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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Aperçu de la pensée révolutionnaire en Australie
{Internationalisme} n° 40, Décembre 1948
Article mis en ligne le 13 décembre 2015

par ArchivesAutonomies
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International digest le défenseur des Conseils ouvriers paraît à Melbourne. Il semble publié non par un groupe politique constitué comme tel mais par des militants marxistes isolés, et défendant un point de vue de classe ouvrière. Je me propose de donner ci-dessus un court aperçu de leurs perspectives et positions politiques. Fatalement incomplet, cet exposé risque peut-être de déformer la pensée de nos camarades. Ils voudront bien en ce cas m’adresses toutes rectifications utiles. Le manque d’études théoriques de fond m’oblige à condenser, en matière d’introduction, les vues exprimées par le camarade "Ajax" à propose de "Nationalisation et socialisme".
Après avoir rappelé que la propriété n’est pas un caractère distinctif, exclusif, du capitalisme, "Ajax" examine l’évolution de ce dernier système. C’est la nécessité de concentrer et centraliser les entreprises afin d’élargir sans cesse la production qui a contraint le capitalisme à passer du stade concurrentiel à celui des monopoles. Mais aujourd’hui bien des industries sont devenues trop gigantesques, leur administration trop complexe, pour que les monopoleurs trouvent encore profit à leur gestion. Les recherches dans le domaine scientifique, par exemple, qui ne sont pas immédiatement productives de capital, ne le sont qu’indirectement, nécessitent de gros investissements financiers et les capitalistes, en tant que classe, sont contraints d’unir leurs ressources. D’autres industries comme l’extraction du charbon, deviennent de moins en moins rentables, un fardeau de plus en plus lourd à leurs propriétaires. La classe capitaliste ayant besoin de charbon et les propriétaires de mines ne pouvant vendre à perte l’ensemble des capitalistes doit prendre en charge, par l’intermédiaire de l’État, l’industrie du charbon. Dans toutes les branches d’industrie, concentration et centralisation accrues du capital conduisant à l’ingérence étatique dans le régime de la propriété privée puis au régime de la propriété d’État ; c’est à dire politiquement au totalitarisme.
A grands traits schématiques, Ajax examine l’Italie et l’Allemagne fascistes dont il assimile le régime au totalitarisme. De ce totalitarisme, de l’un de ses aspects, en Russie, il dit :

"En Russie où les propriétaires capitalismes furent expropriés et où les ouvriers avaient le contrôle de la production, ce qui eut des conséquences que je ne me propose pas d’examiner ici, l’État sous la forme du Parti des bureaucrates staliniens était à même de s’emparer de la Propriété et de prendre la place de la vieille classe capitaliste détruite ou exilée. En raison de leurs importants revenus, ces bureaucrates associés à intelligentsia, aux écrivains, aux acteurs, aux ballerines, etc. accroissaient leur fortune. Ils purent ainsi procéder à des investissements dans l’industrie, non par l’achat direct d’actions et en mettant leur nom sur la porte des entreprises, mais en se procurant des bons d’État, francs d’impôts, et portant intérêts de 8 à 12%. Ces bons sont l’équivalent des actions ou obligations émises par les vieilles compagnies capitalistes."

