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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La perspective de barbarie (suite)
{Internationalisme} n° 43 - Juin-Juillet 1949
Article mis en ligne le 13 décembre 2015

par ArchivesAutonomies
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La phase de capitalisme d’État [1]
(seconde période de décadence)

La physionomie qu’on a esquissée du capitalisme des monopoles s’applique pleinement à l’époque qui s’étend jusqu’à la guerre de 1914. Mais elle vaut aussi, en gros, pour la période qui s’étend jusqu’à la guerre de 1914. Mais elle vaut aussi, en gros, pour la période qui va jusqu’à la crise mondiale de 1929 et même après, et dans une large mesure jusqu’à la dernière guerre. Cependant, il faut souligner que dès 1914 avec l’économie de guerre, les rapports de l’État et du Capital monopoliste, de l’oligarchie, commencent à changer. Le capital monopoliste est amené à se soumettre à une "discipline" établie par l’État. Bien que la fin de la guerre ait amené une contre-tendance et qu’elle ait vu la fin de la plupart des contrôles , la participation économique de l’État trouva une nouvelle voie pour s’affirmer – au moins dans certains pays – puisqu’en Allemagne avec la défaite et à cause d’elle la propriété d’État fit son apparition, et qu’en Russie – mais sous le couverte de la dictature du prolétariat, c’est à dire avec un caractère social alors opposé à ce qui se passait ailleurs – elle s’étendit à l’essentiel de l’économie. Ces développements ne furent toutefois, à l’époque, que très limités et ce n’est qu’avec la crise mondiale de 1929 et l’ouverture qu’elle manifestait d’un nouveau cours de guerre que la tendance s’affirma. Dans la partie du monde extérieure à l’URSS – c’est à dire l’essentiel de l’Économie mondiale – cette tendance prit simultanément la forme d’un "retour" des contrôles du type de ceux de la guerre et d’une élimination de certains secteurs d’États, telles que les industries nationalisées en Allemagne. C’était donc un mouvement en deux sens opposés. Sur le plan mondial le capital monopoliste s’intégra étroitement, se synthétisa sous l’effort apparent de la crise, l’État entreprenant une réglementation et un contrôle de l’Économie (du Capital). On entre alors dans la période de l’Étatisme (économie dirigée), qui est encore un aspect du monopole. Cette voie est ouverte par la désintégration du marché mondial, par la politique de guerre du monopole. L’Étatisme se traduisit alors par le New Deal, le Nazisme, les diverses variétés de fascisme, et pour la France et la Grande-Bretagne par le système dit de la "monnaie dirigée", qui demeurait, pour sa part, dans le cadre de la démocratie impérialiste. Quant à la Russie, elle s’ouvrit à partir de 1929 à l’étatisation totale qui alla jusqu’à englober l’agriculture et le commerce de détail. On verra par la suite quel est le rempart de cette évolution très particulière avec le cours mondial.

Dès ce moment par conséquent, la nouvelle transformation structurelle du Capitalisme était amorcée, bien qu’à l’époque il ait été malaisé, faute de recul. De s’en rendre compte avec certitude. Le Capitalisme d’État commençait à se constituer. Mais cette première phase, toute originelle, restait encore liée au monopole, dont elle était la forme achevée historiquement. Autrement dit elle faisait transition vers la nouvelle période désormais ouverte : le Capitalisme d’État. Sans l’engager encore à proprement parler elle l’anticipait et la préparait. L’Étatisme, tout en restant un aspect du monopole, servit en effet – on le voit seulement aujourd’hui avec certitude, mais on le voit clairement – de transition vers l’étatisation du Capital, la propriété d’État, à l’échelle mondiale. Cette étatisation devait se réaliser par voie de fusion entre le capital monopoliste et d’État. En définitive, c’est à la deuxième guerre mondiale que revint d’approfondir le procès ouvert par la première. La propriété d’État commença à dominer la scène au cours de la guerre notamment dans le camp allié puisque la coalition réalisait l’association de la Russie étatiste intégrale et d’une Amérique qui inaugurait – pour le démanteler ensuite comme on le verra – un vaste secteur de propriété d’État. Enfin, dès la fin des hostilités (en 1945), la propriété d’État se développa en masse dans toute l’Europe et s’y stabilisa.

Dans les conditions connues en ce début de 1949, on peut – telle est notre thèse – admettre comme hypothèse de travail un certain schéma évolutif. Ce schéma devrait avant servir de guide pour la compréhension du nouveau cours de guerre qui fait aujourd’hui transition d’un second à un troisième conflit mondial, mais aussi pour l’appréciation des nouvelles conditions de la lutte des classes et il devrait servir également pour tracer la perspective de barbarie dans l’hypothèse où elle s’approfondirait au cours de la prochaine guerre mondiale et éventuellement des suivantes ; c’est à dire dans l’hypothèse de non révolution pendant cette période. Enfin, il jouerait son rôle dans l’examen de la perspective qui lui est alternative et qui doit rester le guide de tout examen de l’histoire et de toute action politique des révolutionnaires, celle du socialisme. Ce schéma, naturellement, dégage les caractères du cours vers le capitalisme d’État mais comme tendance par rapport au monopole et à la concurrence, c’est à dire de la même manière que celui donné plus haut pour celui-là se situant par rapport à celle-ci.

Le schéma est le suivant :

1 – Une nouvelle modification des rapports internes du capital.

La composition organique du capital s’élevant par la logique même du monopole, et la plus-value continuant ainsi à accuser une insuffisance relative, le système monopoliste tend à se concentrer davantage d’après la même tendance qu’antérieurement. Le cadre monopoliste cesse alors de suffire. Les monopoles sont poussés à s’unir, à se fondre dans un complexe plus large qui soit capable de maintenir l’accumulation, malgré que l’insuffisance relative de plus-value s’accroisse rapidement, et que par conséquent de taux de profit continue son mouvement de baisse.

2 – Étatisation de la propriété privée.

Le cadre approprié à cette concentration supérieure dans un complexe plus vaste que le monopole, c’est l’État, puisque déjà le monopole indiquant de lui-même la tendance par sa constitution en oligarchie s’amalgamant avec l’État. La formation d’un capital monopoliste concentré dans le cadre de l’État conduit à la substitution progressive de la propriété d’État à la propriété privée. Cette étatisation du Capital concerne les fondements économiques du capital monopoliste, les industries-clés. L’économie s’étage alors en trois secteurs :

A) Le secteur étatisé (nationalisé).

Il réunit l’essentiel des moyens de production (extraction, transformation, transport) et d’échange (banques, assurances).

B) Le secteur monopoliste contrôlé.

Il réunit sous le contrôle bureaucratique de l’État la part du Capital monopoliste qui n’est pas transférée à ce dernier. Ce secteur reste donc fixé au cadre de la propriété privée. Ici rien n’est donc changé en apparence par rapport au passé. Mais du fait du contrôle d’État et de l’association de ce secteur avec le secteur étatisé, il ne s’agit plus désormais que d’une propriété privée dont l’usage est tronqué.

C) Le secteur libre.

Il est constitué soit par certains éléments monopolistes qui restent plus ou moins libres soit par des éléments continuant à subsister dans le cadre de la concurrence (surtout la petite entreprise et le commerce) ; Ce secteur reste dominé par la propriété privée.

Ces trois secteurs se complètent et ils constituent un tout cohérent, notamment les deux premiers parce qu’ils forment symbiose. L’ensemble présente en effet une véritable homogénéité. Ainsi le veut le système même de l’Action (qui persiste et prend une nouvelle optique économique), lequel permet à la socialisation de la propriété privée déjà commencée sous le monopole de s’étendre en "socialisation" par l’État. Par les participations que permet l’Action, les trois secteurs – au moins des deux premiers – s’entremêlent. Ils "participent" l’un à l’autre, au sens général et au sens technique, parce qu’il y a brassage et échange d’actions entre les entreprises et les secteurs. Ainsi se développe dans toute son ampleur l’amalgame (la fusion) du capital et de l’État, sous forme de capital monopoliste étatique : dans un sens en effet, le capital d’État prend des parts dans le secteur privé, et dans l’autre, le capital des Sociétés d’État qui forment le secteur étatisé. Avec l’évolution à long terme, le secteur étatisé s’étend constamment au détriment des deux autres, même si à court terme il lui arrive de reculer temporairement. C’est ce qui constitue la tendance profonde du capitalisme d’État et indique toute sa perspective de développement.

3 – Suppression partielle mais croissante de la concurrence.

L’essentiel de l’économie, les éléments fondamentaux de la production et des échanges sont soustraits à la concurrence. Celle-ci descend fort au-dessous du niveau déjà réduit qu’elle conservait encore avec la monnaie. En effet, à l’intérieur du secteur d’État, le transfert des produits ne se fait plus par l’échange et les répercussions d’en font sentir sur le secteur contrôlé. L’essentiel de la production s’effectue désormais dans le cadre d’une répartition, d’une distribution, et d’une utilisation décidée bureaucratiquement d’en haut, par l’État, à travers les secteurs étatisés et monopolistes contrôlés.

a) Secteur étatisé.

Un plan général fixe ses prérogatives – on vient de le dire – à l’échange intérieur. La distribution des moyens et l’exécution des tâches s’effectuent administrativement. Les produits conservent évidemment le caractère de marchandises mais ceci ne peut être que pour deux raisons : avant tout parce que ces produits sont le résultat de la consommation d’une force de travail qui elle reste marchandise, et aussi parce qu’ils entrent dans l’échange à leur sortie de secteur, lorsqu’ils vont vers les autres secteurs (contrôlé et libre). Mais ils cesseraient d’être marchandise s’ils dépendaient seulement des rapports qui s’établissent entre eux à l’intérieur du secteur d’État. Il y a donc dans ces conditions une dégradation, une altération du caractère marchandise des produits bien qu’ils restent marchandise quand même. Les prix de ce secteur, sur lesquels sont établis par l’État dans le cadre d’un calcul qui sera examiné plus loin.

b) Secteur monopoliste contrôlé.

