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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Incendies vus d’ailleurs : Détruisons ce qui nous détruit
Oiseau-tempête, N°13, Printemps 2006, p. 21-22.
Article mis en ligne le 7 mars 2017
dernière modification le 5 mars 2017

par ArchivesAutonomies

Je rentrais de Paris à la "maison", une ville moyenne dans le sud de l’Allemagne, pour les fêtes de Noël. Le premier sujet de discussion avec tous mes camarades là-bas était l’explo­sion sociale en France. On m’a dit que "j’avais de la chance", que mon séjour en France était tombé dans une période où "il se passait quelque chose de tellement intéressant" - et, bien sûr, on m’a deman­dé si ma voiture existait encore.

Vu la présence flagrante du sujet des émeutes dans les discussions là-bas, il me semblait presque que mes camarades avaient vécu ces journées mouvementées plus intensément, devant leurs télés en Allemagne que moi-même dans mon petit appart à Belleville - sans télé et bien loin de la banlieue. Cela me semblait assez drôle d’être prise sans aucun doute, comme témoin direct des combats dans les rues, supposant bien que toutes celles et tous ceux qui faisaient partie du "milieu radical" auraient certainement participé aux émeu­tes ou, du moins, auraient eu la spontanéité et la possibilité d’aller dans les quartiers sensibles et de se solidariser avec les jeunes émeutiers.
Voici quelques extraits des discussions avec mes cama­rades allemandes, la plupart d’entre eux et d’entre elles fai­sant partie, de près ou de loin, du milieu dit "autonome" en Allemagne :
D’abord, il faut souligner que j’étais confrontée à un grand besoin d’information et de discussion sur ce sujet. Ce n’était pas du "small talk", c’est-à-dire quand on pose, moyenne­ment intéressé, quelques questions à quelqu’un qui est resté un certain temps dans un pays étranger. Il y avait plutôt une vraie soif d’explication et une forte volonté de discussion ­toujours avec des questions sous-jacentes : s’agit-il d’un phé­nomène spécifiquement français ?- ou est-ce que ça implique quelque chose pour le développement général dans les pays industrialisés/occidentaux ? Les émeutes annoncent-elles un retour des luttes sociales ? Pourraient-elles être imitées ou "traduites" en Allemagne ?
Ce qui m’a épaté, c’était l’identification directe et sans hésitation de presque tous mes camarades avec les émeu­tiers. Ça allait jusqu’à une certaine admiration de l’efficacité des jeunes dans le métier de la destruction automobile. De brûler tout un dépôt avec une centaine d’autobus d’un seul coup - faut avoir de l’audace pour faire ça ! brûler son école - qui n’aurait pas rêvé de ça pendant sa corvée écolière ? On peut certainement reprocher à mes camarades de partir d’une base d’informations un peu faible et une certaine glorification non réfléchie, naïve et même machiste de la lutte militante de rue. Il est vrai que le slogan "Macht kaputt, was euch kaputt macht" ("Détruisons ce qui nous détruit", titre d’un album du groupe musical Ton Steine Scherben des années I970) est encore bien ancré dans l’esprit du mouvement autonome allemand. Mais, malgré tout, je n’ai pas trouvé beaucoup d’arguments raisonnables contre l’identification prononcée de mes camarades. Bien au contraire, c’était très dur pour moi de leur expliquer pourquoi il y avait, pendant les émeutes, un silence étonnant dans le milieu anar-commu­niste-libertaire parisien, milieu que j’avais fréquenté pendant les derniers mois. Pourquoi n’y avait-il presque aucun signe ou action de soutien envers les jeunes pendant presque tou­tes ces journées mouvementées ? Pourquoi, après plus d’une semaine de voitures brûlées, c’était enfin un tract de LCR que je voyais apparaître comme premier signe à peu près soli­daire - mais revendiquant surtout du boulot pour les jeunes ? Pourquoi avais-je attendu en vain qu’il ait une manif dont les revendications auraient pu me donner l’occasion d’exprimer ma solidarité ? - alors qu’il y avait seulement ces marches silencieuses contre la violence, organisées par les maires de la banlieue, manifestations qui ne m’avaient pas trop attirées ? Et quand l’État français a pris des mesures bien démesurées en mettant en place l’état d’urgence, pourquoi y avait-il dans la métropole parisienne seulement un bon millier de person­nes qui se déplaçait pour protester (les cortèges des Verts et des syndicats compris) - une mobilisation qu’on atteint même parfois dans notre ville moyenne bavaroise (sans les Verts et les syndicats) ?
Bien sûr, j’ai expliqué à mes camarades qu’il y a une grande distance entre Paris et la banlieue, pas seulement en raison de la mauvaise connexion des transports publics, mais surtout en raison de la distance culturelle entre le milieu intellectuel de gauche parisien et les jeunes dits "issus de l’immigration", délaissés dans les zones périphériques urbaines, déconnectés de la vie sociale d’une France bleu-blanc-rouge et plutôt en train de construire leur propre vie sociale, celle d’une France noir-blanc-rebeu. On pourrait dire qu’un des rares liens en­tre certains du milieu radical parisien et les jeunes de banlieue consiste dans les rapports professionnels de certains profes­seurs et travailleurs sociaux (qui font partie des premiers) avec "leur clientèle" (qui font partie des derniers), mais ce serait trop caricatural [1].
Bien sûr, je leur ai expliqué qu’en France, on est loin de sentir un souffle de soulèvement ou d’émancipation social, mais qu’il y a, bien au contraire, une forte répression, une présence des flics et des services d’ordre jamais vue aupa­ravant. Et il semble plutôt que les émeutes ont renforcé les prêcheurs de (l’in)"sécurité" et ont multiplié les chiens de garde. On pourrait s’imaginer même que Sarkozy a suivi la vieille tactique de Mao-Tsé-Toung ("Laissez fleurir une cen­taine des fleurs... - pour pouvoir mieux les écraser après"), en se disant : "Il faut que cette canaille montre sa volonté de destruction - pour pouvoir mieux la mettre en prison." Et les partis d’extrême droite déclarent dans les journaux qu’ils enregistrent une nouvelle hausse de leurs membres.
Et, pour calmer l’enthousiasme de mes camarades, enfin, j’exprimais mes doutes profonds qu’en Allemagne des cho­ses pareilles puissent se produire - à l’exception, peut-être, de certaines villes est-allemandes, où existent aussi des ban­lieues du socialisme réel ; banlieues qui sont plutôt en danger de basculer à l’extrême droite que de montrer des signes d’une colère sociale émancipatrice.
Malgré tout, il me semble que mes camarades m’ont posé des questions bien pertinentes - à discuter plutôt en France qu’en Allemagne.

INGRID ARTUS