L’exploitation du travail humain se perpétue donc sous le couvert des nationalisations. Seule la propriété et le contrôle des ouvriers sur l’ensemble de la production seront dans la période transitoire de Dictature du Prolétariat, un pas fait vers l’avènement du Socialisme.
Dans ce numéro d’octobre 1946, J.A. Dawson, éditeur du journal reprend la discussion. Pour lui, nazisme et stalinisme sont à première vue semblables. Mais ce n’est là qu’une apparence, fondée d’ailleurs sur d’indéniables points d’identité. Les nazis, dit-il, n’étaient pas une classe mais une organisation de bandits à la solde des Junkers. Le pouvoir que la faillite des sociaux-démocrates leur avait abandonné, les nazis auraient voulu l’exercer seuls et à leur profit. Mais insuffisants à la tâche, "les nazis n’étaient pas des génies militaires" capables de mener à bien leur tentative de dominer le monde, ils furent contraints de demeurer sous la coupe du vieil appareil militaire des Junkers au sens de Dawson, le seul caractère du nazisme fut d’être une "conspiration de brigands".
Quant au stalinisme sa nature est différente. "Ni Lénine, ni Staline en effet ne furent des racketteurs s’essayant à promouvoir leur propre système d’exploitation de l’homme. Ils furent essentiellement des bâtisseurs révolutionnaires". Mais la nécessité pour eux, face à un monde hostile, de prendre en main le pouvoir, les obligea à faire du Parti communiste la source du recrutement en personnel bureaucratique. Le capitalisme d’État russe est en plein épanouissement, malgré les ravages causés par la dernière guerre, la Russie EST PRETE sans que les USA et la GB le puissent rattraper. Malgré leur bombe, les États-Unis ont peur de la Russie et l’ombre d’un nouveau Munich pourrait bien encore se profiler à l’horizon. Quant à une analyse approfondie marxiste du capitalisme d’État russe, de sa signification précise pour le mouvement ouvrier, Dawson paraît renoncer à la faire autrement que par des notes à propos "du grand projet russe d’empoigner à la gorge et dépasser le capitalisme. »
Le Défenseur des Conseils Ouvriers publie de nombreux articles concernant la situation internationale où sur l’Australie. Le numéro de mai-juin 1948 indique par exemple que, même aux USA la tendance est au capitalisme d’État. Cependant l’analyse en reste à ces formules toutes faites qu’une discussion théorique étendue à l’échelle internationale, permettrait seule de dépasser. Ceci dit, il n’en reste pas moins que Le Défenseur des Conseils Ouvriers suit une ligne de pensée correcte et saine. Il ne donne pas dans ce panneau de l’antifascisme, en tant qu’idéologie impérialiste, qui fait pleurer les trotskistes et bien d’autres, sur les cadavres des partisans de Markos [1], ou couvrir de l’étendard progressiste ceux des tueurs "Juifs" de Galilée.

* * * * *

Les appréciations brièvement esquissées ci-dessus prendront leur plein sens à la lecture des "Cinq thèses marxistes" parues en Mai 47 dans Le Défenseur des Conseils Ouvriers. Ces thèses ont été rédigées par Anton Pannekoek, l’un des membres les plus représentatifs et au nom des communistes de Conseils en Hollande. Anton Pannekoek milite depuis longtemps dans le mouvement ouvrier. Exclu de la Social-démocratie hollandaise il fonde en 1909 le journal De Tribune. Sa polémique en 1912 avec Kautsky à propos du rôle de la révolution prolétarienne vis-à-vis de l’État est restée justement fameuse ; Lénine, rappelons-le, en fait mention dans son ouvrage sur L’État et la révolution. Vers cette époque, Pannekoek prit position contre Rosa Luxembourg à propos de la théorie formulée par elle de l’accumulation du capital ; il conclut pour sa part à l’inexistence. Il adhéra quelques temps à la 3ème Internationale, sans renoncer à ses positions antérieures ce qui lui valut la léniniste argumentation que l’on sait dans (La maladie infantile du communisme. Il a publié un ouvrage sur la philosophie de Lénine dont une traduction en français a paru ici même, et (Le Défenseur des Conseils Ouvriers publie de lui actuellement un ouvrage sur les Conseils ouvriers. Ces quelques rappels biographiques afin de mieux situer Anton Pannekoek et le courant communiste de Conseils dont il est l’un des porte-paroles autorisés. Voici, quant à l’essentiel, la traduction de ses 5 thèses [2] :