La concurrence existe ici avec son caractère monopoliste, mais elle est "éliminée" bien davantage qu’elle ne l’était dans le cadre classique du monopole. En effet, le procès d’étatisation du capital conduit au regroupement, autour des propriétés de l’État, des ententes monopolistes, regroupement qui s’effectue dans un cadre professionnel rigide. Des organisations professionnelles se constituent en effet et elles prolongent le secteur nationalisé comme des tentacules par rapport à un corps central. Elles deviennent des rouages du contrôle que l’État exerce sur le secteur. Ramifications extérieures, les associations forment un prolongement indirect de l’État. Elles constituent un système corporatiste dans des conditions qu’on reprendra ultérieurement. Elles se substituent ou plus exactement s’ajoutent aux anciennes coalitions d’intérêt du monopole, qu’elles élargissent et institutionnalisent, et elles en sont, par conséquent, les héritières et les continuatrices. Ainsi, le Plan bureaucratique du secteur d’État s’étend-il au secteur contrôlé, et par là à toute l’économie. Quant aux prix, ils sont alors soustraits au contrôle immédiat du marché et ils sont établis en fonction de rapports directs entre les organisations professionnelles ; c’est à dire de rapports contractuels d’organisation. Ils sont ensuite – dans le cadre de ces rapports – fixés par l’État par relation avec les prix autoritaires du secteur d’État. Ils s’alignent sur eux. La conséquence de ce système rigide est que dans l’interférence qui s’établit en outre avec le secteur encore libre, il apparaît des prix dits "noirs" qui se dissocient d’avec les prix bureaucratiques.

4 – Bureaucratisation du marché mondial.

A l’inverse de la période ou le monopole développait des échanges, le marché mondial est en difficulté. Il régresse sous la poussée des facteurs parasitaires de la monopolisation. Il avait atteint son apogée avec le monopole, et il s’effondre nécessairement en même temps que lui, c’est à dire qu’au plafonnement monopoliste qu’atteignaient les forces productives correspond aussi un plafonnement des échanges internationaux. D’ailleurs en même temps que la propriété d’État se substitue à la propriété privée, que les moyens de production du monopole sont entre les États. Les nationalisations successives détruisent en effet la structure internationale, anonyme, du monopole. Elles accentuent la désagrégation du marché mondial. Les liens mondiaux du monopole se relâchent et l’oligarchie monopoliste internationale se décompose, se fractionne en autant d’appareils d’État qu’il y a de pays capitalistes, c’est à dire de centres autour desquels se concentre le capital de chaque pays. Les barrières édifiées par le monopole se trouvent, à leur tour, surélevées par l’Étatisation.

Simultanément l’étalon-or se désagrège complètement puisqu’il correspondait à un marché mondial croissant. Il perd donc beaucoup de son objet. L’or, que le monopole tendait à concentrer aux États-Unis par le jeu d’inégalités de développement et de taux différentiels de profits, reste alors à l’état de dépôts dans les banques américaines puisque ces banques ont désormais la main sur le marché mondial. Il s’y trouve stérilisé, restant, pour ainsi dire à l’état de couverture inamovible d’un immense appareil de crédit mondial centralisé par le capital américain. Il s’accumule entre les mains de l’appareil d’État qui domine l’économie à une échelle mondiale.

Avec la propriété d’État et la contraction de la concurrence – c’est à dire dans l’ensemble avec l’altération relative du caractère marchandise des produits – la monnaie perd nécessairement une part de ses attributs marchands. Le signe suffit dans la pratique économique courante. Aussi le papier-monnaie devient-il l’instrument prédominant. Le système monétaire international se résout en un réseau des papiers monétaires nationaux auxquels la bureaucratie de chaque pays rapporte l’exploitation du travail, réseau rattaché au dollar, seule monnaie susceptible pour des raisons historiques d’un lien bancaire avec le métal jaune. Comme les attaches entre les monnaies acquièrent des formes détournées (par l’intermédiaire du dollar) les rapports monétaires forment obstacle aux échanges directs entre les pays non américains et par voie de conséquence avec les États-Unis eux-mêmes. La compensation planifiée par voie bureaucratique se substitue au mécanisme libre de l’étalon-or, et à son tour elle accélère l’étatisation de la propriété, c’est à dire le mouvement qui lui avait donné naissance. Au système unique et vaste de la monnaie universelle, système adéquat à la concurrence passée, le capitalisme d’État substitue la multiplicité étroite de rapports bureaucratiques bilatéraux. Comme ces conditions font obstacle à une répartition mondiale des produits, le capitalisme est conduit à des plans bureaucratiques internationaux. (type "accords" Schacht [2] ou Marshall). Ces plans font le pendant du système bureaucratique de chaque État.

5 – Suppression du cadre concurrentiel de la rentabilité.

La propriété d’État en s’étendant aux parties vives de la production et en refoulant le marché à sa périphérie, restreint sur une échelle étendue le système concurrentiel de péréquation par lequel se formait antérieurement un profit moyen. Certes les deux secteurs où domine encore la propriété privée (contrôlé et libre) opèrent encore sur un profit et une péréquation. Mais déjà le profit moyen ainsi établi ne correspond plus aux normes de rentabilité de ces secteurs puisque s’il se forme par péréquation, ce n’est plus désormais uniquement entre les entreprises privées, mais aussi avec le taux de profit comptable du secteur d’État, qui lui-même échappe particulièrement au cadre concurrentiel de péréquation.

Dans ces conditions ce n’est plus l’ancienne rentabilité individuelle de la concurrence, même celle qu’on trouvait encore sous le monopole, qui règle l’économie. L’orientation, que marquait déjà le monopole, à ce que la rentabilité générale tende à se substituer à la rentabilité individuelle, s’accentue encore bien au-delà. Désormais seule compte en principe la rentabilité globale. Celle-ci s’établit à travers les rapports des trois secteurs de l’économie, ou en relation avec les conditions du secteur d’État envisagé dans son ensemble. La rentabilité des branches ou entreprises particulières est simplement subordonnée à cette rentabilité générale.

Or, cette dernière offre, aussi bien au point de vue historique que sur le plan économique, une particularité puisque – on le verra encore par la suite – elle est en fait liée à une production dont l’essentiel a pour objet l’armement et la guerre et que par conséquent elle tend à une baisse du niveau de vie général. Il s’agit d’une rentabilité qui cesse d’être liée aux conditions d’une production qui se ferait pour des valeurs d’usage destinées à élargir la consommation de l’humanité. Or ces conditions sont pourtant de toute accumulation véritable.

La production de guerre en sortant du cadre de renouvellement ou d’extension de la consommation, ne permet pas en réalité l’élargissement du capital variable. En outre, son objectif économique ne peut être précisément que ce pourquoi elle est valeur d’usage, (ligne illisible) .... son temps, des conditions qui préparent un nouvel arrêt de l’accumulation à prévoir pour l’avenir. Un arrêt susceptible d’intervenir à un niveau supérieur de développement, certes, mais qui pour cette raison même et pour d’autres sera autrement mortel pour l’accumulation que celui auquel devait aboutir le monopole, et qu’on vit se manifester dès la première guerre mondiale, mais surtout après 1929.

On pourrait dire en retournant ces propositions que la propriété monopoliste du passé stimulait la rentabilité, même si elle lui imposait en même temps des entraves. La propriété d’État au contraire la mine pour l’avenir. En effet, la propriété d’État ne se maintient en définitive que par un accroissement forcené de l’exploitation. Partout, à l’échelle mondiale, elle permet l’accroissement de l’intensité du travail (Taylorisme, Stakhanovisme, "orientation" professionnelle, aménagement du cadre socio- psychologique du travail). Partout au fur et à mesure qu’elle s’étend, s’allonge le temps de travail et se réduit le salaire réel. La valeur de la force de travail va diminuant ce qui, dans les conditions données, constitue une régression par rapport au monopole. Bref, la propriété d’État permet une intensification de la l’exploitation, et par là elle incite le prolétariat à se détourner du travail, à s’en détacher, voire à le freiner consciemment (sabotage). Le travail se trouve, en quelque sorte, menacé par la surexploitation sans compter la brutalité policière qui préside à la production d’État. Or ceci constitue un fait nouveau pour le capitalisme, puisque le caractère de ce régime dans sa période classique, c’est à dire lorsque régnait la propriété privée, la "liberté" capitaliste du travail, les garanties personnelles et l’accroissement du niveau de vie, etc… était précisément de stimuler considérablement de travail.

Néanmoins, demeure la faculté initiale du capitalisme d’État de stimuler le développement des forces productives. On ne doit pas l’ignorer. Or cette faculté tient aussi – en dehors de celles examinées ci-dessus – à une condition précise : la minimisation des formes parasitaires du capital par la propriété d’État. La rentabilité de la production capitaliste trouve en effet un stimulant particulier dans le fait que l’étatisation du capital permet de réduire au maximum la part de plus-value accumulée par le capital industriel qui traditionnellement, loin d’être employée à un élargissement direct de la production, venait en partage à des formes non productives (intérêt, rente, part du profit commercial, sur-profit monopoliste), formes dont l’existence se fondait sur la propriété privée. Le capital industriel, devenu capital d’État, peut accumuler une plus-value plus forte. La production sociale se trouve allégée du poids des classes qui correspondaient aux formes parasitaires : bourgeoisie foncière, bourgeoisie commerçante, bourgeoisie financière et monopoliste.

