompant ce cercle vicieux. Et pour cela le premier pas nous semble être obligatoirement une redéfinition théorique des principales positions d’ICO. Il est nécessaire d’établir une première "plateforme" commune de travail qui aille en se précisant au fur et à mesure de la discussion. Elle seule permettra de savoir avec qui, comment et pourquoi on travaille.

Il est vrai qu’ICO s’est appliqué souvent à refuser toute idée de cohérence car elle fait "transparaître" l’idée de "minorité" agissante, d’avant garde, "d’élite consciente". Aussi aime-t-il à répéter :
"Nous n’affirmons jamais d’une manière catégorique, comme un système de pensée, les positions que nous poumons avoir et que nous cherchons à laisser chacun s’exprimer le plus largement possible" (ICO n° 88 page 20)

Mais il semble que l’expérience ait clairement démontré que si ICO reste sur ce terrain-là et refuse de prendre toute la responsabilité de ses positions, s’il ne commence pas à se montrer un tant soit peu convaincu de ses idées et de l’action qu’elles impliquent, ICO restera ce qu’il est devenu : une boite à lettres où n’importe qui "peut exprimer le récit et l’analyse qu’il fait de sa propre réalité sociale ou de celle dont il peut avoir connaissance d’une manière ou d’une autre." C’est à dire un groupe fermé sur lui-même, un journal ne pouvant intéresser qu’une toute petite minorité : celle qui lit ses propres lettres.

ICO insiste souvent sur le besoin de textes dans un langage clair et simple. Il faudrait maintenant envisager aussi que des textes soient intéressants et touchent à la réalité de classe. En un mot il faut qu’ICO s’ouvre à l’extérieur. Faute de quoi il continuera à rater complètement son but : "Réunir des travailleurs qui n’ont plus confiance dans les organisations traditionnelles de la classe."

De plus en plus, se fait ressentir en France le besoin d’un courant définissant clairement une conception de la lutte qui tranche nettement avec la panoplie des staliniens ou trotskystes et offre une véritable perspective révolutionnaire. Reste à savoir si ICO est capable de devenir ce journal.

En ce sens, la définition d’une plate-forme plus précise (proposition formulée â Montpellier) et qui irait en se précisant, nous semble aussi opportune qu’urgente. Celle-ci devra commencer à se définir par rapport aux problèmes soulevés depuis la dernière grande vague révolutionnaire internationale, â la fin de la première guerre mondiale, et qui furent la cause des ruptures, au sein de l’IC entre le courant officiel et les gauches européennes.

Nous proposons donc les six points suivants comme première base de discussion en vue de l’établissement d’une première plate-forme minimum :

l. La révolution socialiste, est l’œuvre de la classe ouvrière elle-même ; l’action des révolutionnaires se place donc sur un terrain de classe et non sur celui de l’activisme individuel,
2. Le mouvement révolutionnaire vers la société sans classe, passe par la prise en main de toute la société par les travailleurs eux-mêmes organisés, en conseils.
La dictature du prolétariat, violence nécessaire contre les forces du vieux monde, est l’œuvre directe des conseils et en aucun cas ne peut être la dictature d’un parti.
3. Les pays dits "socialistes" ou "en voie vers le socialisme" sont des pays capitalistes se distinguant des pays occidentaux essentiellement par le fait que c’est l’état et sa bureaucratie qui y détiennent le capital.
4. Les luttes de libération nationale sont devenues aujourd’hui des moments de la guerre que se livrent les puissances impérialistes. Non seulement elles ne constituent pas un "pas vers le socialisme" mais elles ne peuvent aboutir qu’à des régimes de capitalisme d’état.
5. Les syndicats sont à notre époque des organisations intégrées â l’état capitaliste. Les luttes révolutionnaires de la classe ouvrière ne pourront se développer qu’en dehors d’eux et contre eux.
6. Les politiques parlementaristes et électoralistes ainsi que celles d’alliance et de fronts antifascistes sont à rejeter comme contre-révolutionnaires à notre époque.

Cette plate-forme est évidemment un strict minimum. Elle est à développer et à enrichir au fur et â mesure des discussions. En ce sens, un point nous semble devoir être discuté dans les plus brefs délais : rôle de l’organisation des révolutionnaires.

RI. Juin 70.


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