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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Intervention de Cousin (militant de la GCF, à la même conférence)
{Internationalisme} n° 45, 1950 (certainement juin-juillet)
Article mis en ligne le 13 décembre 2015
dernière modification le 11 décembre 2015

par ArchivesAutonomies
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La bureaucratie Yougoslave [1]

On trouvera ci-dessous le texte d’une intervention de notre camarade Cousin à la réunion organisée le 21 avril dernier par le groupe Socialisme ou Barbarie. L’ordre du jour comportait l’étude de l’article du camarade Chaulieu portant sur la bureaucratie yougoslave.

Le camarade Chaulieu nous a donné un commentaire aussi copieux que documenté sur l’affaire yougoslave. A bien des égards son article apparait comme un démontage minutieux et exhaustif du travail en Yougoslave et de la mystification titiste. Il a fort bien ramené la crise russo-yougoslave à ce qu’elle est : "une lutte typiquement inter-bureaucratique pour le partage du produit de l’exploitation". Notre groupe a déjà donné son sentiment à ce sujet, il n’y a pas de divergences essentielles entre Sou B et nous. Il est bon que le camarade est démontré cette caractérisation avec une documentation plus élargie que celle dont nous fîmes usage, quoiqu’il procédât avec une verbosité parfois excessive.

Ceci dit, je passerai à l’examen de deux points de vue qui se font jour dans cet article, comme dans les publications antérieures de Socialisme ou Barbarie, et qui m’apparaissent comme contestables. Le premier de ces points de vue consiste en la théorisation de la bureaucratie stalinienne comme déléguée de la classe. A vrai dire, et dans le cadre du présent article, Chaulieu ne parle pas de la classe ouvrière comme telle mais des masses. On conçoit qu’il n’en peut être autrement puisque selon les bureaucrates yougoslaves eux-mêmes la population citadine s’élevait en 1939 qu’à 3.715.000 habitants soit 23,7% de la population totale du pays, pourcentage dont il faut soustraire les effectifs des exploiteurs et de leurs sous-ordres. Le PCY lui-même ne comptait alors que quelques milliers de membres. On me répondra sans doute qu’en septembre 1917, le parti bolcheviste comptait au plus 240.000 membres sur un prolétariat industriel groupant plus de trois millions d’individus. Bien que le parti bolcheviste fût incomparablement plus représentatif, sur le plan de la qualité, que le PCY à la veille de son entrée en lutte, toute comparaison relative entre ces deux organisations serait insoutenable. L’action du parti du prolétariat en Russie prenant place dans le cadre de la grande montée révolutionnaire mondiale de 1917-1923. L’action du parti de Tito se situe dans l cadre d’une relève de la bourgeoisie traditionnelle des pays économiquement arriérés par une bureaucratie utilisant les ouvriers comme masse de manœuvre ainsi que ce fut le cas dans la France bourgeoise de 1848.

Chaulieu s’étonne que les masses, -et il parle ici comme les anarcho-syndicaliste sans doute parce qu’il ne peut faire autrement, - que les masses furent actives au maximum sur le plan physique alors qu’elles demeuraient absolument passives sur le plan de la conscience. Jolie découverte en vérité ! Les marxistes n’ont pas attendu le stalinisme pour décrire ce processus. "Remarquons, écrivait Kautsky en conclusion de sa polémique contre Bernstein, qu’on n’a jamais vu la totalité des membres d’une classe prendre part aux luttes sociales. Partout nous ne trouvons combattant au premier rang qu’une élite dont les aptitudes politiques témoignent de l’état de maturité du parti. Dans chaque classe, la masse suit en partie l’élite sans faire preuve d’initiative et en partie s’abstient de prendre part au combat." [2] Kautsky en conclue que les jacobins par exemple étaient des délégués de la bourgeoisie et qu’il ne restait dévolu à cette classe que "l’exécution des directives et de la lutte physique" comme disait Chaulieu. Que non pas ! La souveraineté politique d’une classe signifie donc en fait continuait Kautsky, la souveraineté de son élite comme il en ressort pour la noblesse, la bourgeoisie pour toute classe dirigeante. En ce sens, et si nous suivons Chaulieu, le prolétariat serait au pouvoir dans le monde stalino-titiste. Ce serait une absurdité et l’article même du camarde en serait la péremptoire réfutation.