1

Depuis un siècle en croissance, le capitalisme a considérablement accru sa puissance, non seulement en s’étendant à la terre entière, mais encore par son développement au travers de formes nouvelles [3] (…) Le développement du capitalisme a, dans les branches principales de la production, concentré son pouvoir dans les mains des grands trusts et monopoles. Ceux-ci sont intimement liés au pouvoir étatique et le dominent en fait. (…) Simultanément se fait jour, dans la plupart des pays, une tendance à utiliser le pouvoir organisé de l’État aux fins de concentrer en ses mains la direction des industries clés, début de l’économie planifiée. (…)

2

Le socialisme, présenté comme but de la lutte ouvrière, n’est en fait que l’organisation de la production par le gouvernement. C’est le socialisme d’État, la direction de la production par les fonctionnaires d’État (…) Le socialisme fut proclamé but de la classe ouvrière à une époque où celle-ci, lors de son apparition, sans force, incapable de conquérir par elle-même la direction des usines, se mit à rechercher dans les réformes sociales la protection de l’État contre la classe capitaliste aux moyens de réformes sociales. (…) (Social-démocratie, Labour Party….) en faisant disparaître les ignominies criantes, en comblant certains retards de celui-ci, en introduisant le contrôle de l’État pour préserver et garantir les profits capitalistes, il (le gouvernement travailliste de GB) [4] renforce la domination du Capital le perpétue l’exploitation des travailleurs.

3

Le but de la classe ouvrière est de s’affranchir de l’exploitation. Ce but n’est pas et ne saurait être atteint par une nouvelle classe dirigeante se substituant à la bourgeoisie. Il ne peut être atteint que si les ouvriers eux-mêmes deviennent maîtres de la production.
(…) Les Conseils Ouvriers sont le moyen de cette réalisation.

(Nous reviendrons sur cette question en temps utile c’est à dire après la complète parution de l’ouvrage de Pannekoek)

4

Jusqu’à présent les partis politiques ont rempli deux fonctions :

a) Ils aspirent au pouvoir politique, à la domination de l’État afin d’en prendre la direction dans leurs propres mains du gouvernement et d’user de ce pouvoir pour mettre en pratique leur programme.

b) Ils doivent, dans cette intention, gagner la masse des travailleurs à leur programme : leur enseignement prétend éclairer les ouvriers, leur propagande cherche tout simplement à les transformer en troupeau de moutons.
(…) Un parti politique ne peut pas apporter la liberté ; mais vainqueur, il amènera seulement de nouvelles formes d’asservissement. Les masses laborieuses ne peuvent gagner leur liberté que par leur propre action organisée, qu’en prenant leur sort entre leurs propres mains, que par un effort de toutes leurs facultés en vue de diriger et organiser leur combat et leur travail au moyen de leurs Conseils.
Aux partis incombe alors leur deuxième fonction, c’est-à-dire diffuser les Idées et les connaissances, étudier, discuter, formuler les idées sociales et d’éduquer par la propagande la pensée des masses. Les Conseils Ouvriers sont les organes de l’action pratique, de la lutte de la classe ouvrière ; aux partis revient la tâche d’en construire la force spirituelle. Leur travail forme une part indispensable de l’auto-émancipation de la classe ouvrière.

5

La forme la plus puissante de la lutte contre la classe capitaliste est la grève. Les grèves sont plus que jamais nécessaires pour lutter contre la tendance des capitalistes à augmenter leurs profits en abaissant les salaires, en accroissant la durée et l’intensité du travail. (…) Les syndicats sont devenus des instruments de médiation entre capitalistes et ouvriers. (…) Les dirigeants des syndicats aspirent à se faire reconnaître partie de l’appareil du pouvoir du Capital et de l’État. (…)

Dès lors, le combat de la classe ouvrière prend de plus en plus la forme de grèves sauvages. Ces grèves sont spontanées et massives brisant tous les cadres. Elles sont des actions directes où les ouvriers prennent entièrement en main leur lutte abandonnant les syndicats et leurs dirigeants.
L’organisation-du combat est faite par les comités de grève, par les délégués des grévistes choisis et mandatés par eux. (…) Les grèves sauvages sont, aujourd’hui, la seule et véritable lutte de classe des ouvriers contre le Capital. (...)

