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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Refus du travail, faits et discussions
Article mis en ligne le 13 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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(Brochure du groupe Echanges et Mouvement publiée en 1978).

Faits et discussions

1) La naissance d’un débat (le mouvement ouvrier traditionnel et le nouveau mouvement)

Les débats ne tombent pas comme cela du ciel par hasard ou par la fantaisie imaginative d’un ou de plusieurs. Peu importe les circonstances particulières qui les ont fait naître ou ceux qui les ont menés. Ce qui est essentiel, c’est de savoir quelles expériences les ont amenés à ce moment et pas avant ou après. En d’autres termes, à quelle réalité sociale ils se réfèrent.
En avril 1974, des camarades de différents pays se retrouvèrent à Boulogne pour discuter le problème suivant :

"...Que la gestion de la production par les producteurs et la gestion collective de leurs affaires par les intéressés dans tous les domaines de la vie publique, étaient impossibles et inconcevables hors un déploiement sans précédent de l’activité autonome des masses revenait à dire que la révolution socialiste n’est rien de plus et rien de moins que l’explosion de cette activité autonome, instituant de nouvelles formes de vie collective, éliminant au fur et à mesure de son développement non seulement les manifestations mais les fondements de l’ordre ancien, en particulier toute catégorie ou organisation séparée de ’dirigeants’... créant à chacune de ses étapes des points d’appui pour son développement ultérieur et les ancrant dans la réalité sociale...
... Si le socialisme est le déploiement de l’activité autonome des masses et si les objectifs de cette activité et ses formes ne peuvent découler que de l’expérience propre que les travailleurs font de l’exploitation et de l’oppression, il ne peut être question ni de leur inculquer une ’conscience socialiste’ produite par une théorie, ni de se substituer à eux pour la direction de la révolution ou la construction du socialisme...
... Deux facteurs me semblent avoir été déterminants dans mon attitude de l’époque. Le premier, c’était que je mesurais dans toute son ampleur l’étendue du problème de la centralisation dans la société moderne. Et dont je pense toujours qu’il était sous-estimé par ceux qui, dans le groupe s’opposaient à moi sur cette question - et qu’il me paraissait, à tort, que le parti y fournissait un élément de réponse... Le deuxième c’est l’antinomie impliquée dans l’idée même d’organisation et d’activité révolutionnaires : savoir ou croire savoir, que le prolétariat devrait arriver à une conception de la révolution et du socialisme qu’il ne peut tirer que de lui-même, et ne pas se croiser les bras pour autant...
... Le seul problème politique est précisément celui-ci : comment les hommes peuvent devenir capables de résoudre leurs problèmes eux-mêmes... Il devenait définitivement clair, et il était clairement affirmé, qu’à aucun moment et à aucun titre une telle organisation, qui était et reste indispensable, ne pourrait, sans cesser d’être ce qu’elle voulait être, prétendre à un rôle dirigeant quelconque... La seule position cohérente était, et est toujours pour moi, que la fonction de l’organisation révolutionnaire est de faciliter aussi bien les luttes quotidiennes de travailleurs que leur accession à la conscience des problèmes universels de la société... et que l’organisation ne peut l’accomplir que par la guerre contre les mystifications idéologiques réactionnaires et bureaucratiques, et, surtout, par le caractère exemplaire de son mode d’intervention, toujours orientée dans le sens de la gestion de leurs luttes par les travailleurs eux-mêmes et de sa propre existence, comme collectivité autogérée... " [1].

Pour les camarades qui voulaient discuter de ce problème, ce n’était pas une question abstraite. C’était un problème très concret de leur vie passée de militant, de l’activité des groupes politiques ou syndicaux auxquels ils avaient participé, de l’observation de ce qui se déroulait dans les luttes des années 60 dans différents pays, de la relation entre l’activité des groupes et ces luttes, de leur réflexion sur tout cela et particulièrement les ruptures au sein des groupes autour de ce même problème.
Ce qui paraissait ainsi naturel à certains était peut être jugé trop "dangereux" ou inintéressant pour d’autres. Un groupe anglais - Solidarity Londres - avait annoncé sa participation à cette rencontre, mais la retira dès qu’il sut que le texte que nous venons de reproduire était proposé comme thème de discussion. Il laissa cependant ses membres libres d’y participer à titre individuel, et laissa par la même occasion à chacun la liberté de donner les conclusions à ce type d’attitude.
La discussion de cette rencontre de Boulogne fut à la fois concrète et fructueuse. Les idées qui s’en sont dégagées ont été systématisées dans un texte intitulé Nouveau mouvement dont nous ne donnerons ici qu’un paragraphe. Il situe bien ce qui est abordé dans cette brochure :

"...Un des traits essentiels du nouveau mouvement est actuellement dans l’attitude de ceux qui luttent et qui cessent de se revendiquer de personnes, de groupes, d’institutions qui leur sont extérieurs : parents dans la famille, mari dans le couple, professeurs dans l’école ou l’université, patrons dans l’usine, syndicats dans les luttes, partis ou groupes pour l’action ou la théorie, etc. La forme de la lutte tend à être souvent la pratique même de ce qui est revendiqué. La tendance nouvelle est de faire les choses que l ’on désire par soi-même et pour soi-même, de prendre et de faire, au lieu de demander et d’attendre..." [2].

Quant au problème posé par Castoriadis, nous ne donnerons ici que la position commune donnée dans cet extrait de la brochure déjà mentionnée :

"... L’organisation de la lutte révolutionnaire surgira de la lutte elle-même à mesure de ses nécessités. C’est une réponse pratique à des situations pratiques par ceux-là mêmes qui sont contraints de lutter de par leur situation dans le procès total du capitalisme. Si l’on considère la capacité des acteurs de cette lutte à ’faire leurs affaires eux-mêmes’, ils n’ont nul besoin d’une aide (qui implique une hiérarchie) mais d’établir une relation avec tous les autres placés dans la même condition, dans la même situation, sur le même plan. Et cette relation est à la fois l’organisation révolutionnaire (pas dans le sens d’une organisation consciente de révolutionnaires) et la construction d’un monde nouveau. Chacun peut se trouver impliqué par elle, où il se trouve, en égalité avec les autres, dans le même type d’organisme que chacun a construit avec ceux qui l’entourent en tant que collectivité quelconque... La relation égalitaire s’établit précisément en fonction des besoins et des apports de ces collectivités entre elles. La globalité ne peut être atteinte qu’à travers cela et non pas par l’affirmation d’un groupe, encore moins d’un individu, qu’il atteint cette globalité..." [3].

2) Un débat sur la conscience et l’organisation (des comportements individuels et collectifs)

En novembre 1975, 18 mois après Boulogne, les mêmes et d’autres se sont rencontrés de nouveau à Paris. La discussion devait porter sur les luttes pour examiner en quoi elles exprimaient les tendances relevées dans le nouveau mouvement. Plusieurs citèrent de nombreux faits en ce sens. Beaucoup de ces faits concernaient la Grande-Bretagne, notamment :

  • le mouvement de 500 000 ouvriers du bâtiment (la moitié) qui à travers une institution spéciale, le "Lump", [4]échappent à tout contrôle économique et syndical,
  • la grève générale de l’Ulster qui avec des motivations réactionnaires au départ avait obligé, par son ampleur même tous les travailleurs, catholiques et protestants à s’organiser tout simplement pour survivre.

    Un camarade anglais avait posé la question : "est-ce que nous [5] sommes d’accord avec le fait que les gens avaient le droit d’organiser leur propre lutte et avons-nous le droit de restreindre leurs perspectives ?".
    L’absentéisme était aussi au centre du débat : l’effet le plus important sur l’économie n’a pas été causé par les grèves et par les luttes ouvertes mais par l’action de guérilla qui se passe à tous les niveaux de l’économie. Est-ce que cette action peut être considérée comme une "activité organisée" ? :

    "... L’exemple de l’industrie peut être donné pour expliquer cela. Si tu veux être absent dans une grande entreprise, par exemple un centre de tri, tout le monde peut prendre ce congé le même jour. C’est une activité très organisée à l’intérieur des sections, chacun décide, après discussion avec les autres, quel jour il va prendre. Ce n’est qu’un petit exemple de tout un tas d’actions sur une échelle beaucoup plus grande. Ce mouvement-là ne s’est jamais exprimé, pour le moment, dans des formes organisationnelles. Si on cherche à définir ce mouvement dans des organisations qui cherchent des adhérents ; si on veut le chiffrer, on ne le peut pas actuellement. Il n’y a pas expression organisationnelle stricte. L’origine de ces mouvements peut être quelque chose de très mineur. On parle des questions de main-d’œuvre : combien d’hommes par machine, ou combien d’ouvriers vont travailler ; aux usines Ford de Londres chez les ouvriers faisant les portières, une section relativement réduite, le conflit a débuté sur une question d’effectif et ça a semé une lutte qui a impliqué toute l’usine et toute l’organisation de Ford en Angleterre ; c’était seulement, au départ, la grève des ’poseurs de portières’. On peut faire une comparaison entre l’activité syndicale dans le passé et le développement de ce que l’on appelle le nouveau mouvement. Dans le passé aussi, au début, les syndicats sont partis avec des actions très restreintes et avant d’être capables d’appliquer des actions à une grande échelle, ils étaient forcés d’avoir une telle activité primitive. Avec le nouveau mouvement, c’est exactement la même chose parce que ce nouveau mouvement se trouve encore dans son état embryonnaire et voilà pourquoi c’est tellement difficile de deviner ce que cela représente et voilà pourquoi c’est tellement difficile de dire à un certain point ce que vaut cette action-là ou une autre action...
    Le nouveau mouvement se caractérise et se dessine lui-même... se manifeste à certains moments en certains endroits, à d’autres moments en d’autres endroits. Ces manifestations et ces endroits sont différents d’un moment à l’autre...
    ... Au sujet d’absentéisme. Nous pouvons regarder cette question du point de vue de l’intérêt personnel de celui qui s’absente pour mieux organiser sa propre vie, ou bien nous pouvons considérer l’arrière-plan de son travail et la réaction à l’aliénation qu’il y subit. À ce niveau des intérêts personnels, nous savons peu de choses sur les motifs réels. Il est impossible de dire si chaque cas est un cas individuel ou se réfère à une attitude collective. Durant la semaine de trois jours en Grande-Bretagne, les ouvriers de British Leyland à Cowley prirent (au moins 70 % d’entre eux) un des trois jours de travail pour voir un important match de football local [6]. Leur attitude était-elle individuelle ou collective ? Ils y allèrent peut-être individuellement, mais pour participer à une activité collective. Au niveau de l’entreprise, pour le patron, l’absentéisme est individuel, mais lorsqu’il atteint un certain niveau, il est aussi collectif parce que le patron doit prendre un ensemble de mesures pour le réprimer. Ceux qui agissaient individuellement sont alors contraints de répondre collectivement à une répression collective. Les choses ne sont pas fixées ; elles évoluent d’un niveau individuel à un niveau collectif, d’un niveau inconscient à un niveau conscient..." [7].

    Un camarade de Paris exprima énergiquement son désaccord avec ces analyses ; d’après lui :

  • toutes les luttes actuelles "ne dépassent pas le niveau syndical et n’évoluent pas au-delà du niveau immédiat des intérêts personnels",
  • "les ouvriers restent syndicalistes dans l’esprit, que ce soit pour les revendications de salaires, pour de meilleures conditions de travail", et "qu’ils ne mettent pas le système en danger...".
  • si ces faits traduisent des mouvements de masse (voir l’exemple du match de football), ils ne révèlent aucune espèce d’organisation collective pouvant avoir une signification politique [8].

    3) Un conflit décisif, les organisations syndicales combattent la révolte contre le travail

    C’est le titre d’une brochure reproduisant deux articles de John Zerzan [9]. Son intérêt : il donnait avant tout - pour les USA - beaucoup d’exemples :

  • sur la manière dont les ouvriers américains réagissaient contre le travail, de manière autonome, soit individuellement, soit collectivement,
  • sur les méthodes des syndicats pour aider le patronat à endiguer ce mouvement général qui manifestement entravait les efforts du capital pour une productivité meilleure.

    Une postface essayait de préciser les données actuelles de la lutte de classe telle qu’elle apparaissait à la lumière des faits ainsi décrits - et aussi de bien d’autres venant d’autres pays, comme ceux déjà cités plus haut :

"...Réprimée dans les attaques frontales des grèves et de leurs prolongements, dépossédée de ses initiatives les plus apparemment radicales par le capital et ses innombrables réformateurs, ’dépasseurs’ et autres modernistes, niée même dans son existence par ces récupérations et répressions permanentes, la lutte de classe ruse dans l’absentéisme, le sabotage et autres refus pour resurgir dans d’autres grèves sauvages, en d’autres lieux, dans ce quotidien du travail et de la vie sous le capital. Personne ne peut dire clairement ce que tissent ces nouvelles formes de lutte ; mais ce que montrent les textes qui précèdent, c’est que le patronat, les syndicats, tous les pouvoirs réunis font des efforts aussi démesurés que vains pour endiguer un mouvement irréversible dont ils savent bien que son développement porte en lui leur mort..."

"Tout cela est une affirmation idéologique doublée d’un jugement de valeur". C’est ce qu’écrivaient deux camarades de Paris (dont celui qui avait déjà exprimé les désaccords cités plus haut), en faisant de leurs divergences le motif de leur rupture avec Echanges. Ils ajoutaient :

"... En quoi et qui en décide ou en juge, la lutte de classe devient-elle plus forte et plus vivace en ce qu’elle devient insaisissable et refuse toute organisation, refus, si on comprend bien, qui résulte de l’efficacité de la répression patronale et syndicale. Cette affirmation qui veut montrer que la classe ouvrière agit correctement au mieux de ses intérêts se détruit d’elle-même. En fait, on peut très bien interpréter les faits autrement. Parce qu’elle ne veut pas mettre en question le système lui-même, justement parce que cette mise en question exige une organisation, une auto organisation de la classe exploitée, c’est-à-dire un engagement profond, une réflexion qui se mêle à l’action de manière constante, en un mot qui exige un développement positif de la conscience de classe (pour reprendre la vieille terminologie toujours à l’ordre du jour), la classe exploitée refuse la bataille frontale et se livre à des escarmouches... Il se peut que son intérêt bien compris soit justement d’en rester à ce genre de lutte parce que l’intérêt bien compris de la classe exploitée dépend de ses véritables forces à un moment donné. Sans doute existe-t-il des gens qui seraient prêts à faire bouger les autres éventuellement de force... Mais est-ce que cela doit nous entraîner à faire ressortir cette vieille interrogation qui justifie l’immobilisme... Nous ne désespérons pas de voir arriver un jour une telle justification et elle est implicite dans la condamnation sans nuance qui est faite à tous ceux qui refusent de manière active et ouverte la société actuelle et que l’on couvre de l’adjectif infamant de ’gauchiste’ et de ’politique’...".

Pour les luttes actuelles et "peut être un retour du sabotage et un développement de l’absentéisme"... affirmer que c’est un mouvement irréversible qui porte en lui la mort du capital "nous paraît relever de la pure fantasmagorie" déclarent ces camarades qui ajoutent :

"... Si le mouvement de lutte américain (non pas contre le travail comme le dit abusivement le titre pour satisfaire à une certaine mode, mais contre les conditions de travail) peut porter en lui la mort du patronat, etc. c’est en ce sens qu’il attaque une certaine rationalité du travail capitaliste, en forçant le patronat à tenir compte de certaines exigences, celles de la sécurité, etc. qui ne sont pas en accord avec les exigences du profit, et cela parce que, ce genre d’exigences, si elles ne sont pas satisfaites ont pour résultat, d’une part, dans un premier stade, d’empêcher la montée de la productivité, d’autre part, en tout cas, d’augmenter les coûts de production et qu’elles contraignent le capital à accepter un peu plus de contrôle de la production par ceux qui produisent..." [10].

4) Refus du travail ou lutte pour le droit à la paresse

C. Reeve signait sous ce titre quelques mois plus en juillet 1976 un article de la revue Spartacus [11]. Nous en donnons ici la teneur intégrale :

I

Connaît-on des patrons contents du "travail fourni" par leurs ouvriers ? Certainement pas et, à croire les citations qu’on peut trouver dans la brochure Un conflit décisif [12], c’est cela aussi que pensent, à l’époque actuelle, les capitalistes américains ainsi que leurs fidèles serviteurs : les syndicats.
L’objet de ce texte est, d’après son auteur, de discuter "(...) du caractère conservateur des grèves officielles, du développement du centralisme, de l’autocratie dans les syndicats et de la collusion patronat-syndicats-gouvernement, tout ceci sur la toile de fond des manifestations d’une résistance accrue des ouvriers tels les taux croissants d’absentéisme et de turnover, la baisse de productivité et une tendance beaucoup plus grande à l’anti-syndicalisme" [13]. Cependant, après lecture, on ressent l’absence d’une analyse critique de ces questions. À la place, on trouve une longue liste de citations et pensées de la classe dirigeante américaine et de ses sociologues de service ! Bien entendu, l’auteur cherche à utiliser toute cette "pensée" de la classe dominante dans le but de montrer comment la révolte de la classe ouvrière américaine atteint aujourd’hui un point décisif (?!). Ce sont là les limites imposées par l’approche académique de l’auteur - l’article ayant été originalement publié dans une revue "radicale" d’une université américaine. Ce n’est pas le texte ajouté à la version anglaise, publié par le groupe Solidarity, et encore moins la citation de A. Pannekoek intégrée parmi les kilos de réflexions de sociologues d’entreprise - militance oblige ! - qui peuvent compenser cette absence de références aux expériences de luttes et à la façon dont elles sont perçues par l’ouvrier américain. Et lorsque l’auteur nous promet de dire quelque chose sur "l’état d’esprit du salarié américain", on reste sur notre faim ! [14]. En résumé, l’objectif du texte : montrer comment le refus du travail constitue la nouvelle tendance, radicale, de la lutte de classe, nous semble loin d’être atteint ! La confiance acritique faite aux opinions de la classe dominante sur ce sujet ne nous semble pas être en soi un argument suffisant pour nous faire accepter une telle thèse !
Néanmoins ce texte présente, à notre avis, deux points intéressants. Tout d’abord il fait, d’une façon résumée mais claire, référence aux plus récentes luttes des travailleurs américains, et montre l’existence de rapports de plus en plus étroits entre les machines syndicales et l’appareil d’Etat capitaliste. Deuxièmement, un conflit décisif soulève, à propos des tendances qu’il croit déceler dans la phase actuelle des luttes aux USA, une discussion sur des questions à la mode dans quelques milieux radicaux. On aurait aimé voir cette discussion ouverte dans le texte ou, tout au moins, dans la postface des camarades du groupe Echanges. Ce "refus du travail", l’absentéisme, le sabotage, sont-ils des tendances nouvelles au sein du mouvement ouvrier ? L’absence de l’idéologie du travail chez les jeunes travailleurs est-elle, en soi, porteuse d’une contestation radicale du système, ces formes de refus dépassent-elles les formes traditionnelles de lutte, mettent-ellesen question le fonctionnement même du système ? Il existe aujourd’hui partout des petites tendances gauchistes qui répondent par l’affirmative à ces questions et érigent le "refus du travail" en principe du nouveau mouvement révolutionnaire.

