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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le problème du socialisme (suite)
{Internationalisme} n° 40, Décembre 1948
Article mis en ligne le 13 décembre 2015
dernière modification le 10 décembre 2015

par ArchivesAutonomies
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Les centres décisifs de la révolution.

La classe prolétarienne est très jeune

Dans le numéro précédant nous avons fait quelques remarques sur l’effondrement du capitalisme. Pour résumer, on peut dire : il y a seulement une crise "définitive" quand les ouvriers mettent fin au capitalisme pour s’assurer le pouvoir économico-politique de la société.
Cependant l’effondrement en ce sens ne figure pas encore à l’ordre du jour. Il est sûr que c’est le prolétariat mondial qui a la tâche d’abolir le salariat et d’organiser l’économie sur la base du temps de travail. Mais nous ne pouvons pas oublier que le prolétariat n’est pas encore mûr pour cette tâche.
Cela ne doit pas étonner. Le capitalisme industriel, et par là aussi le prolétariat, sont historiquement très jeune. Commencée environ en 1800 en Angleterre, l’industrialisation capitaliste s’étendit lentement sur l’Europe. La révolution européenne de 1848 de la jeune bourgeoisie échoua et les classes féodales en Allemagne et en Autriche surent se maintenir. Autrement dit : la bourgeoisie était encore trop faible, il n’y avait pas encore un développement suffisant du capitalisme et cela signifie en même temps que le prolétariat était encore une classe faible. Le développement du capitalisme industriel prend place en Allemagne, en France, en Hollande ; celui de l’Italie ne date que d’après 1860 ou 1870. Et dès ce temps là le prolétariat se développant, apparaissent, dans le mouvement ouvrier, les partis socialistes et les syndicats. C’est aussi en ce temps que les théories socialistes scientifiques étaient formulées.

Changement des centres mondiaux.

Jusqu’en 1900 ou 1914, l’Europe constituait le centre du monde, économiquement, politiquement et culturellement. L’Amérique, la Russie et l’Asie existaient géographiquement, mais ces parties du monde avaient très peu d’industrie et par conséquent très peu de prolétariat. Le développement industriel de l’Amérique ne date que d’après 1900 ; celui de la Russie que d’après 1927. C’est pourquoi avant 1914 tous les problèmes socialistes étaient surtout des problèmes européens. Durant ces temps la chute du capitalisme était en premier lieu la tâche du prolétariat européen. Durant ces temps la chute du capitalisme était en premier lieu la tâche du prolétariat européen. Une révolution prolétarienne en Europe embraserait pratiquement le capitalisme mondial. La révolution prolétarienne se posait comme problème des masses d’Europe.
Mais après la première guerre mondiale et surtout après la deuxième, la situation a fondamentalement changée. Le centre du capitalisme s’est déplacé vers l’Amérique et la Russie. Économiquement l’Europe n’a plus une place dominante et politiquement elle a très peu à dire. Le développement du monde dépend surtout de l’Amérique et de la Russie. Et par là les problèmes du socialisme sont devenus surtout des problèmes du prolétariat russe et américain. Ils maintiennent la position clé de la révolution. Quand il y a des révoltes ou des révolutions en Europe, leur sort et décidé par le prolétariat russe et américain.

Le prolétariat américain.

Est-il permis de mettre provisoirement beaucoup d’espoir sur ces prolétariats à l’égard d’une révolution prolétarienne ? Ce n’est pas évident. Le prolétariat américain est très jeune dans le "plus riche pays du monde". Il ne se soucie pas de "politique", n’objecte pas au "système" et les problèmes des luttes de classes se meuvent au niveau d’un bon salaire pour un bon travail. Il n’existe guère un mouvement socialiste et le système des "deux partis", les démocrates et les républicains, est une expression du mauvais développement de la conscience de classe des ouvriers.