* * * * *

Dès 1912, au cours d’une controverse avec Pannekoek, Gustave Eckstein [5] soulignait dans un article des Neue Zeit l’étroite parenté existant entre les conceptions politiques de l’anarcho-syndicalisme et celles du penseur marxiste de Hollande. Tout autant que du marxisme, les Cinq thèses ne pourraient-elles pas se réclamer de l’anarchisme ? A ce dernier propos Pannekoek (Le Défenseur des Conseils Ouvriers de mai 1948) écrit :

"La notion de la liberté a son origine dans la condition des classes moyennes à l’intérieur du capitalisme naissant. La liberté du commerce ou d’entreprise ne peut suffire à la classe ouvrière : le problème à résoudre par les travailleurs, et leur but est de combiner la liberté et l’organisation… La liberté, en tant que contenu principal de l’enseignement anarchiste peut éveiller aujourd’hui de fortes sympathies ; mais c’est là une part seulement, et pas même fondamentale de l’objectif suprême de la classe ouvrière, qui est sa détermination par elle-même au moyen de son organisation en Conseils. Dans la période présente, il semble, à l’intérieur de l’anarchie, voir se dessiner un certain rapprochement vers l’idée de Conseils Ouvriers… Mais la vieille doctrine anarchiste est trop étroite pour la lutte de classe prolétarienne d’aujourd’hui."

Ces réserves faites, elles sont de taille, Le Défenseur des Conseils Ouvriers affirme la nécessité d’une unité de classe ouvrière dans la pratique, "nous avons, dit-il, ce même objectif qui est de renverser révolutionnairement la notion de propriété en tant que base de la société…" Le Défenseur des Conseils Ouvriers accorde d’ailleurs un large écho à la vieille centrale anarcho-syndicaliste, les ouvriers industriels du Monde (IWW). Les mots d’ordre essentiels de cette organisation sont, à bien peu près, ceux qu’elle mettait en avant il y à 25 ans : la journée de 4 heures (afin, paraît-il, de lutter contre le chômage) ; l’abolition de la condition salariée ; un nouvel ordre social basé sur l’administration scientifique de l’Industrie. L’on sait que les anarcho-syndicalistes préconisent la grève générale mondiale. "Les ouvriers d’un pays poussés soit par leur propre résolution, soit par une crise déclencheront une grève générale qui sera le début de la révolution. Avec le concours des syndicats et des Conseils ouvriers indépendamment de tous les partis politiques (y compris le mouvement anarchiste) les ouvriers procéderont sans tarder à l’expropriation des capitalistes et en feront une propriété sociale. Ces vues sont donc dans leurs lignes générales communes aux théoriciens de l’anarcho-syndicalisme et du Communisme de Conseils." Notons cependant que les IWW ont, comme tout anarchiste qui s respecte, une prédilection pour la mythologie naïve des "grands jours qui viennent" ; mythologie, que la méthode du Défenseur des Conseils Ouvriers l’empêche souvent de partager.
Devant l’approche d’une guerre mondiale le Défenseur des Conseils Ouvriers ne se veut pas neutre. Mais force alors est de remarquer un certain recours à la susdite mythologie. Aux ouvriers Défenseur (juin 47) recommande : d’obliger le Labour-Party (depuis longtemps au pouvoir en Australie) à servir la classe ouvrière : d’adresser par là un message de classe aux ouvriers de Russie leur demandant d’agir dans ce même sens ; de s’opposer à la 3ème et plus destructrice des guerres mondiales. C’est là nourrir les plus funestes illusions sur la force réelle du mouvement ouvrier d’aujourd’hui. A juste titre cependant le Défenseur dénonce "l’agitation menée autour du Contrôle ouvrier sur les entreprises d’État" et affirme qu’il tient un tel contrôle "pour une extrême impossibilité". Le Défenseur des Conseils Ouvriers a de plus, et souventes fois, dénoncé la politique antagoniste de Labour-Party et des staliniens comme une phase de la lutte entre les USA et la Russie pour le gouvernement mondial. Affirmé en conséquence, à propos ainsi d’une grève de cheminots dans le Queensland, que "les travailleurs doivent prendre ne charge leur propre combat." Cela est juste et clairement pensé, mais n’est-ce pas précisément l’un des rôles de classe du Labour-Party, du stalinisme, du syndicalisme mondiaux que d’empêcher cette prise en charge du combat ouvrier par les travailleurs eux-mêmes ? Et ce combat ouvrier ne doivent-il pas pour le Labour-Party australien un moyen dans sa lutte pour arracher leur direction de l’exploitation du travail aux formes périmées du capitalisme ? Le Futur de la Révolution Prolétarienne ne peut passer par des grèves, affectant même et le cas échéant des aspects "sauvages", mais qui à l’étape actuelle de la lutte de classe sont rapidement accaparées par l’un ou l’autre des courants prétendument ouvriers, expressions politiques du Capitalisme d’État. Ce Futur est directement lié à la prise de conscience du Prolétariat par lui-même, n tant que luttant pour son émancipation de l’exploitation capitaliste et pour une Humanité humaine enfin (pour plus ample discussion à ce sujet, on voudra bien se reporter au rapport sur "la nature et la fonction du parti politique du Prolétariat, publié dans notre denier numéro).