Selon qu’elle se situe dans les cadres préétablis de l’exploitation ou qu’elle s’oppose inconditionnellement à l’action des ouvriers, prend un sens différents. Lorsque les ouvriers réclament un meilleur salaire, ils ne proclament pas leur droit sur la production, ils ne font que réclamer un réajustement du prix de la force de travail. Ils reconnaissent ainsi le système d’exploitation établi. Cette attitude trouve son exemple classique dans la politique des Trade Unions. Lorsque les ouvriers réclament un meilleur gouvernement, un Thorez ou un Attlee, ils ne proclament pas leur droit à la direction de la société. Ils ne font que réclamer une place plus grande dans la gestion capitaliste d’une société fondée sur des rapports capitalistes. Comme classe historique déterminante, comme prolétariat si l’on veut, la classe ouvrière se donne comme objectif la gestion par elle-même de l’ensemble de l’économie et à l’échelle mondiale. Elle ne se connait pas de délégués exerçant le pouvoir en ses lieux et place et à son détriment. Cette appréciation est celle des grands penseurs du socialisme, Engels ou Lénine par exemple. Elle a été défendue depuis par la Gauche Communiste (dite bordiguiste). Récemment encore notre camarade Marc la concrétisait dans un article d’Internationalisme. [3]

Chaulieu reconnait qu’il y eut dans les masses yougoslaves aucun dépassement des illusions nationalistes. Il indique que leur participation au combat devenait une nécessité commandée par le seul souci de leur existence biologique. L’absence d’une bourgeoisie puissante a permis à la bureaucratie, appelons la ainsi de prendre indiscutablement la tête du combat. Mais elle le faisait non en tant que déléguée de la classe ouvrière, mais bien entant que classe exploiteuse. Si les ouvriers ont suivi leurs dirigeants titistes lors de la scission avec le Kominform ainsi que leurs intérêts coïncidaient avec ceux de leurs maîtres qu’ils cherchaient à s’affranchir des lourds surprofits prélevés sur leur travail et par les exploiteurs des pays kominformistes, et par leur suzerain à toutes les bureaucrates russes. Puisque Chaulieu a négligé ce point, je donnerai ici deux indications d’ordre statistique : pour un camion de Skoda de 7 tonnes les Yougoslaves payaient 5 à 7000 dinars, sous forme de 1300tonnes de minerai de fer. La Tchécoslovaquie en tirait 650 tonnes de fer brut soit au cours du marché mondial, 2.575.000 dinars. Pour un Kg d’acier de haute qualité, la Yougoslavie devait fournir 70Kg de minerai de fer, etc. [4] Les États-Unis, incomparablement plus développés économiquement que ses anciens maîtres, retenus pas des considérations politiques purent se contenter de prélèvements moindre, c’est-à-dire échanger les marchandises aux cours mondiaux, les leurs et non à ceux, plus ex encore de la branche orientale du capitalisme d’État mondial. Théoriquement du moins, le niveau de vie de l’ouvrier yougoslave devrait s’en trouver relevé. En fait, ce seront les nécessités de l’accumulation qui absorbèrent la part disponible, en Yougoslavie, du surprofit.

Si je me suis étendu sur cette question c’est qu’elle vient dan l’article de Chaulieu comme un cheveu sur la soupe. C’est une concession dangereuse faite à la mystification stalinienne et qui revient, en propre à persuader les ouvriers, qu’en quelque mesure, les staliniens sont fondés à prétendre les représenter. Les arguties ni les subtilités du langage n’y changeront rien : la théorie de la délégation de la classe est à Socialisme ou Barbarie ce que le gouvernement PC-PS-CGT est au trotskistes. Mais alors que le trotskisme est impensable sans sa participation effective à la répression idéologique que la bourgeoisie exerce sur les ouvriers, Socialisme ou Barbarie se doit d’abandonner une position confusionniste.

Un autre point que je soulèverai, sera le suivant : le camarade nous présente les trotskistes comme des imbéciles, des renégats de la politique révolutionnaire, des hystériques, je ne sais quoi encore. Un ton au-dessus et ce serait celui d’Anna Paulker [5] appréhendant, verbalement, Tito par le collet. De telles gracieusetés n’ont jamais convenu à personne. Elles ne servent qu’à dissimuler le fond de la question.

Le trotskisme s’est constitué sur la base d’un "redressement" de la 3° Internationale. Il lui fallait maintenir à tout prix le dogme de la préexistence des bases socialistes du système russe d’exploitation, lequel dogme justifiait à son tour l’existence d’une 4° Internationale. Les trotskistes ont formé une espèce d’aile gauche, c’est-à-dire plus consciente, du stalinisme. Il est significatif qu’ils aient, longtemps à l’avance préconisés les mesures que les staliniens devaient appliquer lors de leur ascension au pouvoir dans le cadre des pays dits de démocratie populaire. Bien, que ceci n’entre pas dans le cadre du sujet abordé plus haut il faut noter, que par ailleurs, les trotskistes demeuraient fidèles à ce qu’il est convenu d’appeler la perspective classique du socialisme correspondant à la période classique du capitalisme. Pour eux la grève paie toujours, en tous les cas.
La période ascendante du capitalisme fut pour les ouvriers un peu d’un âge d’or. Le développement constant des forces productives, l’ouverture des nouveaux marchés permettait une amélioration certaine de la condition des travailleurs. On sait que leurs revendications, partiellement satisfaites jouèrent un rôle important dans le développement de l’industrie et dans l’élévation technique. Victorieuse et pas là même insatisfaite, leur lutte s’affermissait, s’élargissait, s’approfondissait. Les années qui suivirent immédiatement la première guerre mondiale virent le couronnement de ce processus tenta d’imposer sa dictature. Il échoua.