Le Capital d’État y trouve un avantage considérable parce qu’il peut, en même temps qu’il centralise une part plus grande de la plus-value existante, accentuer la baisse des salaires, c’est à dire gonfler encore la plus-value, mais cette fois-ci en l’accroissant en valeur absolue. De plus, s’il y parvient, c’est tout en réduisant le niveau de vie ouvrier dans une proportion moindre dans la mesure où il rejette une partie de cette baisse sur les formes non-productives du capital. Telle est la signification générale de la tendance. Par là l’accumulation se trouve stimulée, et en même temps elle se soulage aussi des autres poids qui pesaient sur elle. En définitive le capital d’État rejette une partie de la baisse du niveau de vie ouvrier sur le capital foncier, par les lois de maximum sur les loyers qui permettent d’abaisser les salaires sans perte pour les travailleurs. Simultanément, il soutient le profit du capital engagé dans l’agriculture, puisque l’uniformisation de la rente veut qu’on impose en même temps qu’une fixation des loyers un maximum sur les fermages ou qu’on simule l’investissement agricole par les subventions aux produits. Ainsi on pèse sur le prix des subsistances alimentaires, ce qui agit aussi sur la baisse des salaires puisque la baisse des premiers entraîne celle des seconds. C’est un aspect important des nouveaux rapports entre les formes du capital, mais il en est d’autres. Pour sa part, la politique du faible taux d’intérêt que permet la concentration étatique du capital allège également le profit industriel et permet une extension accrue de la propriété d’État. L’empiétement général du profit commercial sur la production est à son tour minimisé par l’établissement d’un vaste réseau coopératif. Enfin la nationalisation des banques et des monopoles permet d’éliminer l’édifice financier du capital monopoliste et avec lui aussi bien tout l’attirail parasitaire dont il asservissait (finance, distribution, etc…) que les petits producteurs arriérés que le monopole maintenant dans l’exploitation monopoliste sans les exproprier.

Mais la propriété d’État en se développant peut faire plus que minimiser les formes parasitaires du capital. Tant qu’il ne s’agit que de cela, que l’accumulation n’exige pas davantage, la propriété d’État se limite à la production des moyens de production notamment les principaux, c’est à dire en définitive à la branche I. C’est alors la formation d’un système corporatif dans le secteur contrôlé, système comportant avant tout une organisation coopérative pour la consommation et l’agriculture, qui permet de réduire le prélèvement que les forces parasitaires du capital opèrent sur la plus-value. On retrouvera ces conditions plus loin en détail au paragraphe qui traite de l’État. Mais l’accumulation peut exiger davantage. L’étatisation doit aller plus loin. Un pas de plus est alors fait au moment où le règlement étatique des rapports entre les différentes formes du capital amène l’étatisation de la terre et la suppression du capital privé dans la distribution (URSS). Fermes et boutiques d’État d’un côté, HBM [3] et coopératives de l’autre, remplacent désormais l’entreprise et la propriété privée des secteurs contrôlés et libres. Les rapports entre les formes productives et non-productives du capital s’établissent alors à l’intérieur du secteur d’État et font simplement l’objet d’un artifice comptable de l’État dans des conditions optima d’imputation à l’accumulation.

De toute façon, que le secteur d’État soit seulement un secteur parmi d’autres, ou qu’au contraire il domine pratiquement la presque totalité de l’économie, c’est en définitive le Capital d’État qui procède à l’accumulation pour toute la production. Si au secteur d’État sont associés des secteurs ou règne encore la propriété privée, alors le capital d’État draine une partie de l’accumulation réalisée actuellement et antérieurement dans ces secteurs. L’accumulation part de l’État, passe par l’État, est impulsée par lui. La direction bureaucratique et la concentration le permettent au premier chef ; mais aussi la pratique de l’impôt spoliateur. Ce drainage – fiscal et autre – joue alors pour le compte du capital d’État un rôle comparable à celui que jadis tenait sous le monopole le prélèvement d’un sur-profit sur le secteur concurrentiel. Mais le résultat en va désormais à la bureaucratie, c’est à dire à la partie de la société qui est seule à incarner le capital, les classes associées à la propriété privée étant désormais subjuguées ou éliminées.

Ainsi se trouve assurée la productivité, à travers l’extension de secteur d’État et par les voies propres à l’étatisation du Capital. En même temps une armée de bourgeois : financiers, industriels, fonciers ou rentiers, sont jetés hors de la propriété privée, sont expropriés. Cela se produit à mesure que la propriété d’État s’étend en dimension. Tous ces éléments de la société bourgeoise traditionnelle sont désormais voués au salariat, soit parce qu’ils deviennent de nouveaux prolétaires et contribuent à leur tour à l’accumulation d’État, soit parce qu’ils s’assimilent à la nouvelle structure dont se recouvre le Capital et se transforment en participants "salariés" à la plus-value d’État. Ils s’intègrent alors à la bureaucratie.

D’autre part, au fur et à mesure que la propriété d’État se substitue au monopole, les modalités de l’accumulation propres à ce dernier disparaissent. Par exemple, il ne se forme plus – par rapport à l’insuffisance absolue de plus-value – de surabondance relative, et ainsi cesse la nécessité monopoliste d’exporter du capital, nécessité qui supposait les limites que la propriété privée monopoliste imposait à l’investissement. Cette situation supposait, en effet, le prélèvement monopoliste d’un sur-profit qui ne pouvait se réinvestir dans le cadre interne du monopole. Dès l’instant que le monopole privé disparaît cette nécessité n’est plus. Donc l’exportation de capitaux et le placement étranger cessent et avec eux le système de positions créancières qu’on avait connu avec le monopole et qui faisait des États avancés les exploiteurs du travail de tous les pays où ils avaient investi leurs capitaux. L’étatisation de la propriété va de pair avec la liquidation des avoirs extérieurs, des portefeuilles étrangers de chaque pays. "L’impérialisme", au sens économique et étroit, au sens historique auquel l’avaient entendu HILFERDING et LENINE, entre à son tour dans le passé. Un autre mode d’exploitation s’y substitue qu’on examinera en fin de ce travail. Il procède d’une part de la guerre qui devient le moyen direct de prélever les produits matériels de la plus-value (réparations, livraisons, démontages d’usines et prélèvements de moyens de production, déportation d’ouvriers, etc…) et de l’autre de l’amalgame bureaucratique des titres de propriété des différents secteurs d’État nationaux au bénéfice des plus puissants. Ainsi chaque État recherche-t-il un élargissement par rapport aux autres ouvrant par-là les voies à une stagnation future des forces productives.

6 – Dénaturation du prolétariat.

La propriété d’État, en assurant la fusion du capital monopoliste et de l’État, en permettant l’élimination des couches parasitaires du capital, continue et approfondit sur une nouvelle base une tendance déjà amorcée par le monopole : la tendance à la dissociation du travail selon des différenciations techniques et à la répartition "salariée" de la plus-value. Le phénomène pris dans son ensemble se présente sous trois aspects :

a) agglomération de la bureaucratie des monopoles à la bureaucratie d’État ; la bureaucratie des entreprises étatisées se fond dans la bureaucratie d’État et en devient alors une partie. Elle constitue une nouvelle branche de l’appareil, branche qui est amenée à devenir par un développement croissant, le fondement économique et social de l’État. C’est la bureaucratie économique proprement dite.

b) Approfondissement de la différenciation des tâches. D’un côté, la formation d’une bureaucratie exploiteuse "salariée", a pour effet de produire un "salaire" d’exploitation et de diviser ainsi le salariat entre exploiteurs et exploités. Cela constitue un phénomène nouveau d’une extrême importance. D’un autre côté, les couches formées par les qualifications diverses du travail, couches que le monopole avait déjà séparées, (ingénieurs, techniciens, spécialistes, manœuvres) se re-dissocient toujours davantage.

c) Formation d’un sous-produit, d’une forma dérivée, du travail salarié : le travail forcé. Un secteur concentrationnaire secteur minoritaire s’installe dans les pores de la société, comme partie intégrante du secteur Étatisé. C’est une variété du travail salarié puisque le travail ne fait l’objet d’aucune condition économique ou juridique différente de celle engendrée par le capital, et que la situation des concentrationnaires ne se maintient pas par voie de filiation (il ne s’agit en aucun cas d’un "esclavage"). Cette condition est le propre du travail capitaliste.

On est bien en présence, dans l’ensemble, d’une dénaturation du prolétariat. En effet, la substitution aux formes traditionnelles de distribution de la plus-value de formes ayant l’apparence du "salariat" (répartition indirecte de plus-value) fait que la condition économique des ouvriers devient la même que celle des exploiteurs, ce qui a pour effet de d’alléger leur situation à l’égard de la propriété et de la lutte des classes. D’autre part, la composition sociale du prolétariat en couches diversifiées s’établit en fonction de la dégradation du travail et non par du progrès de la technicité. La naissance et la présence d’un secteur concentrationnaire traduisent – le travail forcé étant une forme inférieure au travail libre par le rendement – la difficulté de l’accumulation et elles ouvrent dès maintenant la voie à la régression future (régression tendancielle) du rendement du travail et de la rentabilité. Plus le travail est contraint, moins, en effet, il produit. Mieux, la seule apparition de ce secteur prouve que le problème est déjà posé.

Il faut ajouter que son côté le secteur "libre" du travail cesse d’ailleurs plus ou moins d’être effectivement libre. Le travail devient l’objet d’une réglementation d’État, et si un système concentrationnaire existe, c’est simplement parce qu’il sert de prolongement à la bureaucratisation du travail libre (livret de travail, interdiction de transférer, règlement du travail, syndicalisation obligatoire, etc…). Mais il faut aussi voir une dégradation du travail dans la forme "salariée" bureaucratique, que prend l’activité de représentants du capital, c’est à dire du capital d’État. Car la répartition salariale de la plus-value dégrade également le travail d’entreprise, de direction de l’économie, parce qu’elle ne constitue pas – ce qui est grave puisque la production reste comme jadis liée aux intérêts particuliers des représentants du Capital – un stimulant qui d’une part soit comparable à celui du profit et de l’autre puisse dégager la production du parasitisme bureaucratique que le monopole préparait déjà. Le parasitisme bureaucratique a désormais les voies ouvertes à travers toute la société. En éliminant les classes liées aux formes parasitaires du capital privé, la bureaucratie n’a fait que substituer une forme plus avancée de décadence à une autre.

7 – Réduction du champ d’opération de la loi de la valeur.