II

Tout d’abord le sabotage de la production est-il un aspect nouveau de la lutte de classe ou est-il une des résistances de toujours des travailleurs face à la violence du salariat, remontant aux débuts de la grande industrie ? Dans un livre extraordinaire qui décrit les moments les plus radicaux de la violence de classe dans l’histoire du capitalisme américain (Dynamite, The story of class violence in America, 1931, édition de 1958, Vintage Books, New-York) Louis Adamic, un ancien wobblie [15], raconte comment le sabotage était devenu, au début du siècle, une des formes d’action privilégiées des ouvriers révolutionnaires américains. C’était là, pour les mouvements syndicalistes révolutionnaires américains et européens, la réponse de classe consciente à la barbarie capitaliste. On connaît le fameux texte de Pouget, secrétaire adjoint de la CGT, syndicaliste révolutionnaire, sur la question : le sabotage. Présenter le sabotage comme chose nouvelle du mouvement ouvrier relève donc de la méconnaissance de l’histoire de ce mouvement.
Il est néanmoins vrai qu’avec l’intégration du syndicat dans le capitalisme, ce qui était principe de l’action syndicale ne se manifeste plus que dans les actions sauvages. Le sabotage a changé de forme et aussi de signification, d’autres formes de "refus" apparaissent. Avec les transformations du capitalisme, avec la fin du capitalisme libéral et le développement de la forme moderne d’intervention étatique, le mouvement syndical gagne une nouvelle fonction, celle de gérer les "avantages sociaux" permis par ce nouveau développement. La violence du travail salarié augmente en même temps que l’intégration des travailleurs par la mise en place de ces systèmes de sécurité sociale, d’aides publiques diverses. Tout cela avec le but de rendre moins conflictuel le processus de reproduction de la force de travail. Mais ces systèmes d’aide sociale - "le salaire social", comme on l’a appelé - permettent aussi aux travailleurs de nouvelles possibilités de résistance au travail. L’absentéisme, l’utilisation des allocations de chômage apparaissent alors à un nombre croissant de travailleurs comme des possibilités nouvelles de résistance à utiliser. Le système le permet tant que l’accumulation capitaliste se poursuit sans à-coups car cette forme de résistance est aussi, pour lui, un moindre mal. La lutte anticapitaliste n’apparaît-elle pas superflue tant qu’on peut "profiter" ainsi du chômage, des allocations de la Sécurité ?
Toujours à ce propos, il nous semble très discutable d’affirmer que c’est dans l’absentéisme et autres formes de refus de travail qu’on peut trouver la source principale de la crise de productivité actuelle du capitalisme. La baisse de rentabilité du capital, l’absence d’investissements en nouveau capital productif, le faible taux d’utilisation des capacités productives existantes sont autant de sources de la crise de productivité actuelle du capitalisme. La grève à l’usine d’automobiles GM de Lordstown, dont on nous parle dans la brochure, est, à cet égard, significative. Acculé par une baisse de rentabilité, le secteur automobile - où le taylorisme a le plus poussé la division du travail manuel - cherche encore, par un investissement important en nouveau capital-machines, à accroître cette division des tâches manuelles, cette violence du travail. C’est ce besoin capitaliste d’accroître une productivité autrefois suffisante qui précède et provoque la révolte des ouvriers. C’est l’échec d’une telle tentative qui montre les limites du taylorisme à y parvenir et pose comme question fondamentale à la survie du système sa capacité ou non à réorganiser complètement le travail industriel sur des nouvelles bases [16].
Inversement on peut considérer que la permanence de la crise actuelle de rentabilité du capitalisme ne laissera pas de mettre en question ce fameux "salaire social", lequel, comme toute dépense publique, dépend de la bonne marche du capitalisme productif. L’annonce d’une réorganisation de la Sécurité Sociale, l’accroissement du contrôle sur les chômeurs n’en sont que les signes avant-coureurs ! Une fois réduites les possibilités d’utilisation de ces "avantages sociaux", on verra s’écrouler le mythe de l’absentéisme comme forme de lutte radicale, de la même façon que déjà aujourd’hui le mot d’ordre "refus du travail" s’effondre devant le développement du chômage. Comme toujours il ne restera alors aux travailleurs que la lutte ouverte contre le système du salariat ou, alors, qu’à se soumettre et à sombrer dans la barbarie que celui-ci engendre.

III

Justement, revenons à l’absentéisme et au sabotage en tant que formes de lutte. Dans des sociétés où ils sont devenus, depuis quelque temps, un phénomène de masse, comme c’est le cas en Italie dans l’industrie automobile, des militants révolutionnaires commencent, après une période d’euphorie, à tirer quelques conclusions critiques de ces attitudes. C’est ainsi que, analysant l’absentéisme de masse, on peut constater que : "bien qu’il représente une forme importante de l’action ouvrière, il a des conséquences contradictoires au niveau de l’organisation. Pour s’absenter les ouvriers doivent établir une organisation informelle, mais une fois absents ils se trouvent isolés dans les quartiers et en pratique mènent une existence individuelle. Il est courant, par exemple, que l’absentéisme soit lié à un double emploi (voir chez Alfa-Romeo) ou qu’il isole de l’atelier les ouvriers qui le pratiquent de manière spontanée, donnant ainsi prise à la répression patronale (...). Cette forme d’action ne doit pas, en fait, être confondu avec le refus du travail salarié, refus qui ne peut s’exprimer que dans l’usine, de manière collective et de la part de tout le prolétariat" [17].
Voici posée d’une façon claire la question essentielle soulevée par ces formes de refus : son rapport avec l’action collective et consciente des travailleurs. Certes l’idéologie productiviste, l’exaltation du travail est en crise, crise inséparable du développement de la division du travail. Certes cette attitude peut avoir une portée révolutionnaire si elle s’exprime en liaison avec des actions collectives et autonomes des travailleurs. Mais il est aussi vrai que souvent ce refus manifeste une attitude individualiste de "tire-au-flanc" - elle aussi le produit de la croissante division des travailleurs par les méthodes modernes de l’organisation du travail - et n’a pas de portée radicale consciente. À la limite, ce qui compte c’est la volonté et la détermination de se battre contre le capitalisme et, à cet égard, l’attitude envers le travail n’est pas, au départ, déterminante. Si pour l’ouvrier révolutionnaire du début du siècle le sabotage s’accompagne souvent d’une "fierté compagnonnique" [18], aujourd’hui l’absence de l’idéologie productiviste s’accompagne souvent d’un renouveau de l’individualisme ouvrier. Déjà vers la fin des années 20 les survivants du mouvement syndicaliste révolutionnaire américain soulignaient le contenu individualiste des nouvelles formes de sabotage, la perte de ce qu’ils appelaient "la vision sociale du sabotage". L. Adamic note à ce propos que le sabotage devient alors l’expression d’un "radicalisme individuel", "des formes de vengeance que la classe ouvrière américaine utilise aveuglément, inconsciemment, désespérément (...)", et non plus "une force contrôlée par ceux qui la pratiquent et dont les conséquences ne leur échappent pas".
Plus qu’une nouvelle forme de lutte, le sabotage et autres "refus du travail" ne sont, en fait, que le résultat, la manifestation d’une faiblesse des travailleurs, la manifestation de leur incapacité à s’affronter de façon consciente, indépendante et collectivement au capitalisme.
Le "refus du travail", produit même de la transformation des vieux processus de travail et de la mentalité ouvrière par le capitalisme, n’a, en soi, une quelconque perspective révolutionnaire. Cette perspective, seul l’affrontement ouvert, collectif et conscient contre le capitalisme peut la faire apparaître.

IV

De par son contenu individualiste cette "révolte contre le travail" reste une conséquence inévitable de la violence du système salarial, un produit de l’écrasement et de la division des travailleurs au sein du capitalisme. Par rapport à cela les principes de l’action révolutionnaire restent inchangeables. Seule l’action collective, organisée, autonome et consciente des producteurs porte en elle la fin du salariat. Seule elle est créatrice de solidarité, esprit d’initiative et imagination, volonté et décision, qualités spirituelles indispensables pour en finir avec ce vieux monde. Quand on constate, comme le fait J. Zerzan, que les travailleurs ont aujourd’hui tendance dans les luttes à vouloir prendre le contrôle des forces productives, alors on a du mal à se faire à l’idée selon laquelle le "refus du travail" et le sabotage sont les formes "décisives" de la lutte révolutionnaire moderne ! En effet c’est seulement de la lutte collective que peuvent naître ces nouvelles tendances à la réappropriation par les travailleurs du pouvoir sur l’appareil productif. Cependant, les luttes où ces tendances se manifestent, de façon plus ou moins confuse, ne semblent pas provoquer chez les adorateurs du "refus du travail" un quelconque intérêt, ou, tout au plus, elles déclenchent un mépris paternaliste ; voir la grève de LIP (1973) [19].
La confusion qu’on fait dans le slogan "refus du travail" entre le travail, activité humaine indispensable au fonctionnement de toute société et le travail salarié, ne fait, en plus, qu’escamoter le véritable enjeu de la transformation révolutionnaire de la société. Le "refus du travail" n’a rien d’original comme slogan... il est celui de la classe bourgeoise et de ses larbins depuis toujours ! Comment ne pas sourire lorsque J. Zerzan nous apprend que le "mépris du travail" est "quasi unanime" "du soudeur au rédacteur de journaux en passant par l’ancien cadre" (page 7, souligné par nous) ! A quand la solidarité ouvrière envers les patrons surmenés ! ?
Chez les travailleurs révolutionnaires, l’horreur quotidienne du travail salarié ne fait que renforcer la conviction que la transformation radicale de la société consiste essentiellement dans la réorganisation de la production et dans la mise au travail productif de toute cette immense masse de gens qui vit maintenant de notre exploitation : bourgeois, bureaucrates, flics de toutes sortes, militaires et autres parasites ! Car, au contraire de ce qui se passe dans la société capitaliste, ce sera sur la base de la participation ou non au travail social nécessaire, qu’on pourra régler les principes de production et distribution de la nouvelle société. Et seulement alors se réalisera ce vieux désir du mouvement ouvrier, dont la signification est bien plus claire : abolition du salariat et... droit à la paresse !

C. Reeve.

5) Idéologie politique et réalité sociale

Peu de temps après, une version un peu remaniée de ce texte de C. Reeve servait de préface à une réédition par Spartacus du Droit à la paresse de Paul Lafargue.
En 1880, Paul Lafargue fustigeait la morale capitaliste dont l’idéal était la "transformation du producteur en une machine débitant du travail sans trêve ni merci". Mais il fustigeait presque autant les ouvriers en affirmant qu’une "étrange folie possède la classe ouvrière… Cette folie est l’amour du travail, la passion furibonde du travail poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture..."
Lisant cela, on peut se demander en quoi cette réédition s’imposait. Déjà, en 1880, si l’action des patrons (et leur morale la justifiant) était bien telle que la décrivait Lafargue, on ne peut que relever, dans les ouvrages de l’époque leurs plaintes inépuisables sur "l’inexactitude des ouvriers, les mauvaises habitudes qu’ils ont de chômer plusieurs jours par semaine", ces ouvriers que "le moindre prétexte incite à manquer la journée, etc." [20].
Les patrons de l’époque n’avaient pas encore besoin des sociologues pour savoir ce qui se passait dans leurs usines. Ils avaient aussi un auxiliaire puissant, la misère, pour contraindre au travail, sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre s’ils l’avaient pu, hommes, femmes et enfants. Mais s’ils se plaignaient autant, c’est que les ouvriers n’épousaient pas précisément leur morale aussi allègrement que Lafargue voudrait nous le faire croire. Lafargue n’avait-il pas besoin plutôt de cette idéologie sur mesure pour étayer ce "droit à la paresse" garanti par le programme du parti ouvrier français (le parti socialiste de 1880).
Peut-on transposer la situation de 1880 un siècle plus tard ? C. Reeve sent si bien que quelque chose cloche qu’il essaie de transférer ce que dit Lafargue sur une critique morale des "illusions" et de "l’abrutissement spirituel". Ce qui lui permet ensuite de développer ses idées sur l’éveil de la "conscience" tout comme Lafargue développait les siennes sur le programme du parti.
Dans les années 1960, fleurissaient des théories sur le conditionnement de la classe ouvrière (voire sa disparition), le développement de l’apolitisme, de la "privatisation", l’intégration dans la société de consommation, etc. Paradoxalement, C. Reeve reprend ces mêmes idées, prudemment mises au placard après 1968, pour asseoir la base idéologique de son argumentation.
D’un côté, il trouve que Lafargue est "implacablement actuel et subversif" lorsqu’il dénonce "l’étrange folie, l’amour du travail qui possède les classes ouvrières". Mais, dans le même texte, il affirme que le "refus du travail est le slogan de la classe bourgeoise et de ses larbins de toujours" [21]. Comment concilier cela ? Si on comprend bien, les ouvriers de Lafargue étaient des dégénérés (et des larbins du capital) à cause de leur "passion dépravée du travail" et un siècle plus tard, les ouvriers de C. Reeve sont des dégénérés (et des larbins du capital) parce qu’ils "refusent le travail". On demande un dessin [22].
Nous reviendrons plus loin sur ce texte de C. Reeve. Mais laissons la place à deux réponses venues des USA [23].

6) Révolte contre le travail ou la fin du gauchisme [24]

Dans un effort pour exorciser la crise croissante à laquelle doit faire face le travail salarié, une crise totalement vaccinée contre le gauchisme, C. Reeve adopte deux lignes d’approche.
La première est d’affirmer que (par manque d’une meilleure phrase) "la révolte contre le travail" n’existe pas. Aussi crétin que cela puisse paraître, c’est pourtant comme cela que notre savant conseilliste commence son attaque contre nous pour avoir exprimé quelques faits évidents sur la question. Les sociologues industriels qui rapportent en première place la plupart des données sur l’absentéisme croissant et les taux de turnover, la productivité décroissante, le sabotage, les sentiments anti-syndicaux, etc. sont des laquais de la bourgeoisie et par suite, selon Reeve, on ne peut leur accorder le moindre crédit. C’est simplement trop idiot pour mériter un commentaire sérieux.
Il est à peine imaginable que, quiconque s’intéresse à la réalité de la société industrielle de classe puisse être ou si déficient mentalement, ou si aveuglé par l’idéologie pour ne pas voir ce qui est plus qu’évident pour tout observateur normal.
Ce ne sont pas seulement les journaux patronaux sur les relations sociales et le management qui fourmillent de schémas de nouvelles réformes du travail. Les quotidiens commentent constamment aussi bien les différentes variétés de "l’enrichissement des tâches", de "codétermination", de "démocratie industrielle", de "participation ouvrière" qui par leur constante prolifération sont peut-être les meilleurs témoins de la profondeur de l’opposition spontanée au travail salarié. Pour un champion de l’éthique du travail comme Reeve, pourtant, tout ça n’est apparemment qu’un sale tour joué par les scientistes des institutions bourgeoises. Peut-être lui suffirait-il d’un abonnement à un journal où il pourrait lire ça par lui-même comme par exemple dans ce numéro du 18 décembre de l’Observer de Londres où les relations sociales anglaises sont caractérisées par "un fort absentéisme, une propension à engager des actions pour des raisons banales et le mépris des procédures de règlement des conflits du travail". Ou par un autre exemple pris au hasard, le 22 décembre 1976 : l’Institut d’Information de l’Assurance estimait que les pertes de l’industrie américaine au cours des deux dernières années par incendie volontaire avaient doublé. Mais pourquoi tenter l’éducation élémentaire de quelqu’un aussi résolument borné ?
La seconde partie de l’argumentation de Reeve découle de l’absurdité de la première partie. Il admet alors tacitement que la "révolte contre le travail" existe bien et il se déploie pour l’exécuter comme arriérée et méprisable. Reeve a, comme tous les autres gauchistes, la vision de l’activité "incontrôlée" comme une menace qui doit être ou bien contrôlée ou bien détruite s’il en avait les moyens. C’est la raison de cette attaque rageuse à propos de la "faiblesse" et de "l’incapacité" des ouvriers, leur manque des "qualités mentales nécessaires". Ses schémas élitistes et collectivistes sont ignorés par le mouvement autonome sous-jacent, le mouvement vital de négation qui éliminera les valeurs bourgeoises telles que le sacrifice, la discipline et la hiérarchie.
La crise croissante et les individus privatisés qui la créent nous rappellent les ruptures apparues à Watts ou en France en 1968 ou, dans un sens tout aussi important dans chaque bureau, usine aujourd’hui où personne n’a de temps à perdre avec ces marchands académiques ou critiques qui vendent des théories mortes. L’insouciance, le "laisser aller", les espoirs impudents de tous ces "mal éduqués" peut conduire tous ces contempteurs idéologiques à œuvrer seulement avec des hiéroglyphes religieux dans des antres retirés.

7) Rien de nouveau dans la révolte contre le travail [25] (le travail, le salaire lui-même sont des formes de contrôle social à la fois sur et hors du lieu de travail) [26]

C. Reeve a soulevé un certain nombre de points importants dans sa critique de l’étude de John Zerzan Les organisations syndicales combattent…. Ces questions soulevées ne doivent pas être écartées, mais elles ne doivent pas non plus apparaître comme les seuls points importants ou les plus intéressants. Pour l’instant, j’aimerais approfondir certains points en espérant que d’autres poursuivront plus loin l’analyse ou critiqueront la mienne. La critique de Reeve tourne autour de plusieurs points importants, à savoir :

  • qu’en fait, il n’y a pas grand-chose de nouveau dans la "révolte contre le travail",
  • que l’absentéisme, le "sabotage" et le "refus ou abandon du travail" sont essentiellement des alternatives de fuite à l’affrontement ouvert et collectif, rendues possibles par le relatif plein emploi et par la possibilité pour l’Etat d’instituer un "salaire social",
  • qu’il y a une confusion dans cette "révolte contre le travail", car cette "révolte" est davantage dirigée contre le "travail" que contre le "travail salarié".