Le manque d’un mouvement et de théories socialistes en Amérique a sa signification. L’homme en général est tout d’abord un être pratique et quand il peut se maintenir pas des solutions pratiques, il n’a pas besoin de théories subversives pour l’avenir.
Quand les luttes sont très lourdes et ne mènent pas à des succès, on est conduit à chercher les causes des défaites, le caractère des obstacles. On fait des théories.
En général le travailleur américain trouvait toujours des issus avant 1929. L’industrie, se développant très vite, manquait toujours d’ouvriers qualifiés, et le haut degré de rationalisation de production faisait hausser le niveau de vie au-dessus de celui de l’Europe. Certainement les crises ravageaient souvent les bases de l’existence, mais jusqu’en 1929, elles étaient surmontées en relativement peu de temps. De tout cela, "un sens pratique" se formait qui pouvait résoudre beaucoup de problèmes comme "mesures pratiques", sans beaucoup de théories.

Dès maintenant il semble que la situation devienne moins avantageuse pour les ouvriers américains. L’économie a besoin de nouveaux territoires d’exploitation, que l’on pense trouver en Asie. Mais une condition impérative en est la "pacification" de l’Asie et il est douteux que cette pacification soit réalisée en un temps court. Tant que l’exploitation de l’Asie n’est pas encore possible, la bourgeoisie doit chercher d’autres solutions pour les difficultés de sa puissante industrie. C’est pourquoi elle se prépare à une solution militaire pour s’assurer la maîtrise du monde entier.

Tout que cela conduit à un standard de vie moins haut pour les travailleurs. Les impôts augmentent, les prix ont tendance à augmenter plus vite que les salaires, l’intervention de l’État dans la vie est plus sévère et le service militaire rendu obligatoire se pose aussi pour les américains. Le poids de l’État et de la bourgeoisie se fait plus lourd. Que feront les ouvriers ? Comment useront-ils leur "sens pratique" ? Nous ne le savons pas, mais le fait qu’ils n’ont pas beaucoup de théories et peu de traditions "culturelles" nous avertit que nous pouvons nous attendre à des surprises.

Du point de vue d’une révolution prolétarienne mondiale, ce sens pratique est en tout cas un point avantageux. Mais cela ne peut pas nous faire fermer les yeux sur le fait inéluctable d’aujourd’hui, à savoir que la jeune classe prolétarienne d’Amérique n’est pas encore un élément révolutionnaire. Elle doit encore trouver son chemin elle-même, un chemin prenant sûrement une autre route qu’en Europe. Et parce que la classe ouvrière américaine occupe une position clé en regard d’une révolution mondiale, il est sûr qu’une telle révolution ne peut pas éclater dans un court délai.

Le prolétariat russe.

Du prolétariat russe nous savons très peu, sauf sa mauvaise situation. Mais il y a une chose que nous savons et qui est de grande importance. C’est d’abord qu’il s’agit d’une classe très jeune, recrutée parmi les paysans. En 1920, Trotsky se plaignait (Russ. Korrespondenz [1], 1920, N°10, page 12) qu’il y avait seulement 850000 travailleurs dans l’industrie. Mais maintenant il y en a des millions. D’où sont-ils venus ? De 1927 jusqu’en 1938 environ 34 millions de paysans ont quitté la campagne pour les villes. C’est un prolétariat tout nouveau, avec une mentalité paysanne. Certainement il est vrai que la mentalité paysanne n’équivaut pas à celle des paysans européens ou américains parce que les paysans russes travaillent en "organisations collectives", et sous l’influence de la propagande du gouvernement. Mais il est sûr qu’il est impossible qu’une classe si jeune ait pu s’adapter mentalement aux conditions nouvelles pour leur lutte contre la bureaucratie exploiteuse, contre le pouvoir oppresseur le plus puissant que le monde ait jamais vu.