La propriété d’État des moyens de production altère – on l’a vu – le caractère de marchandises des produits dans la mesure où ceux-ci ne sont plus – à l’intérieur du secteur nationalisé – un objet d’échange. Et de ce fait, le calcul des coûts de production perd, au point de vue capitaliste, le sens qu’il avait toujours eu. Mais alors dans ces conditions, les prix, à leur tour, cessent d’avoir leur sens économique traditionnel. Hier, ils représentaient des mesures déviées de la valeur des produits, parce que celle-ci, par formation d’un profit moyen, se transformait en coût de production. En définitive, c’est cela que voulait dire : " loi de la valeur". Aujourd’hui – avec le capitalisme d’État – les prix n’ont plus de rapports directs avec la valeur des produits. On est ici bien plus loin qu’avec le monopole sous lequel pourtant la loi de la valeur était déjà largement altérée – rattachait la formation des prix à la loi de la valeur, à travers la péréquation, s’est en effet partiellement rompu.

Ce qui évidemment existe, c’est un certain rapport entre les prix et les quantités de travail dépensées dans l’ensemble de la production étatisée, et c’est à ce titre qu’on peut dire que les prix procèdent toujours de la valeur. Rien en effet ne transgresse les lois du Capital dans leur fondement. Seulement, il s’agit de toutes autres conditions que celles qui correspondaient à la propriété privée et à la péréquation.

En réalité les calculs économiques du Capital d’État ne dépendant, ultimement, que des conditions globales de l’accumulation c’est à dire de la rentabilité de la production d’État prise dans son ensemble, comme un tout. Ils cessent d’être étroitement subordonnés (comme cela était dans le cadre passé de péréquation d’un taux de profit) aux conditions de la production individuelle et chaque produit ; même si la gestion maintient l’autonomie comptable de chaque unité de production. Voilà où en est le bouleversement profond qui signifie la réduction du champ d’opération de la loi de la valeur.

Pourtant les conditions qu’on vient de dire – bien qu’elles aillent à l’encontre de la Loi de la valeur – signifient seulement une réduction du champ d’opération de cette loi. Non pas une "disparition" de la Loi, qui voudrait dire la fin du régime capitaliste. En effet, la propriété d’État n’altère, par rapport à la propriété privée, que la condition des moyens de production. Elle ne change rien ni à celle des biens de consommation, ni à celle de la force de travail.

En effet, dans le système de propriété d’État, seuls les moyens de production font l’objet d’une altération de leur caractère de marchandise. La "nationalisation" affecte pratiquement les industries de base (mines, transports, industrie lourde, etc…). Autrement dit, c’est la production de moyens de production (Branche I) qui, instruments et produits compris, renonce partiellement à son caractère marchand. Même dans ce cas – qui plus est – où l’étatisation s’étendrait jusqu’aux biens de consommation, c’est à dire à la Branche II de la production, dans son entier, procéderait de la propriété d’État) de toute façon, seuls les moyens de production de cette Branche seraient intégrés aux nouvelles conditions, car les produits – les biens de consommation – n’en dépendant en rien, puisqu’à l’inverse des moyens de produits ils ne sont pas destinés à rejoindre un autre compartiment du secteur d’État, mais au contraire à s’échanger contre la force de travail. Par conséquent, on peut déjà en première approximation dire ceci : ne cèdent directement une part de leur caractère de marchandise que les moyens de production existants et les nouveaux qu’on produit. Voilà déjà une première raison pour laquelle il y a seulement "réduction du champ d’opération" de la Loi de la valeur.

Mais une autre raison encore l’explique. C’est que même si les moyens de production perdent les caractères directs de la marchandise – parce qu’ils cessent d’être échangés entre eux et font seulement l’objet d’un transfert intérieur à l’immense et unique atelier collectif du Capital d’État – ils conservent une essence marchande du fait de leurs rapports avec les biens de consommation – qu’ils servent à produire – et avec la force de travail qui les produit et les reproduit à leur tour en transférant leur valeur. Or, biens de consommation et force de travail s’échangent l’un contre l’autre ; ils continuent les uns et les autres d’être marchandises. Ainsi se reproduit la force de travail laquelle est consommée par une forme de Capital dont la provenance historique a été la fusion progressive du Capital privé monopoliste dans un complexe synthétique dont l’État forme l’armature. Autrement dit la force de travail est toujours vendue et achetée, consommée contre un salaire, et c’est là le caractère spécifique du régime capitaliste puisque celui-ci a commencé dans l’histoire avec l’entrée de la force de travail dans le procès d’échange et de la valeur. Ce régime se poursuit tant que cette force demeure – quelles que soient les autres conditions – dans la même position économique. Donc, hormis la condition propre aux moyens de production dans les rapports internes au secteur d’État, rien n’a été changé par la propriété d’État aux rapports capitalistes. Seules, pour ainsi dire, la structure du Capital constant et de la plus-value a été modifiée. Mais n’ont changé en rien : ni la structure du capital variable, ni surtout – ce qui est essentiel – les rapports réciproques du capital constant, au capital variable et de la plus-value. Autrement dit, dans le cadre d’une réduction du champ d’opération de la loi de la valeur telle qu’elle affecte la Branche I, les rapports caractéristiques du système capitaliste ont subsisté. Sur le fond, les moyens de production conservent le caractère de Capital, c’est à dire de travail passé accumulant de la plus-value.

Par voie de conséquence, la monnaie subsiste elle aussi, sous la forme adéquate, on l’a dit, à la propriété d’État : le papier monnaie. Elle n’apparaît, du fait de l’étatisation, dans les calculs internes de la Branche I que sous sa fonction d’unité de compte. Mais elle opère comme par le passé dans les rapports entre les produits de la Branche II et la force de travail – elle va de mains en mains dans l’échange – ou encore à propos de certains des transferts du capital propres aux deux secteurs que domine encore la propriété privée.

Mais puisque les conditions de la production capitaliste se prolongent dans le cadre ainsi modifié par la refonte structurelle, il en va nécessairement de même pour les conditions qui en dérivent dans la répartition ainsi qu’à l’égard des conditions subjectives de l’économie. En effet, la consommation de la force de travail par le Capital d’État – pour tout le secteur où celui-ci domine – produit une plus-value sociale (c’est à dire : globale) qui, en l’absence de propriété privée et de péréquation ne se répartit plus en fonction du profit dans tout le secteur d’État. A la place du Capital individuel engagé et du profit distribué, on a désormais, dans tout ce secteur, poste bureaucratique et appointement. En d’autres termes, on n’a plus de répartition de la plus-value totale d’après le capital individuel et la propriété privée : une partie de la plus-value reste anonymement ente les mains de l’État capitaliste collectif unique, et elle sert à l’élargissement, tandis que le reste est distribué selon les différences d’appointement et de privilèges (logements, automobiles, vacances, etc…) qui sont le propre de la hiérarchie bureaucratique de l’État.

Les conditions requises sont réunies par le fait que le secteur monopoliste contrôlé – accentuant en cela une pratique déjà amorcée à l’époque des monopoles – bloque lui aussi dans le cadre des sociétés monopolistes la part de plus-value destinée à l’élargissement. Une première conséquence s’ensuit immédiatement ; à savoir qu’une partie de cette plus-value se trouve draguée sur le champ vers le secteur d’État par les impôts spoliateurs sur le revenu ou le Capital, ce qui contribue à amalgamer les deux secteurs et ouvre les voies à un mode commun de distribution des revenus du Capital. Mais une autre conséquence est que la part non bloquée – celle qui est perçus comme revenu par les capitalistes – peut s’égaliser avec les traitements des bureaucrates d’État. Le capital privé donne alors plus ou moins l’impression à ses possesseurs d’être simplement la source d’un traitement tout comme le Capital d’État. Automobiles, déplacement, loyer, etc… du capitaliste sont inscrits comme frais généraux de son entreprise, tout comme il en va pour la bureaucratie. A ce titre, le secteur contrôlé devient l’envers du secteur d’État. En outre, puisque l’accumulation privée du capital individuel ne joue plus le même rôle qu’avant, un système collectif doit se substituer à la prévoyance personnelle. La "Sécurité sociale" qui concentre la part d’accumulation destinée à couvrir les périodes improductives de la vie des bureaucrates – remplace le revenu de la propriété et la famille dans leur rôle de sécurité et d’épargne. Forme de sécurité adéquate à la distribution salariale de la plus-value, elle est étendue des bureaucrates à tous les salariés, exploités comme exploiteurs, c’est-à-dire, aux ouvriers aussi. Ainsi le Capital d’État double-t-il tous les salaires individuels d’un salaire collectif. La bureaucratie trouve alors une situation stable dans laquelle le remplacement de la propriété privée par la propriété d’État se poursuit avec toutes ses conséquences. Mais avec ce système, les exploiteurs, les individus qui vivent de l’exploitation, bureaucrates et capitalistes individuels, peuvent se déplacer d’un secteur à l’autre (de l’étatisé au privé), et c’est dans ce mouvement que le mobile personnel de l’avancement bureaucratique tend à supplanter le mobile du profit. Comme on l’a dit, ce mobile administratif est moindre que celui du passé. Sur lui pèse le poids de la fossilisation inhérente à toute bureaucratie. C’est ici que vient opérer à plein l’incohérence d’un système qui, a perdu les normes de calcul et les repères qu’apportait jadis le cadre intégral de la loi de la valeur (rentabilité individuelle). A l’inverse de ce qui se passerait avec le socialisme où, d’un côté, il n’y aurait pas de bureaucratie et où, de l’autre il y aurait – les branches de production étant, ici aussi, confondues – strict calcul préalable des quantités de travail dépensées ; il y a dans le Capitalisme d’État assimilation économique des activités les unes aux autres sans rapport direct à la rentabilité. Le bureaucrate en effet n’a, à l’inverse du capitaliste privé, aucune visée personnelle sur l’élargissement de sa production propre. Il ne se subordonne pas à un marché Il ne connaît pas une production qui se fasse (individuellement) "pour la production". La "conscience" de la bureaucratie, en tant que corps social la conduit à inventer des stimulants artificiels (primes, honneurs, compétitions, etc…) qui prouvent – car on ne fustige que les boursiers fatigués – combien à long terme la bureaucratisation du capital est grosse d’un arrêt de l’élargissement.