* * * * *

Le journal révolutionnaire de Melbourne n’est pas seulement le défenseur de l’idée des conseils ouvriers, c’est aussi un "International Digest". Cette remarquable chronique y est tenue par K. J. Kenafick [6]. Avec une rare honnêteté intellectuelle, ce camarade rend compte périodiquement de diverses publications révolutionnaires – se donnant pour telles – d’Europe et d’Amérique. Parmi les publications de langue française Kenafick reçoit et a ainsi analysé ou traduit des articles parus dans (Le Libertaire et La Révolution Prolétarienne, dans L’Internationaliste organe de la Fraction belge de la Gauche communiste. Notre bulletin a, par lui, été cité à plusieurs reprises, en particulier dans le numéro de juillet-août 1948, dernier en date de ceux que j’ai sous les yeux.
Ce même numéro contient en outre d’intéressantes notes sur des questions d’actualités et du militarisme, notes rédigées par J.A. Dawson [7]. On y trouvera aussi une Interprétation de la Commune œuvre de Lain Diez de Santiago de Chili [8] . Cette Interprétation est traduite et précédée d’une lettre de Karl Korsch. Ce dernier pense "qu’en dépit d’évidentes insuffisances, cet article approche certaines questions importantes. Et cela de manière qui pourrait bien intéresser des gens qui ne sont pas encore affranchis de la légende de Marx-Lénine-Trotsky…" C’est l’occasion peut être de rappeler qui fut et est Karl Korsch, il en vaut, je crois, la peine. Après avoir été membre oppositionnel de la Fabian Society anglaise (groupe socialiste d’études théorique), puis pendant la première guerre mondiale du Parti Social-Démocrate Indépendant d’Allemagne, Korsch adhéré à ce qu’il appelle aujourd’hui le Parti de Lénine (sa section allemande). Il s’y situe très à gauche ce qui lui valût en 1923 avec Maslow et Ruth Fischer notamment de remplacer à la direction du Parti l’aile Tailheimer et Brandler. Il préconisait alors l’abandon des syndicats, l’action directe, combattait le front unique avec la Social-démocratie pourrissante, s’opposait aux injonctions catégoriques du CE de la 3ème Internationale. Cela dura peu bien sûr et Korsch désormais classé "ultragauche" retourne à l’opposition. Il fut compris dans la charrette d’exclusion de 1926. Depuis cette date Korsch a défendu des points de vue dans différentes revues. Il estimait, et estime apparemment encore que le marxisme s’était transformé en Russie d’expression théorique du mouvement prolétarien et révolutionnaire, en idéologie prétendument socialiste d’une classe exploiteuse capitaliste ; selon lui cette transformation était sensible en Russie dès avant Lénine. Actuellement, dit-il, il prépare des études où seront retracés les résultats finaux de "l’ère marxiste" du mouvement ouvrier. Cette période est, par lui, divisée en deux : 1) avant, pendant et après 1848, 2) pendant la période de l’AIT. Pendant cette dernière écrivait Korsch, il y a plus de 15 ans, "Marx accordait à l’action économique syndicale et autres expressions des intérêts immédiats et spécifiques de la classe ouvrière, une importance beaucoup plus grande que dans les périodes précédentes". Mais revenons à Lain Diez, à son "Interprétation de la Commune" dont on trouve ci-dessous un compte rendu analytique.
Lain Diez rappelle que des ruines de 1871 émergent un mythe nourricier de l’optimisme révolutionnaire pendant trois-quarts de siècle. Puis affirme que rien de tel n’est issu de la deuxième guerre mondiale. Ayant ainsi légitimé son propos : reconnaître aux travers des interprétations classiques, la figure de la Commune, il entre dans le vif du sujet.