Du reste nous ne savons pas s’il y a virtuellement des tendances sévères pour lutter contre cette bureaucratie en tant que système. La bureaucratie peut se vanter de grands résultats. Le niveau de vie bien qu’étant très bas pour le prolétariat, la Russie est devenu une des deux plus grandes puissances du monde, sous la direction de cette bureaucratie et de ses acolytes. De plus l’enseignement s’est beaucoup amélioré comparativement au tsarisme, l’analphabétisme est anéanti, il y a des organisations de jeunesse et l’industrie d’amusement est plus développée qu’autrefois.

Il est sûr que tout cela ne manque pas de faire impression sur un prolétariat qui vivait encore il y a quelques années dans les campagnes, et ceci malgré son bas niveau de vie. L’habileté de "l’intelligentzia" provoque chez les ouvriers un sentiment de faiblesse "naturelle" Et ainsi la bureaucratie n’a pas besoin de se reposer seulement sur la GPU. Elle repose aussi et probablement en très grande partie sur l’admiration silencieuse et la propre faiblesse du prolétariat. Bref, il se forme un sentiment de "respect" qui est, au fond, une fusion de crainte et d’admiration.
Aussi le prolétariat a-t-il une position clé en regard d’une révolution prolétarienne mondiale. Est-il raisonnable d’attendre que ce prolétariat puisse faire maintenant une révolution amenant les moyens de production sous la gestion des ouvriers ? Non. D’abord pour le prolétariat russe, il s’agit de trouver des méthodes de lutte contre leurs exploiteurs, et que dans cette lutte se forment de nouvelles perceptions d’une nouvelle société. Ceux qui attendent une révolution prolétarienne du prolétariat russe actuel, attendent des merveilles, mais ils ne se basent pas sur le matérialisme historique.

Le prolétariat européen.

Il est certain que le développement du capitalisme pendant les derniers cent ans a pris une autre marche que celle prévue par les fondateurs des théories socialistes. Ils avaient cru que les difficultés, suscitées par l’accumulation du capital, mèneraient plus vite à une situation insupportable pour les populations et partant, à un changement de la mentalité des travailleurs dans un sens révolutionnaire ; selon la théorie, la croissance des moyens de production engendrait des crises économiques, la surpopulation, des guerres, la diminution du niveau de vie. Bref, l’accroissement de l’accumulation du capital serait accompagné par l’accumulation de la pauvreté des travailleurs.
Dans cette perspective on savait très bien qu’il s’agissait d’une tendance générale, d’un schéma où on faisait abstraction des modifications temporelles qui étaient de nature à enrayer les tendances oppressives. Aussi dans la théorie on comptait avec une élévation du niveau de vie de plus ou moins courte durée.

Cependant la pratique a montré que l’expansion du capital sur le monde fournissait un tel exutoire pour les difficultés avant la 2° guerre mondiale que de grandes masses de population acquirent la conviction d’une transformation paisible de la société.
Pendant cette période de l’expansion impérialiste, l’activité parlementaire avait un succès inopiné. La législation sociale s’assortissait de lois sur le soutien aux chômeurs, de réglementation de la journée de travail, du travail des femmes et des enfants, d’assurances sociales contre les accidents et les maladies, de loi sur les retraites, du suffrage universel et d’amélioration de l’enseignement et autres. Ainsi aux yeux des masses, l’État ne se montrait pas seulement comme un instrument pour améliorer et assurer plus ou moins la vie. Il n’y a pas à s’étonner que de grandes masses soient allées croire que l’État serait le "levier du socialisme". Et cette croyance ne s’accroît pas seulement dans la conscience des ouvriers plus ou moins socialistes, mais parmi toute la classe ouvrière. Pour eux le Socialisme est lié inséparablement à l’État.
Il faut bien avoir conscience que cette conception n’est en principe pas un résultat de la propagande réformiste. Au contraire, la théorie réformiste est elle-même un produit de ce développement.

La conception que l’État sera le levier du socialisme est le "résidu" ou le produit des expériences du parlementarisme, des conceptions "naturelles". Il faut voir ici un des aspects par lequel la population travailleuse a traduit ses expériences parlementaires.

