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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Siquerios, go home ?
{Internationalisme} n° 46, 1952
Article mis en ligne le 13 décembre 2015

par ArchivesAutonomies
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En date du 23 mai, Le Libertaire publiait un libelle intitulé : A l’assassin !. On y prenait prétexte d’une exposition d’art mexicain pour dénoncer devant "le public" un certain David Alfaro Siqueiros. Ce Siqueiros est peintre, à ce qu’il paraît ; c’est aussi un criminel : il organisa une tentative de meurtre, dirigée contre Léon Trotsky et à la suite de laquelle fut enlevé, puis assassiné Robert Shelden Harte, l’un des secrétaires du fondateur de la IV° Internationale. Le factum établit la culpabilité de Siqueiros. Ajoutons qu’auparavant une revue, dépendante des services américains de la propagande, avait, elle aussi, dénoncé devant "le public" le "peintre au pistolet" [1]. Mais la priorité, en ce domaine, appartient à Benjamin Péret.

La chose n’aurait pas d’autre intérêt, si des camarades n’avaient cru utile de se joindre à cette manifestation et en ce lieu. La dénonciation est signée non seulement par des organisations de la classe ennemie (anarchiste, trotskiste) amis aussi par le Grupo de Combate Revolucionario et l’Union Ouvrière Internationale. Ces deux groupes sont issus de tendances ayant rompu avec le trotskisme sur une base critique révolutionnaire (tendance Munis et Guérin - Lucien). Si limitée soit cette affaire, elle nous donne l’occasion de réaffirmer notre position de refus, sous quelque forme que ce soit, d’alimenter les mystifications bellicistes. Nous pourrons aussi dégager quelques jugements relatifs à l’art et à certains artistes d’aujourd’hui ; mais cela reste, à nos yeux, secondaire par rapport à ce qui précède.

* * * * *

La publication de ce placard n’est pas fortuite. En effet, les jours que nous vivons ne signalent pas un renouveau de la tension entre les deux blocs [2]. En France, particulièrement, cette tension est sensible : gouvernement modéré et staliniens sont vivement aux prises. Toutes les expressions de l’anti-stalinisme vulgaire sont appréciées par ceux à qui elles profitent. La clique des modérés et autres démo-chrétiens a découvert "son" complot. Au "Ridgway go home" des staliniens, la clique des anarchistes et autres surréalistes répond en protestant contre "une participation inadmissible". Les uns renvoient Ridgway aux cadavres de Corée ; les autres, Siqueiros à son pistolet. Des militants conscients devraient se refuser à ces gesticulations et montrer qu’entre un général américain et un franc-tireur stalinien la différence n’est que de grandeur dans la dimension des crimes.

Toutefois serait-ce au prix de digression, il convient de poser plus largement le problème. Cette activité, dont nous avons rendu compte, s’insère objectivement, dans la campagne de propagande que les services spécialisés du Département d’État américain ont engagée contre le régime stalinien. L’un des axes de cette campagne tend à dénoncer "devant le public", et à grands fracas et frais, le caractère totalitaire de l’art en Russie. La liberté d’expression de la pensée - nous dit-on - est supprimé dans le pays, les peintres et les écrivains n’ont d’autre choix que d’encenser le régime ou de périr. Et voilà pourquoi messieurs les ouvriers ont un intérêt pressant à se débarrasser de leurs illusions sur le stalinisme ! Voilà pourquoi il conviendrait que messieurs les ouvriers s’en aillent se faire trouer la peau pour la liberté de la culture – et au plus grand profit du système d’exploitation que cette culture exprime.

Ce n’est pas tout que d’affirmer, il faut démontrer. Et le quarteron des prétoriens intellectuels d’ouvrir un débat à ce propos du "réalisme socialiste [3]".

