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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La perspective de barbarie (suite)
{Internationalisme} n° 44, Décembre 1949
Article mis en ligne le 13 décembre 2015
dernière modification le 11 décembre 2015

par ArchivesAutonomies
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IV LES DONNÉES HISTORIQUES DE LA PERSPECTIVE

Analyse théorique et conditions historiques

On est maintenant parvenu au terme d’un examen des caractères généraux du capitalisme au cours des trois périodes fondamentales de son développement. Notamment une analyse assez étendue a été consacrée au capitalisme d’État. La tâche essentielle : tracer la perspective de barbarie dans sa possibilité historique, reste encore devant nous. Seulement les moyens nécessaires pour aborder cette question sont maintenant réunis. Et c’est à elle que sera consacrée cette dernière partie.
Les considérations contenues dans les trois précédentes parties présentent un double aspect.
D’un côté elles tracent les grands traits – théoriques et structurels – des périodes envisagées. Par là même elles situent le problème "en général", c’est à dire dans son abstraction et son universalité. On dispose ainsi des catégories qui permettent de caractériser et d’expliquer les conditions successives du capitalisme. C’est un premier point très important. Mais un autre aspect des pages qui précèdent c’est qu’elles présentent les phases successives du capitalisme dans leur enchaînement réel. C’est bien un des buts qu’on s’était effectivement proposé dès le départ. On a pu retracer non seulement les conditions de toute une évolution passée, mais aussi la tendance d’avenir qui s’en dégage. Autrement dit on a pu indiquer la trame de la perspective d’avenir.

Maintenant on se heurte à un nouveau problème ; à savoir que la perspective à déterminer doit se référer à l’histoire proprement dite, et non plus seulement à des schémas théoriques. En effet, la perspective doit concerner la réalité vivante. Les rapports des États entre eux, bref les événements proprement dits tels qu’ils dominent la scène mondiale. Cela c’est précisément ce qui nous reste à considérer.
En réalité, cela sera possible pour la raison que le schéma "abstrait" correspondait, bien qu’il ait été présenté comme universel, a des conditions historiques concrètes. Pratiquement il procédait d’une sorte de synthèse des développements particuliers des États d’Europe. On verra pourquoi il fallait procéder ainsi. Mais dans ces conditions il est aisé de dégager les caractères particuliers des divers aspects continentaux ou nationaux du capitalisme mondial. "L’application" pratique du schéma revient en effet à comparer des situations historiques. En même temps se dégage l’évolution probable du capitalisme ; c’est à dire la perspective aujourd’hui tracée devant nous.
On ne doit donc à aucun titre entendre un schéma ci-dessus comme un cadre abstrait. Encore moins comme un cadre rigide qui vaudrait universellement par rapport à l’histoire et s’appliquerait d’une façon mécanique à n’importe qu’elle situation nationale ou continentale. IL ne s’agit pas d’une trame qui rendrait exactement compte de tous les détails de ces situations. Tout au contraire. Le schéma évoque des situations historiques précises. C’est pourquoi le cadre qu’il fournit n’a, en ce sens, qu’une valeur tout à fait limitée. S’il prend une valeur universelle c’est que, situé par rapport à des différences historiques, il aide à dégager le fil d’une véritable perspective.

L’origine européenne du schéma général.

Le cadre tracé ci-dessus procède en effet des conditions concrètes de l’Europe. La théorie du Monopole, celle des trois secteurs du capitalisme d’État, etc. concerne très spécialement ce continent. On peut montrer la validité du schéma par exemple avec le cas de la France qui, ainsi qu’il en fut en d’autres occasions de son histoire présente des formes assez classiques d’un mouvement vers le capitalisme d’État.

La France dispose en effet aujourd’hui de trois secteurs nettement délimités mais dont la fusion est pleinement réalisée sous l’égide d’un organisme central de "planification" et de financement : le Commissariat au Plan, dit "Plan Monet". Le secteur d’État comprend pratiquement toutes les banques, l’essentiel des assurances, les mines du Nord et du Pas-de-Calais, les chemins de fer, l’essentiel des transports maritimes et aériens, l’aviation, une part importante de l’industrie mécanique (Renault, Citroën, Berliet, Gnôme et Rhône, etc…), l’industrie chimique (Francolor, Potasses d’Alsace, etc…), les combustibles minéraux, l’Électricité et le Gaz. D’autre part fonctionnent dans ce pays l’impôt massif, le contrôle des changes, le monopole du commerce extérieur pour certains produits. Six centrales syndicales (CGT, CGT-FO, CFTC, Comité de coordination des syndicats autonomes, organisation RPF) se partagent la classe ouvrière, syndiquée par millions. Le magasin de gros des coopératives de consommation – bien que plus faible que dans d’autres pays – regroupe de deux à trois millions de coopérateurs. Le groupement de l’Union Centrale des Coopératives Agricoles et des Unions spécialisées contrôle 90% de la récolte de blé, 60% du lait, 40% du vin (pourcentage qui représente 70% de certaines régions, notamment dans le Midi). Les coopératives agricoles tiennent la première place dans les importations de machinisme et d’engrais. Elles détiennent une part décisive dans l’approvisionnement agricole. La partie de l’’agriculture qui n’est pas organisée en coopératives se regroupe en associations de producteurs spécialisés (blé, betteraves, pommes de terre, etc…) associées aux coopératives dans la CGA [1]. Le blocage des loyers ramène ceux-ci à un taux si bas que la construction a perdu toute rentabilité. Les fermages font eux aussi l’objet d’un maximum, et la part du métayage du propriétaire ramenée de la moitié au tiers. Sur la base du secteur d’État, et avec l’appui des bureaucraties syndicales et coopératives, l’économie est soumise à une planification assez stricte et relativement efficace. Autour de ce secteur central, viennent se regrouper les associations professionnelles du secteur monopoliste contrôlé branche par branche, et elles-mêmes sont fédérées dans le Centre National du Patronat Français.
Le plan, manœuvrant simultanément les crédits, les matières premières, et les produits du secteur d’État, peut en faire exercer les pressions qu’il veut et dans le sens qu’il désire. Il engage les associations privées dans un système de contrats qui ajustent les secteurs les uns les autres. D’autre part la participation minoritaire du capital privé dans le secteur d’État, ainsi les participations et les contrôles d’État dans le secteur privé assurent l’unité profonde du capitalisme d’État. La bureaucratie quant à elle s’est élargie par l’intégration à l’État d’administrateurs et d’ingénieurs des monopoles aujourd’hui étatisés. Elle compte d’anciens militaires des bureaucrates syndicaux, le personnel des partis politiques, etc…

Cet exemple de la France trouverait –sous des formes diverses – son pendant dans toute l’Europe occidentale : en Angleterre, Hollande, Allemagne, Suède, etc… Ici le secteur étatisé serait moins important mais le secteur coopératif davantage. Là il en irait à l’inverse. En Grande-Bretagne par exemple, la Banque d’Angleterre, les houillères, l’électricité, le gaz, les chemins de fer, la navigation fluviale, les transports aériens et routiers, l’acier, sont en tout ou en partie la propriété de l’État. Dans l’ensemble, 20% de l’économie totale sont étatisés. L’agriculture rénovée possède une solide organisation tandis que 8 millions de consommateurs constituent un énorme système de coopératives. En outre l’appareil syndical participe à la gestion de l’État lequel règle l’économie conformément à un plan. Une super-fiscalité prélève en outre pour le compte de l’État, 40% du revenu national.

Dans son ensemble toute l’Europe tend à un certain terme vers une même physionomie. C’est de cet ensemble que procède le schéma qui a été dégagé dans la partie précédente. Mais si l’on a ainsi procédé, c’est qu’on s’est cru fondé à faire du schéma européen le modèle d’évolution du capitalisme mondial. On a fait de l’Europe le modèle universel. N’est-ce pas donner un tour particulier à l’histoire !

C’est bien ainsi pourtant qu’il fallait procéder. Pourquoi ? Pour une raison historique précise.

L’Europe, en effet, a été le centre du développement du capitalisme mondial. Elle l’a été tout d’abord au cours de toute la période de formation du capitalisme, c’est-à-dire de la Renaissance au XX° siècle. Elle l’a été ensuite pendant la période de développement. Également pendant la période du monopole lui-même. Au cours de toutes ces époques, l’Europe était le centre avancé du monde qu’elle dominait. Le commencement de la décadence avec la monopolisation, même les premières tendances vers le capitalisme d’État, ont en fin de compte pris place sur ce vieux territoire. Et encore à cette époque l’Europe dirigeait les affaires mondiales.

Tous les problèmes d’aujourd’hui s’ils se posent en termes extra-européens ne peuvent être compris qu’une fois ramenés à l’Europe. Déjà la dualité de perspective du capitalisme telle que, selon Marx elle s’ouvrait dès le XIX° siècle, c’est-à-dire l’alternative Socialisme ou Barbarie, n’avait en réalité de sens au point de vue historique que par rapport à l’Europe. Pour les mêmes raisons la décadence capitaliste mondiale, l’ouverture "officielle" du cours de Barbarie sous la forme de capitalisme d’État correspond à une condition précise de l’Europe ; la chute économique de ce continent. Cette chute se manifeste aussi bien par le procès interne qu’on a dit (l’étatisation du capital) que par le fait que l’Europe perd la position de centre impérialiste dominant le monde. Désormais avec la 2ème guerre mondiale – le centre du capitalisme s’est en effet déplacé vers le continent américain. Et simultanément le pôle économique que représente la Russie tend à prévaloir lui aussi sur l’Europe, tandis que les États asiatique accroissent leur poids relatifs. C’est cet ensemble d’événements, d’ailleurs absolument interdépendants, qui s’imposent que ce soit en Europe qu’on recherche les grandes lignes caractéristiques de l’évolution du capitalisme.