Ceci signifie une stagnation sévère dans le développement de la conscience socialiste. Car dans ces conceptions, la marche vers le socialisme est considérée comme un processus évolutionniste dans lequel ce ne sont pas les masses mêmes, mais les parlementaires et l’intelligentzia, qui pousseront le socialisme graduellement. La masse même ne joue guère de rôle, sauf comme électeur. Une croissance des forces mentales propres, un point de vue propre, sont seulement d’importance secondaire.

Les partis.

Pour comprendre l’essence des partis, il faut remarquer que la lutte des classes était déjà brisée en pratique par les partis avant l’existence de la classe ouvrière proprement dite. Ils étaient surtout des créations de la bourgeoisie dans sa lutte contre la noblesse et le clergé. Elle combattait alors le pouvoir de l’État pour établir une législation conforme à ses intérêts. Mais parce que la bourgeoisie même, étant trop peu nombreuses, n’avait pas assez de force pour faire tomber les anciennes classes dirigeantes, elle s’adressa dans sa totalité, en particulier aux paysans et artisans, en les éclairant par les résultats des sciences naturelles et des principes des "droits de l’homme". Dans cette lutte les masses n’avaient que le rôle de faire écrouler les bases de l’ancien pouvoir. Elles n’étaient pas capables de bâtir la nouvelle structure de la société. Après le déblaiement, c’étaient les partis qui devaient recueillir la récolte de la révolution et bâtir la société nouvelle.

Après la révolution bourgeoisie, des partis prolétariens poussèrent sur le marécage de la vie prolétarienne, mais en principe ils eurent et ont toujours les mêmes caractères que les partis bourgeois. Leur pensée animatrice procède du fait que les ouvriers par eux-mêmes ne sont pas capables – et ne le seront jamais – de bâtir une nouvelle société. Tout comme les partis bourgeois s’adressaient jadis aux grandes masses de la population, réclamant qu’on les mette au pouvoir, les partis soit disant prolétariens font de même. Les partis dit "révolutionnaires" estiment qu’une révolution violente est inévitable et indispensable, mais pour eux aussi, les masses n’ont plus rien à faire que de balayer les fondements, d’effacer le régime ancien. Les partis prolétariens, révolutionnaires ou non révolutionnaires, une fois au pouvoir désirent "quiétude et ordre" de la part des ouvriers, obéissance aussi, afin que le nouveau régime puisse organiser toute la vie économique et politique. Les ouvriers qui ont une autre conception et qui ont l’opinion que la nouvelle organisation de la société doit être la tâche des travailleurs eux-mêmes sont considérés par les partis comme des "contre-révolutionnaires" et ils sont mûrs pour la balle dans la nuque ou pour les camps de concentration "révolutionnaires". Certainement les partis révolutionnaires "ne veulent" pas cela, mais dans ces choses la volonté ne compte pas. Ce sont les conséquences "naturelles" du parti "révolutionnaire" c’est qu’ils conçoivent l’organisation d’une société communiste comme une tâche d’un parti, alors qu’elle est la tâche de tous les travailleurs.

Telles sont les conceptions des partis dits prolétariens. Mais les ouvriers sont-ils en fait en opposition avec ces conceptions ? Non. La plupart des ouvriers pensent différemment. Et ceci et cela ne peut être autrement. Cela tient à ce que la pratique de la lutte de classe jusqu’à présent s’est faite en général sous la direction des partis (nous parlerons ensuite des syndicats). Dans le passé la lutte des partis se muait en général en lutte pour les lois sociales ou pour un changement de ministre ; et la réalisation de ces revendications est une tâche des parlementaires, amis non des ouvriers eux-mêmes.

Paulo (à suivre)

Notes :

[1Russischen Korrespondenz : Correspondance de Russie, revue politique de la Russie soviétique.




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