La réduction du champ d’opération de la Loi de la valeur, en particulier dans ses effets sur le développement de l’économie et l’accumulation marque ses conséquences à propos des crises du Capitalisme. Avec la concurrence et le monopole des ajustements entre les branches de la production, notamment l’ajustement général entre les moyens de production et les moyens de consommation. (Branche I et Branche II) se réalisaient au cours de crises cycliques successives, lesquelles reconstituaient la production sociale à travers l’anarchie du marché. La production et la consommation étaient donc réglées avec un certain "automatisme" dans un cadre d’ensemble par des crises cycliques qui les ajustaient "a posteriori". Dans les conditions du capitalisme d’État, au contraire, il y a un renversement relatif, puisqu’un Plan général préside au secteur d’État, et par là à l’ensemble de l’économie. Dès lors la production tend à s’ajuster à la consommation suivant un calcul et une procédure bureaucratique "a priori". Autrement dit, les mouvements cycliques classiques cessent de se produire, sous réserve de mouvements toujours possibles d’oscillation. Il y a désormais crise permanente dans le cadre de laquelle les fluctuations cycliques du type ancien sont précisément minimisées au point de perdre quelque peu leur sens économique et historique (politique du "plein emploi"), mais où apparaît un nouveau type de crise – si l’on tient à ce mot – c’est-à-dire de difficultés permanentes d’ajustement. Ce nouveau type est caractérisé par deux traits essentiels :

a) La guerre semi-permanente.

Elle réalise à l’échelle mondiale les ajustements économiques imposés par un système dans lequel la direction dominante de la plus-value est constituée par l’armement. Elle double les Plans bureaucratiques internationaux. Ceux-ci n’opèrent, en effet, que dans le cadre de la préparation et la conduite des guerres mondiales. Leur application conséquente est rendue impossible par les conflits accrus entre pays, conflits que développe sur le plan mondial la fusion progressive du capital et de l’État dans chaque pays.

b) La distorsion bureaucratique.

C’est le déséquilibre inhérent à toute entreprise d’un appareil entre les prévisions et les réalisations des Plans (locomotives sans roues, ventes sans pantalons, chaudières sans navires). Naturellement ces conditions prévalent d’autant plus que le secteur d’État l’emporte davantage sur le secteur monopoliste contrôlé. Dans la mesure où celui-ci a encore une large importance, les formes anciennes du déséquilibre cyclique viennent – mais avec un effet amoindri – se superpose aux distorsions.

Le caractère de cette situation – caractère dérivé de la réduction du champ d’opération de la loi de la valeur – est de ne présenter qu’un déterminisme très général. Le Capitalisme d’État, ses crises n’ont pas de "lois", au sens où jusqu’en 1929, on pouvait parler d’une loi capitaliste des crises cycliques. Ces conditions s’inscrivent dans un cadre historique des difficultés d’accumulation et du déclin tendanciel de la rentabilité. Il y a crise permanente.

8 – Absorption de l’économie (Société Civile) par l’État.

Dans la mesure où l’État devient propriétaire des moyens essentiels de production et d’échange, où il étend constamment sa propriété ainsi que le contrôle qui la complète, il tend à faire disparaître l’opposition traditionnelle entre État et société civile. A la limite, lorsqu’il devient propriétaire intégral il la supprime complètement. Du temps de la propriété privée, en effet, l’État était "à l’extérieur" de la Société civile (l’économie) puisqu’en tant que puissance "publique" il se situait "hors" de la propriété. Réciproquement, les rapports capitalistes de production trouvaient leur sanction juridique précisément dans la propriété privée, c’est-à-dire à leur tour hors de l’État. C’est cette situation que limite progressivement la propriété de l’État.

Avec les nouvelles conditions, à partir du moment où c’est aussi un fait nouveau – un double aspect : économique et politique. L’aspect politique n’est, sur le plan général, pas changé en principe par rapport au passé. On reste pour l’essentiel dans toute la tradition historique de la Société capitaliste. Par contre, l’aspect économique de l’État est entièrement nouveau, car il ne s’agit plus seulement des conditions anciennes qui voulaient : soit que l’État dépendit de toute façon de l’économie par l’impôt et par l’emprunt, ou que plus généralement il reflétât les rapports d’exploitation. Il s’agit au contraire des conditions concrètes du fonctionnement de l’économie : l’État en devenant propriétaire se substitue aux anciennes classes exploiteuses du capital. Il est désormais la production et l’exploitation. En effet, la bourgeoisie monopoliste est liquidée et elle est remplacée par le complexe formé par la bureaucratie économique des monopoles et l’État fusionnés. La bureaucratie des monopoles ne peut – au point de vue historique – relayer la bourgeoisie qu’en réalisant cette fusion, c’est-à-dire, justement en faisant par là même cesser l’opposition entre l’État et la Société Civile. Elle ne peut supplanter la bourgeoisie en tant que classe dans la société. Il lui faut en effet passer par l’État. Autrement dit, elle est soumise, subordonnée à l’État. En ce sens – qui est le sens profond et vrai – bureaucratie économique des monopoles n’est pas une "classe", et elle n’aspire pas à construire un ordre de classe, son ordre à elle. En effet, les classes se situent toujours, quelles qu’elles soient, non seulement par des relations de production mais aussi dans une opposition par rapport à l’État. Toute classe qui est économiquement la plus forte à un moment donné se situe dans la Société Civile, c’est-à-dire hors de l’État et par définition se subordonne à l’État. Or, ici, c’est une situation inverse puisque la bureaucratie économique réalise son aspiration historique à la domination de la société capitaliste, non pas en se situant dans la Société, mais en s’entremettant dans l’absorption de la Société par l’État, c’est-à-dire en se faisant du même coup agent de sa propre absorption.

Il s’ensuit en tous cas une conséquence, c’est qu’à partir du moment où l’État est propriétaire de l’essentiel des moyens de production, où la propriété d’État a dépassé un certain seuil, la théorie de Marx qui provenant précisément d’un entendement des sociétés divisées en classe, c’est-à-dire qui, jugeant le capitalisme du 19ème siècle et son passé, voyait très justement dans l’État, l’instrument "extérieur" de répression, instrument tombant toujours sous le contrôle de la classe du capital qui était économiquement la plus forte ; la théorie de Marx, donc, perd en partie sa validité historique. Elle reste pleinement valable pour le passé mais ne se conserve pour l’avenir qu’au sens où elle atteint – et elle se trouve par là même confirmée – à son propre aboutissement, c’est-à-dire la notion que l’État tend à s’émanciper et à devenir l’entrepreneur direct de l’exploitation. Et cette confirmation s’étend ainsi à son extrême puisque du même coup elle va jusqu’à enterrer définitivement la théorie bourgeoise (aujourd’hui paradoxalement revalorisée par l’idéologie du Capitalisme d’État) laquelle voyait dans l’État l’expression des intérêts généraux et l’exercice d’une fonction d’arbitre située "au-dessus" de la société. En effet, le Capitalisme d’État apporte, à l’encontre de ce qu’il prétend dans sa conscience de soi, la preuve que l’État n’avait pu être en général que l’instrument d’une classe de la Société, puisque dès qu’il cesse d’être cet instrument ce n’est pas à une position de surplomb par rapport à la Société qu’il atteint : il l’absorbe au contraire et la fait disparaître. Cette situation prend dès l’instant que l’État se confond avec la forme dominante de l’exploitation capitaliste.

Par conséquent, il faut aujourd’hui renverser l’optique sous laquelle on avait considéré le Capitalisme dans ses périodes antérieures et sous laquelle, d’ailleurs, on doit toujours le considérer quand remontant dans le passé on fait de l’histoire. Hier c’était l’économie qui conditionnait et expliquait l’État, mais celui-ci posait pour sa part un problème extérieur à l’économie. De nos jours – ce sera vrai dans l’avenir surtout – il commence d’en aller différemment. Les rapports de l’État et de l’économie restent évidemment les mêmes – il n’en saurait être autrement – mais c’est du point de vue du premier (et non plus seulement du second) qu’il faut considérer toutes les conditions d’ensemble selon lesquelles fonctionne le système capitaliste. Désormais, c’est en effet par rapport à l’État qu’elles opèrent. Et c’est pourquoi on n’en a reporté ici même l’examen, c’est-à-dire, dans ce paragraphe 8 qui traite de l’État, alors que les questions correspondantes avaient été traitées, pour les périodes de la concurrence et du monopole, dans les autres paragraphes, notamment ceux qui se rapportaient à la loi de la valeur.

Il faut partir du principe dégagé au cours des paragraphes précédents. Savoir, que la fusion du Capital monopoliste et de l’État assure la perpétuation du régime capitaliste, c’est-à-dire, la continuation de l’essor des forces productives et de l’accumulation, ce qui se réalise par une double voie : d’un côté l’accentuation la plus achevée du capital, mais d’une façon telle que cette concentration atteigne par une minimisation des formes parasitaires du Capital (argent, foncier, commercial, monopoliste) un niveau qui permette une accumulation de plus-value correspondant aux exigences de la composition organique. Ces deux aspects sont complémentaires l’un de peut aller sans l’autre et réciproquement.

Cependant, la propriété d’État, l’étatisation, ne se développent pas – c’est un fait d’expérience = d’un seul coup, subitement. En réalité, la propriété d’État s’étend par paliers au fur et à mesure de guerres mondiales. Un secteur d’État se constitue en effet qui, par étapes successives et avec les secteurs de propriété privée, et ceci au fur et à mesure que se consolide et s’élargit la bureaucratie. Mais le phénomène le plus caractéristique de ce processus, c’est que, tandis que le capital monopoliste va en rétrogradant, ou pour mieux dire se transforme en capital d’État, ce qui en subsiste comme capital privé proprement dit change de physionomie également.

Le secteur monopoliste contrôlé prend en effet une structure particulière qui est à son tour adéquate au contrôle de l’État et à la nouvelle orientation du capital, structure qui permet l’ajustement et la complémentarité des trois secteurs dans un tout homogène. C’est un aspect important du Capitalisme d’État, parce que concernant sa genèse, il trace les lignes de son aboutissement.