* * * * *

La portée universelle du schéma

Si l’on procède ainsi, c’est-à-dire si l’on se place par rapport au cours européen, alors les différents aspects mondiaux de la formation capitaliste d’État se situent tout naturellement
Ils se referont aux États-Unis, en URSS, en Asie, dans l’Est européen, en Afrique, en Amérique du Sud, et dans les autres secteurs géographiques se rattachant d’une manière ou d’une autre à ceux-ci.

États-Unis.

Aux États-Unis, la tendance qu’on observe est bien la même qu’en Europe, mais elle procède à certains égards dans des conditions opposées. En effet avec le New Deal et Roosevelt vers 1934, le capitalisme d’ commence de façon significative en Amérique, et pas là même aussi s’amorce le cours américain vers la Barbarie. Le New Deal provoque la formation d‘organisations coopératives patronales (les associations manufacturières) associées à l’État ("contrôlées" par lui). Simultanément on assiste à la formation du CIO ainsi qu’au développement du syndicalisme ouvrier de masses sous l’égide de l’État. Les rapports de l’État et du syndicalisme s’établissent par l’intermédiaire de la bureaucratie syndicale sue une base corporatiste et monopoliste (closed-shop). Les entreprises d’État (TVA [2]) apparaissent. Les camps et chantiers gouvernementaux de travail se multiplient sur la base américaine des conditions "normales" pour les ouvriers.

Avec la guerre, c’est-à-dire après 1941 les entreprises d’État s’étendant avec une vitesse colossale pour tous les secteurs essentiels de la production ;

Le gouvernement ouvre des usines. En 2 ou 3 années de guerre, il construit 125 usines de production d’acier (1 milliard de dollars) représentant 10% de la production totale. Il construit ou nationalise également des usines représentant 50% de la production mécanique nationale, 70% de celle d’aluminium (54 usines représentant 760 millions de dollars), 90% de celle de caoutchouc synthétique qui égale à elle seules le volume de gomme naturelle consommé en temps de paix (investissements égaux à 750 millions de dollars) , 90% de l’aéronautique (521 usines représentant 3 millions de dollars), 90% des chantiers navals, construction et réparations comprises (soit 2 milliards de dollars) et 90% du magnésium (430 millions de dollars). En outre l’État devient propriétaire d’une marine marchande plus grande et importante que la flotte privée d’avant-guerre. Il investit 500 millions de dollars dans la production d’essence d’aviation, et 20 millions dans le traitement de minerais tels que le zinc, le vanadium, l’antimoine, le tungstène. Il construit 3.800 miles de pipe-line représentant 180 millions de dollars. En plus de tout cela qui se rapporte à la production industrielle de guerre, L’État ouvre des usines d’armements (matériel, munitions, etc…) et investit des fonds publics dans celles existantes, le tout pour 5 milliards de dollars. Il construit aussi les trois grands centres atomiques dont l’activité implique le concours, proche ou éloigné, d’un millions de travailleurs. Au total, tous ces investissements d’État du temps de la guerre représentent les 5-6ème des constructions industrielles réalisées de 1940à 1944 qui, elles-mêmes, représentaient à leur tour une force de production sensiblement égale à celle, déjà colossale ; existant avant la guerre. Ces mêmes investissements représentaient en définitives un volume plus grand dans la capacité nationale de production que celui réalisé par l’entreprise privée de 1930 à 1939. Au total, toujours y compris les éléments antérieurs de propriété d’État, le gouvernement américain est propriétaire des 20% des forces productives industrielles pourcentage extraordinairement plus élevé si on ne considérait que le rapport des forces productives de base de l’économie [3].

De plus l’État impose son contrôle sur tout le secteur monopoliste (extérieur au secteur d’État) ; il donne à la fiscalité un poids nouveau. L’appareil de production américain reçoit une force d’explosion extraordinaire ; sans précédent, puisqu’il double en moins de 4 ans. On trouve alors concentrée sur le territoire des États-Unis une force de production qui dépasse dorénavant à elle seule la moitié des forces productives mondiales. Le continent américain en entier suit le mouvement sur la même voie. Le Canada devient, dans des conditions analogues, la 3ème puissance industrielle du monde (après les États-Unis et l’URSS). Toutefois lorsque la guerre se termine par la victoire militaire on est devant une situation originale. En effet le continent américain est conduit à une situation inverse de celle de l’Europe : aux États-Unis le capital d’État est démantelé. Car la fin de la guerre voit la "reconversion", qui veut dire bien moins le retour à la production civile que la restitution à l’oligarchie monopoliste des entreprises du récent secteur nationalisé. Elle voit aussi la levée des contrôles sur le secteur libre. Ce phénomène spécifiquement américain est d’une extrême importance, car il permet de dégager les sens économique et historique du capitalisme d’État en général.

En effet, la décadence capitaliste étant de très loin moindre aux États-Unis qu’en Europe, le monopole et la propriété privée est encore une force considérable, et le capitalisme une faculté interne d’explosion plus grande qu’ailleurs ? L’expérience vient de le prouver. La guerre s’est passée encore loin du territoire américain. Elle a prouvé qu’il existait une tendance vers le capitalisme d’État – et c’est elle qui domine comme partout. Mais cette tendance se heurte à une contre-tendance profonde qui puise sa source dans la forme monopole. En définitive les États-Unis restent encore, en 1949, sur le seuil du capitalisme d’État ; faible secteur nationalisé qui n’a gonflé à l’extrême que provisoirement pendant la guerre, et contrôle d’État. A la vérité le monopole domine toujours la scène, les forces annonciatrices du capitalisme d’État sont encore – si l’on se réfère aux conditions dégagées par l’Europe – du type transitoire. Pour l’instant le capitalisme américain reste donc le plus "sain" (relativement) dans le cours mondial de Barbarie.

URSS

En URSS la situation est par rapport à l’Europe et son cours moyen typique, à l’exact opposé des États-Unis. D’abord le capitalisme d’État est plus ancien que partout ailleurs et plus poussé. En 1917 alors que ce pays était très retardé la Révolution bourgeoisie intervient mais elle s’opéra par l’intermédiaire de la dictature du prolétariat. Celle-ci détruisit à la fois les fondements économiques et sociaux du capital monopoliste. La bourgeoisie monopoliste fut dispersée, détruite en tant que classe, les moyens de productions fondamentaux étatisés et ceux qui ne le furent pas, placés sous le contrôle du pouvoir d’État organisé par les ouvriers en armes. En gros les trois secteurs identiques à ceux indiqués plus haut – nationalisé, contrôlé, libre – furent créés par le nouveau pouvoir. Bref la dictature du prolétariat, en ce sens la révolution prolétarienne, construisit le capitalisme d’État en Russie, lequel, pour ses initiateurs, devait être le mode transitoire vers le socialisme. Quant au Socialisme lui-même il serait à construire à l’échelle mondiale (et seulement à l’échelle mondiale) lorsque la Révolution aurait triomphé (en quelques années croyait-on) elle aussi à la même échelle.

Or, ultérieurement, le cours initial se renversa et ce fut le triomphe non pas de la Révolution mais de la Contre-révolution. L’appareil d’État échappa alors inévitablement en Russie des mains des ouvriers. Le capitalisme d’État russe continue à partir de ce moment sa course, mais désormais sous la conduite de la bureaucratie. Celle-ci avait été construite dans le cadre capitaliste par le pouvoir ouvrier, lequel avait sélectionné et éduqué des ouvriers pour former la bureaucratie. Le prolétariat disparut de la scène politique pour reprendre comme avant sa position d’exploité dans la production. La bureaucratie capitaliste de la Russie disposa alors d’une force sociale extraordinaire. Elle fut seule à dominer l’économie, seule à détenir le Capital. La forme monopoliste du capital n’existait plus. En 1929 grâce à la crise mondiale et aux coups qu’elle asséna à l’économie dans l’ensemble du monde, la bureaucratie russe put exceptionnellement achever sa tâche et elle donna au capitalisme d’État ait cristallisé à l’échelle mondiale, la forme qui sera peut être pour l’avenir le modèle classique "parfait" (unique qui sait ?) du capitalisme d’État intégral. La bureaucratie procéda en effet à l’étatisation totale, supprimant de façon pure et simple tout vestige significatif de propriété privée.

Dans ces conditions le capitalisme d’État russe eut l’occasion de fourni, en même temps qu’une perfection, une véritable anticipation d’un cours universel du capitalisme, mais avant même que celui-ci ne fut réellement engagé sur le plan international.

Avec cette étatisation totale, le schéma du capitalisme d’État, dans son application à la Russie, se trouve donc amplifié et simplifié. Tout se passe en effet comme si en quelque sorte, le secteur nationalisé a absorbé les deux autres. L’économie entière est purement étatique sauf à de rares exceptions (cartels, fractions du secteur des kolkhoziens, etc…). La part de la plus-value distribuée aux bureaucrates n’a plus besoin de s’égaliser avec la part distribuée des profits du secteur contrôlé. La règle bureaucratique de distribution s’applique seule. Force de travail et biens de consommation (Branche II) sont des marchandises. La Branche I (production des moyens de production élimine toute forme marchande à l’intérieur d’elle-même. Par conséquent les biens de production ne gardent qu’ "indirectement" le caractère de marchandises, c’est-à-dire par le fait qu’ils incorporent du travail salarié et rejoignent la reproduction de cette force à travers les rapports (sans échanges) entre la Branche I et la Branche II. Capitalisme d’État intégral, l’URSS donne alors dans cette mesure la forme la plus avancée et la plus expressive de la décadence capitaliste et de la barbarie.