Dès lors, la perspective changea. Le capitalisme entama sa courbe décadente. Depuis 1929 les salaires réels sont en baisse constante, bien que les ouvriers et leur action mille fois fondée tentent de s’y opposer par des grèves de masse. Les actions revendicatives ne permettent plus et encore que le maintien des conditions de vie antérieurs. Sur le plan de la conscience ses échecs répétés lient au plus contingent, à l’immédiat, les revendications des ouvriers et les attachent à leur direction (bureaucratique) reconnue comme telle par la bourgeoisie. Loin de montrer dans les grève ce qu’elles sont devenues : un instrument de défense des ouvriers et de caractère aléatoire, les trotskistes présentent ces dernières comme de la dynamite qui fera sauter les vestiges vermoulus du capitalisme. Ce seront les trotskistes, bien entendu, qui allumeront la mèche.

Ainsi la voie s’ouvre à l’opportunisme, et cette voie, les trotskistes l’ont arpentée avec la même ardeur que les autres partis se donnant comme expression des masses. Dans l’affaire Tito, les trotskistes ont vu un moyen de renflouer le dogme bien malade des fameux fondamentaux socialistes d’une économie capitaliste d’État tout en pouvant, enfin, donner libre cours à leur anti stalinisme maladif. Leur puissant instinct familial leur a permis de déceler un frère dans le titisme. Comme l’écrit Dalmas "l’idée du communisme indépendant s’est enracinée dans un Etat, un gouvernement, un parti communiste tout entier" [6]. Lisons que les idéologues trotskistes ont découvert une variable indépendante par rapport à leur Internationalisme : le PCY.

Mais ils ne se sont pas trompés. Le titisme se tient d’ores et déjà sur leur plate-forme idéologique "Rappelant que Marx et Lénine avaient prévu que deux dangers menaçaient la classe ouvrière victorieuse et le socialisme – la bourgeoisie défaite d’une part et la bureaucratie intérieure d’autre part. Djilas (membre du BP du PCY [7]) a souligné que le développement de la dictature du prolétariat, c’est-à-dire la démocratie socialiste, peut donc suivre deux voies : celle qui conduit à son dépérissement dans la mesure où se développe le socialisme même, ou celle du renforcement et de la transformation de la bureaucratie en une caste privilégiée vivant aux dépens de la société prise dans son ensemble, etc., etc. [8]" La fraternité idéologique de Milovan Djilas et de Pierre Frank se manifeste sans équivoque dans ce texte dont l’exégèse serait inutile attendu que la romance en est bien connue. Il n’y a pas d’imbécilité dans le concours que les trotskistes essaient d’apporter à Tito, mais la solidarité que bureaucrates capitalistes d’État, autonomistes par rapport au Kremlin, éprouvent pour leurs semblables. Que Tito réprouve un zèle, à ses yeux intempestif et compromettant, c’est une autre affaire.
Socialisme ou Barbarie prétendait que nous qualifions "d’emblée toute lutte ouvrière –hormis la révolution elle-même – comme réactionnaire". Une telle définition de nos positions est arbitraire. J’ai essayé de les préciser dans la critique de l’article du camarade Chaulieu. On ne m’en voudra pas je l’espère d’avoir élargi le débat.

Notes :

[1NdE- discussion à partir de l’article de Socialisme ou Barbarie numéro° 5/6 - mars-avril 1950.

[2K. Kautsky : Le marxisme et son critique Bernstein, Paris, 1900, pp 359-60.

[3Marc, "Programme transitoire et programme révolutionnaire", Internationalisme n°28, novembre 1947.

[4Problèmes économiques n°63.

[5NdE- Ana Pauker, née Hannah Rabinsohn (1893 – 1960), communiste roumaine, tient un rôle de premier plan dans les premières années du régime communiste roumain. Elle se montre particulièrement cruelle. Elle va jusqu’à faire fusiller ses anciens camarades. Elle dirige le Cominform pendant cette période avant de tomber en disgrâce.

[6Louis Dalmas "Réflexions sur le communisme yougoslave" – Les Temps Modernes n°58, mars 1950.

[7Milovan Djilas (1911 - 1995) joue un grand rôle dans la résistance yougoslave au sein des Partisans. D’abord proche de Tito au sein du régime communiste yougoslave, il devint rapidement un des critiques du système communiste, tant au niveau national qu’international. Son livre La nouvelle classe : une analyse du système communiste (paru en 1957), analyse le système communiste, notamment en URSS et en Yougoslavie, comme le règne d’une nouvelle classe, aux commandes d’un régime totalitaire basé sur l’arbitraire et la terreur.

[8Tanjug, n° 172, 20 mars 1950.




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