Quelle est cette structure ? La structure corporatiste.

En effet, dans le même temps que l’État prend sa nouvelle place dans l’économie, que le secteur d’État se forme, on voit se constituer autour de ce dernier, dans son prolongement, c’est-à-dire, selon un faisceau de lignes qui prolongent chaque branche de la production d’État, un réseau d’organisations corporatives. Il faut entendre par là des associations monopolistes qui en partant du monopole proprement dit – du cadre des trusts et des Cartels hérités du passé – le réorganisent sur un plan professionnel, c’est-à-dire, branche par branche, profession par profession.

A quoi correspondent cette structure et le réseau des institutions qui la constituent ? Justement, à l’expression des conditions nouvelles de la loi de la valeur qui font que les moyens de production deviennent propriété de l’État : c’est à dire, la réduction de son champ d’opération. Par-là, le réseau corporatif ne fait que refléter l’étatisation.

En effet, avec la propriété de l’État, les prix – on le sait – n’expriment plus les valeurs selon la même situation qu’autrefois, puisqu’ils n’obéissent plus aux mêmes conditions de péréquation (formation de profit moyen). Ceux de secteur d’État font l’objet de fixations bureaucratiques. Dans ces conditions, l’ajustement des catégories sociales de la valeur (capital constant, capital variable, plus-value) implique pour se faire que les fixations analogues interviennent également dans le secteur monopoliste contrôlé. C’est justement à quoi correspond la structure corporative comme on le verra par la suite. Bref, ces prix des deux secteurs doivent se correspondre dans le cadre (désormais réduit) du champ d’opération de la loi de la valeur et s’établir d’après un ajustement bureaucratique. Il ne faut pas oublier d’ailleurs que les conditions du monopole prévalent encore – naturellement – dans la formation des prix du secteur contrôlé. Rien n’est changé à cet égard, bien entendu. Ce sont au contraire les prix d’État, qui, dans leur détermination bureaucratique, prennent à leur tour, par leurs rapports avec les prix du secteur contrôlé, un sens proprement monopoliste. Le Capitalisme d’État, c’est en effet le système du monopole d’État du Capital.

Il faut donc examiner la structure du secteur contrôlé, et l’envisager dans ces rapports avec l’étatisation. A ce propos, il ne faut pas seulement dégager les relations générales des secteurs entre eux, mais aussi comprendre et montrer comment en fait le système corporatif qui coiffe le secteur de propriété privée, est, dans le capitalisme d’État, et une fois données les conditions de la loi de la valeur, le moteur réel de l’Étatisation. En effet, comme le secteur d’État se construit pour ainsi dire avec les matériaux qui lui sont fournis par le secteur privé, alors les conditions du second déterminent en définitive celles du premier. C’est là toute la dynamique du Capitalisme d’État.

Le système corporatif a pour fonction – son nom l’indique de former un réseau cloisonné dans lequel les catégories sociales se fragmentent sous l’effet d’une multitude d’éléments particuliers. La production se trouve alors bornée au cadre étroit des professions. Mais c’est là une tendance qui, du même coup reconstruit une tendance contraire, parce qu’en même temps des fédérations inter-corporatives se constituent qui regroupent horizontalement les fragments verticaux correspondants aux différentes professions. Ainsi se trouvent reconstitués les catégories du Capital qui, on s’en doute, ne sauraient en fin de compte disparaître. Une fois formées, ces constructions horizontales du corporatisme permettent à la reproduction de maintenir son ampleur parce qu’elles font contrepoids à la fossilisation professionnelles. Ce sont ces formations qu’on examinera ici.

Le secteur monopoliste contrôlé du Capitalisme d’État se répartit horizontalement en quatre types de formations corporatives qui sont organisées dans le cadre de l’État. Ce sont :

a) Les syndicats patronaux.

Il s’agit des anciennes ententes monopolistes, mais qui sont refondues en professions. Elles concernent l’industrie et les banques (capital financier), ainsi que le capital commercial. Leur existence traduit la fossilisation qui est spécifique du Corporatisme professionnel (transmission familiale, entraves à l’accès, limitation des membres, etc… Les syndicats se fédèrent en une Confédération patronale qui agglomère le monopole sous le contrôle de l’État.

b) Les syndicats ouvriers.

Ce sont des syndicats de "masse", c’est à dire entièrement différents de ceux des périodes antérieures. Ils organisent le monopole de monopole de la force de travail. Ils aménagent sa vente concertée. A ce titre, ils s’étendant à l’ensemble de l’économie, c’est à dire qu’ils monopolisent aussi bien la force de travail des ouvriers du secteur d’État que celles des ouvriers des autres secteurs. En effet, la force de travail restant de toute façon marchandise, même dans ce dernier secteur, il y a toujours place ici pour l’association monopoliste. L’exclusivisme du monopole syndical est réalisé par diverses pratiques tels que : contrats collectifs, closed-shop, syndicat unique ou obligatoire, etc ... Il trouve son couronnement dans la Fédération des syndicats en une ou plusieurs confédérations ouvrières qui font pendant à la Confédération patronale.

c) Les syndicats et coopératives agricoles.

Placée sous l’emprise des conditions de monopole prévalant dans l’industrie et le commerce, la production agricole ne peut que prendre un caractère monopoliste qui se réalise lui aussi dans un cadre professionnel. Le monopole agricole se forme en fonction des rapports triangulaires entre le Capital de l’agriculture, le Capital industriel, et le Capital foncier.

En effet, le régime capitaliste, que ce soit au point de vue économique ou au point de vue historique, repose sur l’opposition entre la ville et la campagne, étant entendu que, les modes respectifs de cette opposition se font évidemment pendant. La campagne s’adapte à la ville ; elle se façonne à son image. Mais l’opposition se dédouble, car la production de la terre se partage entre le Capital foncier et le Capital productif engagé dans l’agriculture (ferme). Or, le capital industriel et le capital agricole ont une fonction commune à l’égard du capital foncier qui joue comme forme parasitaire à l’égard de l’un comme de l’autre. Cependant, en même temps le capital agricole et le capital foncier n’en sont pas moins en position associée, à d’autres égards, par rapport au capital industriel, parce qu’ils forment ensemble la production agricole. Ils se rejoignent pour participer au partage d’une plus-value incorporée dans les mêmes produits, et leur association contribue à la formation des subsistances qui reproduisent la force de travail, subsistances dont la valeur entre par conséquent dans la formation des salaires et par là détermine l’accumulation du capital industriel. Les rapports sont donc bien triangulaires et se forment suivant la ligne d’une double opposition. C’est dans ce cadre que le Capital agricole – le capital (productif) de ferme – est amené à se regrouper en syndicats et coopératives.

Reprenons sous une autre forme. Le capital industriel et le capital agricole ont un intérêt commun opposé à celui du capital foncier. La rente fait en effet incidence sur le niveau des loyers et sur celui des subsistances alimentaires. Par-là, la rente pèse sur le Capital industriel car ces éléments entrent par la consommation dans la composition de la valeur de la force de travail et ont en général – mais plus particulièrement pour l’entrepreneur qui calcule en coûts de production – un effet direct sur le niveau des salaires. Plus bas sont les loyers et les prix des subsistances, plus bas sont les salaires. Plus bas également – c’est un autre aspect – sont les abandons directs de plus-value (loyers des entreprises) que le capital industriel (monopoliste ou non) doit consentir à l’échelle sociale au capital foncier. Mais la rente pèse aussi – et encore plus directement – sur le capital agricole, car le capital de ferme doit céder en fermage une partie de son accumulation.

D‘un autre côté, le capital industriel et le capital agricole ont un intérêt opposé dans la mesure où ce dernier est solidaire du capital foncier dans la production des subsistances des ouvriers de l’industrie, pesant par là avec lui sur l’accumulation du capital industriel, et dans la mesure enfin où le capital agricole met en œuvre des moyens de production fournis par l’industrie, moyens dont la valeur détermine l’accumulation en agriculture et la limite.

Le capital productif de l’agriculture, tend à se former en monopole : d’une part pour faire contrepoids aux monopoles du capital industriel et obtenir ainsi à leur valeur les moyens de production monopolisés dont il se sert pour cultiver la terre (machine, engrais, etc….) et de l’autre, pour minimiser autant que faire se peut, le poids de la foncière. Ces conditions sont traditionnellement les mêmes. Elles le restent dans la période des monopoles et par conséquent aussi avec le Capitalisme d’État, au moins dans la mesure où celui-ci comporte des intérêts privés dans l’agriculture. Le capital agricole doit se monopoliser. Or, la coalition syndicale ou coopérative est la forme que prend le monopole en agriculture. La coopération représente d’ailleurs la forme "définitive" historique. Elle permet seule le maximum de conditions requises pour que le capital agricole puisse s’homogénéiser. Une fois centralisée et organisée en monopole national, la coopération agricole lève en effet, concentre et centralise, l’important capital que nécessite le progrès mécanique moderne de l’agriculture, lequel exige à son tour que les liens financiers puissants permettent de transcender – tout en les maintenant – les barrières de la parcelle. La coopération permet en outre la conciliation dans le cadre d’un même monopole, des intérêts entre production capitaliste et production individuelle de l’agriculture (elle est organisée d’après le principe : un homme, une voix). Enfin, elle permet de mettre la distribution et la transformation des produits du sol sous le contrôle direct du capital agricole, ce qui n’est pas vrai du Syndicalisme. Elles accumulent le capital nécessaire à la construction d’usines dont la production intéresse l’ensemble de l’agriculture. Les unes transforment les produits de la terre et les distribuent ; cela évince le capital commercial. Les autres produisent les moyens de production agricole, ce qui permet au capital agricole d’attaquer le monopole du capital industriel en lui faisant concurrence. Le syndicalisme agricole ne peut remplir ses tâches essentielles puisqu’il n’accumule pas de capital propre, vit sur de simples cotisations, et se contente du maintien concerté des prix. A l’inverse de la coopération qui est la forme appropriée au Capitalisme d’État, le Syndicalisme correspond donc à la phase transitoire de l’Étatisme, c’est à dire aux conditions dans lesquelles prévaut encore le capitalisme des monopoles.

d) Les coopératives de consommation.