ASIE

Quant à l’Asie, elle se situe sur le terrain particulier que lui assigne l’inégalité de développement propre au capitalisme. C’est seulement avec la période préparatoire, au cours de laquelle le capitalisme d’État s’est dégagé dans le monde – c’est-à-dire depuis vingt ans – que l’Asie a fait son apparition dans le concert des nations capitalistes. Aujourd’hui, l’Inde et la Chine par exemple, sont en passe de devenir des États Capitalistes au sens moderne du mot. Leurs conditions antérieures de semi-colonies tendent à s’effacer progressivement. En effet, dans la mesure où ces deux pays restent partiellement dans cette condition, aujourd’hui encore c’est au sens où l’Europe "avancée" devient présentement un espace semi-colonial ; c’est-à-dire à un sens bien différent des périodes passées au cours desquelles l’asservissement à l’impérialisme tenant à leur état pré-capitaliste. De Sun Yat-sen à Tchang Kaï-chek, la Chine a effectué sa révolution bourgeoise, et au cours de la même période, l’Inde aussi par d’autres voies historiques. Aujourd’hui, compte tenu des rapports impérialistes et des rapports de classes à l’échelle mondiale, on peut dire que l’essentiel dans ce sens a eu lieu, le procès est largement avancé. Simplement, en raison des circonstances de domination par le capital étranger, il n’a pas terminé sa dernière course. C’est ce que prouvent, précisément, les guerres qui font rage depuis quatre ans. Mais à son tour, cette dernière course a déjà dépassé le terme de la révolution bourgeoise, ce qui fait que la guerre civile n’a pas le même sens aujourd’hui qu’hier. C’est-à-dire que le développement déjà atteint par les forces productives, dans ces pays, est relativement important. Dans l’ensemble, on observe un cours analogue dans les autres pays d’Asie, mais avec les retards qu’implique leur état d’arriération particulier.

Dans ces conditions, le Capital asiatique (on peut ici généraliser à l’ensemble du continent) se trouve devant un développement qui, en se situant dans le cadre du capitalisme mondial à son stade actuel de décadence, loin d’ouvrir des voies uniques à l’expansion, se heurte en réalité aux barrières du capital. Les États asiatiques accèdent à la vie capitaliste en plein capitalisme d’État ; c’est-à-dire à un moment où l’accumulation impose la concentration étatique du capital. Le dernier terme (en cours) de la Révolution bourgeoise prend donc la forme des luttes pour la constitution directe du Capitalisme d’État et c’est pourquoi la bureaucratie de ces États "mobilise" les masses pour une lutte conduisant à la formation d’un capitalisme d’État opérant selon un plan de guerre. Pour y parvenir, elle procède à la répartition des terres et fournit ainsi une assise sociale aux secteurs nationalisés et contrôlés qui sont en voie de formation (les métiers moyenâgeux et les survivances para-féodales jouant là un rôle encore considérable). C’est ce qui fait à la fois la ressemblance et la différence de la situation actuelle de l’Asie d’avec celle de l’URSS, et par voie de conséquence explique le rôle important joué dans l’immédiat, sur ce continent, par les partis staliniens locaux.

En effet, le capitalisme d’État russe procédait d’une révolution bourgeoise intervenue il y a trente ans dans un pays arriéré et dominé par l’impérialisme. Mais la Révolution russe pris place dans la période du Capitalisme des monopoles, donc de la propriété privée dominante, et elle est allée à son terme aussitôt, ouvrant à la Russie la voie de devenir le premier exemple de Capitalisme d’État et un exemple achevé. En Extrême-Orient, la révolution bourgeoisie est intervenue et elle a achevé l’essentiel de sa tâche à l’époque ces monopoles. De ce point de vue la situation est la même qu’en Russie, mais d’un côté la révolution bourgeoise d’Asie n’a pas culminé totalement en un moment donné dans la dictature du prolétariat (bien que la. tendance ait existé, comme ce fut le cas en Russie) et de toute manière, elle ne s’est pas opérée par son intermédiaire. Enfin, d’un autre côté, une partie de ses tâches étant restées inachevées alors, celles-ci doivent s’accomplir aujourd’hui dans les conditions d’un capitalisme d’État mondial, qui commence déjà à exister. Aussi, le dernier terme attardé de la révolution bourgeoise en Asie apparaît-il comme un élément actif du cours mondial de barbarie. Non pas, comme en Russie il y a trente ans, du cours de la révolution prolétarienne. En même temps, l’inégalité de développement joue et elle fait que l’Asie s’ouvre dès maintenant à l’étatisation totale de la propriété capitaliste, au moins pour l’industrie. En Chine, le cours domine sur le plan de la lutte civile, notamment avec le Gouvernement et les armées du Nord (les "communistes"), mais aussi d’une façon transitoire avec Tchang Kaï-chek. C’est, à. un niveau moindre, le même procès en Indonésie dans la guerre contre la Hollande, ainsi qu’en Birmanie et peut être au Vietnam. Aux Indes 1e cours suit pour l’instant une autre voie plus graduée et dans un style qui reproduit à sa manière le cours européen (les trois secteurs sont "équilibrés’’). Ce cours s’illustre assez bien si on fait état de déclarations politiques ou de commentaires, en Chine pour les deux camps, et aux Indes pour l’Hindoustan.

Voici ce qu’écrivait un commentateur soviétique, Mr, Maskennïkov, sur la Chine de 1945. On soulignera qu’il s’agit, non de la Chine de Mao Tsé-toung, mais bien de celle de Tchang Kaï-chek. Le double caractère : et de l’origine du commentaire et de la nature du gouvernement chinois examiné, accroît donc la portée.

"Dans le domaine de l’industrie ce sont surtout les sociétés mixtes avec participation de l’État dont le rôle est important. Le gouvernement ou les autorités provinciales ont des participations dans presque toutes les grandes sociétés industrielles dé 1a Chine Nationale. En même temps, le gouvernement a investi des sommes considérables dans les entreprises d’État. La petite industrie privée, qui n’est pas liée aux organismes gouvernementaux, plie sous le poids des impôts, souffre de l’insuffisance de capitaux, de matières premières, d’outillage, etc... Bien que les investissements industriels ne constituent qu’une somme très peu importante si on 1’exprimait en devises - 20 millions de $ américains pour le gouvernement et 15 millions pour les particuliers - les tendances de leur développement n’en sont pas moins très nuisibles. D’autant plus que la concentration de monopoles et de privilèges dans les mains d’un petit nombre de personnalités proches du gouvernement - les facilités qui leur sont accordées pour les fournitures d’armée et pour les diverses transactions commerciales - enfin, les spéculations sur les devises auxquelles e11es se 1ivrent leur donnent la possibilité d’amasser des capitaux considérables" [4]. (souligné par nous)

Quelle peinture saisissante d’un capitalisme d’État ! On notera que les chiffres indiqués pour les investissements industriels (20 millions et 15 millions de $) représentent 60% du total, pour l’État, et 40% seulement pour les particuliers.

Mais ceci n’est encore que la Chine de Tchang Kaï-chek, et celle e 1945 seulement. C’est la Chine dite "réactionnaire", celle où ouvertement on parle de Capital. Ne serait-ce pas suspect ? On va voir tout de suite par les déclarations de Mao-Tsé-toung que la Chine de demain – en admettant, ce qui est raisonnable, que les armées du Nord l’emportent dans l’actuelle guerre civile- sera tout aussi capitaliste d’État. La différence, c’est que tout en l’étant d’une façon aussi caractéristique que celle d’hier, elle le sera même d’une manière plus accusée, donc encore plus conséquente.

Mao-Tsé-toung a, en effet, l’occasion de situer très exactement le problème de la Chine. Cette structure est prévue dans les termes du capitalisme d’État le plus classique : secteur d’État, secteur privé, enfin coopératives.

"La Chine sera un pays démocratique. Elle aura un gouvernement de coalition, formé de tous les partis et représentant différentes classes de la population. Son économe sera divisée en trois secteurs : celui de l’État qui assumera la gestion des entreprises d’intérêt public (ce sera le plus petit), celui de l’économie privée qui sera le plus important, et celui des coopératives. Ces trois formes d’économie seront celles de la Chine de demain" [5].

Ailleurs, Mao-Tsé-toung avait eu l’occasion de préciser ces questions :

" Les sociétés de caractère monopolisateur, qu’elles soient chinoises ou étrangères, et dont la création ne peut être entreprise par des particuliers, en raison de leurs dimensions colossales, telles que les banques, les chemins de fer, les usines d’aviation, doivent être exploitées et dirigées par l’État, afin que le capital privé ne puisse influer sur les destinées du peuple ( ?). Mais le gouvernement démocratique ne confisquera pas non plus le développement de la production capitaliste. Il prendra certaines mesures de confiscation au détriment des grands propriétaires, destinées à répartir les terres entre les paysans, petits propriétaires ou fermiers…." [6]

Ces remarques suffisent à situer pleinement le caractère social des réformes. D’autres commentaires –toujours de Mao-Tsé-toung- confirment encore notre appréciation que la guerre civile chinoise correspond à une crise de développement du capitalisme d’État.

Le secrétaire du "parti communiste" a eu en effet l’occasion d’indiquer explicitement les objectifs de son mouvement. Il a précisé dans quelles limites de classe s’effectuait la transformation actuelle de la Chine. Ce sont, on va le voir – des limites strictement capitalistes. Mao-Tsé-toung a aussi précisé quels rapports devraient, selon lui, s’établir entre le secteur d’État et le secteur privé, et par là, à quels objectifs s’élèverait la bureaucratie. Ces objectifs sont l’étatisation de l’essentiel du Capital et l’association du secteur d’État ainsi constitué au secteur du capital qui resterait privé. Ce secteur privé recevrait une organisation corporative, comportant inévitablement un système coopératif agricole. C’est ici que le partage des terres (réforme qui n’atteint, on va le voir, que des proportions assez faibles) prend sa place. Associé aux autres réformes, ce partage tend à la minimisation des formes parasitaires du capital (notamment la rente foncière).

"Il est clair que le front unique créé par 1e peuple (entendons du point de vue de classe : autour de la bourgeoisie et de la bureaucratie) au cours de cette révolution (la guerre civile actuelle) est très large. Il comprend les ouvriers, les paysans, les membres des professions libérales, les intellectuels, la bourgeoisie libérale, et une partie de la noblesse qui s’est séparée de la classe des hobereaux. C’est ce que nous appelons les "larges masses populaires" (!).