    Je vais répondre à chacun de ces points.
    Qu’y a-t-il de neuf dans la "révolte contre le travail" ?
    Reeve a certainement raison de faire remarquer que le sabotage (et nous pourrions ajouter ici l’absentéisme et le refus du travail - turnover) sont apparus au tout début du 20 siècle comme formes de résistance des travailleurs. De plus, il ajoute, à juste titre, que ce qui était alors une forme d’action syndicale (mais pas dans tous les syndicats) ne se manifeste plus que dans des actions sauvages.
    Cependant, nous devons pousser plus loin l’analyse afin de déterminer en quoi les formes d’action, aujourd’hui diffèrent de celles du passé.
    En examinant le problème de plus près, deux différences essentielles apparaissent. Tout d’abord, les travailleurs pour qui le sabotage signifiait quelque chose étaient rarement les mêmes que ceux qui pratiquaient l’absentéisme et le refus du travail comme forme de lutte. Aux Etats-Unis, dans les premières décennies du 20èmeème siècle, ce furent d’abord les travailleurs non qualifiés qui s’engagèrent dans les actions de sabotage, dans les usines, les bureaux, les commerces. Les ouvriers du textile, les travailleurs agricoles journaliers, les serveurs et serveuses, les dockers, etc. constituaient les groupes les plus importants à l’intérieur des Industrial Workers of the World (IWW) - et en dehors - qui utilisèrent diverses formes de sabotage pour lutter contre leur oppression.
    Les bas salaires et les heures irrégulières les empêchaient de s’absenter de leur travail et, vu la concurrence des demandeurs d’emploi, ils ne pouvaient se permettre de quitter leur emploi de leur plein gré. Sans allocations de chômage, peu ou pas d’économies, ils ne pouvaient abandonner leur travail. Dans l’incapacité financière de faire face à des grèves longues, ils se tournèrent souvent vers le sabotage, envisagé comme une forme de grève sur le tas, en fait un instrument de marchandage.
    Par contre, les ouvriers qualifiés possédaient souvent des économies personnelles et pouvaient s’appuyer sur les allocations chômage des syndicats. Ils étaient souvent prompts à quitter un emploi, sachant très bien qu’ils en retrouveraient facilement un autre. Non seulement, ils pouvaient se permettre de prendre un jour de congé lorsqu’ils le désiraient, mais ils savaient aussi que le patron ne pourrait se permettre lui de les renvoyer, ayant besoin de leur compétence pour maintenir la production. Plutôt que le sabotage de la production, ils pratiquaient souvent la baisse du rendement qui était avant tout un moyen d’assurer leurs emplois et peut-être même de créer un certain nombre d’emplois qualifiés de plus (les mécaniciens et les ouvriers du bâtiment étaient particulièrement connus pour pratiquer ce genre d’actions).
    Donc, bien loin d’être une révolte contre le travail, cette baisse de production cherchait à maintenir le travail. Fiers de leur qualification, peu d’ouvriers étaient capables de voir saboter un produit. En fait, nombre de leurs griefs contre l’introduction dans l’industrie de procédés scientifiques tournèrent autour de la détérioration de la qualité de la production que ces procédés apportaient.

    Une perspective nouvelle

    Aujourd’hui, la situation est très différente. Ce sont les mêmes travailleurs qui pratiquent le sabotage, l’absentéisme et le refus du travail. C’est dans une mesure non négligeable, le résultat de la seconde différence essentielle qui existe entre le début du 20ème siècle et aujourd’hui : les changements incroyables survenus dans le processus de production actuel.
    Ce siècle a vu à la fois le déclin du travail qualifié et du travail non qualifié et l’apparition rapide d’emplois "semi qualifiés". Les "surveillants de machines" ne sont guère préoccupés par la qualité de "leurs" produits, ils gagnent suffisamment et ont la possibilité de se rabattre sur les allocations de chômage ou sociales pour prendre des jours de congé ou quitter leur emploi ; ils savent pouvoir trouver du travail dans un large éventail d’industries, étant donné que leur travail "semi qualifié" peut s’apprendre en quelques jours si ce n’est en quelques heures.
    Le sabotage, l’absentéisme et l’abandon de l’emploi se répandent aujourd’hui dans la classe ouvrière beaucoup plus largement en tant que pratique sociale et sont mis en relation étroite, avec une nouvelle perspective sur le travail lui-même, qui est vu comme un moyen et non comme une fin, un moyen d’acquérir un revenu. Dans cette perspective, l’existence d’alternatives - allocations chômage, congés maladie, indemnités accidents du travail, allocations sociales, vol - fait augmenter le désir d’être soumis le moins possible au travail.
    Le travail, le salaire lui-même sont des formes de contrôle social, à la fois sur le lieu de travail lui-même et à travers le reste de la journée. Notre temps de vie est modelé par quelqu’un d’autre. Ainsi le sabotage, l’absentéisme et le refus du travail prennent une importance nouvelle aujourd’hui - en tant que manifestations du refus de ce contrôle social, du refus de la définition de soi-même par son travail, comme tentative de définir ses propres besoins de façon autonome indépendamment de ce que requièrt le capital. Sa signification est accrue de façon marquante par l’étendue et le bien-fondé de sa pratique dans chaque forme de travail salarié. C’est maintenant quelque chose de nouveau qui doit être regardé comme tel.

    La "révolte contre le travail" et le "combat collectif"

    Rien ne peut être plus éloigné de la vérité que de percevoir le sabotage, l’absentéisme et l’abandon du travail comme des "pratiques individuelles". Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces pratiques sont enracinées dans une perception partagée de ce qu’est le travail. Même lorsqu’un seul individu se livre à un sabotage, il est pris dans un réseau de rapports sociaux collectifs avec ses camarades travailleurs : le saboteur est protégé de la direction. Souvent, dans les usines d’automobile par exemple, les ouvriers sabotent la chaîne à tour de rôle pour que chacun puisse prendre une pause. Aussi bien, l’absentéisme est souvent organisé de manière informelle. Les conducteurs d’autobus de Pittsburgh, par exemple, ont si bien organisé l’absentéisme qu’ils peuvent prendre un jour de congé quand ils en ont envie et, grâce aux congés des autres, sont payés en heures supplémentaires la semaine suivante, augmentant ainsi leurs salaires sans augmenter les heures de travail.
    Le fait de quitter son job, bien qu’étant très souvent une décision individuelle, contribue à une perception collective et à des luttes à plusieurs niveaux - cela remet en question l’autodéfinition de chacun comme "ouvrier de l’automobile", "sidérurgiste", "serveuse", etc. cela démontre concrètement le désir et la capacité de chacun de définir ses propres besoins de façon autonome par rapport au travail et ça peut souvent contribuer à une décision de lutter en retour - car, si quelqu’un veut quitter son travail ou pense le faire à un certain moment, pourquoi se faire chier au boulot ? En fait, toutes les formes de "révolte contre le travail" croissent ensemble avec les expériences collectives et les projets partagés et peuvent alimenter des luttes collectives. Très souvent, les réponses patronales à ces actions "individualistes" provoquent des luttes de masse. Mais il est important de voir comment ces luttes collectives actuelles refusent de se conformer aux modèles du passé.
    C’est ici que Reeve est pris au piège par des conceptions hors du temps. Car ces luttes collectives ne peuvent se développer à partir de la suppression des désirs personnels "privés", de la soumission de l’individu à la collectivité, mais sont le produit d’une fusion nouvelle des besoins et des désirs individuels et collectifs, l’auto abolition du prolétariat.
    La lutte contre le travail est à la fois individuelle et collective et ces deux aspects se renforcent mutuellement l’un l’autre. Le refus individuel d’être un travailleur salarié est lié au combat du prolétariat pour se libérer lui-même des contraintes de sa position sociale. Pour bien voir ceci, nous devons rompre avec les conceptions traditionnelles de la lutte des classes qui définit son but comme étant la dictature du prolétariat.
    Toute cette conception est fausse. L’objectif des luttes de classe actuelles, le résultat qu’elles préfigurent c’est l’abolition du prolétariat, la destruction du capital sous tous ses aspects.
    L’attaque de la crise économique dans les années récentes n’a pas eu d’effet notable sur la "révolte contre le travail". Les managers des usines automobiles continuent d’être embarrassés par le fait que le chômage accru n’a pas diminué l’absentéisme et le turnover. La gauche continue à scruter la montée du chômage - et presque à l’engendrer en colportant leur marchandise dans les agences de l’emploi - pendant que les jeunes chômeurs de l’automobile prennent leurs allocations de chômage et partent en Floride.
    Les sociologues, les patrons, les membres du gouvernement, les bureaucrates syndicaux et tous leurs semblables continuent à inventer des plans d’enrichissement du travail, des schémas de participation, de nouvelles formes d’organisation du travail, etc. dans leurs tentatives désespérées de contrer la "révolte". Ils savent qu’elle existe toujours, même face aux 10 % de chômage. Nous aussi nous savons qu’elle existe, nous en faisons partie tous les jours.

    Travail et salariat

    Reeve soutient que Zerzan et autres chroniqueurs - défenseurs de la révolte contre le travail - confondent cela avec une révolte contre le salariat. Là, il ignore la profonde vérité qui soutient le mouvement réel que nous considérons. Aujourd’hui, il n’est plus désirable, ni même imaginable de viser le contrôle de l’appareil tel qu’il existe et de le gérer dans notre intérêt. Le capital a étendu ses tentacules à l’activité même, à la nature même du travail.
    Le mouvement communiste vise l’abolition du travail salarié. Mais il est beaucoup plus radical que seulement cela. Il lutte pour la transformation totale du "travail", à la fois dans la manière dont il est accompli et dans la mesure où il enserre la totalité de notre temps et de nos activités. Ainsi, il s’emploie à transformer totalement la vie elle-même. Reeve veut abolir le travail salarié en préservant la classe ouvrière. C’est un rêve utopique (ou plus précisément la continuation du capitalisme).
    Notre société future, et notre rôle en elle, ne peut être défini simplement contre le travail "socialement nécessaire" que nous effectuons. Plutôt, pour la première fois, nous nous rencontrerons en personnes humaines et définirons nos propres besoins et les moyens de leur réalisation. Alors que le travail sera partie de cette activité, il n’y aura aucun moyen pour qu’il épuise aussi bien nos désirs que les solutions à nos problèmes. C’est ce futur qui est préfiguré par la "révolte contre le travail" et sa compréhension nécessite la volonté d’écarter les aveuglements des conceptions traditionnelles.

    8) Quelques réflexions… sur des phénomènes comme le "refus du travail", le "sabotage", etc.

    nouvelle rencontre s’est tenue à Strasbourg, à Pâques 1977. Les participants avaient en main l’essentiel des textes et débats que nous venons de citer ainsi que le rapport d’une discussion préparatoire entre des camarades français et hollandais. Les camarades hollandais avaient repris par la suite l’essentiel des idées échangées en les précisant et essayant de les illustrer par des exemples. C’est le texte qui suit qui résume leur discussion.
    Les phénomènes dont nous parlons sont plus ou moins exprimés dans des mots comme "absentéisme", "sabotage", "omission", "apathie", "refus du travail", etc. Néanmoins, nous faisons remarquer en premier lieu, qu’aucun de ces termes ne peut nous satisfaire. Nous les considérons comme insuffisants parce que l’on retrouve dans leur usage le point de vue du capital donc uniquement la prise en compte des conséquences des actions considérées pour le capital. De cette façon, les expressions existantes n’indiquent que trop souvent rien d’autre que ce que l’on ne fait pas en cachant le fait qu’il s’agit en même temps d’actes positifs et constructifs du point de vue ouvrier. Nous avons cherché d’autres termes sans les trouver.
    En dernier lieu, il faut remarquer que les phénomènes dont nous parlons ne se manifestent pas seulement dans le monde du travail mais aussi en dehors de lui et de telle façon que ce qui se passe dans un de ces deux domaines influence ce qui se passe dans l’autre et réciproquement.

    8.1 Les phénomènes qui, normalement, selon les définitions bourgeoises sont caractérisées comme "refus du travail", "absentéisme", "sabotage", etc. représentent une forme de comportement humain - souvent de la part des ouvriers, parfois d’autres groupes de la population ; tantôt en combinaison avec divers types de grèves, tantôt isolée - qui devient de plus en plus importante par sa dimension et par sa fréquence.
    Explication : Sur le nombre total de ceux qui en Hollande peuvent exercer une profession, aujourd’hui 200 000 sont en chômage, 550 000 ne sont pas capables de travailler et 3 millions et demi se trouvent dans la production. De cette dernière catégorie, 450 000 sont malades annuellement. Nous n’avons pas de chiffres pour d’autres pays, mais nous croyons savoir que le phénomène dans tous les Etats industriels (y compris l’URSS) est d’une importance semblable. Des recherches récentes ont montré justement que les entreprises qui se vantent de bonnes relations de travail et d’un bon climat social - comme Philips par exemple - pour la seule raison qu’ils connaissent peu de grèves, ont un degré d’absentéisme beaucoup plus élevé que la moyenne. Dans la presse on cite souvent des entreprises dans lesquelles l’absentéisme prend une dimension alarmante : la faïencerie Sphinx à Maastricht, les hauts-fourneaux et l’usine Volvo à Born dans le Limbourg (2/1977).

    8.2 Nous rejetons pour des raisons diverses l’opinion que "l’absentéisme" ou les cas de sabotage qui apparaissent aujourd’hui ne seraient rien d’autre qu’un symptôme de la "faiblesse" de la classe ouvrière. Donnons ici directement une de nos raisons : la classe dominante et la bureaucratie syndicale en même temps s’inquiètent gravement et de plus en plus de ce qui se passe. Si quelques-uns regardent l’absentéisme ou le sabotage comme une chose marginale de peu d’importance, ou éventuellement d’une importance secondaire, les représentants officiels de la société ou les entrepreneurs ont une opinion tout à fait différente.
    Explication : En Hollande, l’absentéisme est fréquemment le sujet d’articles dans des revues médicales ou médico-sociales. On y consacre aussi des dissertations comme celle d’un certain Monsieur H. Philipsen, lié à l’Institut Néerlandais de Médecine Préventive. Depuis sa création, cet institut a publié pas mal de rapports sur le même thème. Quant au "sabotage" : le 3 avril 1976, le correspondant du quotidien anglais Daily Telegraph à New York informait les lecteurs qu’il y avait à ce moment-là toute une série de grèves sauvages qui, comme une vague, submergeait le pays de la côte Atlantique jusqu’au Pacifique. Chose remarquable, selon le correspondant, elles étaient accompagnées d’actes de sabotage, de destruction d’outillage. On se trouve, déclarait le correspondant devant une réaction contre l’embauche des jaunes. Littéralement, il écrivait que l’attitude des ouvriers mettait les patrons américains et la bureaucratie syndicale dans un état de consternation.
    Note de quelques camarades. L’absence d’une faiblesse ne veut pas dire automatiquement la présence d’une force ; à nos yeux, l’inquiétude des couches dominantes est causée avant tout par un manque de contrôle, par le fait que les ouvriers agissent d’une façon qui leur échappe. Force et faiblesse du capital et force et faiblesse des travailleurs ne sont pas toujours des choses complémentaires.

    8.3 Dans la mesure où le monde bourgeois cherche une explication à l’absentéisme, il se réfère en général à de mauvaises conditions de travail. À notre avis, une telle explication n’est pas seulement insuffisante, mais également trop négative. L’absentéisme est plus que cela. Il n’est guère question du fait que les ouvriers se font porter malades, non seulement parce qu’ils sont frustrés par leurs conditions de travail, mais aussi parce qu’ils n’ont pas d’autres possibilités de faire des choses qui, à leurs yeux, sont nécessaires à leur vie personnelle. Dans tous les cas, leurs réactions aux circonstances de leur vie quotidienne, loin d’être purement négative, a au contraire un contenu positif. Ils décident pour eux-mêmes qu’ils regardent à un moment donné telle ou telle chose comme plus importante que "l’intérêt de l’entreprise" ou plus importante que n’importe quoi d’autre qui leur est demandé. De ce point de vue, il n’y a guère de différence entre le fait qu’ils se fassent porter malades ou le fait qu’ils fassent grève, ou qu’ils accomplissent n’importe quel acte de "sabotage" à l’intérieur ou à l’extérieur de l’usine. L’ouvrier qui se fait porter malade prend souvent, au même moment sa propre vie et son sort entre ses mains. Voilà pourquoi nous regardons un terme comme "absentéisme" comme un mot qui exprime d’une manière bien médiocre la tendance que nous observons. Voilà aussi pourquoi nous regardons cette forme de disposer de soi-même de son temps et de son activité comme liée directement à ce que nous entendons pas le "nouveau mouvement" (ouvrier).

    8.4 Tout ce que nous avons observé à propos du terme "absentéisme" s’applique aussi à des mots comme "refus du travail" ou "incapacité de travail". De telles expressions ne sont également que des approximations tout à fait capitalistes. Rien n’est plus trompeur que l’impression qu’elles donnent que l’ouvrier en question refuse tout simplement de travailler. Comme nous l’avons déjà montré, un ouvrier qui est "absent de son travail" ("refuse le travail" comme on dit) ne fait que trop souvent un autre travail que son travail quotidien. Il ne refuse pas de travailler mais il refuse une certaine sorte de travail. De nouveau nous rencontrons ici une approximation trop négative : les éléments constructifs sont négligés ou même supprimés.
    Explication : Dans un article paru en Hollande dans la revue Arts en Sociale Verzkering (Médecine et Assurances Sociales), écrit par J.H.R van der Pas, on peut observer cela à propos du terme "incapacité de travail". Toujours, dit l’auteur, on veut trancher : "capable ou incapable pour le travail salarié". Mais, poursuit-il, "chaque jour, nous faisons l’expérience d’un changement d’attitude et de l’aversion commune contre ce travail, des efforts pour y échapper par le moyen légitime de la "maladie" aussi souvent et aussi longtemps que possible" (souligné par nous).

    8.5 Ce n’est pas pour rien que l’auteur que nous venons de citer parle d’un changement d’attitude vis-à-vis de "l’incapacité de travail". Sans aucun doute, le comportement et la mentalité des ouvriers ne sont plus les mêmes qu’autrefois. Dans la mesure où les entreprises ont grandi, où la technique s’est développée et où, parallèlement, la spécialisation et la division du processus (commencées avec Taylor) se sont précisées, le lien entre les ouvriers et "leur" usine a diminué en permanence. Dans le passé, il y avait relativement peu de différences entre l’ouvrier et l’artisan qui venait de disparaître. L’ouvrier d’aujourd’hui est complètement différent ; il ne ressemble absolument pas à l’artisan qui le précédait et au contraire, l’ouvrier moderne ne se sent plus attaché à la taule ou à la production et à ses résultats. L’ouvrier d’aujourd’hui commence à échapper aux griffes du capital et de l’ordre établi dans l’usine et au dehors. Cela explique l’inquiétude et la consternation officielle. Taylor aspirait à une augmentation de la production en écartant l’intelligence ouvrière. Les avantages pour la productivité furent considérables, mais bientôt, la méthode montrait ses désavantages. On parlait alors de "l’humanisation du travail". Les phénomènes dont nous nous occupons ici montrent que cette "humanisation", l’intérêt croissant des psychologues, etc. pour "l’homme dans l’usine" ne suffit pas pour conjurer les dangers qui surgissent pour l’ordre capitaliste. L’ouvrier se dégage de cet ordre, dans l’usine et dans tous les autres domaines de la société. Voilà, encore une fois le rapport entre ce qui nous occupe et le nouveau mouvement.
    Explication : Un exemple très marquant - parmi beaucoup d’autres - de la mentalité transformée de la classe ouvrière est l’attitude des mineurs anglais pendant leur grève de janvier à mars 1972. Ils se refusèrent à l’entretien des puits. Lorsqu’on leur faisait observer les dangers que couraient les puits à l’abandon, ils répondirent : "nous nous en foutons des puits, ils peuvent bien aller au diable".