Il fallait un excité. On l’eût. La surréaliste Péret qui se réclame des groupes dont nous avons parlé- avança que "la contrainte à laquelle les artistes sont soumis derrière le rideau de fer" entraînerait la disparition de "l’art, de la pensée et du progrès". Des âneries – qui donnent par ailleurs le ton d’une conversation rétribuée entre distingués artistes et sociologues français d’époque- sont la monnaie courante de l’anti-stalinisme vulgaire. Où prend-on que le capitalisme a jamais ignoré la contrainte ? Dans une économie capitaliste, l’ouvrier salarié est un travailleur forcé. "L’apparence de l’indépendance n’est maintenue que par le changement perpétuel des patrons individuels et par une fiction juridique [4] " La disparition de cette apparence ne peut donc pas signifier, fondamentalement, celle d’une liberté du travail qui en fait n’existe jamais. Il en va de la liberté d’expression artistique comme de celle du travail. L’artiste qui refusait les normes habituelles dans l’Europe du XIXème siècle était voué à la faim et à la phtisie. Seules la spéculation, la recherche de valeurs-refuges, ont pu améliorer l’ordinaire de quelques peintres non-conformistes (et point toujours tant qu’ils disent). Mais la contrainte subsiste, d’ordre économique. Qu’en Russie cette contrainte puisse prendre un ton plus manifeste, ne change rien à cette évidence que le capitalisme, comme tel, signifie une contradiction exercée sur les besoins et passions de tous les hommes au profit de quelques-uns. L’Hôpital est remplacé par "la Sibérie" : l’artiste qui se veut libre, meurt plus vite. Ou bien, si le métier ne rend pas, il se fait cordonnier ou tondeur de chiens ; sincère, il accepterait cet état plutôt que de corriger sur ordre ses partitions et ses toiles.

De l’Art en général.

Ce débat devait permettre à une autre ganache de se manifester. Le sociologue Caillois éprouva que "le réalisme socialiste est un nom pédant pour désigner le goût des gens qui n’ont pas le sens de valeurs proprement picturales", que ce goût est celui des "gouvernants en Russie" et qu’il a "aussitôt force de loi". Somme toute, ajoutait un brillant second, c’est une peinture officielle qui n’a pas le contrepoids de la "vrai" peinture. C’est faire abstraction du caractère de classe de cet art, d’autant plus net que ses formes en sont posées. La peinture officielle de la IIIème république reproduisait la réalité sans y rien changer : le bourgeois triomphant s’admirait comme il était, et ce furent Ingres, Bouguereau. Les toiles de Detaille, de Meissonier ou Laurens, sont la reconstitution, fidèles à la minutie, de pages d’histoire qui se suffisent à elles-mêmes, etc… Mais, au-delà de sa technique, l’art "réaliste-socialiste" de Guerdssimoff a une autre mission. Il lui faut masquer les mensonges de la réalité : représenter l’histoire, non plus comme une suite de photographies, mais comme un processus ayant pour fin suprême, la canonisation de la classe dominante. Sous l’apparence physique de Lénine, de Staline, du "kolkhozien méritant de l’URSS" se cache le bureaucrate orateur ou stratège ou ingénieur. C’est la classe dominante, consciente et coryphée du progrès, que le poète russe exalte sous les traits de Staline, bien plus que le secrétaire du Parti. Il s’agit bien là de ces calendriers des PTT, dont parle à ce propos M. Caillois et qu’il paraît tenir pour représentatifs du goût bourgeois en peinture !

Mais peut-on parler d’art bourgeois ? L’artiste ou l’écrivain exprime une sensibilité individuelle laquelle correspond, par quelque côté, à celle d’une certaine fraction de ses contemporains. Son expérience est, ou demeure, la leur en partie : il est chargé de rêver ce que ses admirateurs vivent ou voudraient vivre (ou, parfois, ne voudraient pas vivre). En un sens, l’écrivain ou le plasticien s’inscrit, à des degrés variables, dans une certaine trajectoire de l’esprit humain laquelle ressort de l’Imagination lyrique ou épique, pathétique ou harmonieuse ; dans l’autre, le monde extérieur, le monde des hommes divisés en classes et stratifiés en couches sociales, oriente, signifie, à des degrés variables, cette Imagination : la réalise.

(pages 47 et 48 manquantes)

Et ils ont bien souffert de leurs services de la révolution, les surréalistes ! Ils vécurent "un conflit entre la liberté d’expression et la discipline communiste", ce "drame, dit l’un d’eux sans rire, illustre celui de l’intellectuel révolutionnaire au début du XIXème siècle" [5]. Ce drame prétendu d’une conscience incommodée est tout bonnement celui d’une conscience qui s’accommode. Comme tant et tant d’intellectuels de gauche, en France, les surréalistes ont exprimés les récriminations et les hésitations très réelles d’une bourgeoisie en faillite. Enlevez ce vernis et il ne reste plus que des jeunes gens en quête de situations. Certains y parvinrent : Aragon, Breton, Dali, Ernst… d’autres non qui ne parvinrent pas à réaliser sur le marché le travail accumulé en trente années de surréalisme. Il faut signifier à ces déguisés qu’ils ont à changer d’accoutrements.