Après avoir ainsi délimité - bien au clair, on le reconnaîtra- le caractère capitaliste du cadre de classe des événements de la Chine et après avoir donné un net contenu bourgeois à la notion euphémique de "larges masses populaires", Mao Tsé-toung dégage le caractère de la "révolution", qui consolide le capitalisme d’État et trace les conditions et le cadre étroit de son développement, les termes en sont éloquents :

"Ceux qui prêchent l’égalisation immédiate et absolue commettent une erreur. Cette conception, répandue aujourd’hui dans les campagnes, compromet l’industrie et le commerce et prêche l’égalisation totale dans la répartition de la terre ; elle est réactionnaire et rétrograde et doit être critiquée. Il faut veiller qu’aucune atteinte ne soit portée aux paysans moyens, aux artisans et aux membres des professions libérales…
Il est impossible de liquider en une nuit le système féodal. Le secteur visé par la réforme agraire ne peut dépasser 8% de la population rurale. Dans les régions libérées il y a longtemps ce chiffre doit même être réduit. Il serait dangereux d’oublier les conditions réelles et d’éteindre de façon exagérée ce secteur...

Afin de développer la production agricole, nous conseillons aux paysans d’organiser graduellement et sur la base d’un libre consentement, différentes sortes de coopératives de production, fondées sur le système de propriété privée". [7]

Tel est le cas de la Chine. Tout ceci montre .bien que ce pays s’est engagé avec la guerre dans le capitalisme d’État, et qu’actuellement, la lutte civile se déroule dans ce cadre qui est commun aux deux camps. Seulement, Tchang Kaï-chek et Mao Tsé-toung représentent deux phases de développement du capitalisme d’État. Le Nord représente, d’une part, une tendance plus accentuée et plus conséquente, et de l’autre, surtout 1e parti qui impulse les mouvements sociaux (partage partiel des terres, syndicalisme, etc…) nécessaire pour qu’au cours des convulsions provoquées par une accumulation plus rapide du capital et une exploitation accrue du travail, la Chine, débarrassée de ses survivances féodales, puisse entrer de plain-pied dans le capitalisme d’État.

Quant à l’Hindoustan, le fait que son évolution se fait dans le même sens est attesté, aussi bien par le niveau relativement élevé qu’y atteint déjà la propriété d’État que par les projets gouvernementaux.

En effet, dès 1945 l’État possédait et exploitait les usines de munitions, les services d’utilité publique, les chemins de fer, l’ensemble des entreprises productrices de courant électrique et quelques autres. Cette année-là, le gouvernement déclarait :

"L’État, tout autant que l’industrie privée, doit jouer son rôle."

Mais à cette époque même, on envisageait de concentrer bureaucratiquement et de soumettre simultanément à une participation du capital d’État une liste impressionnante d’industries : fer et acier, automobile, aéronautique, construction navale, outillage lourd, machines-outils, produits chimiques, produits électrochimiques, textiles, ciments, alcool industriel, essence, tourisme et aviation, métaux non-ferreux, caoutchouc, sucre, charbon, industrie électrique, industrie radiotechniques, industries mécaniques. Ainsi préparait-on une extension massive de la propriété d’État dans le domaine industriel.

Rien ne révèle d’ailleurs mieux l’importance à venir du secteur d’État aux Indes, relativement aux autres secteurs, que la différence de leur rythme de développement respectifs. Tandis que le secteur privé atteignait entre 1939 et 1943 un accroissement de main-d’œuvre de 23, pour le textile, 29, pour les denrées alimentaires, 16, pour le papier, 48, pour les produits chimiques, 72, pour l’industrie mécanique privé, 70, pour les minerais et métaux, etc… le secteur d’État s’accroissait de chiffres dépassant la centaine : chantiers navals 160, industrie mécanique d’État 187, habillement 1350 , et divers 280.

Pour conclure sur ce qui a été consacré à l’ensemble de l’Asie, on peut dire ce qui suit :

Le point important des événements actuels est qu’on assiste à l’entrée directe des pays arriérés dans le cours de la barbarie. Ils y plongent presque dès l’aube de leur développement capitaliste autonome. C’est une situation nouvelle au point de vue historique, car les pays avancés, qui ont atteint depuis longtemps un développement capitaliste, n’ont connu le cours de barbarie qu’au terme ultime de leur évolution. Les luttes armées civiles et étrangères (elles vont nécessairement ensemble) qui désolent l’Asie d’aujourd’hui, sont donc purement intérieures au cadre de décadence capitaliste et à son élargissement. Loin de frayer le chemin à l’intervention du prolétariat, elles reculent la révolution, et ne peuvent conduire que, soit à l’affirmation nationale du capital, soit à la substitution d’une intervention extérieure, à un autre. Comme telles, elles n’ont même plus de sens pour la révolution bourgeoise puisque celle-ci, quant aux rapports de classe, n’a, au point de vue marxiste, de sens (en tant que révolution) que dans la mesure où elle s’inscrit (comme ce fut jadis le cas des révolutions bourgeoises d’occident) dans la perspective de révolution socialiste. C’est là le caractère propre du capitalisme d’État asiatique, et c’est aussi ce qui en fait un cours de capitalisme d’État tout à fait différent, mais en un sens hybride et intermédiaire entre les cours Européen et Russe de barbarie.

EST EUROPÉEN

Bien que l’évolution vers le capitalisme d’État des territoires autre que ceux dont on vient de parler se ramène, soit à l’Europe occidentale, soit aux États-Unis, soit à l’URSS, soit à l’Asie, et pas là ne requiert aucun examen particulier –c’est le cas de l’Amérique du Sud, de l’Afrique, du glacis soviétique- il vaut cependant la peine de dire quelques mots de l’Est de l’Europe. En effet, les pays qui forment ce territoire (Pologne, Roumaine, Bulgarie, etc…) sont depuis quatre ans sous le contrôle du Kremlin, et leur position intermédiaire entre l’Europe occidental et la Russie leur vaut des formes qui font transition et qui illustrent, par conséquent, à quel point l’économie et la société soviétique de rattachent au reste capitalisme d’État.

Les pays du glacis européen présentent tous les trois secteurs qui caractérisent la structure capitalisme d’État. En outre, tous ont un important dispositif syndical, dont la fonction est d’encadrer la classe ouvrière, aux fins d’accélérer l’accumulation d’État du Capital. Tous aussi, ont un puissant système coopératif, pour l’agriculture aussi bien que pour la consommation et en pratique, ce système a été étendu en, grand, précisément depuis la constitution du glacis, c’est-à-dire depuis le régime dit de "démocratie populaire" (1945). Point n’est besoin de souligner que se conjuguent ici les forces intérieures et la pression de l’expression soviétique.

Mais l’intérêt de cette structure est avant tout de présenter, soit des degrés différents suivant les pays, soit des formes juridiques variées. En effet, ici, le secteur d’État atteint l’essentiel de l’industrie sans toucher à la distribution, là, il s’étend au commerce de détail, ailleurs enfin, il n’a concerné pendant toute une période qu’un secteur plus limité de l’économie, rappelant par-là l’actuelle situation de la France ou de l’Angleterre. En moyenne, la nationalisation portant dans ces pays agricoles sur l’industrie, il suit que la part étatisée de l’économie totale n’atteint que quelques 20%, c’est-à-dire une proportion qui, toutes choses égales, s’apparente à celle de l’Europe occidentale. De plus, tandis que dans certains pays du glacis, la construction bureaucratique de l’agriculture se fonde sur des fermes d’État, dans d’autres, elle repose exclusivement sur l’association coopérative dans le cadre de l’État. Ainsi peut-on observer, selon les pays, toute une série de degrés dans les rapports des trois secteurs, et dans ceux qui s’établissent entre les organisations coopératives associées au Capital d’État. Toutefois, ce qui, malgré les différences locales, reste fondamental et commun – et pour nous doit constituer l’essentiel – c’est qu’en tout état de cause, on assiste toujours à la constitution d’un secteur d’État mouvant, comme dans le reste du monde, secteur qui tend à absorber les autres. En se rapprochant de celle de l’URSS, la structure des pays du glacis les plus engagés vers l’étatisation fournit, pour ainsi dire, une part historique et théorique entre les différentes régions qui forment l’économie mondiale. En définitive, ce pont relie par des structures intermédiaires et dégradées le centre mondial le plus avancé dans la barbarie capitaliste, à savoir la Russie, au centre encore le plus "sain", celui qui, autour des États-Unis, continue à former un marché semi-mondial. Ainsi, les États de l’Est européen aident à mettre en lumière la convergence générale du monde vers le point extrême de la propriété d’État intégrale du type russe. Cette convergence souffre des inégalités de développement, encore que, comme on le verra par la suite, cette perspective "théorique" ne corresponde pas nécessairement avec la perspective historique concrète.

Parmi les pays d’Étatisation avancée et systématique, figurent la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Pologne. On peut les prendre pour exemple.

En Hongrie, depuis avril 1948, sont nationalisées toutes les entreprises de l’industrie, des transports, des mines, de la métallurgie et de la distribution d’électricité, dont l’effectif dépasse 100 personnes. La nationalisation s’étend également aux entreprises industrielles plus petites qui constituent une unité économique de plus de 100 personnes. Enfin, sont aussi propriété d’État des entreprises qui, bien qu’occupant moins de 100 personnes, tiennent une position clé. L’État déteint pour toutes ces catégories – ils lui ont été transférées – les actifs mobiliers et immobiliers des entreprises. Il résulte de ces conditions que 73,8% du personnel de l’industrie hongroise relèvent du secteur d’état, 5,3% des communes, 18,8% seulement relèvent du secteur privé industriel – sans préjudice de 3,6% revenant à des sociétés mixtes hungaro-soviétiques. On voit donc que la presque totalité de l’industrie hongroise est la propriété de l’État, et il ne faut pas oublier, qu’en outre, la nationalisation des banques vaut à l’État hongrois d’avoir entre ses mains 80% des dépôts, 92% des capitaux placés et 75% des capitaux de réserve.