    8.6 Avec le "sabotage", terme très caractéristique qui révèle tout de suite une tendance d’esprit capitaliste, en principe, c’est la même chose qu’avec l’absentéisme ou le refus du travail. C. Reeve nous semble victime d’un malentendu. Pour lui, il s’agit d’une vieille chose que l’on a pu constater déjà il y a longtemps dans l’histoire de la classe ouvrière. Il méconnaît ainsi complètement le caractère du "sabotage" d’aujourd’hui. Les luddites (destructeurs de machine en Angleterre au début du 19ème siècle), brisaient les moyens de production, se dirigeaient contre les usines comme telles. Il n’en est pas question maintenant. Le "sabotage" actuel ne vient pas d’une fureur aveugle contre la production industrielle et n’a pas comme but secondaire de prolonger des relations précapitalistes de production. Le "sabotage" moderne est lié directement à la lutte "normale" (comme par exemple celui des ouvriers de Fiat à Turin qui détérioraient des voitures à leur sortie de l’usine pour intensifier l’effet de leur grève) ou bien vise à une adaptation de la condition ou du rythme du travail à leurs demandes et leurs désirs (par exemple, tous les actes de sabotage qui ralentissent la chaîne ou bien la font stopper). Il est relativement facile d’y reconnaître le même fond que pour l’absentéisme : le sabotage peut lui aussi être défini comme un acte qui bouleverse l’état de choses dans l’usine. Les ouvriers n’acceptent plus que leur vie quotidienne soit strictement réglée par la technique, par l’horloge ou par la direction. Ils veulent décider par eux-mêmes. Donc, dans le sabotage, on trouve aussi un élément positif. En sabotant le "cours normal" de la production, les ouvriers introduisent d’autres possibilités et d’autres circonstances : ce sont eux qui finalement ont la voix prépondérante, situation qui est bien différente de la soi-disant "autogestion", modèle yougoslave ou tout ce qui peut lui ressembler idéologiquement [27].
    Note : Sur la différence entre l’activité des "luddites" et le "sabotage" d’aujourd’hui, quelques camarades hollandais ont une autre opinion que celle qui est développée ci-dessus. S’il y a une différence, disent-ils, il faut la chercher plutôt dans la circonstance que, dans le passé, les actions ouvrières ont reflété un certain développement du capital, alors qu’aujourd’hui ce n’est plus le cas. Le camarade qui a formulé la thèse 8.6 croit qu’il s’agit d’une différence de formulation plutôt que d’une divergence de principe [28].

    8.7 Ce qu’il y a de commun dans l’absentéisme ou le refus du travail et le sabotage - le fait que l’on prend sa propre vie dans ses propres mains - n’est pas du tout restreint strictement à l’usine, à l’entreprise, au bureau, en un mot au lieu de travail. Il y a des actes de sabotage en dehors de lui. Ce que l’on sabote, ce sont les décisions des autorités (locales, régionales ou nationales) qui sont entendues comme un pouvoir étranger. Des habitants d’un certain quartier "sabotent" les décisions des planologues, prises derrière leur dos ; les consommateurs "sabotent" le mécanisme des prix (comme les italiens qui refusaient de payer un supermarché). En général, on "sabote" l’ordre existant (on ne paie plus les loisirs, on passe en fraude dans les transports publics, etc.). Et encore une fois les éléments positifs sont manifestes : les habitants d’un quartier réalisent eux-mêmes un jardin pour enfants là où ils le préfèrent ; ils organisent une crèche refusée par l’administration communale dans un immeuble occupé ; on peut ajouter beaucoup d’autres exemples.

    8.8 Nous rejetons absolument l’idée que l’on ne peut pas regarder le "refus du travail" ou "l’absentéisme" comme une résistance ouvrière contre le système qui existe, parce que "l’absentéisme" ne serait pas une action consciente et collective. Par sa dimension et sa fréquence, le caractère collectif de "l’absentéisme" est bien évident. Si, dans un pays comme la Hollande, il se monte à un chiffre de 450 000 on ne peut pas dire que l’on ne soit pas confronté à un phénomène collectif. Il nous semble que ceux qui veulent le nier, entendent par "action collective" une action qui est planifiée par avance, qui est organisée consciemment. A notre avis, un tel rapport entre l’action collective et la conscience n’existe pas. Les ouvriers qui sont "absents", eux qui refusent une certaine sorte de travail pour s’occuper d’autres choses, ne se rendent compte de leurs possibilités que graduellement. La conscience de ce qu’ils font n’avance pas leur action mais en résulte.
    Explication : Lorsque la terre tremblait dans le Nord de l’Italie, les habitants d’une certaine ville, craignant une répétition de la catastrophe, s’enfuirent en masse. Les journaux parlaient d’un sauve-qui-peut collectif. Qui voudrait critiquer un tel terme, très juste et très précis ? Il indiquait d’une manière exacte ce qui se passait. Et quand bien même, la décision de s’enfuir fut prise par chaque citoyen lui-même à titre individuel, tout comme la décision de se faire porter malade par exemple. Personne ne peut dire que, pour cette raison, la fuite en question n’était pas collective.

    8.9 Pour conclure, nous voulons faire remarquer que les phénomènes dont nous nous sommes occupés ici, en aucune mesure ne peuvent être intégrés ou encadrés dans les formes d’action des organisations traditionnelles ou des soi-disant groupes d’avant-garde. Alors que l’on peut observer, lors des grèves (officielles ou sauvages) un mélange entre les formes de lutte nouvelles et celles d’autrefois, on doit reconnaître que le "refus du travail" ou le "sabotage" ne démarrent que trop souvent sans aucune conception préalable de la lutte et représentent une forme d’action qui n’a rien de commun avec les luttes d’autrefois ou même d’hier. Au contraire, ces méthodes préludent à la lutte de demain. Et il arrive qu’au cours de cette lutte, parce qu’elle prend des formes nouvelles, une nouvelle conscience se fraie son chemin et qu’alors un autre contenu de la lutte apparaît.

    3/1977

    9) Travail et capital, esquisse d’une approche théorique

"Le travailleur est posé formellement comme une personne qui existe pour soi en dehors de son travail et aliène sa vie comme moyen de sa propre vie. Tant que le travailleur est lui-même une valeur d’échange, il ne peut exister de capital industriel, c’est-à-dire avancé…"
"S’il fallait une journée de travail pour maintenir un ouvrier en vie pendant une journée de travail, le capital n’existerait pas parce que la journée de travail s’échangerait contre son propre produit…" [29].

Nous avons mis ces deux citations en tête de ce chapitre pour montrer que le problème de "retrait du travail" (au sens de travail produisant du capital) et de "refus de participation" (quelles qu’en soient les motivations) touchent au cœur de l’existence du capital lui-même, sans que les intéressés aient clairement "conscience" des conséquences de ce qu’ils font.
Pour le capital, l’achat de la "force de travail" n’est ni plus ni moins que l’achat d’une marchandise choisie et payée selon sa valeur d’usage. Il faut que le capital ait toujours la possibilité d’acheter au moindre coût une force de travail en quantité et en qualité suffisantes et nécessaires pour assurer sa propre rentabilité. Il faut que cette force de travail puisse être reconstituée pour récupérer les effets de son emploi intensif par le capital, ce qui implique pour partie le remplacement de la force qui disparaît voire son accroissement. Cela suppose que le "niveau de vie" des détenteurs de cette force de travail, entendu comme une certaine quantité de valeur d’usage, permette d’une part d’être réutilisée chaque jour dans les conditions normales de production, d’autre part d’assurer son propre remplacement par ses descendants.
Cela peut paraître simple, mais vu ainsi unilatéralement, du côté du capital, cela pose des problèmes fort complexes. Tout d’abord dans la manipulation de cette force de travail de sorte qu’elle puisse produire avec certaines caractéristiques, dans un temps déterminé, à un certain rythme et appliquée à un certain type de machines, une quantité de marchandises d’une certaine qualité, telle qu’elle permette au capitaliste d’extraire un maximum de plus-value. Ensuite dans la reproduction de cette même force de travail qui suppose aujourd’hui de plus en plus, non seulement des conditions matérielles (récupération de la force physique et nerveuse dépensée dans le travail), mais aussi des conditions "morales" (acceptation de la même situation qui a présidé à l’utilisation antérieure de la force de travail). Enfin que le montant des valeurs d’échange (pour le capital) remises au travailleur en contrepartie de la vente de sa force de travail soit repris intégralement et directement dans le circuit capitaliste. À la limite, on peut dire que, pour le capital, l’idéal serait que le travailleur fournisse toujours au capital la force de travail dans les conditions que requière la situation globale du capital à ce moment et qu’il consomme passivement ce qui est mis à sa disposition en contrepartie du salaire. Consommer passivement, cela veut dire sans chercher une autre utilisation, "non capitaliste" d’une partie de son salaire, valorisée éventuellement par une utilisation personnelle de sa force de travail. C’est cette situation d’un capitalisme parfait que l’on décrit aujourd’hui comme le règne de la domination réelle du capital sur le procès de travail et de consommation. En d’autres termes, on peut dire que le travailleur devient aussi bien comme apporteur de "force de travail" que comme "consommateur" de valeur d’échange, l’objet d’une normalisation constante par le capital (au sens technologique du mot d’en faire des objets identiques parfaitement interchangeables). Pour le capital, les deux éléments production/consommation sont étroitement interconnectés par la nécessité de reproduire la force de travail et de réaliser une plus-value sans cesse accrue (c’est-à-dire, transformer toutes les marchandises produites en capital).
Pour le travailleur, nous retrouvons exactement les mêmes problèmes que pour le capital, mais totalement inversés, par le simple fait que le travailleur n’est pas une chose, mais un homme qui, même "normalisé" réagit individuellement et collectivement aussi bien au conditionnement capitaliste du travail qu’à celui de la consommation. Valeur d’usage pour le capital, la "force de travail" n’est qu’une valeur d’échange pour le travailleur. Il ne s’exprime pas à travers son travail puisque le produit de son travail lui est aussitôt retiré. Ce qui lui est remis en contrepartie n’est, en principe, que le montant de ce qu’il lui faut pour restaurer la même force de travail, c’est-à-dire que le travailleur doit se retrouver dans la même condition physique, mais également avec la même "aptitude", ce qui implique les mêmes connaissances professionnelles et la même adaptation "morale". L’identité à lui-même qu’on lui demande suppose une adaptation constante aux techniques de production. Le travailleur doit assumer cette contradiction de devoir rester le même et d’être un objet, le support d’une valeur pour le capital modelable selon les intérêts du moment du capital, donc un objet devant se modifier à volonté au pragmatisme de ces intérêts. Ce qui est proposé au travailleur en échange de sa force de travail n’a pour le capital qu’une valeur d’échange avec pour terme ultime de récupérer ce qu’il a abandonné en échange de la force de travail. Mais, pour le travailleur, ce qu’il reçoit pour prix de sa force de travail n’a pour lui qu’une valeur d’usage. Là aussi, les choses peuvent paraître simples, mais vues du côté des travailleurs, elles posent des problèmes tout aussi complexes que ceux qui se posaient pour le capital, alors même qu’on ne prenait pas en considération ce que sont et ce que font les travailleurs.
De même que la logique du capital tend à lui faire normaliser la force de travail et à agir en conséquence sur son support, le travailleur, celui-ci tend constamment à se "dénormaliser" c’est-à-dire à se comporter comme un être humain et non comme un objet. Sa force et son intelligence (conditions technologiques du travail), le temps de travail, le rythme de travail, finalement la quantité et la qualité de son travail "vendu", il va tenter de les réduire le plus possible et d’en tirer en même temps le salaire (c’est-à-dire la valeur d’usage) le plus élevé possible. Son but, conscient ou inconscient, sera d’utiliser le plus possible ce qui est pour le capital seulement "force de travail" pour lui "force vitale créatrice" à son usage personnel n’ayant de valeur que pour lui mais aucune pour le circuit capitaliste. Sauf si celui-ci considère, ce qui est le cas pour un capitalisme "avancé" qu’une portion de cette activité "autonome" créatrice ou non, participe indirectement à la reconstitution de la force de travail. Il en est de même en ce qui concerne la consommation. Le travailleur va réagir à sa condition de consommateur passif échangeant tout son salaire contre des marchandises pour la stricte valeur d’échange de celles-ci. Il va chercher, par un usage personnel, soit à en restreindre la "valeur", soit à les utiliser comme éléments créateurs de produits non-capitalistes échappant au procès de production capitaliste ou faussant celui-ci. Là aussi, les deux éléments de "dénormalisation" producteur/consommateur sont étroitement interconnectés par le fait que l’utilisation des marchandises pour leur valeur d’usage se développe sur ce que le travailleur "récupère" de la valeur d’échange de sa force de travail.
On peut écrire tout cela en termes beaucoup plus simples. Ce qui se cache derrière ces considérations sur la valeur, c’est tout simplement la lutte de classe dans ses racines profondes, l’antagonisme permanent entre le travail et le capital, antagonisme toujours renouvelé dans ses formes. Chacun est contraint de travailler pour vivre ; pour l’immense majorité des travailleurs dans le monde, cela signifie toujours se procurer de quoi se nourrir, se loger, se vêtir et assurer la même chose pour sa famille ; pour une fraction variable du capitalisme occidental, cela peut signifier autre chose que ces besoins élémentaires ; pour assurer sa survie et le maintien d’un ordre social, le capitalisme n’a pu maintenir cette zone d’insécurité qui était pour lui la meilleure garantie de l’exploitation. Son énorme développement au cours des 30 dernières années a assuré provisoirement son hégémonie mais en même temps a entraîné l’apparition de problèmes inconnus jusqu’alors. Ou plutôt fait resurgir, avec d’autres formes et une dimension insoupçonnée, des problèmes qui avaient été essentiels au début du capitalisme (la résistance à la prolétarisation) mais que l’industrialisation avait plus ou moins déviés (l’aménagement de cette prolétarisation). Et il se peut, en même temps que sa propre dynamique fasse que ces problèmes nouveaux s’étendent peu à peu aux zones de développement retardé (et manipulés comme tels par le capital) où l’exploitation et les luttes sont maintenus dans les limites des besoins élémentaires.
Il nous semble important de revenir à cette notion de base du conflit entre le capital et le travail pour comprendre ce qui se déroule actuellement dans les pays industrialisés. Quel qu’il soit, le travailleur veut faire autre chose que ce qu’on veut faire de lui, soit dans le travail, soit hors du travail. Selon les situations dans lesquelles il est impliqué, cet "autre chose" prend des formes différentes, d’autres orientations, d’autres significations. Mais cela a toujours la même conséquence pour le capital que celle soulignée dans les phrases citées au début de ce chapitre : ces formes de rejet tendent à détruire, à nier le capital lui-même. Elles l’atteignent dans son essence même, l’obligeant à modifier ses méthodes et le cadre de son exploitation, provoquant ainsi soit de nouvelles mutations dans ces attitudes des travailleurs (qui s’expriment alors par de nouveaux comportements individuels et collectifs), soit dans des luttes ouvertes pour des objectifs bien différents de ceux des luttes traditionnelles.
On ne peut comprendre réellement ce que signifient ces simples mots : "faire autre chose de sa vie" et tout ce qui en découle dans les comportements et les luttes si l’on regarde le travailleur comme quelqu’un qui s’oppose à quelque chose, à quelqu’un. Cette "opposition", cette lutte "contre", c’est déjà une conséquence de l’attitude fondamentale que nous venons d’évoquer, mais elle n’est pas cette attitude fondamentale elle-même. Le travailleur lutte bien contre son aliénation dans la consommation, mais c’est seulement parce qu’il trouve en face de lui tout ce qu’on essaie de lui imposer et qui lui est extérieur. Au départ, le travailleur est pour lui, ni pour, ni contre le patron et son exploitation. Tout cela lui est extérieur et il ignore l’objet de son activité alors même qu’il est "dedans" et qu’il est cet objet même. Avant de se bagarrer contre le patron, contre la société, le travailleur essaie constamment, par mille voies diverses de leur échapper. C’est alors qu’il se heurte à ce qui l’encadre. La bagarre contre le patron, contre la société, ça vient du fait que le travailleur n’est pas précisément cet objet passif auquel on veut le réduire et qu’il tend constamment à être cet "être autonome". C’est cet "être autonome" qui surgit au premier plan lorsque dans une lutte, les travailleurs sont libérés, pour un moment de certaines contraintes physiques et morales du capital. Le réformisme consiste précisément à ne considérer que les conséquences et à réduire le comportement des travailleurs à cette lutte "contre". On laisse entièrement de côté la tentative inlassable de faire "autre chose de sa vie", tentative qui modèle constamment ce qui apparaît dans les comportements ouvriers face à la société dans son ensemble, face au travail, face à la "participation sociale" qui est constamment sollicitée de lui. Si, par hasard, on s’occupe de ce comportement "pour soi" (parce qu’il devient trop évident et qu’on ne peut plus nier son existence), c’est pour dire aussitôt que cela n’a guère de valeur, cette "valeur" étant appréciée par rapport à l’affrontement direct et "conscient" avec les organes de domination du capital, c’est-à-dire finalement dans le cadre du système capitaliste lui-même.
Pour reprendre les deux phrases citées au début de ce chapitre, c’est l’irruption de ce travailleur "pour soi" sur la scène capitaliste moderne qui déclenche cette énorme chasse à tout un tas de phénomènes inclassables selon les critères traditionnels : le capital aujourd’hui, comme celui d’hier sous des formes différentes, se sent menacé, à juste titre, par cette tendance renouvelée du travailleur à n’être qu’une valeur d’échange, la plus réduite possible. Sans aucun doute, cela a toujours existé, aussi vieux que le capital lui-même et l’exploitation. Mais le capitalisme s’il est fondamentalement le même, n’est pourtant plus du tout le même et il est en constante évolution. Aussi longtemps que le capital existe, c’est qu’il réussit, dans une mesure plus ou moins large à atteindre ce qui est son objectif du moment. La réduction du travailleur à un être uniformisé, planifiable à volonté aussi bien dans la production que dans la consommation est en partie atteint puisque aussi bien, le capitalisme se survit à lui-même. Mais, cette réussite même déclenche d’autres phénomènes, non prévus qui sont la conséquence même de son développement. L’homme "unidimensionnel" conditionné pour être interchangeable parce qu’identique à lui-même et aux autres reste quand même un être "pour lui". Les motivations uniformisées sont génératrices d’une compréhension instinctive et de comportements individuels qui se "collectivisent" plus sûrement et plus spontanément. L’apparition de formes d’action collectives est moins le résultat d’une concertation préalable, encore moins celui d’une persuasion préalable nécessaires parce que les intérêts et les mentalités en découlant étaient trop divergents. Là aussi, il faut regarder au-delà des luttes ouvertes (dans lesquelles ces phénomènes tiennent leur place) pour voir la dimension de ces comportements individuels généralisés dans lesquels la possibilité d’une action "pour soi" pour un travailleur pris individuellement découle de la même possibilité pour tout autre de faire la même chose ; situation connue de chacun à cause de cette identité voulue par le capital qui fait que chacun comprend instinctivement les autres. Cela se trouve dans le domaine de la production, par exemple dans l’absentéisme, mais aussi dans le domaine de la consommation. L’offre systématique de produits et leur facile acquisition a détruit toute "valeur" que conférait à ces produits leur acquisition, leur appropriation au terme d’un long et pénible travail. Le crédit à l’achat joue aussi ce rôle destructeur de valeur puisqu’il permet une appropriation sans un effort préalable. Les objets n’apparaissent plus que comme des instruments de quotidien, utiles sans plus pour une certaine tâche, non seulement pour épargner du temps (et faciliter le travail salarié comme on a pu le voir pendant une période) mais pour atteindre une jouissance hors du travail, de tenter de régler sa vie en fonction de ses désirs, d’organiser sa vie hors du circuit capitaliste.
On retrouve ici la situation du début du capitalisme, lorsque le travailleur, s’appuyant sur les éléments de sa vie antérieure résistait tant qu’il pouvait à sa manipulation comme valeur d’usage par le capital en réduisant l’échange de sa force de travail à sa stricte nécessité personnelle. Mais cette fois, c’est le capitalisme qui apparaît sur la défensive et qui voit les propres objets de sa domination pris comme instruments personnels d’évasion, d’une évasion toute limitée, mais évasion quand même hors des règles du système. La dimension du phénomène peut laisser entrevoir à la fois sa puissance et sa fragilité. Globalement, on peut dire que tous les phénomènes "d’absence de participation" sociale se situent dans leurs motivations à une sorte de carrefour dialectique entre les réactions psycho-physiques conscientes et inconscientes à la domination moderne des travailleurs et les sollicitations constantes des évasions rendues possibles par les institutions elles-mêmes. L’imagination propre de chacun n’a plus alors qu’à tisser, selon les possibilités de chacun de prendre d’une part du "temps" d’autre part des "moyens", la reconstruction d’une vie "pour soi". Cette reconstruction constitue sans aucun doute un futur et non plus un retour à des conditions de vie antérieures comme cela existait au début du capital. Mais on ne peut en aucune manière déduire de ces possibilités de vie "pour soi" les éléments d’une société communiste car elles se développent de toute façon à l’intérieur d’un monde capitaliste. Elles expriment seulement la tendance vers cette société communiste et apportent une connaissance plus juste de toutes les luttes qu’entraînent la répression ou la récupération (ce qui est une autre forme de répression) des formes actuelles de cette tendance. Cette répression entraîne l’apparition d’autres formes qui surgissent des contradictions nouvelles exprimant toujours la contradiction fondamentale entre le capital et le travail.