La première Internationale était divisée en deux camps : celui de Marx et celui de Bakounine. L’un et l’autre embrassèrent la cause de la Commune, reconnurent l’importance de ce mouvement. Bakounine voyait dans la Commune un mouvement s’orientant vers ses propres conceptions d’anarchisme fédéralistes. "Je m’en déclare, dit-il, car plus que tout elle fut de l’État une négation et exhaustive" et saluant en elle l’embryon d’un système fédéraliste, il ajoutait que "l’ordre social futur ne sera établi… qu’au travers de la libre association et fédération des ouvriers ; d’abord en associations, puis en communauté, en districts, en nations, puis enfin dans une fédération internationale et universelle." On reconnaîtra là l’idéal de Proudhon. Mais Bakounine l’a complété en fonction du développement révolutionnaire. Il assurait que la logique des événements obligeait les leaders démocrates et jacobins à s’adapter au programme de la minorité socialiste, et les convertissait inconsciemment en socialistes. Pour Kropotkine "la révolution de 1871… jaillit spontanément des masses et c’est dans les grandes masses du peuple qu’elle trouvait ses défenseurs, ses héros, ses martyrs… L’indépendance communale fut seulement un moyen pour le peuple de Paris, la révolution sociale était son but."
Les anarchistes furent très surpris et ne comprirent pas que Marx défendit la Commune, le dépeignant comme une révolution prolétarienne et sociale. A leur sens, la Commune signifiait la négation des positions de Marx et Bakounine alla jusqu’à l’excuser de profiter de l’enthousiasme que les combats parisiens avaient suscités dans le prolétariat. Et James Guillaume, odieux et chauvin calomniateur de Marx écrivait : "La Commune, ce fut une protestation de l’idée fédéraliste n’ayant rien de commun avec l’État socialiste ou "Volkstaat" que les sociaux-démocrates marxistes ont inscrit sur leurs bannières." Erreur singulière pour le moins, puisque le programme des sociaux-démocrates n’était pas marxiste. Et que celui adopté au Congrès de Gotha fut sévèrement critiqué par Marx. Et Lain Diez de citer cette critique du programme de Gotha en ce qu’elle exprime d’une opposition irréductible aux interventions de l’État, cela en quelque domaine que ce soit.
Dans l’autre camp Engels, lui aussi, fit preuve d’une étrange incompréhension de la position anarchiste. Selon lui en effet, proudhoniens et blanquistes firent l’opposé de ce que décrivaient les doctrines de leurs écoles.
La singulière mauvaise foi avec laquelle les uns et les autres confrontaient les actes de leurs adversaires avec ses théories, provient d’une fausse estimation dans l’importance des doctrines d’une part et de la pratique révolutionnaire d’autre part. C’est devenu une habitude que de répéter avec Trostky : "c’est le programme qui fait le Parti et non l’inverse." Ainsi on accorde à la théorie une place prédominante, faisant fi de la volonté des masses, de leur action spontanée. C’est ainsi que Lénine pût affirmer que "la classe ouvrière abandonnée à elle-même ne peut pas dépasser le niveau trade-unioniste" en d’autres termes celui du réformisme pur et simple. A cela, Rosa Luxembourg répondit par sa théorie des mouvements spontanés de la classe ouvrière comme condition fondamentale du succès du combat révolutionnaire.
Diez citant ensuite des extraits d’un article de Kautsky par Lénine cité dans Que faire ? (éditions sociales, Paris 1947, page 41) associe ensuite le point de vue du "renégat Kaustsky" à celui de Lénine et prétend que cette identité de vue, sur ce point précis, a plus d’importance que les différences de "second ordre" à propos de la plus ou moins grande proportion de démocratie ou de dictature prolétarienne, ou de la plus ou moins grande dose de terrorisme qui constitue le pivot de la polémique de Lénine et Trotsky contre Kautsky et qui, à l’entendre, ne servent qu’à masquer le véritable problème. Le secret d’une théorie poursuit Diez, après s’en être référé à Pannekoek, est dans sa capacité d’interpréter et d’exprimer la lutte d’une classe pour son émancipation. C’est le motif pour lequel Marx a adapté son communisme idéal au communisme réel qui tentait de s’affirmer dans le Paris de 1871, et ne représentait qu’un certain stade du développement du Prolétariat français, développement à l’origine duquel se trouvent les sections de la Commune de 1791 à 1793.