L’intéressant dans l’expérience de Hongrie, c’est le fait que ces chiffres élevés ne remontent qu’à avril 1948 et qu’avant, la propriété d’État industrielle était moins étendue. Entre 1945 et 1948, en effet, cette propriété avait fait un premier bond, et ce n’est donc qu’ensemble qu’elle fit celui qui devait la mener au niveau actuel. Par exemple, entre 1947 et 1949, la propriété d’État est passée, pour les usines et la métallurgie, de 74,3% à 92,5% pour les machines de 58,2% à 87,6% pour l’électricité de 22,9% à 88,7% pour le textile de 1,7% à 78,8% le vêtement et le papier atteignant respectivement 25,8% et 65%. On voit apparaître ainsi tout le schéma d’un développement au cours duquel le secteur d’État s’est agrandi aux dépends des autres.

Quoiqu’il en soit, l’étatisation atteint donc aujourd’hui, en Hongrie, la très large majorité des forces industrielles. Le secteur privé se limite, pour l’industrie, au 20% environ qui restent, et en outre, à la distribution et à l’agriculture (loi agraire). Ces deux domaines comportent le double système coopératif que l’on connaît. Celui de l’agriculture - qui a pour fonction "d’éluder" la paralysie économique que provoquerait sans cela le récent partage des terres - groupe un millions de paysans. Dans un pays agricole comme la Hongrie, la dominante reste donc encore la propriété privée, mais en définitive, celle-ci est éliminée de tout ce qui compte au point de vue du Capital [8]. C’est avec des variantes et des degrés divers la même figure exactement que partout ailleurs.

Exemple analogue : la Tchécoslovaquie. Dans ce pays, 91,5% de la production industrielle est le fait de l’industrie d’État, 8% environ revenant au secteur privé. Sont incluses dans le secteur d’État toutes les entreprises industrielles de plus de 50 ouvriers. Comme il y a eu aussi deux paliers successifs dans les nationalisations intervenues depuis 1945 et que, de plus, s’y renforce le système syndical et coopératif, la situation de la Tchécoslovaquie est donc tout à fait comparable à celle de la Hongrie.

Analogue à ces deux cas précédents est celui de la Pologne. Le secteur de propriété d’État représente 85% de la production industrielle, 59% du commerce de gros. Dans l’agriculture – c’est un cas inverse de la Hongrie – 10% de la terre cultivée apparient à l’État avec 8% de la population occupée ; le reste est représenté par des entreprises privées. La petite production marchande groupe 90% d’entreprises privées. La petite production marchande groupe 90% d’entreprises paysannes et elle tend, comme partout, à se fonder sur l’organisation coopérative. 10% des fermes paysannes appartiennent à des propriétaires privés, employant systématiquement de la main d’œuvre salariée. En définitive, pour l’économie prise dans son ensemble, le secteur d’État atteint 24% et le secteur privé 76%. [9]

Un document récent, signé par un citoyen de la Pologne, contient une analyse qui, tirée au clair, permet de retrouver les principes par lesquels se situent véritablement des "démocraties populaires". Ces principes apparaissent sous la forme de cet auteur lui-même comme du capitalisme d’État. Cette circonstance est intéressante parce qu’elle révèle le caractère trouble de la conscience des bureaucrates de l’Est, cette conscience s’apparente par là même à celle de leurs collègues d’Europe occidentale. Voir un tel auteur caractériser comme il l’a fait des démocraties populaires comporte un grand enseignement pour la compréhension de l’URSS – ou en tout cas, se situant par rapport à elle comme une provenance historique – ce qui vaut pour le premier vaut aussi pour la seconde.

C’est à Oscar Lange, économiste bourgeois de réputation mondiale et ambassadeur du gouvernement de Varsovie, que l’exemple de la Pologne a permis de caractériser le régime social des pays de l’Est. Son analyse apparaîtra d’autant plus révélatrice quand on saura qu’anciennement professeur aux États-Unis et citoyen américain, Lange s’inscrit dans le courant de pensée économique, dans un esprit mathématique qui tend à une synthèse des théories de Walras sur "l’Équilibre économique" et les théories de Keynes. Il professe donc des idées qui, dans les pays de langue anglaise, ont précisément pour but de rationaliser la transformation vers le capitalisme d’État que connaissent aussi les économies anglo-saxonnes. On admettra donc qu’en matière de capitalisme d’État, Lange dispose de référence de jugement, et par conséquent, "le crédit" qu’on peut lui donner sur ce point s’accroît paradoxalement du fait que, bien qu’au service d’un appareil qui pratique la falsification scolastique des pensées de Marx et du communisme, il ne se prétend pas lui-même "marxiste".

Lange définit ainsi le régime des pays de l’Est :

"Économiquement, la démocratie populaire peut être décrite comme une économie qui se compose de trois secteurs : un secteur de production socialiste, un secteur de petite production marchande, et un troisième secteur capitaliste (note d’Internationalisme : il faut entendre par là ce que nous avons appelé respectivement ; secteur étatisé, secteur libre et secteur contrôlé).

Le secteur de l’économie socialisée, ce sont les entreprises de l’État, le système bancaire, les moyens de transport et de communication, les entreprises maritimes, municipales et les entreprises coopératives.

Le secteur de la petite production marchande est un secteur producteur privé, qui ne fait pas un emploi systématique de main d’œuvre salariés. C’est la plupart des paysans et des artisans.

Le secteur capitaliste, ce sont les entreprises privées, industrielles et commerciales, qui emploient systématiquement la main d’œuvre salariée. Il y a aussi un secteur capitaliste dans l’économie rurale ; les grands paysans employant la main d’œuvre salariée."

On retrouve bien là, approximativement les trois secteurs du capitalisme d’État. Leur caractère capitaliste découle suffisamment des analyses présentées tout au long de ces pages pour qu’il n’y ait pas lieu de s’attarder à l’examen spécial du caractère "socialiste", qu’avec tous les théoriciens du capitalisme d’État – et à l’instar des "mânes" [10] aliénées en général – Lange prête fallacieusement à ce système.

Cependant, Lange, après avoir ainsi décrit ce régime structurel, dégage se caractères, sans sens, et il indique aussi sa tendance. Il marque au moins implicitement en quoi le capitalisme d’État du glacis – et ce sont des remarques d’une portée universelle- représente, comme partout, une centralisation et une appropriation du Capital par l’État, et par là signifie : d’une part, un effort de développement ultime des forces productives du Capital industriel, de l’autre, un isolement et une affirmation saisissante de chaque bureaucratie capitaliste par rapport à celle des autres pays. Ceci représente le caractère général du Capitalisme. Il souligne la "nécessité"- combien éloquente- de ces tendances :

"L’augmentation du secteur socialisé (c’est-à-dire étatisé) sera dans tous les pays de l’Europe orientale le résultat d’un processus d’industrialisation de ces pays et d’une politique d’investissements tendant à l’industrialisation. L’industrialisation, dans tous ces pays c’est aujourd’hui même, par nécessité, une industrialisation par des investissements publics. Dans ces pays, il n’y a pas (il faut entendre : même avant qu’on ait commencé de nationaliser) de grandes classes capitalistes, pas de bourgeoisie et pas de manne de capital privé pour financer un grand programme d’industrialisation. L’industrialisation par nécessité, doit donc produire une augmentation du secteur socialisé (entendons toujours : étatisé par d’État capitaliste). Quant à la petite production marchande, le programme est de la socialiser (?) dans la planification par l’utilisation du mouvement coopératif qu’il serait, de ce fait, également possible de socialiser (?) sans abolir formellement la propriété individuelle". (souligné par nous)

Et plus loin :

"Pour les pays d’Europe Orientale, cette transformation n’est pas seulement la réalisation d’un idéal social, mais en même temps un idéal national. Un programme qui a pour but l’augmentation du rôle de la nation (entendons, la bureaucratie exploitrice) sur la scène internationale et aussi l’augmentation de la sécurité (!) nationale".

Quelques pages après, Lange conclut en évoquant l’ultime conséquence de l’étatisation du Capital. Il indique clairement, à notre avis – cette question sera reprise plus loin, et ce sera alors le moment de se souvenir de l’anticipation faite ici même – en quoi la propriété d’État a pour fonction, d’étendre encore le cloisonnement monopoliste du marché international ; ce qu’elle réalise en soustrayant par (des nationalisations prétendant à "l’indépendance") le capital national à l’interprétation autrefois réalisée par le capital mondial. Ceci est dans la logique de l’étatisation et de la structure bureaucratique – c’est le point crucial de la décadence de la barbarie – ce sera également le caractère de la bureaucratie mondiale que de chercher dans la guerre le moyen de renouer par d’autres voies les liens qu’ainsi elle se sera chargée elle-même de couper.

"Une industrialisation capitaliste (c’est-à-dire privée) ne pourrait se faire que par le fait d’un impérialisme étranger. Il ne reste donc que la voie socialiste (c’est-à-dire : capitalisme d’État) comme voie unique d’industrialisation et de monopolisation. Dans l’intérêt commun de toute la nation (?), on ne peut tenir compte des intérêts d’une classe exceptionnelle et opposer des privilèges (!) à l’intérêt national (?)".

Tel est le commentaire apporté par Lange et sa valeur – une fois remise dans la perspective d’interprétation présentée ici même – pour la compréhension du processus selon lequel la bureaucratie d’État de chaque pays de l’Est marche progressivement, par l’absorption continuelle des moyens de production et d’échange, vers la domination économique de la société. Telle est aussi la portée de l’expérience des pays qui permettent un semblable commentaire. On voit comment les unes, du type de celles de Lange, rejoignent une conscience générale dans le glacis, c’est-à-dire une conscience falsifiée et trouble d’un capitalisme d’État pourtant limpide. Elles prennent tout leur sens à cet égard quand on les rapproche de celles exprimées par d’autres personnalités, par exemple par le stalinien bulgare –aujourd’hui arrêté – Kostov :

"Les capitaux parasites et spéculateurs seront éliminés de notre économie (ce sera le rôle de la propriété d’État), mais dans l’intérêt de notre peuple, les secteurs privés honnêtes (?) sont invités à collaborer avec nous."