2/1978

10) Sortir le débat des ornières

On ne pense pas qu’on soit là pour essayer d’avoir plus raison que les autres ou avant eux, ni pour s’envoyer des invectives directes ou sous-entendues, celles de tous les groupes de toujours qui, quand ils ne veulent pas discuter ou ne veulent pas entendre essaient de déconsidérer par quelques épithètes bien choisies.
On pense qu’on est là pour essayer de comprendre. Avant de discuter de faits récents, quelques explications pour qu’on sache de quoi on parle : on n’aime ni les mélanges, ni les insinuations, ni les trucs à double sens pas plus que les faux débats.

10.1 Les sources d’informations

Pourquoi C. Reeve ironise-t-il sur les "kilos de réflexions de sociologues d’entreprise" ? Pourquoi ces "réflexions" existent-elles, que révèlent-elles, ne sont-elles que du vent ? Les réflexions elles-mêmes sans doute pour une bonne part tout comme celles des "économistes distingués". Mais, dans les travaux des "économistes" tout comme dans ceux des "sociologues", on trouve des faits, une mine de faits qui rejoignent ceux qu’apportent la presse ou les informations directes et qui valent quand même la peine d’une réflexion approfondie. Ces "analyses sociologiques" ne sont-elles pas simplement aussi une partie du développement du capital ? À ses débuts, l’organisation technique du capital s’est préoccupée de ses finances (banque et comptabilité) puis de ses ventes (services commerciaux), puis de ses techniques de production principalement des installations de capital fixe et de matières premières (services techniques) et dans la période moderne plus spécialement du capital variable (organisation du travail). La sociologie est pour le "travail" (capital variable) ce que la technologie est pour le capital fixe.
Dans chacun des domaines de l’entreprise capitaliste, l’information et l’analyse sont essentielles pour les décisions en vue de la meilleure rentabilité, du meilleur profit. La sociologie est un des outils essentiels pour la planification intégrale de la force de travail, pour en faire un élément manipulable à volonté et à point voulu selon les "besoins" du capital. Rejetterait-on les tonnes d’informations économiques et financières sous prétexte qu’elles sont le fait de comptables et de banquiers et de statisticiens "capitalistes". Où Marx et tant d’autres puisaient-ils leurs éléments de réflexion ? Les capitalistes ne savent pas où ils vont mais ils ont des instruments perfectionnés qui leur apportent des éléments pour prendre à tout moment les décisions qu’ils croient conformes à leurs intérêts. Les sociologues et leur fatras de faits et d’analyses sont un de ces instruments pour le capital d’aujourd’hui en vue de "saisir" la force de travail. À nous de voir ce qu’on peut en tirer avec tout l’esprit critique possible, mais certainement pas avec dérision. Ce n’est qu’un élément, mais un élément important, parmi toutes les autres sources d’informations directes ou indirectes sur toutes les formes de lutte qui brisent la tentative de "planification totale" du travailleur.
Un exemple concernant l’absentéisme. Tout le monde sait que pour réduire ses coûts de production, accroître sa compétitivité et maintenir ses profits, le capitalisme doit "faire tourner les stocks" qui immobilisent - sans profit aucun - le capital. Moyennant quoi, les grosses usines ont toutes habituellement des stocks très réduits (sauf parfois pour des raisons spéculatives par exemple sur les cours des matières premières ou pour prévenir un conflit). La conséquence est qu’une grève limitée bloque rapidement toute une usine par rupture de stocks. Les travailleurs savent cela rapidement et savent s’en servir. Le capital cherche des parades (sous-traitance, diversification des approvisionnements, etc.).
La régularité de l’approvisionnement en main d’œuvre pour assurer un flux continu de production et d’utilisation des matières premières est un élément aussi essentiel. Le stock de "force de travail" doit être réduit au minimum, sinon il est payé à "ne rien faire" tout comme une montagne de pièces au magasin, etc. Réduire ce stock de "force de travail" c’est, pour une bonne part, la limitation de l’absentéisme. S’absenter, c’est obliger le patron à accroître ce stock. Des absences irrégulières nombreuses - non planifiables - peuvent bloquer la chaîne comme le manque de pièces et être aussi onéreuses qu’une grève bouchon. Pour y remédier, les patrons doivent recourir aux mêmes méthodes que pour pallier au manque de pièces : sous-traitance, constitution d’un stock d’intérimaires, etc.

10.2 "Refus du travail" capitaliste et "refus du travail socialiste"

Que l’on sache, nous vivons sous le capitalisme et l’emprise du capital est partout. Et ses nuisances aussi : les ouvriers furent les premiers à subir la plus importante et la plus quotidienne des pollutions : celle du travail salarié, celle de l’exploitation. La pollution qui était autour allait de pair avec celle-là, sans qu’on puisse dire laquelle pesait le plus.
Ce que sera une société communiste, nous n’en savons rien exactement, mais nous pouvons très bien dire ce qu’elle ne sera pas : la société d’aujourd’hui. Quand on parle de "refus du travail" [30], on parle d’aujourd’hui et pas de demain. Demain, on verra sur place ce que sera la "participation aux tâches nécessaires". Peut-être ce sera plus "d’activités" qu’on n’en a aujourd’hui, mais en tout cas, ce sera différent. Les critiques de C. Reeve sont d’autant plus mal venues que ceux qui ne vont pas bosser, souvent n’y vont pas pour "faire autre chose", autre chose qui est à eux, qui leur plaît et qui est le plus souvent une activité collective (et dont ils sortent parfois plus crevés que s’ils avaient été bosser). C’est vrai que certains "militants" envisagent le "travail, activité humaine indispensable au fonctionnement de toute société" pour y appliquer leur "refus du travail" dans une société presse-bouton. Mais, il n’y avait rien de cela dans le texte de Zerzan. Et, de plus, est-ce une raison pour rejeter toute discussion avec les épithètes infamantes du genre "slogan de la classe bourgeoise et de ses larbins de toujours". Il faut, à C. Reeve, trouver à tout prix des "principes" pour leur opposer les siens.
Il y a des deux côtés l’amorce d’un débat que chacun refuse au fond en se drapant dans cette robe de ses principes, une robe vieille mode sur la nécessité du travail social, une robe nouvelle mode sur le rejet du travail (tout au plus une corvée de chiottes de quelques minutes par jour).
Les uns font abstraction de l’énorme potentiel des techniques et de l’homme nouveau imbibé de ces techniques qui impliquent des relations nouvelles et obligent à une révision constante de ce que la réflexion sur les luttes passées ont pu apporter. C’est d’autant plus étrange que ce sont les mêmes qui font du conseil ouvrier le centre d’un développement révolutionnaire, matérialisant ainsi la prééminence du développement actuel des forces productives et de ceux qui les animent.
Les autres se servent de ces techniques avec une imagination quelque peu délirante pour brosser les traits d’une société "sans travail" tout en les rejetant en même temps dans une vision d’une société bucolique à la Rousseau. D’autant plus étrange que ce sont les mêmes qui ont souvent une vision apocalyptique d’une révolution qui détruirait le développement et l’utilisation capitaliste des techniques, presque du jour au lendemain.
Il y a dans les vingt lignes du dernier paragraphe de l’article de C. Reeve tout un programme politique dont la discussion prendrait un volume entier et qui est jeté comme une conclusion un peu menaçante et triomphaliste à on ne sait quels "parasites" qui refuseraient "la voie communiste" des travailleurs productifs. Encore une fois, ce qui nous intéresse ici n’est pas la société de demain : on peut en discuter à perte de vue. Ce qui nous intéresse, c’est ce qui se passe dans la société d’aujourd’hui et qui révèle les tendances et les ruptures vers cette société communiste.

10.3 La lutte des classes

C’est pour nous précisément ce qui se passe dans la société capitaliste d’aujourd’hui, dans ses branches occidentale, russe, chinoise ou sous-développées. Le problème n’est pas d’approuver ou de désapprouver mais d’essayer de comprendre et d’analyser et non pas d’appliquer des critères à priori.
C. Reeve part en guerre contre ceux qui veulent faire de l’absentéisme le "principe du nouveau mouvement révolutionnaire". Nous sommes bien d’accord avec lui mais pas de la même façon. Et la critique que nous pouvons faire de ceux qui érigent le "refus du travail" comme principe d’une action militante, comme "acte exemplaire conscient", nous l’appliquons tout autant à cet "ouvrier révolutionnaire" mythique et aux "principes de l’action révolutionnaire" dont parle C. Reeve à différentes reprises.
Toute sa critique feint de considérer comme "slogan" ou "mot d’ordre" révolutionnaire ce qu’il reconnaît lui-même par ailleurs comme une lutte. Il peut ainsi aisément opposer son argumentation sur la "volonté et la détermination de se battre contre le capitalisme" et ses "principes de l’action révolutionnaire" aux nouveaux credo des "petites tendances gauchistes" qui "érigent le refus du travail en principe du nouveau mouvement révolutionnaire". Cela ne nous concerne pas, mais a l’intérêt pour C. Reeve de lui permettre de passer complètement à côté du débat. Ne pouvait-il pas faire autrement ?
Personne n’a jamais dit que le sabotage, la violence, l’absentéisme, la grève, etc. étaient des choses nouvelles. Ils sont l’essence même de la résistance au capitalisme, ils sont nés avec lui et mourront avec lui. Seulement, le capitalisme s’est transformé et ce que les travailleurs font aujourd’hui (pas ce qu’ils pensent ou pensent faire) a une toute autre dimension et une toute autre signification à la fois pour le capital et pour les travailleurs eux-mêmes. Et cela pourra en avoir une toute autre demain [31].
C. Reeve écrit :

"Le refus du travail, produit même de la transformation des vieux processus de travail et de la mentalité ouvrière par le capitalisme, n’a, en soi une quelconque perspective révolutionnaire. Cette perspective seul l’affrontement ouvert, collectif et conscient contre le capitalisme peut la faire apparaître…"
"Le sabotage et autres refus du travail ne sont, en fait que le résultat, la manifestation d’une faiblesse des travailleurs, la manifestation de leur incapacité à s’affronter de façon consciente, indépendante et collectivement au capitalisme…"

La conscience de la lutte, son développement du stade individuel à un stade collectif et à sa généralisation, les perspectives de cette lutte qui apparaissent dans les faits par les nécessités immédiates de la lutte et non comme un programme étudié d’avance que chacun saurait par cœur, tout cela, la pratique des luttes le confirme, tout cela contredit la manière dont C. Reeve pense cette question de "conscience" et de "perspectives révolutionnaires".
C’est parce qu’il voit cela comme existant avant la lutte, tout armé, tout pensé dans la tête des "ouvriers révolutionnaires" qu’il divise ainsi dans les luttes ce qui lui semble "faiblesse", "individuel", "non révolutionnaire", pour prendre le train en marche avec la bible du "bon révolutionnaire" si par hasard il passe par la gare où il lui a assigné de passer.
De là vient qu’il sépare ce qui est le fait des mêmes travailleurs et se mêle pourtant inextricablement dans les luttes d’aujourd’hui. La transformation des idées des travailleurs se fait en même temps que la transformation des luttes. Parler de nouveau mouvement signifie pour nous (et je crois aussi pour C. Reeve) que les travailleurs luttent de façon différente en essayant d’agir pour eux-mêmes et par eux-mêmes. Il serait bien étrange que les manifestations d’autonomie dans les luttes [32], pour timides qu’elles puissent paraître ne s’accompagnent pas d’une transformation radicale des "valeurs" que le capital essaie d’imposer depuis toujours. Transformation pas tant des idées (on s’en fiche de ce que les "théoriciens" ou d’autres pensent du "non-travail") (et souvent les travailleurs expriment des idées différentes du contenu de leurs actes), mais de la pratique individuelle et collective face au travail (pas de la pratique conçue comme un acte militant mais de ce que les travailleurs font dans leur quotidien sans afficher de couleur). Nous voulons voir cela comme un tout et non le détailler en petits morceaux séparés les uns des autres. Nous voyons qu’il se déroule un tas de phénomènes nouveaux ; nous en parlons et nous essayons de les relier entre eux.
Bien sûr, la société capitaliste sera détruite par un "affrontement ouvert, collectif et conscient" avec le capital. Mais reste à savoir ce que cela signifie. Pour nous, ce ne sera pas définitivement le "grand soir", mais un processus long et complexe déjà engagé et dont nous pouvons voir les manifestations. Si défier dans le quotidien les "valeurs" traditionnelles du capital n’est pas un affrontement "ouvert", qu’est-ce qui en est un ? Si un tel affrontement, qui touche régulièrement plus du quart des travailleurs n’est pas un acte collectif, qu’est-ce qui en est un ? Quant à la conscience, les exemples que nous citons plus loin montrent que les actions contre la répression de ces comportements collectifs "individuels " ne sont pas dirigées à l’aveuglette, mais d’une façon claire et "consciente" vers des objectifs et avec des méthodes que des "révolutionnaires conscients" n’auraient peut-être pas rêvés.
Les exemples qui suivent, nous les avons choisis parmi d’autres, parmi les plus récents, pour montrer comment les choses se passent. Chacun peut avancer d’autres analyses ou apporter d’autres exemples dans tous les pays qui confirment ou infirment, mais en tout cas font avancer le débat, un débat qui ne finira qu’avec la fin du capitalisme. C’est tout ce que nous souhaitons.

11) Comment des travailleurs isolés voient le problème ?

Les deux textes qui suivent émanent d’ouvriers. Le premier montre les cheminements individuels depuis mai 1968 et le choc entre les comportements, les groupes, politiques ou informels, les idées. C’est sans doute l’itinéraire de beaucoup de jeunes travailleurs. Il n’y a pas de fin, chacun peut l’ajouter selon ce qu’il connaît d’exemples semblables.

11.1 Evasion de la misère et misère de l’évasion

J’étais un brave ouvrier du bâtiment qu’avait traversé 68 sans trop comprendre ce qui arrivait. Pourtant, j’étais pas un dur du boulot, mais y avait d’autres moyens d’évasion pour moi à l’époque : le bal du samedi soir ; les nanas, etc. Et après avoir bien fait ma jeunesse à droite et à gauche, du nord au sud, je rentre au "pays" pour me fixer. Mais pourtant, y avait quelque chose en moi que j’arrivais pas à étouffer (je savais pas comment l’appeler - maintenant, je sais, "désaffection" pour la "répugnante activité", tous les travailleurs sont comme moi, résistance passive). Un reste d’angoisse, un rien de dégoût : j’étais plus un ouvrier commode ; j’ai eu des prétentions syndicales et j’ai vite fait le tour des boîtes de la région, soit en me faisant vider, soit en m’engueulant. Je m’étais radicalisé malgré moi, je veux dire, sans m’en rendre compte.
Septembre 1973. À quelques éléments près, ramassis de freaks bavards et incohérents dont le siège social est "chez Gaston", je m’étais retrouvé un peu dans leurs thèses de l’époque, assez mal définies : régionalisme, écologisant, anarzob et compagnie. Activité : cinéma dans les maisons de jeunes, discutaillerie, pinaillage, etc.
Pourtant une tendance plus pratique se dessine parmi quelques uns : collage d’affichettes, demande d’emplois à mi-temps ; nous avons reçu beaucoup de propositions (usines, jardinage, garde d’enfants, etc.). Le Berry devient le théâtre de la première expérience de travail par roulement (une semaine une équipe, une semaine l’autre ; cette pratique "marginale" limitait notre exploitation mais nous coupait des autres travailleurs (concurrence déloyale) ; c’est pourquoi nous envisagerons par la suite l’emploi des grands moyens pour "légaliser" notre situation.
Mai 1974. Les promoteurs de cette expérience s’éclipsent sans explications et nous laissent avec nos doutes. Venaient-ils de perdre leurs illusions de lycéens ou de s’apercevoir du ridicule d’une organisation construite artificiellement en dehors de toute lutte réelle ? On peut noter, à leur décharge, leurs dégoûts devant l’attitude de certains venus pour "frimer" ; trop forts pour rester avec nous, pas assez pour aller ailleurs, ils restent toujours muets.
Novembre 1974. "L’occupation". C’est à cette époque que j’ai dû te rencontrer. Contacts aussi avec divers trotskistes : ils pensaient que nous voulions "organiser" les chômeurs. Nous nous inscrivons collectivement comme demandeurs d’emploi à mi-temps. Occupation symbolique de l’ANPE. Le chef de l’Agence refuse de nous entendre et appelle les flics. Nous décidons de quitter les lieux avec la ferme intention de revenir une autre fois "plus nombreux et un jour de pointage". Exposition de dessins à la MJC sur le thème : "le travail aliéné". Le sujet fut très mal traité : c’était n’importe quoi pourvu que ça mousse.
Décembre 1974. Descente. Les querelles de théories deviennent des querelles de personnes, les querelles de personnes deviennent des querelles de théories. Dispersion.
Mars 1975. Essai de clarification (maladroit) sous forme de contribution/autocritique. Contact avec des travailleurs, des jeunes loubards et le CAP.
Septembre 1975. Les réductions du temps de travail deviennent imminentes. Toute le monde en parle et Lutte Ouvrière, dans une réunion publique, se pique d’audace et avance la semaine de… 35 heures et ajoute : "Marx a dit que la fin du travail collectif (social) n’est pas pour demain ; même les Etats-Unis n’ont pas atteint un assez haut degré de développement industriel". Mais il ne dit pas à quelle époque Marx disait ça.
Novembre 1975. Les non grévistes des Etablissements Fruehauf manifestent devant la préfecture et demandent le "droit au travail". Publication de "A bas le travail". Etude d’une action pour la manifestation du 2 décembre si personne ne se déballonne. Une affiche en vue.
Voilà, c’est tout ; aussi, entre-temps, j’ai pas mal bouquiné : Pannekoek, ça m’a bien plus ; mais aussi Bordiga ; maintenant je bosse à droite et à gauche, le plus souvent au "noir", chez des copains artisans ; ça dépanne, encore "un truc pour bouffer", mais ça change rien. Les autres font comme moi dans différentes business…
février 1976