Lénine soutenait lui, une conception dualiste selon laquelle le mouvement ouvrier et son idéologie coexistaient et évoluaient parallèlement. Ce dualisme dérivait d’une part de sa conception pessimiste de la capacité créatrice du prolétariat, et d’autre part de sa conception autoritaire et ultra-centraliste de l’organisation. De cette dernière conception Trotsky pouvait écrire : " Les cadres de parti se substituent au parti, le comité central aux cadres et le dictateur au comité central." L’évolution de "l’État ouvrier" a reproduit ces schémas de Trotsky, la nouvelle forme de gouvernement n’étant rien de plus que le parti transformé en État. Il est vrai que les circonstances historiques ont joué un rôle dans cette dégénérescence conduisant à un régime de Capitalisme d’État dictatorial. Ces circonstances (isolement de l’État arriéré de la Russie) ne sont malgré tout que des facteurs conditionnels qui peuvent retarder, accélérer ou dévier un mouvement d’une certaine extension. En fin de compte le facteur décisif reste celui de la volonté du parti qui assuma la responsabilité historique du mouvement. Opposer la saine théorie du bolchevisme "avant" le coup d’Octobre à la pratique des politiques "d’après", avec son élimination du soviétisme comme facteur politique déterminant, revient à tomber dans une nouvelle mystification sociale, laquelle est une formidable entrave aux efforts de la classe ouvrière.
Trotsky a concentré son attention non sur les principes révolutionnaires mais sur ces facteurs de conditionnement du développement de l’URSS, les détails de la structure économique, d’un mot, sur la forme et non sur l’essence. Pour cette dissociation de la forme et de l’essence, par son idéalisation du parti bolchevik Trostky est un remarquable exemple du complexe de "l’avant" et de "l’après". Malgré de profondes divergences avec Lénine, il se posa la question d’adhérer au bolchevisme comme à une question de vie ou de mort politique. Par "réalisme" il devint un grand agitateur, mais là se trouve le secret de son impuissance future. Diez de rappeler une maxime de Goethe : "Un premier pas nous laisse libre, un second fait de nous des esclaves."
La Commune de Paris est devenue le thème favori de tous ceux qui étudient le passé en fonction de leurs préoccupations présentes. C’est ainsi que Lénine et Trotsky, attachés aux normes de l’éducation marxiste, y ont consacré de nombreuses pages. Mais ils l’ont fait dans l’intention d’exalter la Révolution russe victorieuse en lui opposant les faiblesses de la Commune. Ils n’ont fait que projeter les problèmes qu’ils avaient eux-mêmes à affronter dans le cadre du Paris de 1871. Trotsky, en particulier, trouve dans le manque d’un solide terrorisme l’une des principales causes de la défaite du prolétariat parisien (Lain Diez falsifie là, dans l’intérêt de sa démonstration, la pensée de Trostky).
L’appréciation portée par la Commune, par les fondateurs du socialisme scientifique, pose naturellement le problème de l’évaluation de la révolution espagnole. Les socialistes se réclament du mouvement des Conseils Ouvriers, et qui représentent aujourd’hui la plus authentique forme de la pensée marxiste, avait certes raison de sympathiser avec elle, de l’admirer. A côté d’erreurs politiques, il est incontestable que la collectivisation appliquée par la FAI et la CNT dans l’Espagne de 1937, sont bine plus dans la tradition de la Commune que la pratique bolchevique d’un socialisme autoritaire et centralisé. Cette pratique qui n’a réussi qu’à créer un terrain convenable à la dégénérescence bureaucratique. La défaite finale provoquée par la trahison des pouvoirs "démocratiques" et les chantages de Staline, ne saurait cacher le fait que le succès de cette tentative de collectivisme a rendu possible la résistance des armées loyales (gouvernementales) pendant deux ans et face à un ennemi supérieurement armé ;
La révolution espagnole fut une victoire socialiste qui changea en défaite militaire, au contraire de la Révolution russe victoire militaire qui changea en défaite socialiste. Pourtant le legs de la révolution catalane est positif. Elle a démontré la supériorité de l’initiative ouvrière, de son organisation de classe, dans la résolution des problèmes de production et de distribution communistes. Engels disait : "Vous voulez savoir ce que signifie la dictature du Prolétariat ? Voyez donc la Commune de Paris. C’est cela la Dictature du Prolétariat."