"Nous devons économiser au maximum et compter avant tout sur nos propres ressources ; nous devons travailler pour assurer l’indépendance nationale du pays (?), pour qu’il ne soit pas un jouet dans les mains de l’impérialisme étranger". [11] (souligné par nous).

V LES ELEMENTS DE LA PERSPECTIVE

Les développements auxquels on s’est conscré jusqu’ici concernaient une interprétation théorique et historique ; ils seraient nécessaire dans la mesure où ils dégageraient une appréciation économique de la période, cette appréciation permet de tracer la perspective proprement dite. C’est maintenant le moment d’aborder cette dernière tâche : indiquer la perspective de barbarie ; la poser provisoirement comme une perspective effective alors qu’ayant été admise, et depuis toujours, par le marxisme, elle n’ait été considérée jusqu’ici que comme une perspective hypothétique. On a dit plus haut pourquoi la politique révolutionnaire devait aujourd’hui (c’est un paradoxe) procéder ainis, et ceci ne serait-ce que pour pouvoir restere révolutionaire.

Le cours de la barbarie, c’est par définition – on sait pourquoi le veulent ainsi les conditions propres de l’accumulation du Capital – le cours vers la guerre. Dans le moment préent, un troisième conflit mondail : telle est la perspective effective. Mais de mêm que la précédente guerre avait été concue en mêm temps – notamment par Trostsky – comme l’expreince chargée de vérifier ou d’infirmer la théorie qui voyait dans la propriété d’État intégrale de l’URSS les fondements dévoyés d’une économie socialiste, de même la guerre qui vient – précisément parce que c’est une infirmation qui a été apportée dès 1943 à l’hypothèse du socialisme russe – apportera à son tour la vérification ou l’infirmation de la théorie défendue ici, c’est-à-dire la théorie d’après laquelle l’économie mondiale subit une transformation structurelle, qui la fait passer du capitalisme des monopoles au capitalisme d’État.
Bref, dans les conditions admises jusqu’ici, il est, croyons-nous, raisonnable aujourd’hui (et seulement pour aujourd’hui) de dégager les lignes suivantes de la perspective.

En premier lieu, la guerre future accentuera davantage, sans doute dans des proportions immenses, la transformation structurelle du capitalisme. La guerre et l’après-guerre verront une extension massive, à l’échelle mondiale, de la propriété d’État. La production de guerre poussera encore à la concentration de l’économie et cette concentration se fera dans le cadre de la propriété d’État. De même que les forces de production qui avaient été re-privatisée après la première guerre mondiale retournèrent à l’État sur une bien plus grande échelle avec la deuxième, celles qui furent re-privatisées après la deuxième seront soumises à un procès d’étatisation de même ordre mais infiniment plus ample lors de la troisième. Enfin, de même qu’une fois terminée la deuxième guerre mondiale, la propriété d’État s’étendit massivement dans les impérialismes vaincus (Europe) et cela très au-delà du niveau où elle s’était étendue dans ceux vaincues au cours de la première, de même la propriété d’État s’étendra massivement dans les d’État qui seront vaincus au cours de la troisième, mais à un niveau situé également très au-dessus de celui atteint après la deuxième.

Ici l’on touche à un second aspect du problème de la perspective : la question pour comprendre le capitalisme d’État est de savoir quelle est la fraction de l’économie mondiale qui est "vaincue" dans la guerre. Mais il reste entendu que les vainqueurs sur le plan militaire tendant, à la longue, à devenir à leur tour des vaincus eux aussi sur un plan réel (économique).
En effet, on a dit que la guerre devient le mode de vie du capitalisme tel qu’il s’organise structurellement sur la base du Capital d’État. La guerre est la forme de crise, dont le caractère est d’être permanent, typique du capitalisme décadent (illisible) sous la forme barbare de capitalisme d’État. A ce titre, la guerre, ou mieux la production et la destruction de valeur d’usage et d’échange qu’elle implique, ne peuvent plus être considérées comme le complément extérieur de la production capitaliste comme c’était le cas dans le passé. Dès l’instant où, comme depuis quarante ans, la part de la production de guerre va en gagnant par rapport à la production civile jusqu’à un point tel que celle-ci tend à devenir simplement l’auxiliaire de celle-là, dès l’instant où l’extension des moyens de consommation, dès l’instant enfin où par voie de conséquence, la guerre détruit davantage de valeurs d’usages qu’elle en permet d’en livrer à la société, la guerre entre en quelque sorte au nombre des conditions de l’accumulation. A ce titre, la guerre et notamment les destructions physiques qu’elle engendre, conditionnent directement la structure du capitalisme d’État.

C’est pourquoi la forme transitoire de l’Étatisme et la forme intégrale de la propriété d’État apparurent pour la première fois il y a trente ans, au centre et à l’est de l’Europe, parce que là furent situés les champs de bataille de la première guerre mondiale. C’est pourquoi aussi la propriété d’État s’étendit en masse depuis 1945 dans toute l’Europe et en Asie, parce que ce sont par ces régions que passèrent les fronts de guerre du deuxième conflit. La reconversion américaine, processus de re-privatisation, donc inverse du précédent, en apporte quoi qu’il en semble une preuve, mais au contraire, le seul espace continental où la suppression temporaire de la propriété d’État qui avait été réalisée au cours de la guerre a été possible, a été celui qui, seul, n’avait pas eu de champs de bataille sur son territoire.

Pour formuler la même chose d’une autre manière, on peut dire ceci. Les symptômes avant-coureurs du capitalisme d’État ont accompagné et suivi la première guerre mondiale, ses premières manifestations effectives ont cristallisé avec et après la deuxième guerre, son affermissement définitif se fera pendant et après la troisième, (sans oublier la ou les suivantes). Mais ces premiers symptômes ont apparu en Europe parce que les champs de batailles de la première guerre mondiale furent en Europe, la première extension intervint en Europe et en Asie parce que les champs de bataille furent Eurasiatiques, la consolidation sera mondiale parce que les champs de bataille furent Eurasiatiques, la consolidation sera mondiale parce que les champs de bataille de demain s’ouvriront, ou peut s’en faut, l’ensemble de la planète.

Mais ceci ne caractérise encore que la tendance générale et ses rythmes généraux de développement. D’autres éléments permettent de distinguer les inégalités géographiques et historiques.

Jusqu’ici, la formation de la structure du capitalisme d’État a été cyclique, c’est-à-dire qu’elle a présenté des mouvements successifs d’avancé et de recul, ceux-ci intervenant en des points différents du capitalisme mondial.

Le "contrôle" de guerre de l’État de 1914 9 1918 a abouti dans les impérialismes vaincus à certaines nationalisations dans l’après-guerre (Allemagne). Mais la guerre de 1914 se situant dans le cadre strict du monopole. Elle n’impliquait ni les changements sociaux ni les destructions qui présideront à la deuxième. Après 1918, un démarrage relatif de l’économie intervint. Il se poursuivit jusqu’en 1929. Le "désarmement" fut en général massif au cours de cette période et en conséquence, une reprivatisation put commencer. Avec la grande crise de 1929 et la nouvelle conjoncture, l’étatisme proprement dit s’implanta, en particulier en Europe. Mais l’étatisme présida à une reprivatisation générale. Le meilleur exemple en est fourni par l’Allemagne avec le nazisme. De ce point de vue, l’Étatisme apparait comme l’antithèse de la nationalisation. Une situation analogue est donnée par les États-Unis. D’un côté, on voit qu’avec le New-Deal "étatique" de 1934 à 1939, la propriété d’État progressa peu. De l’autre, on constate que le maintien relatif des contrôles après 1945 – c’est-à-dire lorsque la période transitoire de propriété d’État eut été liquidée – leur renforcement éventuel à partir de 1949, tels que l’annoncement sur le plan, intérieur de la nouvelle conjoncture d’armement et l’élection correspondante de Truman, semblent se fonder en quelque sorte sur une orientation qui exclut la propriété d’État. Ces faits montrent le caractère dialectique de la formation du capitalisme d’État. L’Étatisme qui correspond à certaines conditions ou phases d’évolution de la transformation structurelle, apparait comme la condition antithétique mais nécessaire - parce que préparatoire – de l’Étatisation proprement dite du Capital (propriété d’État). Enfin, cette succession de phases d’étatisme et de nationalisation est liée aux rapports mondiaux inter-impérialistes, de façon telle que la phase de la propriété d’État se présente et s’approfondit aux épicentres de la décadence capitaliste. De plus, chaque "reprise" relative de l’économie entre les guerres provoque un retrait de la propriété d’État, un recul par rapport à elle, dans les centres encore vigoureux (relativement) du capital mondial. Ceux-ci retournent vers l’Étatisme, c’est-à-dire vers les conditions permettant encore le maximum de consolidation possible pour le monopole et la propriété privée. Ce fut le cas hier pour l’Allemagne dans la période de "relèvement" hitlérien, c’est celui aujourd’hui des États-Unis du Plan Marshall ; Mais dans la perspective d’une orientation générale vers un approfondissement du capitalisme d’État, approfondissement réalisé à travers des guerres mondiales, il est clair que le "retour" ne sera plus possible nulle part, passé un certain seuil.

Ces conditions peuvent être transposées selon les termes des rapports mondiaux tels qu’ils s’établissent concrètement entre les états dans le cours vers la troisième guerre mondiale.