11.2 La répression contre l’absentéisme en France

Nous considérons l’absentéisme comme une forme parmi d’autres de refus du travail salarié, un acte de révolte individuel mais qui se développe massivement (en France 25 % de plus en 10 ans).
Le pouvoir ne sait quoi inventer pour réprimer ce moyen très répandu chez les travailleurs qui cherchent ainsi à reposséder un peu de leur énergie, de leur temps, de leur espace, que ce soit pour le repos, le voyage, l’amour, le bricolage, la pêche ou tout autre chose.
En France, les travailleurs se prennent chaque année 380 millions de journées soit cent fois plus que le nombre de jours de grève. Ces chiffres sont tirés d’un rapport gouvernemental (Heilbronner) qui avoue aussi que 10 % seulement des arrêts de travail ont pour origine un motif strictement médical. Ajoutons à cela les jours que nous nous prenons sans avoir besoin de certificat médical (2 jours consécutifs dans mon usine) et le phénomène du chômage volontaire (déclaré ou non).
Ces faits sont aussi ceux des travailleurs de ma boîte et cela malgré le chantage de la prime mensuelle d’assiduité qui est de 8 % (du salaire de base) : nous la perdons en deux jours d’absence, c’est-à-dire qu’en manquant 2 jours nous perdons le salaire de 4. Ce chantage ne fait que nous pousser à prendre carrément 15 jours d’arrêt. La moyenne de l’absentéisme dans l’usine (750 personnes) est de 10 % mais cela va de 3 % dans les bureaux et la mécanique à 17 % en juin-juillet dans mon atelier (travail au rendement).
Le rapport Heilbronner propose alors des mesures répressives qui annoncent pour l’avenir un autoritarisme de plus en plus fort dans ce domaine : mise en fiche des travailleurs qui s’absentent le plus (cette mesure existe depuis longtemps localement, mais pas l’ordinateur) ; ce fichier nous suivra… Mise en fiche des médecins complaisants (gageons qu’il n’y en aura plus aucun) et mesures disciplinaires contre les exagérations. Les trois premiers jours non remboursés actuellement seront portés à sept. Les indemnités journalières (35 francs par jour actuellement seront diminuées).
Plus le capital s’étatisera, plus cette logique se renforcera : "travaillez pour le socialisme". Les exemples ne manquent pas. En France, l’allergie au travail salarié est médicalement dénommée la "sinistrose". Elle conduit depuis longtemps aux hôpitaux psychiatriques, mais conduira-t-elle bientôt ici comme ailleurs (Chili, URSS, Chine, etc.) à des "camps de travail" ou à des "prisons de rééducation" ?
L’absentéisme est une forme de repossession qui se développe un peu partout (y compris en Chine) et il convient, je crois, de l’analyser en la liant à toutes les autres formes de refus et de lutte.`
Que se passe-t-il dans les autres pays ? [33]

Octobre 1977

12) Ce sont toujours les mêmes

Le Financial Times du 3 novembre 1977 publiait la déclaration suivante émanant de Tom Darby, directeur du personnel et des relations sociales de Chrysler-Grande-Bretagne et relative à l’usine Chrysler de Linwood en Ecosse :

"La société est saignée à mort par les pertes subies à Linwood… L’usine est paralysée par des refus délibérés des règles, par des pratiques restrictives, par un absentéisme et des arrivées en retard à large échelle, par des grèves sauvages et par un manque total de souplesse…".

Il a ajouté que l’usine n’avait pas réalisé en 1977 plus de la moitié de la production pour laquelle elle avait été programmée.
En peu de mots, la situation ainsi décrite pour un cas particulier détruit toute l’argumentation de C. Reeve dans son article où il a écrit : "le sabotage et autres refus du travail ne sont… que le résultat, la manifestation d’une faiblesse des travailleurs, la manifestation de leur incapacité d’affronter de face…"
Il est bien évident, dans l’exemple cité, comme ailleurs, que ce sont les mêmes travailleurs qui, selon les circonstances, alternativement ou en même temps utilisent toutes les méthodes de lutte. Pour eux, il n’y a aucune différence ou séparation entre par exemple leur absentéisme et leur refus de se déplacer de quelques mètres sur la chaîne, ce qui aurait impliqué un travail supplémentaire suite à une révision de poste - ce qui en 1977 a entraîné la fermeture de l’usine de Linwood pendant plusieurs semaines. Les travailleurs qui arrivent en retard ou s’absentent quand ils en ont envie savent très bien ce qu’ils font. Pourquoi leur lutte aurait-elle un sens face à un chapitre du règlement (celui des définitions de poste) et pas à un autre chapitre (celui de l’horaire de travail) ?
Quant à tous les arguments sur la "modernisation" ou le management, sur la crise, l’exemple de Linwood permet précisément de les écarter. L’usine de Linwood a été ouverte en 1963 en Ecosse pour résorber le chômage (avec l’espoir d’avoir une main-d’œuvre plus docile). C’est la plus grande et la plus moderne des usines Chrysler de Grande-Bretagne construite pour se suffire pratiquement à elle-même (seuls les moteurs et les embrayages viennent de Coventry). Le modèle qu’elle fabrique se vend très bien (Chrysler a dû importer des voitures de ses autres usines européennes pour boucher les trous et répondre à la demande du marché anglais). La moitié de la production planifiée pour 1977 n’a pu être atteinte malgré l’introduction d’une seconde équipe en mai 1977, l’embauche de 2 500 ouvriers supplémentaires et le remplacement du directeur par Stan Deason, un gros bras venant de l’usine Ford d’Halewood avec une réputation bien établie d’homme énergique et direct.
La grève des mineurs américains est un autre bon exemple de l’impossibilité de diviser les actions des travailleurs, les unes en manifestations de "faiblesse" (donc capitulardes), les autres en manifestations de "conscience" (donc révolutionnaires). Après 73 jours de grève, l’Assemblée des représentants de base du syndicat (UMW) n’a pas osé entériner et soumettre à la base un accord passé par les 39 grands chefs syndicaux avec les représentants du patronat des mines. En échange d’une augmentation de 37 % des salaires sur trois années et de divers avantages financiers, les dirigeants voulaient imposer aux mineurs des mesures draconiennes contre l’absentéisme, les grèves sauvages et un remaniement complet du système d’indemnisation de maladie et des retraites. Contre l’absentéisme et les grèves sauvages, il était prévu le licenciement après deux jours d’absence injustifiée ou bien pour avoir organisé une grève sauvage, ou bien pour avoir participé à un piquet au cours d’une telle grève [34]. Ce type de licenciement n’était pas susceptible de recours. De plus, les mineurs engagés dans des grèves sauvages auraient été passibles d’amendes et après 10 jours, toutes les garanties maladie auraient été suspendues. Les patrons reprenaient en main tout le système de sécurité sociale et de retraite jusqu’alors géré par le syndicat (il y avait de bonnes raisons pour cela, notamment la manipulation des fonds par des gangs du syndicat, mais il y avait aussi d’autres bonnes raisons, dont la possibilité de sanctionner l’absentéisme et les grèves sauvages). Qui pourrait distinguer dans cette lutte exemplaire, ce qui était la défense d’une situation de fait créée par les mineurs eux-mêmes au cours des dernières années - et incluant l’absentéisme tout autant que les grèves sauvages - et ce qui était une forme quelconque d’une "conscience révolutionnaire" ? La défense du "droit de grève", c’est-à-dire du droit de se mettre en grève pour des revendications quotidiennes (les "grievances") n’est-il pas lié étroitement à la défense du droit de s’absenter pour son "propre soi-même", une autre forme de la défense de soi, de son propre intérêt par ses propres moyens ?
Fin août 1977, plus de 500 femmes de la FN (Fabrique Nationale d’armes) à Liège en Belgique débraient brusquement, manifestent dans l’usine, puis dans la rue, entraînant avec elles d’autres travailleurs : elles partent en cortège vers un centre de contrôle maladie interprofessionnel. La police est prévenue, mais elle n’envoie sur place qu’un seul commissaire, dont l’autorité et la prestance doivent suffire pour en imposer à quelques femmes excitées. Le commissaire est molesté. Les femmes envahissent le centre et y détruisent tout ce qui leur tombe sous la main, depuis les appareils médicaux jusqu’aux dossiers et aux fichiers : les médecins et le personnel ont tout juste le temps de s’enfuir par une porte dérobée. Le lendemain, 12 usines, les plus importantes de Liège, dont l’aciérie Cokerill-Ougrée, débraient spontanément et le travail ne reprend que lorsque les syndicats annoncent officiellement qu’ils se retirent du centre en question, qu’ils reconnaissent la grève (ce qui entraîne le paiement des indemnités de grève). Le centre en question avait été édifié pour le contrôle des "absences maladies" suite à des accords paritaires patronat-syndicats (FGTB "socialiste" et CSC, catholique) pour enrayer l’absentéisme, d’abord à Cokerill-Ougrée, puis à d’autres usines dont la FN. Le dit centre était particulièrement honni par les travailleurs : la gestion paritaire leur ôtait toute possibilité de recours syndical. L’explosion dont nous venons de parler faisait immédiatement suite à un abus particulièrement tragique : une jeune femme relevant de couches avait été renvoyée à deux reprises au travail par le centre en question malgré l’avis de son médecin traitant ; la seconde fois, elle était décédée subitement dans son atelier. Le centre n’a pas été remis en place et la situation, en ce qui concerne l’absentéisme est revenue à ce qu’elle était antérieurement à cette offensive patronat-syndicats. Mais, il est tout aussi sûr qu’ils essaieront autre chose.
Cet exemple d’un "refus de travail" conduisant à une lutte ouverte, on peut tout autant l’inverser à propos de Swan Hunter, un chantier naval anglais près de Newcastle à Wallsend : là, c’est une lutte ouverte qui conduit au "refus du travail" par une décision collective prise tous ensemble dans les formes les plus "classiques". Depuis des mois, à cause de la politique des salaires, les acastilleurs (ceux qui aménagent l’intérieur des bateaux) font la grève des heures supplémentaires pour demander la parité avec les chaudronniers. En novembre 1977, le gouvernement travailliste (social-démocrate) ayant obtenu un marché de 24 bateaux du gouvernement polonais manigance, avec le patronat des chantiers navals et les leaders des Trade Unions un chantage : ou bien une allocation de 7 bateaux (et du travail assuré pour deux ans) et la fin de la grève des heures supplémentaires (le "contrat" proposé parle "d’améliorer les pratiques ouvrières" et de "bonne conduite du syndicat") ou bien la mise au chômage dans quelques semaines de 700 ouvriers pour commencer. Les shop stewards sont pour le "travail" et les bateaux polonais et la fin de la grève. Une assemblée des grévistes fin novembre décide, par 1 700 contre 20 de faire front à la coalition shop stewards, syndicats, patronat et gouvernement. C’est un déchaînement contre ces ouvriers qui préfèrent leurs "principes" à la vie de "leur" entreprise ; certains parlent même de "suicide". Au tollé (dans la même unité), un travailleur répond simplement : "nous avons bien gagné de nous occuper de nous-mêmes avant n’importe qui". Il serait trop long de retracer toutes les péripéties qui ont suivi. Mais en janvier 1978, les licenciements ont commencé, après le retrait définitif des bateaux "alloués" au chantier, et cela par l’effet d’un choix délibéré et massif des travailleurs pour le chômage en face d’un chantage au "travail" dans certaines conditions. On peut aussi remarquer qu’ils avaient d’abord choisi pendant des mois de moins travailler pour tenter d’avoir un meilleur salaire, puis choisi de ne plus travailler.
Un autre exemple peut montrer également comment se produit cette mutation d’une lutte vers le refus du travail, également d’une manière collective. Elle se déroule encore en Angleterre et concerne non plus les salaires mais les mutations technologiques et les licenciements. Les aciéries anglaises (nationalisées dans un trust unique d’Etat) sont encore plus touchées par la crise mondiale de la sidérurgie que les autres Etats, à cause de la résistance les années passées des travailleurs à la modernisation qui entraînait des licenciements. Des aciéries très modernes ont été construites notamment à Port Talbot (Pays de Galles) et Middleborough (région Nord). Mais elles ne purent être mises en service pendant des mois voire des années parce que personne ne voulait aller y travailler. Imagine-t-on en France Fos à Marseille ou Usinor à Dunkerque restant vides parce que personne de Valenciennes ou de Thionville ou d’ailleurs ne veut y travailler ? Les syndicats soutenaient, mollement, cette ligne, et maintenaient, dans leurs mots d’ordre, l’opposition aux licenciements. Récemment, fin 1977, 800 ouvriers à Beswick (Ecosse), à l’usine de Clyde Iron Works, ont opté pour le licenciement volontaire contre une indemnité (jusqu’à 15 000 livres par ouvrier) [35] et ont formé leur propre comité d’action pour négocier directement avec la direction la fermeture de l’usine, en raison de l’opposition du syndicat. On peut dire que cela "sert les intérêts du capital" ; nous reviendrons plus loin là-dessus, mais, à notre avis une forme de lutte succède simplement à une autre forme de lutte. A un "refus de la modernisation" qui implique la rupture avec beaucoup de choses du domaine des rapports dans l’usine, fait suite tout simplement le "refus du travail" : on prend l’argent et on s’en va. A vrai dire, dans cette situation, le terme "autre forme de lutte" est particulièrement inadéquat. Dans les deux cas, refus de la modernisation ou acceptation du licenciement, il y avait le même choix personnel et collectif à la fois d’un certain mode de vie ou de travail qui excluait en tout cas "l’intérêt de l’entreprise" pour ne laisser que l’intérêt de soi-même. C’était ce qu’exprimait la réflexion de l’ouvrier de Swan Hunter que nous avons citée.
Une telle situation s’était déjà produite en décembre 1975 à l’usine Chrysler de Linwood dont nous avons parlé au début de ce paragraphe à propos d’une autre lutte : il y avait trop de volontaires pour être mis au chômage contre indemnité et toutes les actions syndicales "contre les licenciements" et leurs surenchères gauchistes étaient tombées dans le vide. Nous préférons montrer avec un exemple français que ce ne sont pas des cas isolés et particuliers à la Grande-Bretagne. L’article qui suit était publié dans Libération du 12 septembre 1977 :

C’est en 1972 que le groupe Gillette, déjà installé à Annecy depuis 1953, où il fabrique des lames et des rasoirs, se porte acquéreur de 80 % puis de 93 % des parts de la société Dupont, spécialisée, à vingt kilomètres de là, à Faverges, dans le briquet de luxe. Soucieuse de développer la production du briquet jetable, appelé alors le Tubagaz et dont Dupont est promoteur, Gillette crée l’entreprise Cricket, en 1972, à une quinzaine de kilomètres d’Annecy, au village de la Balme-de-Sillingy. Là, dans un immense atelier, 900 ouvriers, une majorité de femmes, dont beaucoup d’immigrées, en assurent la production.
Un beau jour, cette filiale française commençant à lui peser - d’autant plus qu’actuellement son usine en Espagne offre une production nettement plus avantageuse - Gillette décide son démantèlement. Depuis deux ans déjà elle s’y emploie, et l’opération devrait être effective le 31 octobre prochain. On se contentera alors, non pas de se débarrasser définitivement de son usine française, mais de la mettre provisoirement au rancart, de la figer, en espérant des jours meilleurs… Sa production sera, en attendant, strictement limitée à la France. Mais qui dit baisse de production dit suppression de main-d’œuvre. Or le chiffre d’affaires et du bénéfice d’exploitation du groupe se révélant on ne peut plus rentable, il faut bien trouver une solution pour se débarrasser de cet excédent de main-d’œuvre sans pour autant se trouver en butte aux syndicats, à l’inspection du travail ou à la direction de la main-d’œuvre.

TOUT IRA TRÈS VITE

Premier acte. Dès le mois de mars 1977, le directeur de l’entreprise de la Balme, M. Roux, annonce au cours d’un comité d’entreprise, un premier sureffectif du personnel. Pas question, dit-il, de licencier dans l’immédiat, bien que la menace plane sur l’usine ; juste une proposition : muter cinquante ouvriers de la Balme à l’usine de briquets de luxe de Faverges où dix-neuf contrats temporaires ne sont pas renouvelés. "On a bien tenté une action contre ce genre de pratique, explique le secrétaire de l’UD-CFDT d’Annecy, mais les cinquante cinq ouvriers concernés acceptent finalement ces mutations".
Deuxième acte. Quatre mois plus tard, le 6 juillet, toujours au cours d’un comité d’entreprise, M. Roux récidive : l’excédent est cette fois évalué à 45 emplois dans l’immédiat et de l’ordre de 150 pour l’année 78. Toujours pas question de licenciements, "l’engagement pris par son directeur de ne procéder à aucun licenciement collectif en 77 devant être respecté". Encore une fois toute une série d’actions à envisager, dont certaines laissent déjà présager la procédure qui sera employée à plus grande échelle quelques mois plus tard : le directeur de la Balme incite notamment les travailleurs étrangers à démissionner, moyennant "à titre exceptionnel, des indemnités de départ plus substantielles que celles prévues par les textes ou par la réglementation actuellement en vigueur". L’opération échoue, aucun travailleur étranger n’accepte cette proposition.
Entre-temps, un nouveau personnage entre en scène, qui demeurera dans l’usine plusieurs mois. "On ne savait pas qui c’était, raconte Guy Morales, délégué CFDT. Jusqu’au jour où on apprend par une section CFDT de Paris que ce type est un spécialiste en licenciements et a déjà fait ses preuves dans plusieurs autres boîtes. Et c’est là qu’on a commis une grosse erreur : on ne s’est pas assez méfié de lui ; on aurait dû au moins lui refuser l’accès des comités d’entreprise. Il foutait son nez partout".
Quelques mois suffiront à ce technocrate fin psychologue pour déceler l’état d’esprit et l’atmosphère de l’usine : un salaire moyen de 2 100 francs, un personnel plutôt jeune, composé essentiellement de femmes, dont beaucoup d’origine rurale ou étrangère, bien encadré par une direction paternaliste ; un taux d’absentéisme important, le nombre de démissions plus important encore (environ huit par mois), un syndicat majoritaire FO et implanté plus ou moins avec la bénédiction du directeur, deux syndicats CGT et CFDT tout jeunes, qui, depuis deux, trois ans, tentent tant bien que mal d’accroître leur audience. À cela s’ajoute, depuis quelques mois, la menace, pesante et généreusement entretenue par le directeur, de licenciements à plus ou moins brève échéance.