* * * * *

L’essai d’Interprétation de la Commune de Lain Diez mérite les plus sévères appréciations. Bien plus que Lénine et Trotsky qui eux étaient des hommes dans l’Histoire, des partisans, Lain Diez a projeté les conceptions de l’anarchisme défaillant sur la Commune de Paris et sur la Révolution d’Octobre. Il l’a fait non seulement avec d’évidentes insuffisances, comme dit Karl Korsch mais enfermé dans des bouquins, loin, très loin, de l’histoire réelle du mouvement révolutionnaire. Chacune, ou presque, de ses assertions appelle une mise au point critique. Lain Diez, cependant, a cette qualité d’exprimer, au moins jusqu’à nouvel informé, la pensée du Défenseur des Conseils Ouvriers sur le grand nombre de problèmes complexes, parfois à débattre encore, soulevé par une interprétation de l’insurrection parisienne de 1871, sur le mouvement révolutionnaire ultérieur, qui, en toutes manières, en a porté la marque. A ce titre elle méritait sa place dans cet aperçu de la pensée révolutionnaire en Australie. Discuter à fond celle de Diez n’était pas mon propos.

Cousin

Notes :

[1NdE - Márkos Vafiádis (1906 - 1992) militaire et cadre du Parti communiste de Grèce.

[2NdE - La traduction complète et un peu renouvelée, se trouve dans Spartacus numéro 12 de décembre 1978.

[3NdE – souligné par Internationalisme.

[4NdE – parenthèse d’Internationalisme.

[5NdE - Gustave Eckstein (1875–1916) social-démocrate autrichien proche de Kautsky.

[6NdE- K. J. Kenafick (1909- ?) anarchiste australien.

[7NdE – sur Dawson le site left-dis

[8NdE - Militant chilien Lain Diez (pseudonyme : Miguel Nolli). Préfacier de la traduction en espagnol de Lénine philosophe publié en 1948 à Santiago du Chili.




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