Le cadre historique international, dans lequel se situe la formation du capitalisme d’État, correspond à la réduction des pôles mondiaux souverains à deux : les États-Unis et l’URSS. On assiste à la formation de deux blocs. Cela, c’est la réalité d’aujourd’hui, c’est l’aboutissement logique du développement capitaliste des périodes antérieures, tels qu’il s’effectue sous la conduite de l’Europe. La troisième guerre (éventuellement une quatrième si celle-ci ne suffisait pas) se jouera pour la liquidation de l’un des deux blocs par l’autre ? Cela ne veut pas dire, d’ailleurs, qu’il s’agira d’une liquidation totale. Mais ce qu’on a dit jusqu’ici indique dans quel sens s’orientera vraisemblablement – au point de vue historique, sinon en tous instants – la direction de l’issue. En effet, le "retard" des États-Unis dans l’évolution vers le capitalisme d’État, c’est-à-dire son retard par rapport à l’autre bloc, indique la présence d’une accumulation monopoliste plus élevée, d’une accumulation de moyens de production incomparablement plus forte que partout ailleurs (la majorité des forces productives mondiales se trouvent sur le seul territoire des USA. Il explique en même temps que le bloc américain conserve le système démocratique (alors que l’autre bloc s’enfonce dans le pouvoir autoritaire). A leur tour, la présence et la forme de survivance de ce système viennent renforcer l’efficacité économique des forces productives américaines et la capacité politique de leur emploi contre l’adversaire. Ce sera surtout vrai à long terme. Si l’on admet que, selon toute vraisemblance, les États-Unis seront las vainqueurs à une certaine échéance, alors ils seront les derniers à s’enfoncer dans la propriété d’État décadente. Le rapport entre cette perspective militaire favorable aux États-Unis et cette "réticence" structurelle du capital américain est évident.

Mais avec la guerre à venir sonnera sans doute pour les États-Unis d’Amérique, dans le charnier laissé par les bombardements aériens, l’heure de la propriété d’État. A l’échelle mondiale, dans tous les pays, si l’on excepte la Russie dans la mesure où son étatisation est déjà totale, le secteur nationalisé dévorera le secteur monopoliste contrôlé et le secteur libre, mais naturellement dans des proportions et avec une vitesse variable et qui seront d’autant plus grande que le degré de décadence économique, le frein à l’accumulation, la ruine en général de la proximité des fronts de guerre, seront grands aussi. Vraisemblablement, les bombardements aériens seront universels et les mouvements de troupes quasi universels. Malgré une incertitude qui incite à la prudence, on ne peut en tous cas refuser l’hypothèse que l’énergie atomique, la propulsion à réaction ou les moyens biologiques et chimiques, etc… puissent éventuellement prendre place comme forces de destruction universelle. La propriété d’État sera nécessairement à la mesure de cette universalité. Dans le cadre d’une propriété d’État étendue, le secteur concentrationnaire (camps du type hitléro-staliniens, camps de "personnes déplacées", pays entiers entourés de murailles kafkaïennes comme aujourd’hui l’URSS ou les zones allemandes, villes secrètes du type des "projets" atomiques américains, ghettos raciaux, etc…) gagneront en importance dans le monde entier. Le système sera rationalisé sur un plan international ; Au point de vue social et culturel, la barbarie alcoolique du capitalisme américain trouvera sa synthèse avec la barbarie médiévale latente dans l’Europe et l’Asie.

Toutefois, si les conflits impérialistes aboutissent à la prépondérance d’un seul bloc, ce ne peut être historiquement que par une expression spécifique du capitalisme des monopoles et en ce sens de la propriété privée capitaliste. Mais les guerres impérialistes qu’engendre la propriété privée arrivent à nier cette propriété elle-même, puisqu’elles conduisent à la transformation du système monopoliste en Capitalisme d’État et à la "nationalisation" de la propriété privée. Donc, avec la domination mondiale de la propriété d’État, non seulement les guerres mondiales achèvent leur rôle historique qui était précisément d’assurer cette domination mondiale, mais prennent fin aussi les conditions économiques qui les permettaient, justement la propriété privée et son édifice monopoliste.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’au fur et à mesure que se développe la propriété d’État, la concentration de la plus-value sous la forme de capital financier, et notamment l’exportation du capital pour la monopolisation des débouchés et des matières premières, cesse de se faire. En effet, les appareils d’État capitalistes de chaque pays (les bureaucraties) concentrent entre leurs mains le capital de chaque impérialisme. Au point de vue juridique, pour la propriété, cela veut dire que les titres (actions) représentent la propriété du capital, titres par lesquels la monopolisation "socialiste", la propriété privée, passent entre les mains des différents appareils d’État nationaux. Ces titres restent dans les tiroirs des Ministères. Les portefeuilles étrangers que les oligarchies détenaient antérieurement dans le cadre monopoliste disparaissent par définition. En effet, chaque bureaucratie nationale réunit ses titres de propriété et exclut par-là les placements privés qui faisaient le ciment international de l’oligarchie.

Cette tendance, on l’observe dès aujourd’hui dans tous les secteurs du globe où commence à se développer la propriété d’État. Par exemple, la nationalisation effectuée dans les pays impérialistes apparait dans ces pays comme le contrecoup de ce qu’au cours des guerres mondiales, les portefeuilles étrangers ont été perdus. Cette perte est l’expression de la ruine impérialiste. Ce fut déjà, par exemple, pour l’Allemagne d’après 1918, une vérité, ce l’est davantage encore pour la France et l’Angleterre d’après 1945. Mais en même temps, on constate qu’un processus inverse et simultané se produit dans les pays qui, loin d’avoir dans le passé un portefeuille extérieur, subissaient au contraire la pénétration du capital étranger. Là, on nationalise aussi. Mais dans ce cas, il s’agit d’un effort pour supprimer cette pénétration étrangère. C’est-à-dire que les titres de propriété passent des mains du capital monopoliste étranger dans celles de bureaucratie nationale. C’est le cas pour l’Europe, en particulier le "glacis" de l’Est, l’Asie, et une partie de l’Amérique du sud. On y "nationalise" ce qui jadis appartenait à "l’étranger" (monopoleur).

En définitive les processus d’étatisation se complètent. L’un ne peut aller sans l’autre, c’est bien évident. Précisément, cette tendance double trouve sa confirmation d’une certaine manière (mais toujours a contrario) dans la situation des États-Unis. Dans ce pays, la résistance du monopole à l’étatisation va de pair avec la position de créancier monopoliste mondial. En même temps, le développement et même le maintien des placements extérieurs du capital financier américain, se heurtent aux nouvelles barrières dressées par la propriété d’État en Europe et en Asie. L’impérialisme américain se trouve contraint à s’adapter. Pour cela, il produit un cadre bureaucratique d’exportation de capitaux et de marchandises. Le PLAN MARSHALL en est aujourd’hui une première forme. Par-là, le capital américain peut espérer, soit maintenir un courant d’échange adapté au nouveau cadre de propriété d’État des autres pays, soit démanteler à son profit une partie de ce cadre. Dans ce dernier cas, il vise à la session, au profit de son propre secteur monopoliste contrôlé, des titres détenus en Europe, Asie, Afrique et Amérique, soit par les monopoleurs contrôlés indigènes, soit par la bureaucratie locale pour le secteur nationalisé. En vérité, le capital américain, avec son double visage, joue sur les deux tableaux. Il prépare en même temps dans le monde des assises pour un développement ultérieur de la propriété d’État.

Pour récapituler, l’extension universelle de la propriété d’État dans la troisième guerre mondiale coïncidera avec la désagrégation du système monopoliste. Le secteur nationalisé s’étendra progressivement partout au détriment du secteur monopoliste contrôlé. Sera-ce au point de le dévorer totalement sur la terre entière comme c’est déjà le cas en Russie et ses satellites ? L’expérience historique seule répondra. Aujourd’hui, il serait prématuré de répondre positivement à cette question, bine que ce soit une perspective tout à fait possible. Mais ce que les phénomènes qu’on observe permettent d’affirmer déjà, c’st que la propriété d’État dominera à coup sûr, en tout cas, au point de vue mondial. On peut envisager qu’il faille, pour en arriver là, encore une autre guerre impérialiste mondiale. Ce serait – s’il en était ainsi – la preuve que la domination du "bloc" américain n’est pas encore assise, mais en même temps aussi le signe que le capital monopoliste américain (sa propriété privée) aurait passé et subsisté partiellement à travers le choc d’une troisième guerre. Qui dit guerre impérialiste dit en effet propriété monopoliste. Assurément les éléments sont insuffisants pour juger aujourd’hui. En tout cas, le cloisonnement entre États sera encore plus grand après une nouvelle guerre qu’il ne l’était avant, tout comme il l’est aujourd’hui davantage qu’il y a 20 ou 30 ans (témoin de la régression des échanges mondiaux). La concentration de la propriété entre les mains des différentes bureaucraties nationales supprime en effet les anciens liens inter-monopolistes correspondant à la mission historique de ma bourgeoisie traditionnelle de construire un marché mondial véritable et une finance internationale. Et c’est pourquoi, dans l’avenir, la victoire d’un bloc signifierait, non pas l’association pacifique des monopoles nationaux autour d’un impérialisme dominant unique ou "super-impérialisme" (comme l’avait autrefois cru possible Kautsky), ni même la formation d’un capitalisme d’État unifié à l’échelle mondiale, mais au contraire, l’isolement relatif d’un capitalisme d’État national dominant ‘américain sans doute) au milieu d’un nombre toujours plus élevé d’autres formations nationales du même type, elles aussi de plus en plus isolées les unes par rapport aux autres. Tel est, du moins, ce que la situation d’aujourd’hui annonce pour l’avenir prévisible.

Cependant, cet isolement accru resterait, ainsi qu’on vient de le dire, relatif, en ce sens que la bureaucratie reconstituerait des rapports inter-bureaucratiques entre les États, et par là, prolongerait autrement les anciens rapports mondiaux du capital. La propriété d’État fraie en effet la voie aux nouvelles conditions dans les rapports mondiaux, mais elle les laisse subsister et, en un sens, les élargit. C’est ce que montrent déjà de la façon la plus nette les conditions dès maintenant introduites par la propriété d’État.

Que signifierait en effet la prépondérance universelle de la propriété d’État ? La disparition pour le capital des anciens moyens monopolistes (financiers) de dominer "pacifiquement" le monde. Ces moyens ont très généralement disparu dès aujourd’hui, mais ils subsistent pour les États-Unis. Le monopole conserve une force dans ce pays qui lui permet, en vérité, de dominer encore la situation nationale et, à travers une capacité soutenue, d’exporter du capital, d’imprégner le capitalisme d’État mondial d’un climat monopoliste.