VENT DE FOLIE

voilà tout est en place pour le troisième acte. Le 18 août dernier, deux jours après la rentrée des vacances, M. Roux revient à la charge et convoque un comité d’entreprise extraordinaire.
Ce jour-là, admirablement conseillé par son technocrate-spécialiste-en-licenciements, il présente le "plan social" qu’il préconise et qu’il a d’ailleurs envoyé le matin même au domicile de chacun des ouvriers de l’usine. C’est le premier point de ce "plan social" qui provoquera, dans la minute qui suit et durant trois jours, un véritable raz-de-marée dans la vie quotidienne du personnel. Il prévoit en effet "une prime d’incitation au départ volontaire, une allocation exceptionnelle de 30 000 francs bruts est proposée dans la limite de l’excédent d’effectif à résorber (150) à toute personne présentant sa démission avant le 15 octobre 77 au plus tard. Les bénéficiaires pourront en outre être dispensés d’accomplir leur préavis qui leur sera intégralement payé. Les démissions doivent être remises au service du personnel qui assurera le règlement immédiat de l’allocation".
Un véritable vent de folie, dépassant de loin les prévisions du technocrate-spécialiste, s’empare du comité d’entreprise. La séance est suspendue. Les ouvriers présents, délégués syndicaux en tête, se ruent vers le service du personnel pour accorder leur démission. Le "plan social" est affiché sur les murs de l’atelier, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. C’est la cavalcade : on plante là sa chaîne et sa machine, et on se presse dans le bureau où le délégué FO plein de zèle enregistre les démissions à la machine à écrire en plusieurs exemplaires.
Pendant ce temps, des femmes préférant solliciter l’avis de leur conjoint avant de prendre une telle décision, viennent grossir la longue file d’attente qui se bouscule devant le téléphone. À la porte de l’usine, un flot ininterrompu d’hommes et de femmes, au courant de l’opération grâce au courrier du matin, se déversent rapidement des cars, se précipitent directement vers le service du personnel, avant de regagner, aussi vite, le chèque à la main, le car qui les emmènera loin de cette usine où ils espèrent ne plus revenir.
"La première journée, c’était effrayant, se souvient Dina, la dernière inscrite sur la liste des démissions. On n’a rien fait de la journée, on était sur les nerfs. On voyait tout le monde partir. Les gens s’organisaient, inscrivaient leur nom sur tout ce qui leur tombait sous la main, sur des bouts de carton ramassés dans l’atelier. Ils voulaient tous partir tout de suite. Moi, j’ai pesé le pour et le contre pendant deux jours, puis je me suis décidée. Il était temps, j’étais la dernière de la liste".
Le 18 août, 150 ouvriers quittent l’usine dans la minute même suivant leur lettre de démission. L’opération se poursuivra deux jours encore, enregistrant 38 démissions supplémentaires. Ce n’est que le 21 que la direction, visiblement elle-même dépassée par un succès aussi foudroyant, clôt les listes. Bilan : 188 démissions en trois jours. Les services (coïncidence ?) qui correspondent aux tâches les plus pénibles, sont complètement abandonnés et désagrégés, laissant une maîtrise désormais beaucoup trop importante par rapport aux quelques centaines d’ouvriers qui n’ont pas voulu ou pas eu le temps de partir. Quant à la production, elle est totalement désorganisée.

2 SYNDICATS DÉMANTELÉS EN UNE HEURE

Du côté syndical, la situation est dramatique. L’opération démission a porté un coup tragique à la structure syndicale, et pour cause : la plupart des délégués CGT et CFDT ont été les premiers à signer leur démission, abandonnant sur le champ la mission qui leur avait été confiée. Les pertes sont lourdes, les retombées s’annoncent dures. Et le spectre du démantèlement qui se précise, entraînant derrière lui de nombreux licenciements… Aux unions départementales CGT et CFDT d’Annecy, on n’en revient pas encore. C’est la consternation.
"Tout ce qu’on a mis si péniblement en branle depuis trois ans, tout est anéanti. Il ne reste plus que deux délégués CFDT. C’est une catastrophe". Et d’essayer de comprendre : "C’est vrai, une véritable psychose du licenciement régnait à Cricket. C’est vrai, les délégués étaient très jeunes et n’avaient pas beaucoup d’expérience syndicale. Mais quand même, on ne quitte pas son poste comme ça". "Ah, maintenant, le patron Roux peut se faire embaucher n’importe où, ajoute, un peu aigri, le secrétaire CGT. Il a réussi à démanteler deux syndicats en même pas une heure. Il a foutu à la porte 188 personnes comme ça, sans un cri, sans rien".
Quant au délégué CGT, mieux vaut ne pas en parler : "le 18 août, quand on a eu vent de l’affaire, on s’est empressé de lui téléphoner à l’usine. Et là, on nous répond qu’il ne fait plus partie du personnel. On a d’abord cru à une blague. Eh bien non, c’était vrai, il est parti le jour même, sans donner signe de vie. On ne l’a plus jamais revu".

3 MILLIONS EN POCHE POUR FAIRE AUTRE CHOSE

Guy a donné sa démission, comme les 149 autres, le jour même de l’opération départs volontaires. Âgé d’environ 23 ans, il était délégué CFDT depuis un an à la Balme. "La section était très jeune, explique-t-il, il n’y avait personne. Je me suis retrouvé délégué un peu par hasard, mais je n’étais pas du tout formé pour assurer ce rôle". Pourquoi il a démissionné ? "Quand on a vu, à la sortie du CE, que le plan social était affiché, certains délégués ont bien essayé de dire qu’il ne fallait pas partir tout de suite, mais les gens répondaient : on s’en fout, on part. Alors, j’en ai fait autant, je n’ai pas du tout pensé aux conséquences que cela pouvait entraîner syndicalement. Je n’ai pensé qu’à mon cas personnel". Guy, en effet, avait un grand projet : suivre un stage FPA puis se lancer dans la menuiserie. Faute de moyens, il n’avait pu encore le mettre en pratique. Avec ses trois millions, il pourra s’y mettre dès le mois d’octobre.
Martine aussi était syndiquée à la CFDT. Agée d’une vingtaine d’années, elle aussi mûrissait un grand projet : le Canada. Elle a démissionné. Elle part au Canada à la fin du mois.
Dina, elle, c’est différent. Elle en avait ras-le-bol, c’est tout. Comme beaucoup d’autres qui sont partis avec elle ce 18 août. Une quarantaine d’années, veuve et mère de deux enfants, elle travaillait depuis trois ans à Cricket : "C’était invivable. 900 personnes dans un immense atelier, sans aucune cloison, une température qui atteignait, l’été, 40 °C, le bruit, les machines…C’est impossible de travailler là-dedans. Moi, par exemple, je n’avais visiblement rien de grave, c’était surtout la tension nerveuse, une fatigue générale ; je passais mon temps chez le médecin. Pendant un an, j’ai réglé les flammes à la main. Ça a l’air idiot, finalement, de régler un briquet. Mais faites-le plusieurs fois par jour, 1 200 fois par mois ! On ne peut pas imaginer ce que c’est. J’étais quelque fois obligée de dormir à plat ventre, le bras en bas tellement c’était douloureux". Pour Dina, ces trois millions, c’est surtout une occasion de fuir ce cauchemar. Bien sûr, elle s’est fait berner puisque, contrairement à ce que lui a laissé croire la direction de Cricket, elle ne bénéficiera sûrement pas d’indemnités de chômage. Bien sûr, 3 millions, ça revient à un an de chômage à 90 % ; et un an c’est vite passé. "C’est vrai, mais je ne regrette rien. De toute façon, tôt ou tard, on allait être licencié. Et je préfère recevoir trois millions d’un seul coup qu’un petit peu d’argent tous les mois. Avec trois millions, on ne peut peut-être pas faire grande chose, mais on peut, en tout cas, prendre du bon temps, un peu de bien-être, le temps de chercher mieux".
Un jour ou l’autre, il faudra sans doute se reposer la question du travail, Dina et les autres ne l’ignorent pas. Ce ne sera peut-être pas facile, 5 000 demandeurs d’emplois attendent déjà en Haute-Savoie. "On trouvera bien, on a le temps maintenant".
Fin de l’article de Libération

13) Le refus du travail et la crise

"On verra s’écrouler le mythe de l’absentéisme comme forme de lutte radicale de la même façon que déjà aujourd’hui le mot d’ordre "refus du travail" s’effondre devant le développement du chômage". C. Reeve.

Revenons chez Chrysler à Linwood. Ces ouvriers si "improductifs" pour le capital, baignent-ils dans une société prospère ? Non, l’Ecosse est une des régions de Grande-Bretagne où le taux de chômage est le plus élevé et en progression : 6 % en octobre 1976, 8 % en février 1978. Swan Hunter - le chantier naval rebelle - dans le Nord où le taux de chômage est passé de 7,2 % en octobre 1976 à 8,4 % en février 1978…
Complétons par d’autres indications parues dans The Economist en janvier 1977 sous le titre Les Anglais au travail. Pour l’Europe, les taux d’absentéisme sont évalués pour 1976 à 8 % dans le Royaume-Uni, à 9 % en Allemagne de l’Ouest, à 12 % en France et à 13 % en Italie (chez Fiat, il serait passé de 9 % en 1970 à 13 % en 1976, malgré la crise…). La Grande-Bretagne n’apparaît pas parmi les plus touchés. Mais le "refus du travail" s’y exprime d’une autre façon, tout autant efficace :

"Il faut entre 65 % et 130 % de plus d’heures par ouvrier pour monter les mêmes voitures en Angleterre que sur le continent. Dans certaines opérations, entre 60 et 70 % de plus d’ouvriers sont employés (avec le même niveau d’équipement nécessaire pour avoir, en principe, le même niveau compétitif) pour produire seulement la moitié de la production prévue. Le niveau de productivité anglaise est entre 1/2 et 3/4 de celui de l’étranger. Si l’on fait une comparaison entre les usines de multinationales en Grande-Bretagne et ailleurs - avec le même niveau de capital fixe - la productivité moyenne aux USA et au Canada est supérieure de 50 % à celle de la Grande-Bretagne, 27 % à celle de l’Allemagne de l’Ouest et 15 % à celle de la France".

Soulignons encore une fois que c’est une situation en période de crise. Nous avons déjà évoqué la baisse de productivité dans les mines américaines de 1969 à 1977 ; un phénomène identique s’est produit dans les mines anglaises entre 1974 et 1977 :

"Malgré six ans d’investissements normaux en nouvelles machines, la productivité en 1976 était au-dessous du niveau de 1970 [36]… La direction des mines a recommencé à recruter. Beaucoup de nouvelles recrues quittent bientôt la mine dès qu’ils découvrent quel genre de travail ils ont à faire…" [37].

Rappelons en passant que ce sont ces mêmes mineurs qui, par leur grève de 73-74 ont fait tomber le gouvernement en Grande-Bretagne.
On retrouve le même son de cloche pour d’autres industries ou d’autres pays : par exemple pour les USA :

"L’absentéisme dans l’automobile reste élevé malgré la chute des ventes et des mises à pied massives. Chrysler a eu en avril (1975) le taux le plus élevé d’absence, plus élevé que deux années avant à un moment où les heures supplémentaires étaient à leur plus haut niveau. Le taux chez Ford est seulement légèrement plus bas qu’un an auparavant…" [38].

Un dernier exemple : fin 1976, la plupart des travailleurs anglais se sont "octroyés", sans "mot d’ordre" bien sûr, 10 jours de vacances supplémentaires en s’absentant entre Noël et le jour de l’An. Pour prévenir cela, fin 1977, beaucoup d’entreprises ont préféré fermer purement et simplement ; celles qui n’ont pas osé le faire se sont retrouvées dans la même situation qu’un an auparavant ; avec même d’autres problèmes, témoin cette grève de 4 500 dockers de Mersey Dock and Harbour Company de Liverpool qui ont fait grève près de 15 jours en solidarité avec 60 d’entre eux qui n’avaient pas été payés pour "absentéisme" autour de Noël et qui ont pratiquement fait céder les patrons. Liverpool est aussi un des hauts lieux du chômage anglais et le caractère "collectif" de l’absentéisme est, ici comme dans l’exemple de Liège cité plus haut, illustré par le passage immédiat à une lutte ouverte de solidarité, c’est-à-dire que chacun est bien conscient du même problème.
On n’a que peu de matériaux directs sur l’Italie - et on en demande d’ailleurs aux copains - mais on avance l’idée sur la présente situation de "crise", le développement de la violence notamment dans l’usine, la persistance des grèves et l’impossible "remise en ordre" sur le plan social, l’approche du pouvoir par le PCI sont autant d’éléments à mettre dans une situation globale qui s’exprime sous différentes formes concomitantes ou successives. Peut-on séparer les jambes qui refusent de sortir du lit le matin du boulot, la peau et les yeux qui sentent une journée de soleil, les bras qui refusent la cadence, la tête qui cherche seule ou avec d’autres le moyen de mettre au pas le contremaître, etc. Le fait que depuis bientôt 10 ans, l’Italie bouillonne ainsi n’est pas dû à la "crise" mais à la "lutte tous azimuts" des travailleurs italiens. On peut pourtant citer un exemple récent : Alfa Roméo perd actuellement 4 000 francs par voiture ; ce déficit de la firme nationalisée pour 1977 s’élève à 840 millions de francs. Selon la direction, le déficit provient pour les 2/3 de l’usine de Naples, provoqué par un absentéisme de 18 % en moyenne, avec des pointes de 40 % et des micro conflits sociaux permanents [39].

14) Le "refus du travail" : une tendance vers une "autre société"

"L’absence de l’idéologie du travail chez les jeunes travailleurs est-elle en soi porteuse d’une contestation radicale du système ?… À la limite ce qui compte, c’est la volonté, la détermination de se battre contre le capitalisme et, à cet égard, l’attitude envers le travail n’est pas, au départ, déterminante". C. Reeve.

Ce n’est pas un sociologue mais un journaliste américain qui constatait :

"À la General Motors (USA), de hauts dirigeants m’ont dit que la productivité et la qualité des voitures étaient sérieusement affectées par l’absentéisme… Ces absences sont semblables dans toutes les régions, parmi toutes les races et dans toutes les catégories de gens impliquées dans le procès du travail. Bien que seulement 15 % de la force de travail à GM soit à l’origine de la plupart des arrivées tardives et des absences, la plupart de ces travailleurs sont des nouveaux ouvriers de moins de 35 ans… Quelques uns d’entre eux prennent beaucoup trop de journées de repos… Ces garçons ont une vision différente de la vie. Ils n’ont pas affronté une vie difficile et ils ont beaucoup plus été à l’école. Vous voulez le savoir. Ils ne savent même pas comment prendre toute la merde que nous avons ramassée autrefois…" [40]

Pourquoi retrouve-t-on des choses semblables en Europe ? En France, à Lyon par exemple : "Les jeunes d’aujourd’hui n’arrivent plus à se retrouver… Pour eux, tout est mélangé. Bosser, pas bosser. Voler, pas voler…". A propos des bagarres de bandes "organisées" l’un d’eux déclare : "On est plus discret, on a une autre manière de se réunir… On quitte la boîte quand on en a marre… La vie ne se résume pas au travail" [41]. L’article que nous citons donne aussi des chiffres : sur l’agglomération lyonnaise, 8 000 jeunes se débrouillent ainsi d’une manière ou d’une autre. L’ANPE en reçoit près de 10 000, 40 % des chômeurs inscrits, de ceux qui cherchent à "trouver son monde à soi, à constituer une société à part avec ses idées propres".
Il n’y a pas que les Sex Pistols qui constatent que "le chômage, c’est pas si terrible, c’est au contraire formidable d’être payé à ne rien faire". Liverpool connaît le plus fort taux de chômage depuis les années 30. Nous avons déjà parlé des luttes de ces "chômeurs en puissance" (les dernières grèves en cours actuellement dans deux des plus grandes usines de voitures de Liverpool - Ford à Halewood, Leyland à Speke, seraient d’autres exemples). "Une étrange et heureuse atmosphère s’y fait à présent sentir… Liverpool revit…" [42].
On pourrait reprendre le même problème à propos de ces grèves "sans revendications", ni concertation, qui en France, disons depuis mai 1968 ponctuent de temps à autre l’inquiétude du capital : entre autres une fabrique de télés à Angers [43], la FM filiale Renault Peugeot à Douvrin près de Lens [44], etc. Pour les USA, on renvoie à Zerzan ou plus loin, à Lordstown.
On peut rapprocher ce type de luttes des constatations valables pour tous les pays concernant le refus des emplois trop fatigants et mal payés (5 à 600 000 en France selon les patrons [45]), du refus de mobilité c’est-à-dire le choix du chômage. L’histoire de Lip est exemplaire de ce point de vue car elle montre excellemment qu’on ne peut séparer les différentes formes de "refus" et "d’action". Ce sont bien les mêmes 1 000 travailleurs qui, par des actions qui ont étonné le monde et par d’autres dont on n’a guère parlé, ont refusé d’aller travailler "ailleurs" et en fait ont réussi à "tenir" quatre années sans "travailler", en faisant pratiquement ce qui leur plaisait, collectivement, payé plein salaire, la plupart du temps par des expédients divers (vente de montres volées, chômage prolongé, formation collective bidon, fabrication de gadgets divers, etc.). Qui peut tracer ici la limite de l’action collective (elle fut exemplaire à maints égards) [46] et celle de la "démerde individuelle". La réaction des "bourgeois" de Besançon, au plus chaud de "l’affaire Lip" : "les Lip, tous des feignants". Les ouvriers de Swan Hunter dont nous avons parlé, qui préfèrent le chômage et leur "dignité" de travailleur qualifié sont dans la même ligne. Comme disait l’un d’eux : "au moins, au chômage, il n’y aura plus de hiérarchie, on sera tous égaux…" [47].
Nous savons que ces manifestations diverses d’une nouvelle mentalité sont chargées d’ambiguïtés - et c’est normal car rien ne surgit dans ce domaine à l’état pur, mais s’inscrit et se précise dans un processus dialectique d’action et de répression. Nous savons que certains en font des credo outranciers, comme d’autres faisaient ou font de l’ouvriérisme, du terrorisme, du populisme. La lutte de classe continuera avec les formes que lui donneront les travailleurs. Nous ne prétendons pas que ce soit la seule voie… mais simplement que c’est la manifestation d’un phénomène nouveau, la transformation des mentalités. Ce ne sont pas seulement les "sociologues" qui brodent sur le problème, ce sont plus directement les capitalistes et leurs "économistes", ceux qui "prennent chaque jour le pouls du profit". Nous supposons que C. Reeve leur accorde une confiance plus grande.

15) Le "refus du travail", le mouvement du capital et le mouvement de la lutte de classe

"Le refus du travail est le slogan de la classe bourgeoise et de ses larbins de toujours" C. Reeve.