A l’inverse des coopératives agricoles, les coopératives de consommation n’ont point un caractère monopoliste au sens strict du mot. D’un côté, elles ne groupent pas des producteurs, donc elles ne concernent pas le capital productif. Et de l’autre, si l’on se fie à l’expérience, leur extension se limite à un secteur seulement de la distribution de détail et au commerce de gros qui lui est directement lié. Elles se fédèrent autour d’un magasin de gros, central. Leur but est l’élimination partielle du capital commercial, notamment dans la mesure où il a été gonflé par le monopole sur un plan formel. La coopération de consommation est au consommateur ce que le syndicat et la coopérative agricole sont respectivement à l’ouvrier et au paysan. Si elles n’occupent pas la totalité du secteur de la distribution (la part non-coopérative qui, soit reste privée, soit est étatisé), cela tient à leur fonction économique qui est double. Mais d’autre part, les coopératives aident à réduire la valeur de la force de travail parce qu’elles abaissent le coût de la distribution des produits industriels et des subsistances, ce qui permet ainsi, avec la baisse des salaires, la minimisation du capital commercial par le capital industriel (capital commercial d’État et capital commercial monopoliste). Les coopératives de consommation sont donc indispensables au Capital et à l’accumulation dès l’instant que le monopole arrive au point où il se concentre pour s’acheminer vers l’étatisation.

Telle est la structure du secteur monopoliste dans les nouvelles conditions, structure adéquate à la propriété d’État et qui l’alimente de l’extérieur. En réalité, ces phénomènes ont apparu, avec leur forme définitive, dès la maturité du monopole, avec l’Étatisme des années qui font suite à 1930, c’est à dire dès que cristallisa une forme qui, tout en représentant encore le capitalisme des monopoles, son achèvement, inaugurait en même temps le capitalisme d’État et formait ainsi transition de l’un à l’autre. Dans les périodes antérieures du capitalisme, ce système n’existait pas – on ne saurait trop y insister. Les différences entre hier et aujourd’hui donnent rien moins que la clef pour comprendre la période actuelle du capitalisme, son sens et sa perspective.

La réduction du champ d’opération de la loi de la valeur implique des ajustements d’un nouveau type entre les catégories du Capital. Ces ajustements interviennent à un double niveau : au niveau valeur et au niveau prix. Aussi faut-il entendre ici par catégories du Capital aussi bien celles qui s’appliquent à la valeur elle-même, telles que capital constant, capital variable, et plus-value, que celles qui découlent de la répartition commandée par la valeur, à savoir : salaire, profit, intérêt, rente. On a vu quels étaient leurs rapports réciproques dans la période historique où ils sont réglés par la formation d’un profit moyen établi par péréquation. Il est clair que ces rapports réciproques doivent également subsister lorsque l’économie s’organise en Capitalisme d’État et que par conséquent les catégories du Capital restent appropriées au nouveau cadre de la loi de la valeur, malgré la désagrégation progressive du cadre de péréquation et la minimisation progressive du cadre de péréquation et la minimisation des formes parasitaires au profit des formes productives.

Précisément, c’est aux instances bureaucratiques que revient d’ajuster les catégories, et par instances bureaucratiques il faut entendre aussi bien les rouages internes qu’extérieurs de l’État. Concrètement, le Plan d’État fixe l’échelle des prix et des revenus qui correspondent aux ajustements et aux rapports nécessaires entre les catégories du capital. C’est par l’intermédiaire de tractations bureaucratiques entre les fractions de la bureaucratie (branches de production, syndicats, coopératives, etc…) que se dégage cette échelle au lieu et place de la péréquation. Mais, bien entendu si ces ajustements harmonisant ultimement les catégories de la distribution ou les transferts de produits entre les unités techniques de la production, c’est parce qu’en définitive ils s’harmonisent à leur tout avec les catégories de la valeur. En pratique, les décisions rigides de la bureaucratie centrale pour le secteur d’État, d’un côté, les rapports qui s’établissent entre les associations monopolistes ou les branches, l’industrie et l’agriculture, etc… de l’autre, enfin l’ajustement des acteurs entre eux dans le cadre du Plan et de la production d’État, fournissent la vice dynamique du système. Mais elles n’en dictent pas pour autant leurs conditions à l’économie. Au contraire, elles se conforment en définitive à ses nécessités et à celles de la valeur. Or, les nécessités s’expriment au travers des luttes économiques qui opposent les unes aux autres les cadres bureaucratiques afférant à la production et à la répartition. Il va d’ailleurs de soi que ces mêmes nécessités imposent également le cadre dans lequel ces luttes économiques se déplacent à leur tour. Ainsi, la pression syndicale stimule-t-elle l’accumulation d’État et la centralisation de la bureaucratie parce qu’elle pousse celle-ci à mette en jeu de nouvelles méthodes qui accroissent l’exploitation du travail. Sur ce plan, entre en jeu le secteur concentrationnaire manœuvré par le Capital d’État contre les ouvriers libres comme un stimulant au travail qui prend la forme d’une menace. Il joue à plein le rôle par lequel il représente, dans le système de propriété d’État, l’équivalent de ce qu’était l’armée de réserve industrielle dans les conditions concurrentielles de la propriété privée. Il est l’instrument de pression sur le niveau du salaire, sur exploitation. De leur côté, les coopératives agricoles se joignent au capital d’État pour évincer le capital foncier à l’aide des bas loyers. En même temps, elles élèvent l’agriculture au niveau général de l’accumulation. Par ailleurs, les coopératives de consommation minimisent le capital commercial. D’autre part, tout comme le secteur concentrationnaire correspond à l’armée de réserve industrielle du temps de la propriété privée, le secteur coopératif de consommation fait le pendant de l’ancien stimulant concurrentiel sur le marché des biens consommables parce qu’il s’oppose au monopole commercial. Naturellement, toutes ces conditions de vivacité sont requises par le procès de reproduction, elles sont nécessaires au Capital d’État, elles alimentent l’impulsion de l’État donne aux forces productives en lui fournissant l’oxygène dont a besoin le système bureaucratique pour ne pas étouffer sous l’inertie administrative. Mais elles ne peuvent cependant aller au-delà des armes du système qui résident à la fin des fins dans la domination universelle du Capital d’État. Ceci veut dire qu’en définitive, toute la dynamique des rapports bureaucratiques notamment le jeu des organisations auxiliaires de l’État – syndicats de Capitalistes "indépendants", syndicats ouvriers et organisations coopératives – ne peut dépasser les tâches historiques qui sont imparties au Capitalisme d’État : c’est à dire, en fait, l’éviction des formes parasitaires du Capital et l’intensification de l’exploitation du travail pour une ultime explosion des forces productives sur-concentrées. En d’autres termes, syndicats et coopératives n’agissent au sein du Capitalisme d’État qui dans la mesure où s’affaiblissent le Capital commercial, foncier, monopoliste, ou bancaire. Mais cette participation économique ne leur est "permise" que dans la mesure où elle sert exclusivement au Capital d’État, et se termine pour finir non par sa mise en question en tant que Capital, mais par sa domination totale. Les organisations auxiliaires de l’État ne peuvent en aucun cas opérer – long terme – contre lui ; au contraire. Autrement dit, le rôle ultime mais quotidien de ces organisations est de constituer vraiment un rouage extérieur de l’État et éventuellement de s’y intégrer pour finir à leur tour lorsque le secteur d’État vient à absorber l’ensemble de l’économie. La bureaucratie syndicale et coopérative tend avec l’extension de la propriété d’État (on le voit, par exemple à l’Est de l’Europe) à devenir l’instrument direct d’encadrement des ouvriers, des paysans et des derniers capitalistes individuels par la bureaucratie d’État unique et omnipotente.

Telle est la physionomie économique du capitalisme d’État : absorption de la société par l’extension de la propriété d’État et des contrôles qui la prolongent ; universalisation de la bureaucratie. Cette physionomie économique détermine alors une physionomie politique qui devient à son tour très particulière, c’est à dire très différente des conditions passées.

En effet, en même temps que la Société Civile se fond dans l’État, l’économique – qui formait l’essence de la société civile – se fond aussi avec le politique. Ce ne peut être autrement. Désormais, administrer l’État, c’est administrer l’économie et réciproquement. Ceci est, bien que demeurant sur le même plan capitaliste, à l’opposé des conditions de la concurrence et du monopole. La gestion économique tend chaque jour un peu plus à ne faire qu’un avec la gestion politique et par conséquent, ce sont les conditions politiques qui prévalent progressivement sur les autres, bien qu’historiquement et socialement ce soient les conditions économiques qui, en définitive, déterminent toujours la vie et l’évolution de l’État, au fur et à mesure que disparaît la distinction traditionnelle entre les tâches de production, qui, jadis, revenaient à chaque membre de la classe capitaliste (à chaque exploiteur individuel), et celles correspondant à la gestion des "intérêts communs") à tous les capitalistes pour lequel l’État était délégué. L’État, dans lequel se dissout la Société, est totalitaire.

Aussi, la bureaucratie traditionnelle (ou organique) se double-t-elle, en même temps que d’une bureaucratie économique, d’une bureaucratie politique, et toutes s’enchevêtrent les unes aux autres en fonction du pouvoir. Cet enchevêtrement a lieu en ce sens que la bureaucratie syndicale se recrute parmi les bureaucrates économiques parmi les cadres syndicaux ou les officiers de l’armée, etc… Les oppositions théoriques et pratiques qu’on relevait ancestralement entre les catégories essentielles de la vie capitaliste subsistent. En effet sont même nécessaires à la perpétuation du régime. Mais elles prennent alors la forme de conflits entre armée et parti, entre police et armée, entre bureaucratie syndicale et bureaucratie économique, etc… Il y a conflits intra-bureaucratiques. Tout le monde revêt un uniforme ou porte une casquette à visière ; et si ce n’est sur son corps, au moins est-ce sur son esprit.