On a dit plus haut que si la victoire du bloc américain n’était pas complètement consolidée au cours d’une troisième guerre, cela voudra dire que le capital monopoliste américain aurait encore de la force. En effet, une quatrième guerre impérialiste ne serait possible qu’au cas où les conditions d’une guerre impérialiste seraient elles aussi possibles. C’est-à-dire si les conditions du monopole existaient encore. Or, ceci reviendrait en fait à admettre la survivance après le prochain conflit du Capital monopoliste aux États-Unis, grâce à la réunion de forces de production telles qu’elles prévalent dans la répartition mondiale des forces. Pourquoi cela ? Parce qu’une nouvelle guerre signifierait que les autres États nationaux ont achevé de se resserrer et de se concentrer et par conséquent, qu’ils ne pourraient plus alimenter l’impérialisme sur eux-mêmes. C’est ce qui fait que le caractère impérialiste de la guerre ne pourrait persister à partir d’un certain moment que pour autan que survivrait le capital monopoliste américain et qu’il achèverait une domination mondiale sur les sphères monopolistes étrangères susceptibles de s’associer à lui (par exemple le Common Wealth britannique). L’expérience répondra. Seulement, étant donné la manière dont la deuxième guerre mondiale et le cours actuel vers la troisième posent déjà le problème de la propriété d’État aux États-Unis, il est certain que la survivance, même isolée, d’un capital monopoliste ne pourra se prolonger.

C’est pourquoi la guerre impérialiste du monopole tendra rapidement à laisser place à la nouvelle forme de guerre qu’elle contient en elle-même. Cette forme, on la voit déjà apparaître dans le secteur où la propriété d’État domine aujourd’hui et où la guerre correspond, non plus aux fonctions de l’oligarchie monopoliste, mais de la bureaucratie du capitalisme d’État. Ce secteur est celui du bloc de l’Est.

En effet, ce qui se passe présentement à l’intérieur du bloc soviétique illustre bien une situation qui sera peut-être celle de demain, et elle l’anticipe. L’URSS, puissance prétendument "impérialiste" selon les théories fantaisistes de capitalisme d’État (car une théorie quelconque du "Capitalisme d’État" n’est pas juste si elle repose précisément sur un entendement fantaisiste de Capitalisme), n’exporte nulle part de capitaux, au sens où l’on a toujours entendu ce phénomène pour le capital monopoliste. Les sphères d’influence soviétique sont révélatrices à cet égard. Alors que le Chine de Tchang Kaï-chek est pénétrée de capitaux anglo-saxons et que le gouvernement de la chine "communiste" de Nord envisage d’y recourir demain (selon certaines sources) pour les secteurs de l’Économie qui s’appuieront sur le capital privé après la victoire escomptée dans la guerre civile, l’URSS n’a "investi" aucun "capital" dans la fraction du pays dans lequel, d’ores et déjà, domine pourtant un parti (le parti stalinien) sur lequel elle prétend à exercer une influence. La situation est la même en Birmanie, en Indonésie, au Vietnam, bref partout en Asie où étatisation et stalinisme ont aussi du poids. Egalement dans les pays de l’Est européen qui, pour leur part (et c’est autre chose qu’en Asie) évoluent vers l’étatisation totale. Or, sur tous ces théâtres et notamment sur le dernier – parce que là les troupes du Kremlin sont sur place – les relations entre les états sont dominées par les rapports du Capital, mais précisément selon les modes de la propriété d’État : le capital d’État soviétique tend à s’s’étendre directement vers le Capital d’État des pays contrôlés. La bureaucratie soviétique fait usage, et de sa force militaire et de l’influence que lui procure l’appareil bureaucratique des partis staliniens. Elle s’en sert pour faire directement transférer dans ses coffres, une part des actions d’entreprises nationalisées ou nationalisables (notamment d’après la chicane dite des "biens ennemis") que détient la bureaucratie indigène. On constitue des "sociétés" soviétiques ou mixtes, etc… et en même temps on établit un plan commun. Cette situation traduit une tendance à l’amalgame par la bureaucratie russe du Capital d’État de diverses bureaucraties nationales. C’est le cas dans le glacis, en Corée, en Mongolie, sans doute en Manchourie. Mais ce qui, en même temps, montre que même à l’échelle réduite du bloc de l’Est il y a, malgré la tendance à l’intégration du capitalisme d’État de la périphérie par le capitalisme d’État russe, nulle formation d’un "sur-impérialisme" étatique, c’est que dans le cadre même du bloc les bureaucraties nationales tendent à se soustraire à l’intégration, et maintiennent un état de conflit avec le Kremlin pour la sauvegarde de leurs intérêts nationaux propres. La sécession de la Yougoslavie avec le régime de Tito, la tentative avortée de rébellion en Pologne, l’opposition nationaliste en Bulgarie et dans la Grèce des guérilleros qui, les unes comme les autres, ne sortent ni du capitalisme d’État intégral ni du cadre du bloc, l’illustrent. Demain les événements de Chine peuvent se rééditer sur une plus grande échelle vers un cours dans lequel les intérêts bureaucratiques nationaux poussent une bureaucratie nationale, coiffée par un gouvernement stalinien, à entrer en conflit avec l’URSS. Cette orientation pourra se dégager dans tout le groupe asiatique.

Ces événements donnent une indication sur la tendance qui, progressivement, prévaudra selon toute vraisemblance au cours de la troisième guerre impérialiste mondiale. Ils préfacent l’extension de la propriété d’État à tous les pays, y compris les États-Unis. Ils annoncent des cloisonnements nationaux renforcés, chaque bureaucratie nationale évinçant par l’étatisation à la fois le capital monopoliste national et le capital monopoliste étranger.

Mais pour autant qu’il en sera ainsi, les rapports de domination du capital s’établiront toujours davantage sur la pression militaire. Cette pression s’accentuera en même temps que la désagrégation atteindra l’édifice financier mondial des oligarchies ; Par exemple, une victoire militaire des États-Unis, de l’appareil américain, conduirait à une présence armée à tous les points essentiels de la planète. Cette présence prendrait la forme, non plus de points d’appuis stratégiques qui caractérisaient le capitalisme concurrentiel ou monopoliste (Gibraltar, Singapour, etc…) mais de secteurs militaires entiers, de secteurs géographiques proprement dits : bases formant dispositifs et zones d’occupation de caractère concentrationnaire (type zones allemandes ou japonaises). Ces dispositifs seraient coordonnés par un réseau de proconsuls (type Clay ou Mc. Arthur). Cette supervision militaire regrouperait des appareils nationaux multipliés en nombre. Entre ces appareils, le cloisonnement gagnerait par rapport à ce qu’il est aujourd’hui. Le regroupement correspondrait à l’alignement des capitalismes d’État nationaux sur la propriété d’État américaine, leur intégration dans son plan mondial. Une structure internationale de cette sorte conduirait évidemment à ce que les bureaucraties nationales poursuivent leur lutte dans le cadre de cette structure. Par conséquent, s’instaurerait la guerre "permanente" des États à l’intérieur du cadre tracé à l’échelle mondiale par le capitalisme d’État américain. Au-delà de cette perspective commencerait la fin de tout espoir socialiste, et la régression des forces productives.

La vision qu’on peut se faire provisoirement de l’avenir capitaliste est donc qui, sur la base d’un cloisonnement national accru sous le tutelle d’un capitalisme d’État national ( le capitalisme d’État américain), les guerres impérialistes mondiales du monopole pour des partages et des nouveaux partages d’espaces monopolisables, guerres dont la tâche historique, réalisée au cours des dernières décades, aura précisément été d’assurer la formation du capitalisme d’État, cèdent la place à une nouvelle forme de guerre capitaliste prolongement de l’impérialisme : la guerre inter-bureaucratique du capitalisme d’État. Sa fonction historique sera la construction d’un cadre bureaucratique mondial dominé par l’un de ses appareils nationaux. La guerre devenant semi-permanente et universelle pourra conduire la concentration directe des forces production à l’avantage au moins provisoire de l’appareil dominant, cette concentration trouvant la voie par le transfert et la fusion des titres bureaucratiques symbolisant la propriété d’État. Elle sera opérée par l’usage direct du poids des armes. Il s’agirait d’une phase de déclin de la civilisation.

Notes :

[1NdE- Le 2 décembre 1940, le régime de Vichy a mis en place la "Corporation Paysanne". Cette organisation avait une structure syndicale départementale et communale. En 1943, ce fut la création de la CGA (Confédération Générale de L’Agriculture). Puis la loi Ramadier de 1947 créé des unions agricoles par branche qui évoluent en coopératives (de sensibilité conservatrice et de tradition chrétienne) et se regroupent pour créer l’Union générale des coopératives agricoles d’approvisionnement (UGCAA) en 1947 et l’Union générale des coopératives agricoles de céréales (UGCAC) en 1948.

[2La Tennessee Valley Authority.

[3Ces renseignements sont tirés de, Lewis Corey, Let’s keep the tools of plenty, pp.5 et suivantes, publié par le Postwar Word Council.

[4Ministère français d’information – Articles et Documents - 24 novembre, 1945, p.6.

[5Interview donné à un correspondant du journal Le Monde, publié le 17 décembre 1948.

[6Mao-Tsé-toung Sur la nouvelle démocratie.

[7Mao Tsé-toung, Bureau d’information du Kominform.

[8Renseignements tirés du Neue Zürchen Zeitung du 11/5/1948, et du Tarsaldami Szemle. Voir in Problèmes Économiques N° 22 et 29.

[9Voir Oscar Lange, "l’économie polonaise" dans Cahiers Internationaux, n°1, janvier 1949. Les citations qui suivent de Lange sont tirées du même article.

[10NdE- erreur de frappe certainement ?

[11Kostov Rapport sur l’activité du gouvernement devant le congrès du Front National. Cité par Le Monde.




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