Les discussions sur le refus du travail présentent des similitudes avec les discussions de naguère sur le "refus de voter". Dans la démocratie bourgeoise, le suffrage universel fut longtemps considéré comme une "conquête ouvrière". Ne pas voter était "trahir sa classe" et mépriser les sacrifices passés pour obtenir le "droit de vote". Des poignées d’isolés combattaient cette mystification, mais le "refus de vote" s’est développé comme une pratique et non comme une théorie (notamment aux USA et en Grande-Bretagne), lorsqu’il devint clair que les "partis ouvriers" n’étaient rien d’autre que de bons gérants du capital et que les intérêts du capital forçaient toujours d’une manière ou d’une autre les portes de la "démocratie". De même, les débats autour du "travail" ne sont pour rien dans le "refus du travail" qui se développe lorsqu’il devient clair que le "travail" n’est rien d’autre qu’une "valeur d’usage" pour le capital, "valeur" dépouillée de tout enrobage idéologique. Le "droit au travail" et le "respect du travail" tout comme la "protection de l’outil de travail", furent, comme le "droit de vote" et la "démocratie" les mêmes expressions ambiguës d’une lutte ouvrière pour l’affermissement et le développement du capital. Ce n’est pas par hasard si "l’abstention du travail" va de pair avec toutes les autres formes "d’abstention" dans la société capitaliste : la recomposition de la société nouvelle ne peut partir que d’éléments ayant désacralisé toutes les valeurs idéologiques plaquées sur la réalité du capital ; toutes les manipulations du capital pour tenter de résoudre "sa crise" ne font que déchirer encore plus le voile idéologique et contribuer à faire apparaître dans tous les domaines de la société ces tendances que nous avons définies comme les manifestations du nouveau mouvement.
Ce ne sont pas 0,05 % de "révolutionnaires" qui font les luttes radicales (même s’ils le revendiquent), pas plus que ce ne sont 0,05 % de capitalistes qui déterminent le mouvement et la dynamique du capital - même s’ils en tirent profit et prennent apparemment les décisions. Le mouvement général du capital dicte les choix, des choix qui sont pris en termes d’actions, les actions "possibles" à ce moment. Ce qui est "possible" est le résultat d’une lutte dialectique entre le mouvement du capital à la recherche du profit (et le maintien de sa domination dans ce but) et le refus des travailleurs (leur résistance) à "faire de la plus-value". Dans un monde qu’il couvre entièrement avec ses diverses formes d’adaptation aux situations concrètes, le capital peut réaliser d’énormes profits en tirant parti de ces situations différentes. Mais en même temps, il doit dilapider des sommes énormes sans contreparties, tout juste pour se maintenir (armements, aides en armes et en vivres, prêts ou dons aux Etats et aux entreprises sans contrepartie de profit, maintient d’un niveau de vie minimum sans contrepartie de travail, etc.).
La "morale" de la classe bourgeoise dont parle C. Reeve, c’est le chemin du profit, mais c’est tout autant maintenant les expédients pour se "maintenir" tout simplement. C. Reeve parle de la "crise de la productivité" pour dire que le "refus du travail" n’y est pour rien. Il commence par affirmer que la "baisse de rentabilité du capital, l’absence d’investissement en nouveau capital productif, le faible taux d’utilisation des capacités de production existantes sont autant de sources de la crise de productivité actuelle".
L’exemple de l’usine Chrysler de Linwood montre que dans un cas particulier, cette affirmation est fausse : il y a investissement important en nouveau capital productif, il y a volonté des dirigeants d’utiliser au maximum la capacité de production pour vendre un produit demandé : c’est la résistance multiforme des travailleurs, la lutte de classe qui est à l’origine de la crise de productivité donc de la baisse de rentabilité du capital engagé.
Si l’on prend un autre secteur où la situation globale mondiale semble donner raison à ce que dit C. Reeve : la sidérurgie aujourd’hui ; force est de constater que l’effet de la crise est décuplé parce que les travailleurs se sont opposés - et s’opposent encore malgré la crise - précisément encore en Grande-Bretagne - à la mise en œuvre d’installations ou de mesures destinées à accroître la productivité.
L’exemple de Lordstown que cite C. Reeve lui-même contredit aussi ce qu’il vient de dire car, à Lordstown, il y avait aussi investissement nouveau et potentiel de vente, donc de réalisation du profit : c’est également la lutte de classe qui provoque la "crise de productivité" dans l’usine. Il est vrai que C. Reeve se sert de cet exemple pour dire que c’est le "besoin capitaliste d’accroître une productivité autrefois suffisante qui précède et provoque la révolte des ouvriers".
Il y a trop de sous-entendus dans cette petite phrase pour que nous ne nous y arrêtions pas. On serait tenté de dire : on s’en fout. Peu importe que la lutte précède ou suive un "besoin capitaliste". Ce qui compte, c’est que cette révolte existe et quels en sont ses effets. Effets pour les travailleurs d’abord dans ce qu’elle révèle de leur capacité auto organisationnelle et dans la transformation concomitante des mentalités. Effets ensuite pour le capital forcé de tenter d’intégrer la lutte de classe à ce niveau et de se redéployer géographiquement (aller investir ailleurs là où la lutte de classe est moins intense, provisoirement puisque l’industrialisation la développera) ou structurellement (en accroissant encore le capital fixe ou ses moyens matériels et physiques de domination).
Ici s’expriment les positions de C. Reeve déjà soulignées auparavant : il faut à C. Reeve des ouvriers "offensifs", "révolutionnaires", animés chaque matin de la volonté de détruire le capital. De son point de vue, on serait tenté de dire, ça n’existe pas. Mais d’un autre point de vue, précisément celui qui n’est pas admis par C. Reeve, on peut répondre : tous les travailleurs sont comme ça. Dès qu’ils commencent à mettre le pied hors du lit pour aller au boulot ils commencent à "détruire le capital" parce qu’ils ne sont pas, mais pas du tout, ce que le capital voudrait qu’ils soient.
Mais, même si on retient son idée que "c’est toujours le capitalisme qui commence" et que le travailleur ne fait "que" se défendre, on peut demander à C. Reeve : quel est ce "besoin capitaliste" d’accroître la productivité qui l’oblige (le capitalisme) à prendre des mesures dangereuses pour lui-même puisqu’elles brisent la "paix sociale" que lui garantirait le maintien des mêmes conditions d’exploitation. Ce "besoin" est l’essence même du capital qui, dès qu’il existe, cherche à s’investir là où le profit est le plus élevé, c’est-à-dire là où la productivité est la plus forte. On peut discuter les composantes de cette productivité, mais, sous l’aspect qui nous intéresse, il est évident, dans le monde actuel, que le capital a la possibilité, avec des investissements comparables, de trouver dans beaucoup d’Etats une productivité supérieure à celle des Etats industrialisés, parce que la lutte de classe y est moins intense, plus primitive, avec un prolétariat récent encore dominé par les méthodes physiques et matérielles plus ou moins révolues ici. En laissant volontairement de côté tous les autres problèmes (dont un des plus importants est celui de l’écoulement de cette production), nous voulons seulement souligner que si les capitaux vont "ailleurs" c’est que la lutte de classe a contraint le capital, dans les Etats industrialisés à accorder un certain niveau de vie et certaines conditions de travail et que les résistances ouvrières rendent impossibles un "retour en arrière" au niveau d’exploitation qu’il peut trouver dans les pays sous-développés. C’est le choc en retour de ces déplacements de capitaux vers de meilleurs profits (à cause des résistances ouvrières d’ici) qui obligent finalement les entreprises d’ici à chercher également, pour survivre, à accroître la productivité (même si elles ont réussi aussi à se placer dans les pays sous-développés). Avec toutes les conséquences que l’on a vues. Et d’autres qui s’enchaînent autant par les besoins du capital moderne, la lutte de classe de partout, la transformation des mentalités et des formes de lutte qui surgit précisément de cet ensemble.
Qui peut séparer dans tout cela une lutte d’une autre, qui peut distinguer ce qui est "offensif" ou défensif ?
Tout ce qui vient d’être esquissé n’est que l’amorce de longues discussions. Nous n’irons pas plus loin dans ce texte qui n’est que l’essai de ramener le débat sur le terrain le plus concret possible et le sortir de ses ornières idéologiques. Nous voudrions seulement, pour terminer, souligner quelques points qui recoupent en partie ce qui a été dit plus haut.

15.1 Il n’y a pas, à notre avis, de "petites" ou "grandes" luttes, de luttes "offensives" ou "défensives", de luttes "syndicales" ou "anti-syndicales". Dans tous ces cas, ce sont des travailleurs qui luttent. Le départ de la lutte est une chose, son déroulement et son point d’arrivée sont d’autres choses. Les formes extérieures de la lutte disent parfois peu de chose sur ce que les travailleurs mettent réellement dans cette lutte. On ne peut exécuter en quelques lignes un mouvement aussi profond sous le capital moderne que le "retrait du travail" sous toutes ses formes et glorifier d’un autre côté une lutte aussi réduite - si l’on prend l’échelle mondiale - que celle de Lip par exemple. Nous l’avons déjà souligné : la lutte de classe est un tout et chacune de ses manifestations peut être révélatrice de ses tendances profondes, quelle qu’en soit sa forme et quelle qu’en soit sa dimension.

15.2 Le capital, tant qu’il survit, survit précisément par ses possibilités d’adaptation au mouvement global de lutte qui tend en permanence à le détruire. A notre avis, ce mouvement global est d’autant plus difficile à réprimer qu’il s’inscrit dans les fondements même de la domination du capital et non dans une lutte tendant à modifier certaines formes de cette domination. Dans la mesure où tout mouvement de lutte est révélateur d’une crise du capital, il tend en même temps à exprimer les "solutions" de cette crise. Nous l’avons vu, le capital a encore la possibilité d’exploiter la diversité des conditions et des luttes des travailleurs à l’échelle mondiale et d’en tirer des profits parfois énormes [48] dont une partie sert à maintenir le niveau de vie ailleurs et à contenir les explosions sociales. Mais cette solution est elle-même créatrice d’une situation nouvelle : un prolétariat nouveau se développe là où il n’y avait que des paysans avec des revendications et des luttes qui empruntent à la fois aux formes anciennes (à cause des conditions de vie) et aux formes les plus modernes (à cause des techniques en cause et des produits offerts à la consommation). Le prolétariat "ancien" développe - à cause de la nouvelle situation qui lui est faite - d’autres formes de résistance - dont le refus du travail - qui amplifient démesurément un mouvement que le capital avait admis lui-même - pour sa survie - à condition qu’il reste dans des limites "acceptables" (pour lui, ce qui varie avec le temps et est générateur d’autres tensions). Et ce même courant de "refus du travail" qui prend racine dans le fait que le travailleur moderne ne peut avoir un "intérêt" quelconque dans "son" travail ou dans "son" entreprise, est aussi exporté avec les capitaux pour tout le prolétariat placé dans les mêmes conditions.

15.3 Cette situation souligne encore plus l’interdépendance de tous ces facteurs et de toutes les luttes. On ne peut opposer une série d’arguments pour en détruire d’autres qui se réfèrent aux mêmes choses finalement. Le "refus du travail" en Grande-Bretagne ou ailleurs, a autant d’incidence sur le capital mondial que les révoltes des ouvriers polonais, la grève des mineurs roumains, la "démerde" des ouvriers russes, les émeutes ouvrières du Caire ou de Tunisie, etc. Chacune de ces luttes, avec ses caractères spécifiques détruit ou réduit les chances de survie de fractions du capital qui doivent "chercher du profit" ailleurs ou mourir en tant que capital ; de plus, pour endiguer le mouvement, le capital, à une échelle globale, bien que cela prenne la forme d’interventions nationales dans le cadre d’une solidarité capitaliste internationale, doit manier autant la répression que les concessions, ce qui signifie l’engloutissement de capitaux énormes - leur destruction - sans autre contrepartie que le maintien - très aléatoire - d’un certain niveau d’exploitation. De ce point de vue, les résistances dites "passives" jouent un rôle tout aussi actif que les révoltes ouvertes : chacun peut trouver des exemples récents dans toutes les branches du capitalisme.
Le problème de la révolution ne se pose pas en termes de volontarisme mais dans le fait que l’expansion du capital à l’échelle mondiale et son déplacement constant font qu’une lutte quelconque a immédiatement des répercussions à l’autre bout du monde, non par l’effet d’une solidarité mais parce que le capital doit trouver une solution - en termes de profit et d’exploitation - qui déclenche à son tour une autre lutte - sous une autre forme, à une autre dimension. Ainsi s’enchaîne la solidarité des luttes et leur internationalisation. Ainsi s’enchaîne le processus révolutionnaire d’une transformation inséparable des actions, des comportements et des idées, d’un processus dont nous ne pouvons tracer ni le cheminement, ni les formes, d’une transformation dont nous ne pouvons prévoir l’ampleur et le caractère.

Notes :

[1Castoriadis, La société bureaucratique, tome 1, éditions 10/18, pages 22, 23, 38 et 39. Ces positions sont développées et critiquées dans les Entretiens avec Castoriadis (APL de Basse-Normandie) et Simon (Anti-mythes n° 6) [NDR, nous précisons à l’adresse des lecteurs que dans les différents titres cités après, nous sommes en mesure de fournir une copie en langue française].

[2Nouveau mouvement.

[33

[4Brochure de Solidarity National. Elle montre que la résistance au capital peut passer par des formes particulières sortant du cadre étroit salariat - entreprise dans lequel on le restreint habituellement, ce qui situe d’autant mieux ce qui est dit sur le refus du travail.

[5Les membres du groupe discutant en vase clos de luttes dans lesquelles ils ne sont pas impliqués.

[6Ces faits se situent pendant la grève des mineurs fin 1973, début 1974 alors que le gouvernement avait décrété la "semaine de trois jours" pour soi-disant économiser l’énergie, en réalité pour essayer de dresser (en vain) les autres travailleurs contre les mineurs (voir Lutte de classe autonome en Grande-Bretagne 1945-1977, Cajo Brendel).

[7Extrait d’un compte-rendu de la rencontre jamais diffusé faute de moyens matériels.

[8Extrait du même compte-rendu.

[9J. Zerzan, Un conflit décisif.

[10Extrait d’une lettre non publiée.

[11Spartacus, juillet-août 1976.

[12Un conflit décisif, les organisations syndicales combattent la révolte contre le travail, de John Zerzan, traduit de l’américain par Echanges, (Paris, 1976).

[13Un conflit décisif, page 27.

[14Deux excellents livres analysant de façon militante sérieuse et critique le nouveau mouvement ouvrier américain, ses mentalités, viennent de paraître aux USA. En attendant de voir paraître une édition française ceux qui lisent l’anglais peuvent se les procurer en s’adressant au groupe Root and Branch (en français et publié par Spartacus : Le nouveau mouvement ouvrier américain).

[15Wobbie : nom donné aux membres du mouvement syndicaliste révolutionnaire américain Industrial Workers of the World (IWW).

[16Un texte très intéressant qui traite de cette question a été publié dans le bulletin du groupe GLAT, Taylor aux abois dans Lutte de Classe de novembre 1973. Voir pour ce texte le site du Collectif Smolny qui a mis en ligne 128 numéros du GLAT.

[17Collegamenti n°7, bulletin du Centre communiste de recherche sur l’autonomie prolétarienne, traduit en français dans le numéro de mars 1976 de Lutte de Classe (voir le site Smolny).

[18Cf. La jeunesse ouvrière française entre le bolchevisme et la marginalité, Les Révoltes Logiques, n° 1, 1975.

[19Sur la lutte de LIP, deux textes : Lip. Une brèche dans le vieux mouvement ouvrier, Mise au point, diffusé par Spartacus et La grève de Lip par Echanges. Pour un point de vue d’un groupe défendant les thèses du "refus du travail", voir le texte du groupe Négation sur la lutte des Lip.

[20Code manuel des ouvriers, Louis Bellet, Paris 1849.

[21On peut avoir une idée sur l’idée que les travailleurs ont du travail aux USA par l’ouvrage Working de Studs Terkel.

[22C. Reeve a refusé une discussion publique ou semi publique ou interne à Echanges après la publication de son article.

[23Aucun de ces articles n’a été publié, suite à la parution de celui de C. Reeve, dans Spartacus, bien que traduits et proposés comme réponses.

[24John et Paula Zerzan Fifth Estate, mars 1977 en réponse à la publication dans ce même journal d’une traduction de l’article de C. Reeve, décembre 1976.

[25Extrait d’un compte-rendu de la rencontre jamais diffusé faute de moyens matériels.

[26Peter Rachleff, Fifth Estate, février 1977, toujours en réponse à l’article de C. Reeve.

[27Voir les débats à propos de Lordstown.

[28Voir l’article de J. Zerzan sur les “ luddites ” : Qui a tué Ned Ludd ?

[29Marx, Grundrisse, page 69 et 107, éditions 10/18, tome 2.

[30Comme les camarades hollandais, nous n’aimons pas le mot car il limite au domaine du travail une attitude de “ retrait social ” qui englobe toutes les actions face à la société dans son ensemble et un refus de “ participer ” (élections, travail, syndicats, "gestion", etc.).

[31Nous ne pouvons que rapprocher les positions prises ici par C. Reeve de celles qu’il exprimait dans la brochure L’expérience portugaise (éditions Spartacus) en soulignant à la page 23 qu’il “ est important de le dire, les organisations gauchistes traditionnelles d’essence léniniste sont responsable de l’impasse et de l’issue actuelle au Portugal ”. Cela confirme que pour C. Reeve, l’organisation et ses mots d’ordre jouent un rôle capital dans tout processus révolutionnaire.

[32Autonomie dans les luttes, cela n’a guère à voir avec le titre “ Autonome ” dont se parent aujourd’hui tous ceux que l’avant gardisme a mené à une impasse précisément parce que la lutte autonome des travailleurs rendait leurs efforts organisationnels inutiles et vains. Nous reparlerons une autre fois de ce “ courant autonome ”

[33Le rapport Heilbronner ne concerne que la Sécurité Sociale en France, c’est-à-dire les absences indemnisées. Dans la période préélectorale, ses conclusions et suggestions ont été plus ou moins mises au placard. Le contrôle du paiement des indemnités complémentaires notamment par les sociétés d’assurances en accord avec le patronat a déclenché de nombreuses polémiques et même des actions locales de médecins comme à Reims ou de travailleurs concernés comme à Grenoble où les photos des contrôleurs à domicile ont été diffusées par tract. Mais le récent accord sur la mensualisation du 14/12/1977 donne le feu vert pour les contrôles médicaux patronaux et, bien que signé seulement par la CFTC, FO et la CGC, il s’applique automatiquement à tous les travailleurs. L’opposition CGT et CFDT reste donc toute verbale.

[34En 1977, 17 % du travail était “ perdu ” pour grèves sauvages et absentéisme et la productivité avait chuté de 15,6 tonnes par homme/jour en 1969 à 9 en 1977.

[35Environ 140 000 francs à ce moment là.

[36De 457 tonnes/homme en 1970 et 440 en 1977.

[37The Economist du 8/7/1975.

[38Wall Street Journal du 8/7/1975.

[39Les Echosdu 13/2/1978.

[40Bennett Kremen, New York Times du 7/1/1973.

[41D. Rouart, Le Monde du 30/8/1977.

[42D. Rouart, Le Monde du 7/9/1977.

[43Le Point du 30/4/1973.

[44Libération du 16/2/1976.

[45Libération du 5/10/1977.

[46Sur la première période de Lip, voir note 19.

[47Déclaration au cours d’une interview à la BBC.

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