* * * * *

Naguère, les littérateurs adoptaient le programme des groupes politiques. Gorki venait au parti social-démocrate. Aujourd’hui, ce sont des littérateurs qui tentent s’associer l’Avant-garde à leurs règlements de compte. On ne saurait mieux mesurer la décomposition de cette Avant-garde que par la constatation que quelques-uns de ses membres se prêtent à cette mascarade.

Que les surréalistes s’adressent au Libertaire pour y publier leurs propos, visant à l’assainissement des cimaises du Musée d’Art Moderne, soit : ils s’adressent aussi bien à Combat ou à Arts pour leurs messages personnels ou de troupeau. Mais l’on ne peut que déplorer la caution que les camarades, par leur présence, apportent à un torchon bourgeois. Car l’anarchisme, en tant qu’organisation politique, ne se distingue pas des autres organisations de la bourgeoisie. Son rôle, en Espagne, en 1936 lorsque le 24 juillet la CNT brisa la grève générale révolutionnaire se passe de commentaires. Et en mai 1937, les anarchistes se faisaient les fossoyeurs de ceux de leurs propres camarades qui conservaient l’illusion de poursuivre un combat révolutionnaire. Le confusionnisme intéressé des anarchistes s’est-il mieux manifesté qu’à cette époque et plus tard, en France, lorsqu’ils ne surent et ne purent pas prendre une position politique vis-à-vis de la "résistance" des patriotes ?

La question qui se pose ici est d’ailleurs plus générale : un militant peut-il apporter sa contribution politique à une revue bourgeoise ? Il ne semble pas que cela soit possible sans du même coup renforcer la tendance de la bourgeoisie dont cette revue se fait l’expression. Ainsi a-t-on vu le camarade Claude Lefort fournir aux carriéristes des Temps modernes l’alibi dont ils avaient besoin, s’éloignant du stalinisme, pour ne pas s’inquiéter de l’Avant-garde. Tel était le sens, en fin de compte, de son article sur "La contradiction de Trotsky" [6], lequel aurait mieux été à sa place dans une revue telle que Socialisme ou Barbarie : là, le problème était soulevé devant les révolutionnaires et non devant des sorbonnards en prurit rouge. Un militant - même et surtout intellectuel - ne cherche pas à couvrir les incapacités des philosophes ou des politiques bourgeois. Sa position politique, à l’avant-garde de l’histoire - lui donne des faits et des hommes, un jugement de classe, un jugement collectif, le seul qui se puisse prononcer et si imparfait soit-il. Mais un tel jugement se trouve immédiatement tronqué dès qu’il se trouve mêlé à la canaillerie de Sartre ou de La Revue Socialiste, à moins sans doute de commencer par les marquer pour ce qu’ils sont. Il serait frivole de supporter que ces gens consentiraient alors à publier la pensée d’un tel militant conscient.

Etre un militant, cela signifie d’abord rompre avec la bourgeoisie. Cette attitude ne condamne pas nécessairement au silence l’intellectuel révolutionnaire, en tant que tel : il n’écrit pas là où il peut - insérant une vérité partielle dans un mensonge total – mais participe à la vie de ses camarades, serait ce – c’est un pis-aller – au travers d’une brochure ronéotypée, au tirage confidentiel.

Les dimensions de cet article peuvent paraître disproportionnées à ses intentions. Nous avons essayé de clarifier, dans des dernières lignes, un problème aujourd’hui important. Il faudra peut-être y revenir encore. Et nous y reviendrons quand il le faudra.

Nous n’ambitionnons pas de jouer les censeurs moroses, mais nous pensons que les voies de classe ne passent plus par celles de la classe ennemie décadente. Et nos critiques valent en ce seul sens.

Cousin

Notes :

[1Preuves n°10, décembre 51 ; Arts n°333,16 novembre 1951 ; (NdE – articles dans Preuves : « Siqueiros, le peintre au pistolet » de Bela Laszlo – 2 pages).

[2Cette question sera examinée dans un prochain numéro.

[3Arts, N° 337, 1er mai 1952.

[4K. Marx, Le Capital, t. IV, p.21.

[5J. Monnerot, La poésie moderne et le sacré, p.88, Paris, 1945.

[6Les Temps Modernes, n° 39, janvier 1949.




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