Dans la mesure où la production industrielle sur-centralisée tue la production familiale, où la propriété d’État relaie la haute concentration monopoliste, l’héritage – qui jadis permettait la perpétuation du Capital par la transmission de la propriété privée – ne joue plus son rôle. La famille n’a donc plus d’utilité. La transmission des moyens de production – au moins des principaux – se fait en effet anonymement, d’une année à l’autre ou d’une génération à la suivante, par le renouvellement même de l’État qui s’opère continûment au fur et à mesure que de nouveaux fonctionnaires remplacent ceux atteints par la limite d’âge. Par conséquent, la famille se dissout et puisque sa fonction de transmettre la propriété des moyens de production est transférée à l’État avec l’étatisation de la propriété privée, elle perd aussi, petit à petit, les attributs sociaux qui assortissaient la propriété et l’héritage. Ceux-ci sont à leur tour transférés à l’État. Au premier chef, c’est l’éducation qui passe entre les mains de l’État. La jeunesse qui restait dans la famille et ainsi s’intégrait à la société civile jusqu’au jour où elle recevait l’héritage de ses pères, devient désormais une catégorie de l’État. Elle est hiérarchisée en couche d’âge, encadrée des chefs et des cheftaines, mise en uniforme et fanatisée. Elle aussi donne naissance à une bureaucratie extérieure ou intégrée à l’appareil d’État, un rameau de la bureaucratie politique.

Dans ces conditions, puisque la bureaucratie forme un tout multiforme et synthétique, puisqu’elle s’étend à l’économie et à la politique et centralise toutes les tâches et les fonctions sociales, la gestion de l’État lui-même devient en quelque sorte la "gestion" même de l’homme, elle devient le centre d’où procède sa conscience et son corps, pour de non aliénés. Cette gestion peut prendre, comme le fut le cas dans toute l‘histoire du Capitalisme, deux formes possibles : la démocratie ou l’autorité.

Jusqu’ici, il semble que la gestion de l’État soit dans tels pays ou à tel moment autoritaire (dictature) ou démocratie (suffrage) selon le degré de "nationalisation" (partielle, avancée ou totale) ; selon l’état aussi des rapports momentanés ou suivis entre les classes ou les fractions bureaucratiques qui forment ensemble le tout mal dégrossi et mouvant qu’est encore aujourd’hui le Capitalisme d’État ; selon enfin la balance des forces nationales du Capital mondial ; selon surtout la proximité de la guerre ; bref, selon le niveau relatif de décadence. Internationalement également les traditions historiques et les inégalités de développement, suivant que la révolution bourgeoise fut ancienne ou récente, qu’il y a ou non un long passé de démocratie capitaliste (France, Angleterre, États-Unis) ou une proximité relative des anciens systèmes monarchiques (Allemagne, Russie, Asie).

Mais quoiqu’il en soit, qu’il s’agisse du système démocratique, du système autoritaire, la structure de toute la société dépend directement de la forme de la gestion publique. Par exemple, le fonctionnement du secteur d’État et la structure des organisations corporatives sont autoritaires (Italie fasciste) ou libéraux (France actuelle) bien qu’il y a dictature ou démocratie, suffrage ou non dans la sélection des sommets bureaucratiques. Il y a alors souplesse – et par conséquent une efficience meilleure – ou au contraire rigidité selon que la bureaucratie est soumise au contrôle électoral ou non et c’est une indication du degré de maturité du processus de décadence. Plus est grand de la solidité économique de l’État, et mieux se conserve le système démocratique.

La gestion de l’État met de toute façon en œuvre la bureaucratie politique (les partis), bien que sous le système autoritaire elle puisse passer aux mains de la police ou de l’armée, c’est à dire des branches de l’appareil qui exercent la régression directe.

Si la gestion de l’État est autoritaire, la bureaucratie politique se constitue sur la base d’un parti unique de "masse". Si elle est démocratique, à travers plusieurs Partis de "masse" multipartisme). Mais de toute façon les Partis (unique ou multiples) ont un caractère qui est opposé à celui des Partis du passé tels qu’on les a connus jusqu’à il y a 20 ans. Sous la concurrence et le monopole, les Partis étaient de petites formations groupant peu d’adhérents, et exprimant soit la conscience des diverses classes qui luttaient dans le cadre capitaliste (Partis de la république) soit celle de la bureaucratie organique (Société du 10 décembre avec Napoléon III). Avec le Capitalisme d’État, les Partis sont d’immenses organisations d’encadrement politique pour lesquelles la conscience n’intervient qu’au titre second. Ils "mobilisent" en permanence les "masses". La seule différence est que le système autoritaire fait du Parti un élément de l’État, tandis que le système démocratique laisse les Partis au rôle de rouages extérieurs de l’appareil. Dans le dernier cas les Partis sont dans une situation comparable à celle d’une fraction de la bureaucratie économique : la bureaucratie corporative. On l’a vu en effet, les centrales syndicales et coopératives constituent elles aussi des rouages directs ou indirects de l’État selon que le pouvoir est dictatorial ou démocratique.

De ce point de vue, la fusion qui s’opère entre l’économique et le politique par le fait que l’État absorbe la société civile, détermine les rapports des différentes couches de la bureaucratie. En effet, la bureaucratie économique, bien qu’elle constitue le soubassement du système, se modèle en réalité sur la bureaucratie politique. Ceci s’explique dans la mesure où l’une comme l’autre servent d’expression à des oppositions sociales (rapports de classe ou rapports bureaucratiques). Autrement dit : c’est la bureaucratie politique qui se subordonne la bureaucratie économique, bien que la première soit socialement un succédané de la seconde.

Dans ces conditions, au système autoritaire du Parti unique correspondent l’organisation économique ou corporative unique centralisée ; et au système démocratique du multipartisme correspond une multiplicité d’organisations. Dans ce dernier cas, il y a autant de Centrales syndicales et de centrales coopératives qu’il y a de Partis politiques, une pour chaque parti ; dans le premier, au contraire, il n’y a qu’une centrale de chaque catégorie. Mais dans les deux cas, les centrales syndicales et coopératives sont des prolongements, des succursales des partis politiques, et leurs oppositions prennent l’apparence d’être avant tout des oppositions politiques. Ainsi le veut la logique de la propriété d’État qui inverse les termes du passé : au lieu d’un pouvoir politique tombant comme jadis sous le contrôle de la classe du Capital économiquement prépondérante, on a désormais une bureaucratie propriétaire et omnipotente dont les rouages politiques dominent les rouages économiques.

Enfin, on peut ajouter que l’expérience n’est pas aujourd’hui suffisante pour permettre de dire si le système n’est pas aujourd’hui suffisante pour permettre de dire si le système représentatif peut ou non se maintenir dans une perspective où la propriété d’État serait amenée à devenir universelle. Jusqu’ici, les enseignements de l’histoire sont insuffisants. Ce que prouve en tout cas l’expérience des États de l’Europe occidentale, c’est qu’un vaste secteur d’État semble largement compatible avec la démocratie capitaliste. Mais l’expérience contraire existe aussi avec la propriété d’État intégrale. Jusqu’ici, en effet, la généralisation de la propriété d’État à l’ensemble de la production industrielle, et à plus forte raison à la distribution (généralisation qui, à ce jour, n’a pris place que dans la Russie et ses satellites d’Europe) a coïncidé avec la constitution du pouvoir bureaucratique en régime policier, et avec une violence de répression inconnue jusqu’à ce jour dans l’histoire moderne. Ce que l’on peut dire aussi c’est qu’en tout état de cause, l’épaississement de la bureaucratie en donnant une nature nouvelle au pouvoir, ainsi qu’aux Partis politiques et aux organisations de masse, fausse la démocratie capitaliste partout où elle subsiste. En même temps on voit les partis hier encore arriérés, et qui arrivent aujourd’hui sur la scène mondiale directement sous la forme du Capitalisme d’État, se constituer d’emblée en régime bureaucratiques policiers. Ils n’adoptent pas la structure démocratique ;

L’ensemble de ces événements, bien qu’ils soient encore insuffisants pour permettre de trancher, conduisent néanmoins à admettre qu’à long terme le Capitalisme d’État signifiera le déclin de la démocratie.

Morel (à suivre)

Notes :

[1NdE – La critique de cette étude et série d’articles n’a pas été publiée sur la revue. Toutefois, elle peut être lue dans : Michel Olivier, L’Enfer continue, La gauche communiste de France parmi les révolutionnaires (1942-1953), Ni patrie ni frontières, Paris, 2013, cf. : pages 220 à 229.

[2NdE - Hjalmar Horace Greeley Schacht (1877 - 1970) financier allemand, créateur du Rentenmark (1923), président de la Reichsbank (1924-1930 et 1933-1939) et ministre de l’Économie du Troisième Reich (1934-1937). En tant que ministre, Schacht développe une politique mercantiliste fondée sur de grands travaux comme la construction d’autoroutes financés par l’État. Il s’agit en fait de la politique lancée par von Schleicher depuis 1932 et qui n’est pas très différente du New Deal de Roosevelt à la même époque. À partir de septembre 1934, Schacht lance son « Plan nouveau », qui consiste à organiser l’autarcie en restreignant les importations aux seules matières premières nécessaires au réarmement et à tirer profit de la faiblesse de certains partenaires commerciaux de l’Allemagne.
Ici il est question du plan Schacht-Dulles-Morgan (de 1926 à 1929) qui débouche sur une série d’arrangements impliquant nombre des plus grandes sociétés britanniques, américaines et allemandes. Les deux principaux cartels sont le trust chimique IG Farben et le Cartel international de l’Acier, dont la création est redevable aux prêts étrangers d’un montant de 800 millions de dollars accordés dans le cadre du plan Dawes, en vue de cartelliser la chimie et la sidérurgie allemandes. Ces prêts sont gérés aux trois-quarts par trois firmes de Wall Street : Dillon, Read & Co ; Harris, Forbes & Co et National City.

[3NdE – Les Habitations à Bon Marché (HBM) deviennent avec la loi de 1950, les HLM.




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